"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 11 novembre 2014

Marée


Jour de musique jour aux mers les plus profondes.
Lorsqu’en hublot se va l’être d’un pas jusant
Levant au bout d’un bras une hésitante sonde
Dans les diapres moirés des embruns cérusant.

S’enflent les harmonies, venteuses voluptés,
S’élèvent, neptuniennes, des brassées de flots,
S’élance forcené, la cadence indomptée,
D’un orchestre marin le fracassant galop.

C’est un château dément d’où l’on perçoit alors,
Vieux témoins vigilants d’une beauté inquiète,
Des voix antiques pleines de larmes en or

Qui chantent au-dessus des jours d’enfance en miettes.
Qui remplissent le cœur, tempête délicate,
D’un festin palpitant à sa fleur écarlate.

mardi 4 novembre 2014

Fugitif


« Les formes imprécises
Qu’esquissent nos appels
Et puis que catalysent
Les mots qui les épellent. »
Est-ce être de cela qu’on nomme poésie ?
Pièce détachée d’une couronne, moignon d’un sceptre, trace d’un anneau au doigt que tout destine. Fabriquer de ce monde qui nous précipite les marches pour gravir l’escalier dans le noir ou pour descendre au fond des mines lumineuses.
En ayant pas plus que l’air de se promener à travers les champs frais d’une plaine tranquille. Avec au creux des reins le moteur minuscule qui mène la démarche à s’effiler du temps. Se séparer des heures comme d’autant de sacs de minerai qui font les poids et contrepoids des machines savantes. Les mots maillonnant une ligne de vie. Celle-là qui permet au terrien sur le pont, debout en pleine nuit, quand tout est invisible, de ne pas trébucher, dans la chair océane, de ne pas se noyer.
Artisan de vieillesse à la jeunesse exilée, faiseur de billes, d’amulettes, de bizarres ficelles, frêles forces tendues dans une pièce close au pupitre vibrant comme un tour de potier, un fuseau, un rouet, comme une roue de rémouleur, comme une enclume, comme un écran, comme un sas quantique entre deux plans qui se cherchent, qui s’ignorent, qui s’ignorent, qui se cherchent. Et finissent parfois par ne profiter que de quelques aspérités.
Une fenêtre prise tout en haut d’une tour, dans la pierre taillée par des mains laborieuses, qui lorgne sous un ciel allongé de midi un fleuve en majesté convoyant de luxueux nuages. Rien n’y est que cela qui regarde sans but. Un château prisonnier, des hordes oubliées qui incendiaient les plaines, les beautés sans vœux d’une nature sans dieu.
Un gueux aux mâchoires sentimentales, aux allures quelquefois de regardeur dedans qui puise qui épuise des messages cachetés :
« Regarde quelquefois dans la clarté des lunes
Ce que tu peux capter au travers du glacis
Au-delà duquel vit ton royaume de Thune
D’un immense insaisi et d’un je indécis. »
Dans ce qui ne sait pas sortir d’une bouche ouverte du moment qu’elle ne cesse, distraitement, en apparence, de couvrir de buée un carreau froid et d’y tracer une figure enfantine souriant à l’hiver qui travaille dehors.
Quoiqu’il semble que ce soit de longues, de très longues pattes d’insectes fabuleux qui viennent cueillir au fond d’un gosier des rubans imprimés de signes charbonneux.
Seul. Toujours. Même souvent mais toujours. Affreusement heureux d’avoir d’on ne sait où, de quoi, cet emploi précaire, cet emploi critique, d’adresser au réel de nos miroirs sans tain.
« Simplement te voilà fumant et débraillé
Enjambant des statues et des échafaudages.
Figés déjà objets surement émaillés
Par la frileuse foi en un furtif ouvrage. »
Alors des cathédrales ! Des cathédrales ! Des cathédrales ! Dans le hall d’une gare tout secoué d’échos. D’où la guerre fait partir des trains de mutilés.
D’où la paix fait surgir des convois de revenants.
Et les laveries automatiques.
Et les débarcadères aux comptoirs comme des digues.
Et des caniveaux qui emportent après les averses les brisures cristallines des rires enfantins.
