"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 19 janvier 2014

Maladie


C’était cette maladie qu’il avait. Il n’avait plus de doute, plus vraiment de doute, depuis assez longtemps. Il avait pensé à d’autres possibilités. A des choses irréelles. Genres de sortilèges. Qu’il se serait jeté à lui-même. Mais il s’était assez éreinté à sonder le mystère des délices sulfureux de la nature, des créations stupéfiantes de ses semblables. Il avait assez réduit en poudre des infinitésimalités et peint et repeint des convois cosmiques dont les transports l’avaient ravi, certes, et pourtant au bout de chaque trajet, laissé sans ce contentement supérieur, sans cette joie au-delà de toute, qu’il put nommer bonheur, ou ceci d’approchant qui permette d’attendre encore. De s’en remettre à plus tard. Tandis que tout s’ébranlait sous ses pas comme si la plus grande armée de chair et d’acier s’était mise en marche, depuis le commencement, et qu’elle n’était plus très loin à présent de rattraper le monde auquel lui aussi s’était comment dire habitué dans ses habits bientôt tué.  
Il cabotait au gré marin, brumeux, nuiteux, de l’un ou l’autre de ces trous de conscience où il butait contre une ombre de lui, provoquant un choc – peut-être cela pouvait-il avoir l’apparence d’une minuscule décharge électrique – et taillant une mince fissure au passage de laquelle deux mondes s’annulaient laissant place à un troisième troublé d’un noir néant d’où le pire remontait aussi légèrement que la chaleur s’élève dans les airs. Surement ces incidents participaient d’une manière ou d’une autre à son mal. Bien que leurs conséquences n’aient été que rarement désastreuses. Les premières fois. Seulement ces brusques dénivellations, qui survenaient sans exception de façon incongrue, sans alerte, comme s’il n’était simplement plus question qu’il puisse être lui ni un autre, ni rien du tout, au milieu de tout ce dont pourtant il avait été fait, formé, présent ordinairement à ce qu’il avait à faire et à être avec ses amis, ses familles, ces brusques ruptures, lui évoquaient les moments où son mal dans ses phases les plus aiguës le transportaient littéralement hors de lui.  
Les retournements auxquels il s’était livré depuis plusieurs vies, afin de se débarrasser de tous les moyens devenus obsolètes de détourner les suites fatales de ce qu’il subissait, avaient eu pour effet logique de laisser s’étendre l’empire de la maladie, qui plus est dans un désordre qui atteignait des limites de plus en plus évidentes.
Ses éloignements physiques, géographiques, dont il négociait sournoisement les durées, de plus en plus longues, les destinations, de plus en plus lointaines, avec ses proches dont les inquiétudes, déguisées ou gravement formulées s’effaçaient à lui par une progressive surdité de son esprit, se partageaient la grâce enfantine de l’apaiser et la peine d’une solitude dont il chérissait l’espace et le temps avec une froideur terrible.
Un abcès. Au cours des périodes de calme relatif où il croyait encore pouvoir circonscrire cette affection envahissante, c’est à cela, à un abcès, qu’il lui était le plus naturel de comparer cette chose. Une poche opaque nourrie et enflée par micro capillarité. Une petite vessie gluante nichée quelque part au creux de son abdomen. Un nid à miasmes logé dans le marais de ses entrailles. Vers quoi affluait de tout son corps et de tout ce qui n’était pas son corps les invisibles créatures de la contamination véhiculées par un sang jauni. Etait-ce encore du sang ce liquide opalescent, poisseux comme une mauvaise huile et acide comme une encre de mollusque.
Lorsqu’il y regardait, c’est-à-dire lorsqu’il se faisait une vision de cette poche flottant devant lui ainsi qu’un ballon rempli de puanteur dans les épaisseurs humides de ses repaires souterrains, il s’intéressait à fouiller des yeux l’intérieur afin d’y déceler, d’y reconnaitre, les traces, les indices, les restes des décompositions qu’il avait laissé s’opérer à partir de son bien. A partir des petits bouts d’humain qu’il avait négligés. Des petites bouillies d’espoirs qui s’étaient desséchées. Des petits mécanos de connaissance qui s’étaient disloqués.
