"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

jeudi 9 mai 2013

De ce sang sur vos mains


Dacca : quinze millions d’habitants. Mégalopole, capitale d’un des pays les plus pauvres du monde. Le Bangladesh : dont on ne cause jamais dans le poste que pour relater ses malheurs : pluies diluviennes, inondations, raz de marée, mille morts ici, dix mille morts là. Dans un pays de cent cinquante millions d’habitants. Il peut arriver aussi qu’un journal remplisse une case libre en dernière ou avant dernière page pour rendre compte d’un résultat d’élection – car ce pays est une démocratie – un résultat portant au pouvoir des élites corrompues jusqu’à la mœlle qui se partage le pays comme des gangs se partagent un marché.

Le Bangladesh : pays idéal pour l’installation de toutes les productions délocalisées. Le « coût » du travail, conspué par tous les cénacles de l’économisme libéral, y est dérisoire. La protection sociale source, selon ces mêmes cénacles, de tous les maux affectant la compétitivité, y est quasiment inexistante. L’ouvrier, soumis à des conditions d’exploitation qui relèvent au choix du servage ou de l’esclavagisme, y est maintenu dans une situation où la misère survit par la dépendance.

24 avril dernier : le Rana Plaza, immeuble d’ateliers textiles où travaillaient des milliers de personnes, s’effondre. Le bilan est actuellement de plus de huit cents morts. On ne peut pas faire encore le compte des disparus. On fera sans doute moins encore le compte du malheur qui s’est abattu une fois de plus sur ces populations vulnérables et que tout d’un système économique prédateur maintient dans la vulnérabilité.

Revenir sur les détails de la construction du Rana Plaza, les moyens d’obtention des permis, des dérogations, des autorisations d’ajouter tant d’étages au projet initial, d’écourter les travaux des fondations pour gagner du temps, relèverait du catalogue des dysfonctionnements d’une société dont l’état d’avilissement des dirigeants n’en fait rien d’autre que les facilitateurs de business pour affairistes et autres intermédiaires crapuleux.

De ces affairistes qui depuis des décennies ont préféré déserter les usines et le travail de qualité des pays occidentaux comme la France pour aller faire fabriquer leurs marchandises par des miséreux dont ils osent se vanter d’avoir atténuer ainsi le niveau de pauvreté.

De ces affairistes dont le souci n’est jamais de maintenir ou pas telle ou telle entreprise ici ou là mais dont la préoccupation est uniquement de grossir leurs marges sans arrêt sans répit, aujourd’hui plus qu’hier et plus encore demain.

De ces affairistes qui ne travaillent eux-mêmes en fait de textile qu’à tisser et retisser la toile de leurs profits, sortes de pénélopes démoniaques, défaisant à midi ce qu’il avait agencé le matin et qui ne leur rapporte déjà plus assez par comparaison avec ce que va leur faire gagner encore davantage le projet qu’ils ont pour ce soir.

C’en est à tel point que d’autres affairistes, en Chine elle-même destination de tant de délocalisations, délocalisent à leur tour pour des moindres coûts dans des pays comme le Bangladesh.  

Ainsi se forge à géométrie variable, depuis des dizaines d’années, la chaîne internationale de la cupidité, de l’avidité, de la rapacité.

Ainsi meurent, partout dans le monde, sous les décombres de ces trafics sans foi ni loi, des gens ici auxquels on a tout pris et des gens là-bas auxquels on fait croire qu’ils vont avoir quelque chose.

Des usines fantômes ici. Des ateliers effondrés sur leurs occupants là-bas. Produits de la même spéculation. Soutenue, défendue, encouragée, aidée, prêchée par tous les économismes de bazar, tous les majordomes politiciens, tous les journalismes déférents, qui usent leur temps, souvent sur compte public, ou bien sur compte privé, les donneurs d’ordres étant les mêmes, à détruire les modèles sociaux les plus avancés au prétexte de leur impact néfaste sur le prétendu inévitable challenge des PIB, et surtout des rentes des actionnaires.

