"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 11 novembre 2015

Ecrire


Il y a tant à écrire… Tant à écrire… Tant à écrire dans les failles du temps qu’il faut ouvrir à la dynamite. A la barre à mine dans des étranglements. Dans des gosiers tétanisés. Dans des oreilles de stèles. D’ici à l’horizon où disparaissent en ribambelles les voiles qui vont et vont encore vers les mortes amériques. Les rêves empêtrés dans les colimaçons des cornes d’abondance. Les champs plantés de moignons blancs soigneusement alignés pour tromper solennels les raisons meurtrières qui les ont fait pousser. L’intègre éternité d’Ulysse. Les os divins de Pharaon. Les hermines puantes des derniers Capet. Les peuples titubants d’assommoir en assommoir. Les histoires de l’amour semées aux quatre vents. La sagesse de Socrate qui n’écrivait rien. Les angoisses pendantes aux bouches des oracles. Les bizarres refuges groupés en millions ou esseulés comme d’aveugles vigies entre les chiens et les loups. Les manuscrits enfouis dans les sables, cachés dans des souterrains, empilés dans des placards sans clés. Rongés par une fibreuse vermine. Les bibliothèques incendiées. Des chroniqueurs en équilibre sur des kilomètres de brèches et des notaires détaillants des cadastres. Des messages gravés dans la pierre ou le bois, survivants des douleurs, des émois, des joies d’amants engloutis par le commun et d’autres, saisis prématurément par les élans funestes d’un trajet légendaire.
Les épluchures du monde couvertes du récit infinissable d’une seule et même histoire dont le sens glisse de nos âmes comme du jus d’anguille. De l’huile noire. Du sperme précoce à la bave sénile.
Les pelures des fruits clos cultivées de nos chairs et de nos esprits, reliées entre elles par du fil ou soudé à la colle.
Les mouchoirs à consoler les excès zygomatiques ou lacrymaux.
Et le sang des pensées jamais apaisé. Le bouillon immature d’une impatience ridicule, cuite et recuite. Le piétinement des infortunés et l’espérance d’un au-delà…
Marche vieillarde acérée avec ton arme entre les yeux qui darde sa flèche comme une poule efflanquée sa tête hébétée qui fouille pour trouver des vers une nuée désincarnée.
Travaille petit tâcheron à la besogne capricieuse engoncé dans une discipline comme un gigolo trop parfumé dans la foi sadique d’un torquemada rococo.   
Mesure, mesure, mesure à longueur de l’avenue laborieuse tout ce que tu ne pourras jamais en dire et ramasse les restes, glane de croquant, que tu arrangeras, grain sec et sonore, que tu resserviras espères-tu, espères-tu, à plus pauvre que toi.
C’est peut-être là qu’elle commence l’écriture.
Sur les bandelettes élimées détachées des corps exhumés. Terrifiante cérémonie que les soins les plus extrêmes entourent de gestes lents d’insectes inquiets. Dans la pénombre une paire d’yeux fendus et une main chirurgicale tentent de recopier. Et d’inventer l’indicible voyage. De trouver sous la peau répugnante de la dépouille minéralisée un épiderme frémissant. Celui du voisin d’en face, si jeune et si charmant, étendu nu sur un lit encore calme, dans la même pénombre où son amante sort de nimbe pour le rejoindre. La joie fine comme un vin frais. Le sucre encenseur des chairs chaudes. Quelque heure fatale qui les attend plus loin après les dépenses vitales. La grave ivresse d’extorquer une poignée de bonheur aux étoiles chimériques. Les épingles précieuses sur lesquelles les toiles des existences vont tirer de part et d’autre chacune ramenée par l’envieuse solitude.
Terrifiante cérémonie aussi où on veille un prisonnier.
Endormi peut-être. Plus ou moins mort. D’une vie revêche au goût de bitume. On entend venant du fond de la cour les petits cris de moineaux enfantins. On s’arrête aux murs gris et décrépis. Ca sent le gris dans la moindre conjuration que tentent les gamins. Ca sent l’abandon à force de naissance. Ca sent l’huile d’engrenage chauffée par la répétition. Et finalement ça sent la fumée sans feu. Le crime pour quelques sous. Le chagrin sans larmes. Et qu’il faudra encore de la violence pour faire parler ce corps qui ne sait rien. Qui ne sait rien croit-il. Ne sait rien dire peut-être. Rien dire. Qu’un roman pourrait vouloir faire vivre. Qu’il faudra lever le poing le regard écarquillé de se découvrir capable de le faire. Et qu’il s’abatte pour écraser les verrous. Et qu’on puisse lire les fragments dispersés. Commencer à comprendre comment comprendre. Recommencer. Consoler. Le front saignant sur l’épaule en sueur. Les soubresauts. La douleur qui consent enfin à se débattre, à recevoir son destin de petit animal pris au piège et qu’il puisse y échapper. Les murs sont sans âmes. Ainsi que les grilles et les machines. Parfois, pour le plus misérable des malheurs, seul le sang parvient à murmurer quelque chose.         
