"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 21 décembre 2014

Temps mort


Sur des murs émiettés, desséchés, affaissés,
De faux sommeils blanchis et sous le toit sonore
Où sifflent affranchies des pendules lassées,
Envahissantes ombres, rampe le temps mort.

Ironique refuge où grouille, les yeux creux,
Une faune frileuse de fuites fatales,
Coutures calleuses, déchirements véreux,
Cœur poignant qu’ont drogué des étreintes létales.

Des printemps esseulés sans un pleur s’effilochent.
Comme un passant dans le lointain. Comme un refus
Grave et serein d’avoir jamais rien qui soit proche

Du vivant qui convulse en manuscrits confus
Sous le chaos des cieux. Du penchant goutte à goutte
Qui leurre les naissances mais que nul n’écoute.

mardi 11 novembre 2014

Marée


Jour de musique jour aux mers les plus profondes.
Lorsqu’en hublot se va l’être d’un pas jusant
Levant au bout d’un bras une hésitante sonde
Dans les diapres moirés des embruns cérusant.

S’enflent les harmonies, venteuses voluptés,
S’élèvent, neptuniennes, des brassées de flots,
S’élance forcené, la cadence indomptée,
D’un orchestre marin le fracassant galop.

C’est un château dément d’où l’on perçoit alors,
Vieux témoins vigilants d’une beauté inquiète,
Des voix antiques pleines de larmes en or

Qui chantent au-dessus des jours d’enfance en miettes.
Qui remplissent le cœur, tempête délicate,
D’un festin palpitant à sa fleur écarlate.