Les enchères du travail au prix de la vie humaine. Ca s’appelle le libéralisme économique. Dogme sorti du ventre d’un capitalisme fécondé par une liberté prostituée.

Une liberté orwellienne. Où la fin justifie les moyens. Où le culte du dominant requiert la foi soumise de celle, de celui, qui aura toujours besoin d’avoir à manger dans son écuelle, peut-être un toit sur la tête, et qui sait un peu plus pour prix de sa docilité compréhensive et de son obéissance muette.

Il se fabrique un monde.
Son ombre grandit.
Sa force est immense.

Comme on l’a vu dans d’anciennes civilisations, dont nous ne conservons souvent que l’éclat fascinant, des milliers d’êtres humains mouraient à construire la tombe gigantesque de leurs maîtres.

Je ne vois pas autre chose aujourd’hui dans le sacrifice humain qu’exige jour après jour l’impérium économiste mortifère qu’on impose aux peuples.

Hormis l’alternative de demeurer en vie bien que mort socialement.

Sous les décombres du Rana Plaza on continue à retirer des corps sans vie. D’hommes et de femmes dont la mort ne sera jamais commémorée. Pas même comptabilisée.

Quelques mouvements de verbiage se sont fait entendre de ci de là du haut d’instances Européennes : pour faire semblant d’exprimer un vague mécontentement. Pour menacer même les autorités du Bangladesh de mesures de rétorsion, si…. Si… Si quoi ?...

Difficile d’imaginer que ces mols atermoiements aient d’autres raisons que la crainte qu’un tel évènement puisse gêner le dieu Marché.

Pendant ce temps la roue à broyer les sociétés ne s’est pas arrêtée une seconde.

On achèvera bientôt de retirer des corps des ruines du Rana Plaza. Les Bangladaises et les Bangladais, assommés de malheur tâcheront de retrouver le cours habituel de leur existences réduites aux aguets.

La semaine dernière, emboîtant le pas au malheur survenu, les islamistes radicaux du Bangladesh ont manifesté dans les rues de Dacca, réclamant l’instauration de la Charia, et appelant à la pendaison des athées. Aucune force politique établie, pervertie à outrance, ne pourra s’opposer à eux.

S’il ne s’agissait que d’un jeu on pourrait congratuler les économismes de bazar, les majordomes politiciens, les journalismes déférents : bravo ! Quelle maestria dans le cynisme. Quelle belle froideur dans le raisonnement. Quelle précision dans le calcul.

Mais ce n’est pas un jeu.

Les corps retirés de sous les décombres du Rana Plaza sont des corps. Des corps de femmes et d’hommes. Venus travailler ce jour-là comme tant d’autres pour un salaire de misère. Leur sang qui a coulé est bien du sang. Leur mort devait être évitée. Leur mort n’est pas le produit de la fatalité. Elle résulte d’un système.

Et vous, vous de l’économisme de bazar, vous majordomes politiciens, vous du journalisme déférent, vous qui promouvez ce système, plus ou moins fièrement, plus ou moins honteusement, oui vous aux voix onctueuses et au tenues soignées, vous au arrogances suintantes de magnanimité venimeuse, vous au verbe formaté et aux élégances de gangsters, vous, oui vous ! Vous avez de ces morts sur vos consciences. Vous avez de ce sang sur vos mains.

2 commentaires:

cat a dit…

La banalisation du mal, de la mort .. pourvu qu'elle soit loin, alors le sang sur les mains se rince très vite !

Thy Wanek a dit…

L'utilité d'un article comme celui-là, s'il y en a une, c'est d'user des mots qu'il faut pour qualifier dans ces situations les gens concernés. Et développer peut-être le langage qui manque à ne pas être diffusé à propos de ces mêmes gens. Quand à leur conscience et à leur mains c'est sûr qu'il ne se vivent pas comme si cela devait leur poser le moindre problème, le moindre question. Thy