"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 27 août 2013

Sacrifice



Le soir clair un grand ciel remplit les arrosoirs,
Et tout le long des rues s’illuminent les têtes,
Orchidées dans leurs cols comme des reposoirs,
Qui vont d’un pas chimique au secours d’une bête.

Habillé de vent bleu aux aigreurs de cristal,
Paré de nombres creux aux cruelles épines,
Le cortège s’écoule. Et d’un miroir létal
Pénètre la suave et sanglante racine.

Un prince de papier sur son socle aérien
Et autour de lui monte un carnaval de vœux,
Bégaiements de vapeurs et psaumes reptiliens.

Une cérémonie aux rituels aveux,
Où s’étrangle en musique le ricanement
D’un abîme repu de grotesques tourments.

 

dimanche 25 août 2013

Révolver


Pendant que cette onde là, sous le miroir calme, fait seule oeuvre de vie sous, toujours de cet hiver aux fleurs pâles de glaces, la peau encore indemne.
C’était la première fois que je tenais un révolver en main. Ca ne m’était jamais arrivé auparavant. Si. Une carabine à plomb. Lorsque j’étais gamin. Avec d’autres gars du collège. C’était lourd, encombrant, et je visais très mal. C’était en forêt et ça m’agaçait ce bruit des coups qui claquaient au milieu des arbres si tranquille. Parmi les oiseaux, les écureuils, les chenilles et les belettes que ça devait déranger. Et même inquiéter. Et les autres qui s’y croyaient. Armant, tirant, éructant, braillant. Fallait-il que je me sois laissé embringuer dans cette équipée buissonnière, et dans cette forêt que je connaissais bien pour m’y être réfugié tant de fois, sans personne avec moi, tout le temps possible que je parvenais à arracher à la toile rêche et sale dans laquelle s’enroulaient mes jours perdus déjà et mes si maigres nuits. 
Les jours à franchir sans jamais savoir de quoi retomber sauf les apparences pour couvrir quelques rites tremblants docilement chargés des recommencements. Des nuits plus frêles qu’un chuchotement égaré dans l’attirante infinité des menaces alternatives, vastes plaines lunaires et tunnels célestes vers les arrières mondes.
Pourtant ce n’est pas moi qui ai semé cette poudre. J’aurai volontiers attendu jusqu’à ce que cela se termine avant d’aller voir si… C’est ce qu’il y a de mieux à faire de toute façon. On ne nous laisse pas voir grand-chose. Ce n’est pas faute d’essayer, bien sûr. Mais toutes les mains qui ont joué cette sonate écrite il y a deux cents ans, et davantage, toutes ces mains ont cessé depuis longtemps de se prendre pour des ailes. Ou cesseront. Tant de jours de plus que tout. Et sans pouvoir faire autrement que s’immobiliser. Et plier, plier, comme des testaments illisibles pour de lointains archéologues plus ou moins éthyliques ou héroïnomanes. Pour d’obscurs gratte-papiers en proie à leurs verrouillages trompés par de compulsives érections. Et combien d’hallucinés que leur suicide inavouable oblige à se contempler en peinture.
Où voulais-je en venir.
Ce révolver. Trouvé dans la main de cet homme, mort, étendu de tout son long à deux pas du seuil de ma porte. Vêtu comme le majordome d’un aristocrate anglais. Et cette sorte de visage, sûrement apaisé dans son état définitif, mais auquel il était superflu de vouloir donner un âge. Il m’a en outre suffi d’entendre à mon oreille une puce importune, acide et mielleuse, me susurrer que je le connaissais. Et l’âge alors n’eut plus du tout d’importance.
Je me suis demandé si c’est vraiment ça qui range le temps exsangue, par variables portions, selon ce à quoi il fut dépensé, dans les rayonnages où nos quêtes de connaissance vont, bandeaux sur les yeux, fouiller sans relâche pour sertir les pièces d’un puzzle fantasmatique. Ca, cet ordonnateur habillé comme un officier supérieur. Ca, ce fidèle serviteur, en exemplaire standard, ou nombreux dissemblables, mais occupé au même ordre des mesures achevées, des siècles épuisés, des minutes essoufflées, des lunes usées. Et des corps dépensés.
C’est certainement cette question, ayant entendu ce qu’elle avait d’absurde, et d’inopportune, qui m’a fait ramasser l’arme. Après avoir toutefois remarqué qu’il ne semblait pas l’avoir utilisée contre lui-même. Son corps n’en portait pas trace. Ne portait trace d’aucune blessure. Son visage, d’un vert d’opaline, était intact. Son plastron blanc était impeccable. Aucune déchirure nulle part dans son habit d’où aurait sanguinoler l’orifice d’une balle mortelle.
Ses doigts étaient crispés sur la crosse, l’index sur la détente. L’objet, de métal gris foncé, luisait élégamment. Glacial. Dans la nuit toute gazeuse des chaleurs qui s’accumulaient dans l’air depuis quelques jours.
Je ne me suis pas demandé ce qu’il faisait là, précisément, devant chez moi. Une désagréable impulsion, née du son étouffé de son corps s’affalant sur le sol, peut-être, m’avait fait sortir sur le pas de ma porte. De ces moments confus où l’existence, d’un accroc, fait sentir le crochet recourbé d’une ligne rompue.
En même temps que je dégageais le révolver de sa main raidie, j’observais son visage. Lissés par la froideur cadavérique les traits révélaient, excavé du vivant, un air de fatalité aussi semblable que celle de l’heure du thé ou que celle de l’aube d’une exécution.
Un genou au sol pour m’emparer de l’arme je me penchai pour mieux contempler de face ce visage pétrifié dont l’angle renversé ne me présentait qu’une perspective trompeuse.
J’avais ainsi déjà constaté comme on peut hésiter à reconnaître certains morts dans leur cercueil.  
C’était bien lui.
Mon regard détailla le corps, court et trapu. Jusqu’à ses pieds. Particulièrement son pied droit. Difforme. Contenu dans une chaussure qui tenait plus d’un sac de contention, renforcé de tiges d’acier, et dont le cuir ciré accentuait l’aspect funèbre. Un pied-bot comme on dit.

