"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 2 avril 2013

...Et le pire du jour.


Lorsqu’il est là sorti tout à fait du port profond des nuits. Nuit après nuit après nuit où le réel, envers du monde, se montrait, extravagant, cruel, sensible, délirant, saoul et dépravé, égout somptueux versant ses décombres corrompus dans des baies où flottent de prochains navires. Sorti du port profond des nuits. Une évanescence émanée en molles exhalaisons de longues heures affalées laissant leurs habitants étendus sur les quais, recroquevillés dans des entrées closes, assis têtes baissées sur les bancs des jardins et des avenues inanimées.

Lorsqu’il est là sorti tout à fait du port profond des nuits. Je te retrouve froid compagnon de ma peste avec tes dents qui claquent avec ta fièvre lourde – se tenir comme si tout dans l’instant suivant allait être emporté – ne tenir à rien – essai – comme si tout dans l’instant suivant pouvait être emporté. Ton ventre creux sans faim et ta pauvreté leste. Ta bouche ouverte à rien, ton impatience sourde.

Pendant que la graine du quotidien recommence à mouvoir sa chaîne. Son régulier déploiement en spirales bouclées. Provisions et poubelles. Réveils froissés et ébahissements. Fadeurs et retombées. L’impavide routine rouvre ses clapets. Ses trappes. Ses cadences. Ses sobres processus. Ses ascenseurs vitrifiés. Ses déambulatoires motorisés. Du dessous et du dessus. Ses achalandages luminescents. Ses offices et ses fabriques.    

La graine du quotidien, parce qu’elle ne parvient plus à s’arrêter nulle part pour devenir quelque chose, autre chose – qui tienne là au milieu de rien au bout de ses racines et la tête pendante dans la fraîcheur moirée – qu’elle n’a plus qu’à se croire poussée par un vent sans cesse, sans nom et sans visage car ce vent jamais n’en a, jamais n’en a eu, lorsqu’elle s’imagine voler et qu’elle n’est plus, insecte éteint, que l’objet inanimé d’un hasard pas même un hasard, rien, aléa interminable en but au vain péril d’un peu d’eau, un étang, où pourrir, d’un peu de feu où brûler.  

Dans la rue fait ses pas. Toutes boutiques aux lumignons constants qui teintent les trottoirs. Qui déteignent. Que parcourent à l’envie des envies seules en vie. La gangue se terre de honte sous ses étoffes en solde. A cause du braquage des projos. La parade des suspects. Le pilori des innocents. L’aveu qui ne veut plus rien dire. Le chant des condamnés qui bat sa mesure à un temps sous des alibis rebelles, des témoignages de gosses trompés, et la déclamation uni cervelle d’effroi de somme. Somnambule. A chaque coin de toit, surplombant les rues, son petit joueur de flûte. Tout ne peut qu’aller bien. Que se débattent en paix les fantasmes grotesques qui collent chaque regard comme autant de mouches sur une éternité d’écrans. 

Se perd de se savoir un peu. Un peu. Des fouilles – ne serait-ce que ces fouilles où on déterre nos premiers os – des fouilles qui pourtant nous obsèdent.

Nous ne fréquentons pas assez nos noirceurs, elles se sentent seules. Abandonnées. Abandonnées à elles-mêmes. Alors elles se mettent à faire n’importe quoi.

Ouvrir quelques tombes. De ces boites pleines d’indécisions qu’on ensevelit au bout du compte jamais. Caresser quelques crânes pleins de terre. Quelques fémurs atrocement inertes. Quelques iliaques rongés de courants d’air. Courir de nouveau, nu, fruste, lâche, excité, devant le premier danger qui vient, pour sauver absolument le premier poème qui fut. Le seul. Courir jusqu’à l’oublier pour le recommencer. Essayer. Essayer encore. Il y a sûrement une sortie. Il faut bien qu’il y ait une sortie.

A moins que ce piège soit un piège. Au gré des petits nous qui trottent le long des palissades qui séparent, sait-on pourquoi, le fil tendu de l’eau du précipice. Or que rien ne se taise. Non. Rien. Que le tumulte soit et rende aphone le cratère sans fond d’où s’entendrait monter, son inquiétant, rumeur tenace, la plainte réprobatrice de l’inexistence. Cela même qui cogne, qui fait mal au front comme dans un hall éclaté d’ombres absences percées d’aiguilles scintillées voulues de cette avidité si lointaine que toute fin douce ou brutale impose à charge de regret d’être venu et d’en être chassé.