mardi 4 novembre 2014

Fugitif


« Les formes imprécises
Qu’esquissent nos appels
Et puis que catalysent
Les mots qui les épellent. »
Est-ce être de cela qu’on nomme poésie ?
Pièce détachée d’une couronne, moignon d’un sceptre, trace d’un anneau au doigt que tout destine. Fabriquer de ce monde qui nous précipite les marches pour gravir l’escalier dans le noir ou pour descendre au fond des mines lumineuses.
En ayant pas plus que l’air de se promener à travers les champs frais d’une plaine tranquille. Avec au creux des reins le moteur minuscule qui mène la démarche à s’effiler du temps. Se séparer des heures comme d’autant de sacs de minerai qui font les poids et contrepoids des machines savantes. Les mots maillonnant une ligne de vie. Celle-là qui permet au terrien sur le pont, debout en pleine nuit, quand tout est invisible, de ne pas trébucher, dans la chair océane, de ne pas se noyer.
Artisan de vieillesse à la jeunesse exilée, faiseur de billes, d’amulettes, de bizarres ficelles, frêles forces tendues dans une pièce close au pupitre vibrant comme un tour de potier, un fuseau, un rouet, comme une roue de rémouleur, comme une enclume, comme un écran, comme un sas quantique entre deux plans qui se cherchent, qui s’ignorent, qui s’ignorent, qui se cherchent. Et finissent parfois par ne profiter que de quelques aspérités.
Une fenêtre prise tout en haut d’une tour, dans la pierre taillée par des mains laborieuses, qui lorgne sous un ciel allongé de midi un fleuve en majesté convoyant de luxueux nuages. Rien n’y est que cela qui regarde sans but. Un château prisonnier, des hordes oubliées qui incendiaient les plaines, les beautés sans vœux d’une nature sans dieu.
Un gueux aux mâchoires sentimentales, aux allures quelquefois de regardeur dedans qui puise qui épuise des messages cachetés :
« Regarde quelquefois dans la clarté des lunes
Ce que tu peux capter au travers du glacis
Au-delà duquel vit ton royaume de Thune
D’un immense insaisi et d’un je indécis. »
Dans ce qui ne sait pas sortir d’une bouche ouverte du moment qu’elle ne cesse, distraitement, en apparence, de couvrir de buée un carreau froid et d’y tracer une figure enfantine souriant à l’hiver qui travaille dehors.
Quoiqu’il semble que ce soit de longues, de très longues pattes d’insectes fabuleux qui viennent cueillir au fond d’un gosier des rubans imprimés de signes charbonneux.
Seul. Toujours. Même souvent mais toujours. Affreusement heureux d’avoir d’on ne sait où, de quoi, cet emploi précaire, cet emploi critique, d’adresser au réel de nos miroirs sans tain.
« Simplement te voilà fumant et débraillé
Enjambant des statues et des échafaudages.
Figés déjà objets surement émaillés
Par la frileuse foi en un furtif ouvrage. »
Alors des cathédrales ! Des cathédrales ! Des cathédrales ! Dans le hall d’une gare tout secoué d’échos. D’où la guerre fait partir des trains de mutilés.
D’où la paix fait surgir des convois de revenants.
Et les laveries automatiques.
Et les débarcadères aux comptoirs comme des digues.
Et des caniveaux qui emportent après les averses les brisures cristallines des rires enfantins.
Et des écrans, des écrans, des écrans !!! Aquariums où leurs yeux ronds de poissons subjugués apprennent l’hébétude de la fuite en cercles vicieux. 
Voir n’est qu’un faisceau qui aveugle du monde, délave les enfants, qui démord, qui démord, qui démord des mâchoires de marbre antique. Qui se faufile dans la pierre inerte pour en toucher le cœur et, assassin, assassin, assassin, le faire exploser. 
Voir ce que c’est de voir, et qui doit vouloir être perdu de vue.
« Faut-il que quelque mal plus vif et plus solide
Héberge en soi la pointe d’un compas acerbe
Faut-il que d’un courrier porteur d’un charme hybride
Une entaille bouillonne agitée par un verbe.
Entrave convenable à d’inutiles choses
Qu’à la morte réponse la porte soit close. »
Au début on caresse d’une pâle main la somme des herbes folles et dansantes dans un champ, un jardin peut-être, où l’air se prend pour du vent.  Et parfois en a l’air. Et sans s’en rendre compte on se retrouve devant une chapelle abandonnée dans les verts marais diaphanes que les eaux des forêts sertissent comme une broche à l’épaule d’un manteau qui pleut sur le corps chaud et frissonnant d’un penchant amoureux.
Pilleur aussi comme ceux de tant de tribus nomades avalant du dehors pour en régurgiter des contes, des légendes, des épopées, et puis quoi, un cabas qu’on remplit de fruits à la bourrasque d’un étal, un de ces jours communs parmi tant d’autres ou trop de congénères forment une tempête qui nous cuit le chou comme une lessiveuse. Point de miracle ô mon frère consanguin. Juste éviter les tribunaux et donc peindre la limace qui pend en guise de nez sur la face d’une mégère. Causer des batraciens qui s’agitent sous les bajoues d’un glapisseur de rots. Ouvrager la gélatine tiédasse des regards désinfectés qui coulent sans savoir des larmes machinales. Comme un rhume sans virus. Un choléra sans diarrhée. Une maladie morte. Plier dans des pages soignées les pauvres de vrai. La bouche en permanence ouverte au cas où il y aurait encore quelque chose à manger. Au cas où il y aurait encore quelque chose à vomir. A cracher hormis le plomb caduc d’une dent ou un petit bout noir d’une bronche affaissée. Découper puis coller les morceaux d’un môle pendu à sa cravate. Et observer comment ça gigote entre les papillons hémophages et les lucanes olympiennes. Faire avouer la laideur. En torturant des mots avec certaines tournures.
Parler de toute manière de là où personne ne se trouve. Et ne rencontrer que ce qu’il y a de plus étonnant ou de plus craintif dans la compréhension. Ou dans la perplexité. Ce p’tit truc qui boîte sans savoir d’où ça vient que ça boîte. Cet œil dévié de l’axe. Ce défaut de prononciation. Ce nez de travers. Ce thorax creux. Ce dos tordu. Ce talent insoumis de n’être pas tout à fait d’ici. Pas vraiment maintenant. Et déjà plus là lorsqu’on s’imagine l’y voir, l’y croiser, l’y entendre. Une volée de confettis. Un peu de fumée grise qui fait tousser. Un écho de plume dans le fond d’une bouteille qui roule sur le quai, qui tombe dans l’eau, et se met à flotter comme une histoire usée.
Maraudeur. Tricheur. Envoleur. Trousseur de serrures. Affabulateur. Montreur d’ours. Dresseur de puces. Alchimiste. Il a tout fait de sa vie. Il ne lui reste qu’à écrire.
Comme ça. L’air de rien. Anonyme. Incognito pour les moins sauvages – je ne parle pas des révérencieux et de leur grossièreté.
Il fallait juste parler des gens. Les gens aussi. Oui. Comme on dit, comme il se dit : les gens.
Qui passent indifférents. Mais qui, si on leur annonçait soudain que tout ça va disparaître, sentiraient tout à coup dans un incoercible hoquet de désespoir inexprimable que les barbares vont gagner.
Et qu'ils n'ont peut-être plus, eux, les gens, d'autres lendemains que de devenir à leur tour fugitifs.

 

 