Cela ne pouvait plus s’appeler du malheur. Il le savait bien. Le malheur venait d’avant. D’avant ce temps aux frontières déchirés. S’il s’arrachait tôt, quelque matin, à la vilaine couche où il avait traversé des rêves aveugles, ce n’était plus que pour étaler son regard évidé jusqu’aux horizons immuables et sentir comme rien ne bougeait plus. Comme tout avait cessé de croître et de mourir. Comme tout était sans le plus petit bruit. Sans la moindre odeur. Comme la lumière décolorée seule encore subissait sans en être changée, avec la morne régularité d’un service funéraire, le passage du drap nocturne sur son ciel atone.
Les pendants de chair qu’il sentait sous ces vêtements, le frottement de sa peau rêche avec les tissus raidis de crasse, lui inspiraient, à intervalles de plus en plus espacés, de se mouvoir davantage que ce qu’exigeaient les gestes utiles à une survie inexplicable. Il engageait quelques pas. Le choix de l’épreuve devenant incertain entre les douleurs de l’immobilité et celles même du moins de mouvements qu’il tentât. Entre l’amorphie où il n’avait plus à lutter contre le service de ses mâchoires vaines et l’idée sinueuse comme un vers omnivore qu’il y aurait toujours, toujours, quelque chose ou quelqu’un à massacrer et à dévorer quelque part sur ou dans la surface qui l’entourait. Quelque chose ou quelqu’un qui lui aurait échappé.  
Fallait-il que persistât dans cette débâcle de fièvre poussiéreuse et étouffante un poinçon vital qui dardât, fouissant entre ses os, son trait tâtonnant contre un viscère en extinction.
Peut-être pas.
L’unique évènement attendu prend la forme d’une ironie de vieillard centenaire accrochant à la pendule un ultime et interminable regard griffu. Et consistait pour lui à disparaitre d’une telle façon que même la mort ne pourrait pas le trouver. Après tout il l’avait bien servie. Il pouvait bien de son côté bâtir cette absurde machination : qu’y pourrait-elle s’il crachait son dernier souffle avec la certitude que c’était encore moins que mourir. Tout juste s’effriter comme du mauvais ciment. Se volatiliser comme une pauvre excuse. S’évanouir comme un courant d’air.    
Ou peut-être que oui.
Et qu’il en ignorait tout. Et qu’il en était ainsi pour tous les malades. A force de découdre et de recoudre compulsivement leurs enveloppes de divinité stérile et de reptile hagard. A force de se remplir comme des puits sans fond jusqu’à l’empoisonnement du grain du sable et de l’atome de l’eau. A force d’engraisser de la puissance ronflante comme une forge démoniaque avec le commerce des sacrifices. A force d’épaissir le temps déclaré mort avec des carnages irréparables. A force de prier. A force de punir. A force de s’adorer et de se mettre en pièces. A force de se cacher dans des tiroirs secrets. Dans des tentures aux rires assassins. Sous des feux éclatants. A force de se perdre, de se perdre, de se perdre.
Lorsqu’il s’arrachait tôt, quelques matins, à la couche vermineuse où il s’était hanté de rêves criminels, il arrivait sans qu’il le sache, que quelque chose qui n’existait pas l’attende encore. Il ne se souviendrait pas que cela l’eut touché. Cela prend tant de temps. C’est une si longue maladie. Et puis quoi. N’est-ce toujours que ce point qui fait sous la poitrine se soulever quelque organe. Et s’enfler une respiration. Est-ce un minuscule trou d’or dans le ciel qu’on croit inventer.  Une folle impression d’un mouvement guérisseur. Le sentiment résistant qu’un insu sollicite un noble penchement de nos furtifs passages sur un avenir dont nous ne parcourrons que de quoi nous essouffler.    
Tant qu’il se lèverait encore il s’offrirait, mage aux mains maladroites, disciple infortuné, au seul écueil sensible à sa misérable condition, à sa foi dénudée, à la fonte de ses entraves, à cette aiguille qui le fait fuir jusqu’à maintenant. A cette menace effilée de couper court et de se voir précipité dans l’hypothèse ailée d’une réponse dont il saurait quoi faire.
Les derniers apothicaires auront reçu leurs cordons de charlatans. La poussière des temples deviendra plage au jeu des grands balanciers marins. Les ventres des boutiques achèveront de se vider sur les avenues ouvertes en tranchées d’écoulement. Les convalescents tituberont comme des scaphandriers à travers un monde invivable. 
Sauf si ce n’est une fois de plus que le produit mirifique d’une fièvre salvatrice. Un éblouissement provoqué par des brisures de miroir se jouant entre les gravats de leurs reflets bazardeux. Une lettre froissée sous l’effet corrosif de l’air sur le papier de laquelle s’estompent en vain des arcanes prescriptrices d’un pur écrit sans intérêts que le passage du fleuve, le règne des forêts, la pâleur des preuves, le fruit timide des leçons.

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