Et des écrans, des écrans, des écrans !!! Aquariums où leurs yeux ronds de poissons subjugués apprennent l’hébétude de la fuite en cercles vicieux. 
Voir n’est qu’un faisceau qui aveugle du monde, délave les enfants, qui démord, qui démord, qui démord des mâchoires de marbre antique. Qui se faufile dans la pierre inerte pour en toucher le cœur et, assassin, assassin, assassin, le faire exploser. 
Voir ce que c’est de voir, et qui doit vouloir être perdu de vue.
« Faut-il que quelque mal plus vif et plus solide
Héberge en soi la pointe d’un compas acerbe
Faut-il que d’un courrier porteur d’un charme hybride
Une entaille bouillonne agitée par un verbe.
Entrave convenable à d’inutiles choses
Qu’à la morte réponse la porte soit close. »
Au début on caresse d’une pâle main la somme des herbes folles et dansantes dans un champ, un jardin peut-être, où l’air se prend pour du vent.  Et parfois en a l’air. Et sans s’en rendre compte on se retrouve devant une chapelle abandonnée dans les verts marais diaphanes que les eaux des forêts sertissent comme une broche à l’épaule d’un manteau qui pleut sur le corps chaud et frissonnant d’un penchant amoureux.
Pilleur aussi comme ceux de tant de tribus nomades avalant du dehors pour en régurgiter des contes, des légendes, des épopées, et puis quoi, un cabas qu’on remplit de fruits à la bourrasque d’un étal, un de ces jours communs parmi tant d’autres ou trop de congénères forment une tempête qui nous cuit le chou comme une lessiveuse. Point de miracle ô mon frère consanguin. Juste éviter les tribunaux et donc peindre la limace qui pend en guise de nez sur la face d’une mégère. Causer des batraciens qui s’agitent sous les bajoues d’un glapisseur de rots. Ouvrager la gélatine tiédasse des regards désinfectés qui coulent sans savoir des larmes machinales. Comme un rhume sans virus. Un choléra sans diarrhée. Une maladie morte. Plier dans des pages soignées les pauvres de vrai. La bouche en permanence ouverte au cas où il y aurait encore quelque chose à manger. Au cas où il y aurait encore quelque chose à vomir. A cracher hormis le plomb caduc d’une dent ou un petit bout noir d’une bronche affaissée. Découper puis coller les morceaux d’un môle pendu à sa cravate. Et observer comment ça gigote entre les papillons hémophages et les lucanes olympiennes. Faire avouer la laideur. En torturant des mots avec certaines tournures.
Parler de toute manière de là où personne ne se trouve. Et ne rencontrer que ce qu’il y a de plus étonnant ou de plus craintif dans la compréhension. Ou dans la perplexité. Ce p’tit truc qui boîte sans savoir d’où ça vient que ça boîte. Cet œil dévié de l’axe. Ce défaut de prononciation. Ce nez de travers. Ce thorax creux. Ce dos tordu. Ce talent insoumis de n’être pas tout à fait d’ici. Pas vraiment maintenant. Et déjà plus là lorsqu’on s’imagine l’y voir, l’y croiser, l’y entendre. Une volée de confettis. Un peu de fumée grise qui fait tousser. Un écho de plume dans le fond d’une bouteille qui roule sur le quai, qui tombe dans l’eau, et se met à flotter comme une histoire usée.
Maraudeur. Tricheur. Envoleur. Trousseur de serrures. Affabulateur. Montreur d’ours. Dresseur de puces. Alchimiste. Il a tout fait de sa vie. Il ne lui reste qu’à écrire.
Comme ça. L’air de rien. Anonyme. Incognito pour les moins sauvages – je ne parle pas des révérencieux et de leur grossièreté.
Il fallait juste parler des gens. Les gens aussi. Oui. Comme on dit, comme il se dit : les gens.
Qui passent indifférents. Mais qui, si on leur annonçait soudain que tout ça va disparaître, sentiraient tout à coup dans un incoercible hoquet de désespoir inexprimable que les barbares vont gagner.
Et qu'ils n'ont peut-être plus, eux, les gens, d'autres lendemains que de devenir à leur tour fugitifs.