samedi 23 août 2014

Mémoire


Toutes eaux étaient-elles montées si haut. Et toutes lumières, disparues. Tous vents de même. Evanouis. Et c’était apparemment nulle part. Il était peut-être sorti de chez lui. Des pas hasardeux, fuyants, l’auraient conduit. Tous objets hors de portée. Toute impression d’un paysage. D’arbres, de champs, d’habitations. Seule une légère déclivité du sol permettait de sentir qu’il y avait encore quelque chose de solide, quelque chose qui tenait dans ce surprenant endroit où il se demandait à peine comment il s’y était retrouvé. Encore que cette pente, à la descendre, lui paraissait en réalité s’enrouler sur elle-même sur une assez longue distance qu’il avait déjà parcourue. Mais n’ayant en fait plus la notion d’un point de départ et pas davantage celle d’un point d’arrivée, il lui fallait vérifier qu’il était bien en train de marcher. Qu’il passait à moins qu’un terrain, bien qu’invisible, passât sous ses pas. Qu’aussi indiscernable que se développait l’environnement à mesure que ses perceptions lui apportaient les moyens d’en estimer l’angoissante inanité, il demeurait à l’extérieur prêt à s’échapper à la première sonnerie d’un réveil, à la moindre menace mortelle, pour un seul oiseau mort qui tomberait à ses pieds.
Rien de tel ne se produisit durant un temps qu’il perdit la force d’évaluer. Une sorte de machine s’était mise en route dont l’objectif devait être de l’empêcher de se tenir à aucun bastingage, de s’accrocher à aucune poignée de porte, de pousser aucun cri, de n’avoir même de quoi se plaindre d’avoir peur, de rebrousser chemin puisqu’il n’y en avait pas, de s’arrêter sans être saisi d’un terrible mal de cœur, de tomber par terre sans connaissance. Surtout pas. D’appeler à l’aide. Qui. Pour aider à quoi.
L’unique aumône qu’il éprouvait, comme pour faire en sorte qu’il ne cessât pas de se sentir vivant, se réduisait à un curieux filament noir, qu’il aurait dit niché en lui, qui s’électrisait au rythme désarticulé d’une pulsation incontrôlable, et qui dans un morse indéchiffrable lui scandait un message de persistance comme un petit phare falot au-dessus d’un monceau d’horreurs. 
Le durcissement des muscles de ses jambes, le creusement de son ventre, l’alternance de sa respiration lui servaient d’indicateur de l’effort qu’il accomplissait. Sans fatigue. Sans essoufflement. Un automate. La marche il savait. Il n’avait nul besoin de recourir à l’expérience. Il était marcheur. De douleur et de joie. D’émoi. De colère. De réflexion. D’impatience. Il marchait depuis l’aube. Zébrant les campagnes et les villes de traces éphémères. A peine l’odeur qu’il faut aux chiens somnolants pour les extraire de leur torpeur. L’allure comptait peu. La lenteur n’était qu’une autre forme de l’accélération. La rapidité, qu’une autre manière de perdre. Ce n’était toujours que l’exercice d’usure exigé par l’impérieux pouvoir d’attraction d’une mort s’approchant, tendre promesse aux bras effrayants. Ce n’était toujours qu’une discipline d’ascète engagé à maigrir de toute lâcheté. A fondre du gras le plus résiduel d’un crime ontologique. A sécher comme un arbre aux fruits réalisés.
Allait-il ainsi. Et cherchait-il des yeux. Tendait-il l’oreille. Et ses mains devant lui. Tâtant délicatement l’espace vacant qui l’entourait. Il inspirait longuement tâchant de capter des senteurs. Du mouillé. Du brûlé. Du froid. De l’hydrocarbure. Du vert. Du sale. Du floral. De l’animal. Du rouge. Du maritime. Du poudreux. Rien. Tout s’était volatilisé. Et depuis cette grande durée qu’il supposait avoir déjà arpentée, depuis ce très vague moment où il tentait de fixer un départ à ce laps de submersion, il sondait d’une humeur amère le fond de sa pensée, marin toisant le fond des mers pour ne pas échouer.   
Là des courants brassaient. Créatures protéiformes aux faces pleines de terres. Aux membres ondulants sous de vieux lits sauvages. Aux mouvements chatoyants. Aux regards – quels regards – remplis de paix pleurante. Aux corps tendus en arcs sous des armes aimantes. Aux milles bouches bleutées contenants des insultes, des poèmes, des sentences, des chants, des appels à l’aide. Appels à qui. Pour aider à quoi.
