"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

samedi 6 février 2016

Hashem Shaabani.


 


J’avais pensé t’écrire ce jour-là. Pensé des mots sachant pourtant que tu ne les lirais jamais. Que tu ne les lirais jamais parce que mort. Parce que toi mort, les mots des vivants deviennent de cette même poussière que ton corps devenant après qu’on l’ait dépendu de la corde qui t’a étranglé.

Et puis j’avais pensé écrire, plus simplement, parce que tu sais, pour nous autres demeurés là, encore vivants, il ne reste que ça. Ecrire. Certains peignent. Ou sculptent. Je ne sais pas faire. Ou composent de la musique. Je ne sais pas bien. D’ailleurs nous ne savons jamais bien quoi faire lorsqu’un être comme toi meurt. Particulièrement lorsqu’il meurt comme tu es mort : exécuté. Sentence mécanique ratifiée par la main sauvage et décharnée, instruite mais glacée, calme et autoritaire, d’un pouvoir gangréné, d’une puissance merdeuse de vieillards sans âmes qui prêchent à qui veut les entendre – et davantage à qui ne veut pas – qu’on ne sait quel dieu parlerait par leurs bouches sèches, du fond de l’étroit gosier de leur paroles haineuses.

Alors j’écris. Et déjà je quitte, le front bas, la potence de ton supplice. Voici deux ans déjà que tes chairs se défont de tes os par les soins domestiques de la mort qui ne t’attendait probablement pas si tôt. Tu avais trente-trois ans.

Tu étais poète. Nous savons de tous temps que ceux qui règnent se méfient de toi. Nous savons depuis toujours que plus leur règne est armé et plus ils te craignent et plus ils se sentent le devoir de te faire taire. Nous savons que plus leur règne leur parait de droit divin et plus ils s’acharnent à brûler tes écrits et à t’éliminer.

Ce n’est pas une fatalité. C’est leur fatalité. Parfois même soutenue par des peuples plus ou moins pliés. Comme la fatalité de la peste est d’infester le plus possible de femmes, d’hommes, d’enfants. A ceci près, qui fait toute la différence, c’est qu’un bacille n’a pas de conscience. Les tyrans en ont une, eux, et en font ainsi connaître la matière barbare, criminelle, véreuse, fécale d’une nauséabondance dont ils pulvérisent tout.

Au service matériel d’un état dont les multipropriétaires, quoiqu’il leur soit utile que le peuple soit hanté de croyances primitives et de foi mortifères, sont principalement soucieux de maintenir leur proie tremblante sous leurs intérêts complices, leurs appétits bien réels qu’on palpe en liasses.

Etre poète. Libre. Le plus libre de tous. Bien plus que de cette liberté que nous avons à partager lorsqu’on a la modeste chance d’être né sous des horizons propices, aux luttes encore inachevées, et que nous est échu le droit, et même le devoir, de vivre et de chanter, de rire et de danser, y compris contre ceux qui règnent.

Libre. De cette liberté insaisissable qui m’a permis de te voir ce soir au bord du lac, cheminant le nez en l’air et traversant à la fois le jour fini et la nuit venant. De cette liberté qui seule peut permettre de n’avoir pas à expliquer d’où nous est advenu ce qui nous advient, c’est-à-dire d’avoir la faculté de penser au-dessus et à travers le monde, au-dessus et à travers les êtres, la patte de la mort juste posée doucement sur l’épaule gauche, et l’amour, quelque part, aussi simplement que ton ombre diluée comme un charme dans un grand champs de blé en herbe.

Libre de cette liberté dont on doit user comme de l’air pour respirer, non seulement pour se rendre l’existence supportable, mais plus encore pour saisir les fils qui retiennent les quarks et les étoiles. Pour montrer mieux qu’aucun prophète tout ce qui se voit et tout ce qui ne se voit pas. Etant bien là pourtant. Fleur plus que fleur. Soleil plus que soleil. Corps dénudé plus que corps dénudé.

Libre penseur. Sans doute. Libre chercheur bien davantage. Désespérément éclairé d’un vivant esprit penché sur l’établi oeuvrant à un récit sans début et sans fin, dépeçant la laideur, sapant les saintetés, détournant les fusils.
Libre poète et je n’ai eu l’audace que de te suivre des yeux jusqu’à apercevoir des larmes au-dessus des tiens. Jusqu’à comprendre que tu humais en vain les parfums de la terre et du crépuscule. Que tu marchais en vain dans la terre semée. Qu’en vain pour toi se faisait entendre la petite foire enfantine des oiseaux fusant dans la fraicheur. Et comme tu me manques, toi que je ne connaissais pas.

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