Je ne survivais déjà plus depuis longtemps que dans ces sous-sols aériens, plus ou moins tortueux, qui délimitent les jours selon des zones troubles où d’un côté se rassemblent les armées et où de l’autre les hommes râlent, pleurent, ou se sont déjà tus.
Cependant j’avais gardé une habitude à la fois ponctuelle et aléatoire, celle d’aller m’asseoir à une terrasse de café sur la Grand-Place, sans doute pour me repaître un peu du spectacle de l’insignifiance narquoise et y traquer quoi qu’il en soit un rien, un presque rien, qui m’assure d’avoir encore à revenir quelques jours plus tard. Puisque on ne sait jamais.
Je ne me souviens pas du tout de l’avoir vu déboucher sur la place la première fois que je l’ai vu. C’était un matin clair. D’agitation moyenne. C’est le son qui, m’ayant soustrait à je ne sais quelle pensée oisive, attira mon attention. Un son lourd. A la fois mat et cliquetant. Lent et régulier. Comme un balancier. Lorsque je le trouvai enfin, parmi les passants allant et venant, il avait presque atteint le milieu de la place. Petite silhouette massive couverte d’un vilain imperméable brun. Bonhomme penché, les yeux vissés vers le bas, les cheveux mi-longs, noirs, plaqués en arrière. La note pesante de son pas souffrant et résigné s’atténuait tandis qu’il s’éloignait. On l’entendit de nouveau plus fort lorsqu’il emprunta la passerelle de bois qui traversait le petit canal d’agrément qui avait été aménagé au milieu de la place, et où tous les jours des enfants venaient faire flotter leurs jouets. Ce matin là ils étaient peu nombreux. Certains interrompirent leurs jeux pour regarder passer le petit homme boiteux. Après la passerelle je n’entendis plus rien. Les enfants, pris de murmures et de ricanements, retournèrent à leur distraction. Je n’apercevais plus qu’une forme épaisse et sobre, la démarche hoquetante, disparaissant de l’autre côté de la place, puis s’engageant dans la rue Pontière. La rumeur urbaine récupérant sa polymorphie coutumière après le passage de l’inconnu.
Je ne prévoyais pas de venir à intervalles variables me mêler quelques heures au brouhaha ambiant de cette place passagère dont le théâtre offrait de jolies façades anciennes, un espace aux dimensions embrassables, exempt de circulation motorisée.
La fois suivante fut une fin d’après midi maussade. Il avait plu beaucoup le matin. Le ciel avait blanchi, allégé, mais une fraîcheur persistait. Fin de journée contrariée, les gens ne s’attardaient guère. Je le vis et l’entendis en même temps. Il arriva sur la place par la rue au Chœur. Je pus voir son visage de profil. Nez court. Lèvres minces. Front haut. Quarante ans. Cinquante. Plus peut-être. Peut-être moins. Et le rythme douloureux de son pied malade qu’il traînait après lui, tirant sur sa hanche comme le poids d’un monde. Même imperméable brun fermé jusque sous le menton. Les bras ballants pour ne pas gêner l’effort que demandait sa progression handicapée. L’armature de métal de son brodequin orthopédique passait sous la semelle. Ce qui produisait ce son de cuir et de ferraille qu’on pouvait assimiler à celui du battant usé d’une pendule.