Dans ces méandres aux savantes torsions une vie plus petite, modeste peut-être, et tenace comme un lierre auquel s’adosse une masure, s’affairait, fourmillante, fruste et qu’on eut dit prise d’indifférence ainsi que d’une maladie salvatrice. Un ensemble d’embrouillaminis découpés de portes et tranchés de barrières, de couloirs de verre, de tunnels, d’escalators, de lames de trains, de trafic automobile, résonnants d’un discordant vacarme de sonneries, d’annonces sécuritaires, de roues et d’acier, de voix s’agglutinant en un coton épais gorgés de décibels grumeleux, de courants d’air vaporisant le grain microscopique d’une érosion forcenée, un entêtement dans ce grouillement à se ronger dessous la peau, à se grignoter le cœur, à s’élimer l’existence comme on frotterait de limaille un tissu pour voir à travers ce qu’il y aurait à cesser d’être pour supporter tout ça sans avoir à s’en dégager d’un coup de rein sans lendemain.
Ça ressemblait à de la mémoire. Et à ne plus savoir quoi faire de sa consistance. Autant il allait sans détermination dans son labyrinthe sans cloisons, sans détours, autant il s’entournait sur lui-même comme une enveloppe inversant son contenu. Cela se faisait de telle sorte que cela se serait toujours fait. D’une nature glacée, sans âme, totalement impassible dans ses majestés jusqu’aux heures les plus insensées où tout s’ombre dans le soir le plus calme au milieu d’un crépuscule atomique.
Des grappes de visages s’échappaient tout autour de lui, bulles minuscules d’un gaz expulsé par les spasmes limpides de ses âges poreux, et s’égayaient en farandoles de masques multiples d’où pendaient des imperméables, des robes, des manteaux, des guenilles, des valises, des révolvers, des bijoux, des friandises, des larmes, des lettres, des lambeaux, des plumes, des violons, des supplications, des appels à l’aide. Pour qui. Pour quoi.
Il allait d’un monde où il était trop tard. Il ne s’était jamais aperçu à quel point on avait pu dire magnifique le récit de choses abominables. Tant su, appris dans la studieuse habitude de coudre, compris par l’enthousiaste appétit de saisir et d’être saisi, il ne resterait alors que l’idée. L’idée réduite à n’être plus qu’elle seule, tout juste une brindille assez dure pour tracer sur du sable un dessein enfantin dans l’instant suivant balayé par le souffle barbare d’une idole de l’ordre. Le rituel du sacre poursuivait son œuvre et le grand cri de tout tendait son gouffre absurde.
Dans l’impalpable, l’invisible, l’inaudible, l’indifférent endroit où il était, météore éteint dans un cosmos ironique, c’est un sens inconnu qui lui permettait l’accès à l’en-dedans d’une histoire qui d’un sac grossier et remuant crachait par de visqueux cratères, égouts d’une boucherie où claquaient tant de paires de bottes, où aboyait tout le verbe de la terreur, des morceaux de batailles, des déchets de paix, des viscères, des bras, des jambes, des yeux, des langues, des camions broyés de réfugiés, des giclées d’ossuaires, et des geysers de paroles plasmatiques pour façonner de ce sens dont on tourne en rond dans l’impasse de la douleur et du sacrifice. Et ne fallait-il pas s’y attendre : plus un appel à l’aide.   
Les eaux montées si haut. Le ciel pesant si bas. La vision trop violente finissait toujours par se décomposer en fragments crépitants. Ce qu’il y avait à dire restait impossible à dire. La route, ce qui en tenait lieu, écrasée, s’achevait comme ayant commencé, comme à chaque fois, il sentait son visage lui réapparaître, ses mains, sa nuque, et le vivant sévère retenu d’exploser de ce qu’il contenait de matière incompréhensible.  
La première chose qu’il vit, qu’il revit, très loin devant lui, fut l’enseigne de la boulangerie dans un halo encore flou où il allait quelquefois acheter son pain. Il distingua ensuite, derrière la vitrine, la jeune vendeuse qui soupirait des sourires tièdes en demandant aux clients de qu’ils étaient venus chercher. Les rues retrouvaient leur droiture et leurs garde-fous d’immeubles aux façades altières, si dures, si anciennes, tellement certaines. Un coup de vapeur venteuse et cendrée fit voler des vieux bouts de papiers qui se mirent à planer quelques minutes, brisures muettes de parchemins. Une pâle mollesse ouvrait au jour un champ céleste aride qu’un soleil trempait d’une douceur timide.    
Il sortit de la ruelle, hébété, vieilli. De la ruelle où le présent avait recouvré sa force intangible. Brutale.
Au coin d’une autre rue il vit un homme en costume bleu, assis en tailleur, qui comptait des cailloux qu’il avait perdus.
Le temps d’en parler il avait disparu.