Mémoire. Toute tourmentée des vents qui enveloppent, malmènent et emportent ce qui fut vécu. Sous réserve… d’inventaire ? Témoignage sans procès aux minutes interminables. Les exemples rayonnent dans les bibliothèques. Le poids de l’encre triomphe des courants aériens. On voit accoster pleins de petits canots aux flancs de grands vaisseaux fantômes. Et se remplissant trop de trop riches denrées, couler à pic de les avoir voulu transformer en monnaie de métal.
Tant à réécrire.
Devenir copiste inspiré.
Trahir Socrate, Ulysse, les Pharaons, les rois et les amants. Trahir les assassins, les torquemadas. Et la Bible bien sûr. Surtout la Bible.
Démêler les faux-semblants du vrai insoutenable. Sortir du labyrinthe sans tuer le Minotaure.
Ecrire d’une obsession. Dernier pari sur la disparition. Pas sur la mort : sur la mort aucun pari ne tient. Ce qui est heureux. Ecrire du délabrement. Des derniers bâtards consanguins de la peinture, de la peinturlure. Des derniers débiles photogéniques de la musique dépossédée. A la poursuite de l’heure qui s’étiole, du jour que dépècent des guerriers en larmes qui s’égorgent au soleil. Du dernier décapité qui façonne de la poésie pour en ornementer des salons. Des salons funéraires. Bien à l’abri des vents et des évanouissements. Ecrire un laminoir pour les âmes puantes d’une apathie toute flasque de bonheur amorphe.
Un petit bout de bonne femme, concrète de labeur, trottinant et serrant contre elle un moche sac de plastique avec dedans quelques provisions ordinaires. Dans le soleil tâche d’une banlieue terne au milieu des blocs lâchement repeints de couleurs honteuses. D’où se hérisse là une sono bégayante. D’où se défenestrent plus loin des hurlements de malade, d’ulcère, de cirrhose. Son matin, elle n’en a qu’un, son soir, pareillement, sont reliés par le même quai : de ces tranchées qui découpent des cités en ilots tribaux d’une débâcle humaine. Inhumaine. Que se passe-t-il ? Rien. On ne voit aucun crime. On ne recherche aucun meurtrier. Toute révolution rétrécit à l’état de caillot noir et dur dans une artère enflée. Tous cris deviennent un amas de cellules déréglées qui noircissent, se reproduisent et se répandent. Dans un brouhaha constant de son et d’images. On croit voir écrit sur les murs. On croit voir écrit sur les écrans. Sur des emballages. Sur des panneaux publicitaires de même qu’à la une des journaux. De même. On croit voir écrit. Sur des pages aussi, de livres kilométriques.
Ecrire. Etant entendu que nous ne sommes rien encore.
Toute déposition susceptible d’être rejetée dans l’heure qui suit par un ordonnateur des pompes judiciaires. Par le clergé charbonnier d’une instance supérieure qui de son œil cyclopéen voit tout, entend tout, sait tout. Depuis la nuit des temps et pour les siècles des siècles. Depuis les postes à galènes jusqu’aux transmissions de pensées. Tout testament condamné par avance. Drôle d’héritage à vrai dire.
Elle ne va jamais nulle part. Elle passe par un endroit qu’on appelle chez elle. Par un autre qu’on nomme l’usine. Par d’autres, épicerie, boulangerie, bureau de poste, gare. Attend-t-elle seulement. Elle n’a pas de question au-delà. Elle n’ignore pas qu’il y en a. Chaque acte de son existence mesurée comme si on alignait des pincées, est une pierre et puis une autre pierre et une pierre encore et elle étend sa vie de l’une à la suivante, franchit le gué si long, si long, qui mène au passage étroit par lequel glisse le dernier pas. Par lequel se faufile le dernier souffle. Dans le lequel s’éteint le dernier regard. Sans un roman. Sans un poème. A peine un de ces chants anciens dont la musique souvent use les mots, dissouts par la répétition, le ressassement, comme des chœurs sacrés devenus des contines.  
Tant à écrire encore.
Sur les failles du temps.
A ne plus se soustraire au précipice aimant. A l’inconnu salutaire. A l’état simple et roi d’être bien de ce monde, roué de toutes ses dents, modeste machine dont les courroies plongent dans les boues et en ressortent pour aller se nettoyer dans l’indifférent cosmique. Et fait ainsi tourner la grande presse du quotidien. Et fait ainsi tenir l’histoire de guingois. De guingois mais tenir quand même. Puisqu’il faut bien qu’il se soit passé quelque chose. Puisqu’on ne peut pas venir de nulle part. De travers en travers. Avec les rires des diables pour ne pas trop se prendre les pieds dans les vagues ou dans les nuages.
Tant à écrire aussi d’un capiteux alcool ou de fumées éclairantes. De chairs corrompues par les mains et les mâchoires d’émois délicieusement cannibales, d’on ne sait quel tissu sentimental. D’où nous accouchons du vrai hors de quoi nous n’aurions plus qu’à mourir. Une bonne fois pour toutes. Pathétiquement riches de n’avoir rien su dépenser.
A présent vas mon pauvre je dépouiller tes trouvailles. Rejoins ton feu et tes vents. Ceux des tous débuts. Attèle ta charrue. Affute ton soc. Il est un temps pour perdre tout ce que tu as gagné.

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