De même que la première fois il traversa la place. Sans s’arrêter. Le bois de la passerelle amplifia le battement de sa démarche. Il disparu, oscillant avec une régularité de métronome, dans l’étroite rue Pontière.
Puis ce fut de nouveau un matin. Tiède et brumasseux. La rumeur de ville amortie par l’air épaissi permit d’entendre son pas avant qu’il apparu au coin de la rue au Chœur. Profil en diagonale, buste penché et bras le long du corps, j’essayai de saisir, de capter quelque chose dans son expression. Mais rien. Ses traits donnaient l’impression d’être figés dans une même inaltérable absence d’humeur, de souffrance, de plainte, de haine ou même d’une sorte de tranquillité forcenée qu’on rencontre parfois chez une personne qui se sent assez rassurée et convaincue que tout ça finira. Et qu’obstine alors une patience de sable et de roc. Sans vent et sans écume.
Sans rien changer à ma manière d’improviser mes rares sorties pour aller prendre un verre sur la Grand-Place, j’y revins au fil des semaines suivantes, tantôt le matin à l’ouverture des cafés ou plus tard dans la matinée, tantôt l’après midi, dés après avoir pris mon déjeuner ou juste avant, certains débuts de soirées, quelque alentour de minuit.
Je guettais le martèlement du pavé au bout de la rue au Chœur par le pied de plomb du petit homme boiteux. Je rivais mes yeux à ce même coin de rue. Parfois je n’avais guère à attendre. Ou alors je m’apprêtais à partir lorsque le son obsédant de sa claudication montait, austère, sous le bourdonnement formé selon les heures d’affairements et de vacuités.  
Un soir je me décidai à questionner le serveur qui m’amenait à chaque fois ma commande. Je lui demandai s’il connaissait cet homme. Il me répondit que non. Qu’il ne savait pas de qui il s’agissait. Il dit qu’on le voyait passer comme ça juste pour traverser la place. Je lui répliquai qu’il devait bien passer aussi dans l’autre sens. Je dis comme pour rentrer chez lui, à moins que ce ne soit l’inverse ou je ne sais quoi. Le serveur réfléchit un instant. Et finit par me dire qu’il ne se souvenait pas l’avoir vu passer dans l’autre sens. Venant de la rue Pontière pour rejoindre la rue au Chœur. Je lui opposai que c’était plutôt étrange. Il n’eut pas envie de poursuivre sa réflexion. Je lui demandai s’il avait déjà vu une fois son visage. Il me dit, comme pour couper court, qu’on le voyait toujours aller dans le même sens. Que peut-être s’il revenait de la rue Pontière vers la rue au Chœur c’était la nuit. Ou très tôt, à l’aube. Quand tous les cafés de la place étaient fermés. Et que personne ne le savait alors. Personne n’était là, éveillé, pour le voir. Au moment de retourner à son service il ajouta que de toute façon on ne le voyait que de temps en temps comme moi on ne me voyait que de temps en temps.
Rendu perplexe à la pensée que le petit homme boiteux n’allait jamais que de la rue au Chœur vers la rue Pontière et qu’on ne l’aurait en tout cas jamais vu aller dans l’autre sens je ne perçus pas les derniers mots du serveur.

Dans la touffeur nocturne, étalé sur la pelouse sèche, blanchement éclairé par l’ampoule de la lanterne que j’avais allumée sur le perron de mon domicile tout à coup provisoire, le petit bonhomme boiteux dans ses habits cérémonieux exhalait progressivement une énigme froissée, dont je m’étais cru libre.