jeudi 17 juillet 2014

Paysage


Au bord des eaux l’horizon lent dormait, iguanes charbonneux nimbés de linges humides.
Au plafond de leurs gueules pendent des chauves-souris, lanternes funèbres.
Un jour comme un autre et puis un autre encore passeront courbes, mouillés et pauvres.

Les reptiles affaissés, collines épuisées, érodées, laminées, gardaient le silence.
Dans leurs cavernes impénétrables planent des poussières de lueurs défuntes.
Un jour comme d’autres sur le lac glisseront, lisses, glacials et décolorés.

Un œil s’était éteint autrefois dans un flanc, dont on parlait alors sur un ton de légende.
Demeure la trace d’un couteau, une tombe, sur une pente lézardée de la lande.
Un jour et tant d’autres murmureront là, faufilés dans le vent aux courants rugueux.

Au-dessus des échines immobiles, humbles paraissaient loin des airs de sable en feu.
Une insolite oreille découpée nette somme le crane d’un des monstres inertes.
Un jour et d’autres d’un puits plieront l’écoute de ce corps dans le temps prostré.

Tout avait d’une fin la nature absente d’un commencement pétrifié.
Mendiant traverse un voyageur longeant d’un pas méfiant une rive boueuse.
Un jour ou l’autre que fera l’écho du ciel d’une charité au soin sournois.

Les dragons désarmés s’enfonçaient peu à peu sous les eaux inhabitées.
La montée d’un évanouissement recueille amère la rosée d’une main nuageuse.
Un jour après l’autre naîtra, mourra, et rien ne sera vu, rien entendu.

Nulle peine n’était là, et joie n’y eut pas davantage, ainsi que rien qui ait eu lieu.
Une écoute sans fin, une tombe sans fond, sur le dos étroit d’une ombre persistent.
Un jour et d’autres jours, seuls, à force d’attendre, en parleront peut-être.

samedi 26 avril 2014

Vanité




Entre les pourpres pans seulement entrouverts
Des rideaux accrochés dans les cintres célestes,
D’où un phare glacial rétrécit l’univers,
Voir dans leur vanité le calme de tes restes.

Découvrir de ton crâne tout déguenillé,
Parfaitement défait de son étroit costume
De chair mince et de fine peau éparpillée,
Immobile grimace, le charme posthume.

Deviner le tangible, le paisible état,
Dans les trous incongrus d’orbites impavides,
Sous la sèche paroi de ce bref habitat,

L’éternité partout qui travestit le vide.
Qui roule des étoiles, qui sème du sable,
Et nous rend le néant ainsi méconnaissable.

mercredi 16 avril 2014

Revenir


 
C’était un jour plutôt quelconque pour revenir. Il revenait. L’air devait être sans âme pour, à ce point, n’avoir rien de froid ni de doux. A ce point qu’aucun mouvement de quoi que ce soit n’en troublait l’inertie ni pesante, ni légère. Le ciel blanc, d’un blanc de lait figé, qu’on sentait sans réelle consistance, figurait une absence de ciel. Dans la lumière d’un gris sans charme les passants, les allants et venants, glissaient, gribouillis de fusain sur une page déroulante.
Un jour particulièrement ordinaire.
Il revenait. Aussi bien d’en face. De l’autre côté de la rue. Où se dressait, étroit et morne, presque chétif, malodorant, un immeuble dont les fenêtres étaient toutes rondes comme des yeux aux contours de pierre et aux fines croisées blanches, des regards derrière de malveillantes lunettes, au travers desquelles on ne pouvait rien capter que de noir. De là où de l’Île de Pâques. Où d’un havre sec de sel et de sable où les jours et les nuits ne sont que de tristes marées qui se retirent. Où d’une forêt affolée de cris. D’une ville de cinquante millions d’habitants. D’un trou d’eau sale au fond d’une campagne pauvre et fumante. D’un troquet quincaillant où le choc des verres atténue la douleur de l’entaille que fait au milieu du dos le passage de la roue. Le ciseau de ses dents.
Il revenait avec son sac, ses vieilles chaussures montantes maintenant usées, trouées, ce vieux manteau dont il avait hérité sans jamais avoir su après la mort de qui, après la perte de quoi. Quelles terres en avaient autrefois longuement mordillé les pans ténébreux tandis que d’un pas rituel on parcourait ce monde sans raison. Toujours un pied dans l’or et l’autre dans la fange.
Et il faudra raconter. Raconter. Tout ça.
De cette saloperie de jour, ou d’heure – comment savoir – ce moment plus ridicule que tous les autres, où tout a cru devoir commencer. Dans le trou d’une date contingente par une sympathique indifférence de vermine grouillant un soir d’hivers asphyxié de béton et de carnivore hydrocarbure. Mais voilà. Comme disait déjà un écho dans ce théâtre de véhicules larmoyants, tragiques et gesticulants, il allait bien falloir faire en sorte. Puisqu’il en était jeté de ce début de cri dont il serait peut-être un jour possible de faire un chant. Une chanson… Une chansonnette ? Sauf comment faire. Et pour combien de temps. D’heures, de jours, de minutes fuyant comme des gouttes de pluie poussiéreuse dans un caniveau de gamin miraculeux faiseur de vaisseaux. Oui, comment. Sans arme. Sans vraiment encore d’amour. Et sans cruauté.
Quelques remises de peines : au début dans des squares. Puis dans des jardins. Dans des parcs. Dans des forêts. Pour finir dans des infinis fermés quand la solitude suinte depuis l’origine du soleil sur les murs des chambres où la corrosion peut alors servir de sublime douleur. Roman. Ô précieux roman des allées et venues, clair, clair, ombre, clair, ombre, ombre, qui s’inverse, qui s’inversent, se croisent, diagonales, se trament, tissage d’étoupe, si seulement le monde des ferrailles explosives cessait de cracher des chairs dégoutantes et leurs corolaires excuses criminelles aux atermoiements plus honteux que tout.
Quelques vecteurs aux grisailles pulvérulentes et lumineuses  qui servirent de chevaux aux élans du corps tendu comme une voile atlantique vers un continent nouveau dit-on trouvé jamais atteint. Et sans répit à la recherche de cette pierre, de ce regard, de ce flanc où planter une dent assez savamment profitable pour que la cicatrice en dise quelque chose qui remplisse ces crépuscules où entre les arbres rôdent des penchements aux tendresses définitives. Défigurées.        
N’avoir eu mal pour rien. Tachant pourtant d’avoir alors mal pour quelque chose. Pour ceci à quoi tienne de n’être pas venu insensé. Ô vanité des vanités, oui : et heureusement. Il ne sera pas de ce monde lâche où la bête accroc d’argent peut mordre dans tout ce qu’elle veut et pourrir tout ce qu’elle peut. C’était la guerre, toujours et encore, celle des ventres sans fond et celles des cœurs sans fin.
Il avait pu se déshabiller de toutes les protections standards qui servent à ne pas voir, à ne plus sentir, les tentacules, bras humains, mains crasseuses, pauvres mains calleuses, qui se tendent au-dessus de la satiété morose d’antiques contemporains aux yeux blanchis de mort artificielle.
C’était tellement trop peu dire : cette mécanique, ces mécaniques, aux charmes calibrés, pour placer le marché du paradis et celui de l’enfer. Minables cotations de la vie comme fruit hors sol au bénéfice de cénacles obèses effrayés par la mort comme des mômes par un clown. Il faudrait bien se résoudre à leur couper les jarrets. Tant pis pour eux. A ces peinturlurés d’écrans monnayeurs. On les a prévenus. A ces colosses aux jambes confites. Eux aussi connaissent l’histoire. Ces grotesques automates. S’ils n’ont pas voulu la connaître, l’apprendre, tant pis pour eux.  Ces vilains agités sans jamais aucune grâce et sans jamais aucun poème.
Il revenait. La nuque encore fraîche de la lame amoureuse qui tenta sa défaite au détour d’une paix aux chœurs majestueux.
Lorsqu’il fut à la fenêtre de chez lui, tout du moins de cet appartement qu’il avait habité longtemps avant de partir pour un nombre de mois ou d’années ou de jours qu’il n’avait pas comptés, il constata comme la façade en face était demeurée. Comme tout. Avec les yeux noirs cernés de pierres. Les croisées blanches qui faisaient d’étranges cibles. Et le crime qui traînait sa victime danaïde comme le perpétuel trophée de sa souveraine perversité.
Quoiqu’il lui fût impossible de penser, pour tant de motifs où l’éloignement faisait figure de coquetterie, qu’un retour n’eut pas un sens. Un sens aiguë semblable à la pointe que nécessitait l’urgence de percer la puante nuée d’horreur qui enflait, imposante et dorée, atmosphère de substitution, parmi tout le vivant qu’il avait traversé par des routes insensibles, qu’il avait côtoyé lors de villégiatures distantes d’où il avait su disséquer les fébrilités humaines qui s’entraînaient entre elles à travailler quelque accord qui leur permît de tenir contre la chaîne et la dictée des chiffres.
La nuit rampa très lentement ce jour-là avant d’atteindre la rue. Ainsi qu’elle filait quelquefois sa résille effilochée dans l’étendue d’un désert. Qu’elle s’insinuait parmi les racines des arbres ou des êtres. Qu’elle montait des marais, terreuse et ondoyante.
Revenu à lui. Revenir à soi. Comme revenir à ce manège moiré de gueules amphibies dont les colliers et les jougs hochaient sur les trottoirs. Sans plus jamais même ne fusse qu’un vieux bout déchiré de drapeau pour se moucher le nez. Ca couinait à peine. Ca gémissait tout juste avec la discrétion d’un rail de métal poli dans sa glissière escamotable.
Il pouvait dire pourquoi les écrans, de plus en plus beaux, esthétiques, grands, si larges, si sage dans leurs design épurés, cossus, pourquoi les écrans ne pouvait rien montrer qu’on put apprendre comme lu et parlé. Au-dessus de tout ne remontait rien d’autre que, si affreux que ce fut, ce qu’il y avait, finalement, de plus aisé à supporter ou à s’entraîner à supporter. Cela formait une couche assez épaisse, compacte, peu perméable au divergent. La vraie matière, le vrai charbon de l’abîme, le mercure fatal, les mines de failles enfermées dans des mégatonnes de roches serrées, n’avaient pas la moindre chance d’apparaître. Et qu’on soit un nombre grandissant à se demander ce que c’est. Et peut-être bien, avant même de se demander quoique ce soit ; à s’arrêter, progressivement, par ralentissement successifs, par halètements d’une onde sidérante, médusé par l’apparition du corps le plus nu de la plus sombre virginité.
Qui y survivrait.
Et dans quel état…
Suffirait-il d’être revenu. De longues méditations, perché avec un manuel d’ascétisme sur un sommet que ne peuvent atteindre les humeurs fumeuses expirées des villes en apnée. Des jardins écartés où s’égaillent, indifférents au cours des monnaies des peuples sans presque de vêtements et qui comptent en coquillages. De retraites instruites en des lieux de sagesse dont la matière s’évalue à l’usure de la belle pierre à elle seule déjà dévotion.
Sortir simplement d’un tunnel percé par un savant monteur d’images qui en un jour comme en une nuit ramasse toutes les défaites, aussi bien toutes les victoires, autant que tous les forfaits d’un seul ou toutes les œuvres d’un temps et ne laisse, de dépit souvent, car il n’est qu’un montreur, qu’une chambre noire ouverte à tous les vents et cernées de portes closes.
Sortir simplement d’un bouillon opaque de pensées. Enumérer ses pattes de batraciens. Amputer celles qui ne servent qu’à entraver les autres. Enumérer les yeux qui, trouées sous le crâne, n’ont servi qu’à composer des kaléidoscopes aveuglants. Enumérer ses langues qui sous le palais n’ont servi  qu’à diffracter la parole et la gonfler de sens dévalués, engorgeant, serpentins étêtés, des forums creux.
Revenir d’où il se serait appris quelque chose.
Avant l’écrasement du futur ou du moins de l’avenir sous la disparition du temps humain.   
Il se mit à imaginer un instant un tir de roquette, de missile, à vrai dire il pourrait disposer de l’une comme de l’autre, pile perforant exactement un des yeux de verre qui le matait de l’autre côté de la rue. Un bon trou fumant dans un de ces orbites gosiers, qu’il aurait dit remplis de tombes, d’une glaise tamisée mutée en sucs mortifères pour en exciter les frères les uns contre les autres, les sœurs les unes contre les autres, les exclus contre plus exclus qu’eux, les affamés contre plus affamés qu’eux, les mourants contre plus mourant qu’eux. Et ultime malentendu, les vivants contre moins vivants qu’eux.
A cette pensée quelque chose en lui, dans sa tête, bourdonnait encore beaucoup trop fort pour que ce projet prît forme.
Mais les délais peuvent se distordre.
Il n’était probablement pas revenu pour rien.
Il n’était pas question d’une énième routine.
Qu’il n’était à ce jour pas en mesure d’enrayer. A moins que.
A moins que cette petite fissure… Oui cette petite fissure, là, au-dessus de cet œil de pierre… Il n’y avait rien nulle part de cette sorte sur cette façade lorsqu’il était parti. Absolument rien. Tout était lisse. Net. Livide. Froid. Et là, oui, au-dessus de cet œil, une fissure était apparue. Peu de chose à vrai dire. Tout juste de quoi glisser le bout d’un petit doigt. Assez peut-être pour y insinuer enfin une arme. L’arme qu’il restait à forger.

dimanche 19 janvier 2014

Maladie


C’était cette maladie qu’il avait. Il n’avait plus de doute, plus vraiment de doute, depuis assez longtemps. Il avait pensé à d’autres possibilités. A des choses irréelles. Genres de sortilèges. Qu’il se serait jeté à lui-même. Mais il s’était assez éreinté à sonder le mystère des délices sulfureux de la nature, des créations stupéfiantes de ses semblables. Il avait assez réduit en poudre des infinitésimalités et peint et repeint des convois cosmiques dont les transports l’avaient ravi, certes, et pourtant au bout de chaque trajet, laissé sans ce contentement supérieur, sans cette joie au-delà de toute, qu’il put nommer bonheur, ou ceci d’approchant qui permette d’attendre encore. De s’en remettre à plus tard. Tandis que tout s’ébranlait sous ses pas comme si la plus grande armée de chair et d’acier s’était mise en marche, depuis le commencement, et qu’elle n’était plus très loin à présent de rattraper le monde auquel lui aussi s’était comment dire habitué dans ses habits bientôt tué.  
Il cabotait au gré marin, brumeux, nuiteux, de l’un ou l’autre de ces trous de conscience où il butait contre une ombre de lui, provoquant un choc – peut-être cela pouvait-il avoir l’apparence d’une minuscule décharge électrique – et taillant une mince fissure au passage de laquelle deux mondes s’annulaient laissant place à un troisième troublé d’un noir néant d’où le pire remontait aussi légèrement que la chaleur s’élève dans les airs. Surement ces incidents participaient d’une manière ou d’une autre à son mal. Bien que leurs conséquences n’aient été que rarement désastreuses. Les premières fois. Seulement ces brusques dénivellations, qui survenaient sans exception de façon incongrue, sans alerte, comme s’il n’était simplement plus question qu’il puisse être lui ni un autre, ni rien du tout, au milieu de tout ce dont pourtant il avait été fait, formé, présent ordinairement à ce qu’il avait à faire et à être avec ses amis, ses familles, ces brusques ruptures, lui évoquaient les moments où son mal dans ses phases les plus aiguës le transportaient littéralement hors de lui.  
Les retournements auxquels il s’était livré depuis plusieurs vies, afin de se débarrasser de tous les moyens devenus obsolètes de détourner les suites fatales de ce qu’il subissait, avaient eu pour effet logique de laisser s’étendre l’empire de la maladie, qui plus est dans un désordre qui atteignait des limites de plus en plus évidentes.
Ses éloignements physiques, géographiques, dont il négociait sournoisement les durées, de plus en plus longues, les destinations, de plus en plus lointaines, avec ses proches dont les inquiétudes, déguisées ou gravement formulées s’effaçaient à lui par une progressive surdité de son esprit, se partageaient la grâce enfantine de l’apaiser et la peine d’une solitude dont il chérissait l’espace et le temps avec une froideur terrible.
Un abcès. Au cours des périodes de calme relatif où il croyait encore pouvoir circonscrire cette affection envahissante, c’est à cela, à un abcès, qu’il lui était le plus naturel de comparer cette chose. Une poche opaque nourrie et enflée par micro capillarité. Une petite vessie gluante nichée quelque part au creux de son abdomen. Un nid à miasmes logé dans le marais de ses entrailles. Vers quoi affluait de tout son corps et de tout ce qui n’était pas son corps les invisibles créatures de la contamination véhiculées par un sang jauni. Etait-ce encore du sang ce liquide opalescent, poisseux comme une mauvaise huile et acide comme une encre de mollusque.
Lorsqu’il y regardait, c’est-à-dire lorsqu’il se faisait une vision de cette poche flottant devant lui ainsi qu’un ballon rempli de puanteur dans les épaisseurs humides de ses repaires souterrains, il s’intéressait à fouiller des yeux l’intérieur afin d’y déceler, d’y reconnaitre, les traces, les indices, les restes des décompositions qu’il avait laissé s’opérer à partir de son bien. A partir des petits bouts d’humain qu’il avait négligés. Des petites bouillies d’espoirs qui s’étaient desséchées. Des petits mécanos de connaissance qui s’étaient disloqués.
Cela ne pouvait plus s’appeler du malheur. Il le savait bien. Le malheur venait d’avant. D’avant ce temps aux frontières déchirés. S’il s’arrachait tôt, quelque matin, à la vilaine couche où il avait traversé des rêves aveugles, ce n’était plus que pour étaler son regard évidé jusqu’aux horizons immuables et sentir comme rien ne bougeait plus. Comme tout avait cessé de croître et de mourir. Comme tout était sans le plus petit bruit. Sans la moindre odeur. Comme la lumière décolorée seule encore subissait sans en être changée, avec la morne régularité d’un service funéraire, le passage du drap nocturne sur son ciel atone.
Les pendants de chair qu’il sentait sous ces vêtements, le frottement de sa peau rêche avec les tissus raidis de crasse, lui inspiraient, à intervalles de plus en plus espacés, de se mouvoir davantage que ce qu’exigeaient les gestes utiles à une survie inexplicable. Il engageait quelques pas. Le choix de l’épreuve devenant incertain entre les douleurs de l’immobilité et celles même du moins de mouvements qu’il tentât. Entre l’amorphie où il n’avait plus à lutter contre le service de ses mâchoires vaines et l’idée sinueuse comme un vers omnivore qu’il y aurait toujours, toujours, quelque chose ou quelqu’un à massacrer et à dévorer quelque part sur ou dans la surface qui l’entourait. Quelque chose ou quelqu’un qui lui aurait échappé.  
Fallait-il que persistât dans cette débâcle de fièvre poussiéreuse et étouffante un poinçon vital qui dardât, fouissant entre ses os, son trait tâtonnant contre un viscère en extinction.
Peut-être pas.
L’unique évènement attendu prend la forme d’une ironie de vieillard centenaire accrochant à la pendule un ultime et interminable regard griffu. Et consistait pour lui à disparaitre d’une telle façon que même la mort ne pourrait pas le trouver. Après tout il l’avait bien servie. Il pouvait bien de son côté bâtir cette absurde machination : qu’y pourrait-elle s’il crachait son dernier souffle avec la certitude que c’était encore moins que mourir. Tout juste s’effriter comme du mauvais ciment. Se volatiliser comme une pauvre excuse. S’évanouir comme un courant d’air.    
Ou peut-être que oui.
Et qu’il en ignorait tout. Et qu’il en était ainsi pour tous les malades. A force de découdre et de recoudre compulsivement leurs enveloppes de divinité stérile et de reptile hagard. A force de se remplir comme des puits sans fond jusqu’à l’empoisonnement du grain du sable et de l’atome de l’eau. A force d’engraisser de la puissance ronflante comme une forge démoniaque avec le commerce des sacrifices. A force d’épaissir le temps déclaré mort avec des carnages irréparables. A force de prier. A force de punir. A force de s’adorer et de se mettre en pièces. A force de se cacher dans des tiroirs secrets. Dans des tentures aux rires assassins. Sous des feux éclatants. A force de se perdre, de se perdre, de se perdre.
Lorsqu’il s’arrachait tôt, quelques matins, à la couche vermineuse où il s’était hanté de rêves criminels, il arrivait sans qu’il le sache, que quelque chose qui n’existait pas l’attende encore. Il ne se souviendrait pas que cela l’eut touché. Cela prend tant de temps. C’est une si longue maladie. Et puis quoi. N’est-ce toujours que ce point qui fait sous la poitrine se soulever quelque organe. Et s’enfler une respiration. Est-ce un minuscule trou d’or dans le ciel qu’on croit inventer.  Une folle impression d’un mouvement guérisseur. Le sentiment résistant qu’un insu sollicite un noble penchement de nos furtifs passages sur un avenir dont nous ne parcourrons que de quoi nous essouffler.    
Tant qu’il se lèverait encore il s’offrirait, mage aux mains maladroites, disciple infortuné, au seul écueil sensible à sa misérable condition, à sa foi dénudée, à la fonte de ses entraves, à cette aiguille qui le fait fuir jusqu’à maintenant. A cette menace effilée de couper court et de se voir précipité dans l’hypothèse ailée d’une réponse dont il saurait quoi faire.
Les derniers apothicaires auront reçu leurs cordons de charlatans. La poussière des temples deviendra plage au jeu des grands balanciers marins. Les ventres des boutiques achèveront de se vider sur les avenues ouvertes en tranchées d’écoulement. Les convalescents tituberont comme des scaphandriers à travers un monde invivable. 
Sauf si ce n’est une fois de plus que le produit mirifique d’une fièvre salvatrice. Un éblouissement provoqué par des brisures de miroir se jouant entre les gravats de leurs reflets bazardeux. Une lettre froissée sous l’effet corrosif de l’air sur le papier de laquelle s’estompent en vain des arcanes prescriptrices d’un pur écrit sans intérêts que le passage du fleuve, le règne des forêts, la pâleur des preuves, le fruit timide des leçons.