Maladie humaine. Se savoir humain. Se devoir humain. Qui se murmure aux oreilles, vent étouffant les murs, sel ponçant la pierre, petit bouillon d’amibes qui s’adresse aux étoiles. Laboratoire unicellulaire d’une cause prométhéenne qui gargouille dans les appâts d’une race infantile. Unité de recherche pour le buvard d’un étourdissement devenu l’encre légale d’une morale marchande. Il en est de ces demies existences, de ces quarts d’existences, de ces tronçons de vie, de ces souffles de papiers, de ces crochets rouillés, de ces trous oculaires, de ces bouches automatiques, de ces guenilles humanoïdes qu’on côtoie comme le zoo expiatoire d’une condition ravie à la rançon irrécouvrable. 

Je te tiens là compagnon de ce mal ordinaire à peine importun. On se fait au pli qui strate la gorge. Je me trouve là, peste les dents qui grincent. La fuite organisée dans les casiers stridents. Dans les pas de mes pas dans un sens puis dans l’autre. Petit fil baveux à la ressource encore solide. La toile ainsi nous fait une date bien calibrée. J’ai même vu le port d’où ma barque partait. Et pareil un pays qui peut encore en moi s’élargir. S’étendre. Où j’envoie en vacances mes crimes et mes rêves en une étrange colonie. J’essaie de me tenir comme si tout dans l’instant venant devait être emporté. Je pousse. Je bouscule. Je ricane. Je refuse de croire et nul dieu ne punit. Je suis libre d’un temps aux portes déjà closes. Je pleus de mes secondes en brume déjà froide. Dans ce jour qui fait assaut de toutes ses machines, de ses machinations, de ses emplois stériles, de son œuvre traîtresse. Non sans, bien sûr, ses accès consolatoires. Trop de peine nuit à la production. Et pire : à la reproduction. Tant qu’on ne t’a pas ôter, mon mourant mon frère, le goût de faire faux bond si ça te chante. Ne te chante plus du tout.

Je te sais là compagnon les yeux clos. Tâchons de nous revenir. Toujours. Presque toujours. Ne cédons pas. Dis. Rappelle-moi mon nom. Celui que tu me donnes jusqu’à ce qu’à la faveur du soir, dans les eaux qui remontent, nous soyons dans le noir et l’écho de nos noms. Il y a certainement un moyen de sortir de là vivant. Y’a bien une fois une de ses balises qui va couler. Je ne sais pas quoi qui va s’effondrer. Un tour de vis en trop. Un accroc dans la toile.  

Un jour, une entaille de trop au couteau de toute vie. A l’escroc dans un coin qui traque son larcin quotidien. Aux pilleurs à leurs postes qui font tourner les roues qui entraînent les roues qui entraînent les roues qui entraînent les déroutes les déroutes les déroutes. Les ventouses de la foi purgeant les corps et les cœurs de tous les battements des ailes de la beauté. Des moindres souffles de la plus simple reconnaissance d’un air de sauvetage. A travers les pluies âpres et les soleils poussiéreux. Passants essorés de chaleur, dégoulinants de flotte, grippés de tiédeur, ébahis de douceurs sournoises. Jamais là où être sans encombre, juste d’accord avec ce qui vient, ce qui va, la tête un peu penchée pour s’entendre docilement avec tout ce qu’il y a de naturellement curieux à faire un temps partie d’une histoire sans fin qui aurait à peine commencé.     

Ecoute ! Ecoute mon compagnon, ma sœur, écoute gamin ! Ecoute !

Affleure sous le fracas du squelette qui se tord. Et sache comme il peut ainsi se tordre indéfiniment et gémir sans répit. Il suffit de ne pas mettre fin à tout le reniement. D’aller sans cesse mordre la queue mobile du lézard qui nous précède. De renoncer au mieux puisqu’il n’est jamais assez pur. Et d’attendre d’un dieu vautré dans des mirages qu’il justifie nos hontes. Ce qui évidemment ne se peut.

Comment faire si nous ne pouvons plus cultiver aucune terre sans redouter d’y rencontrer la relique torturée d’un précédant muet.

Ecoute tout ce bruit et n’y entends plus rien. Vois en pleine lumière, inverse dans le noir.   

Un jour lorsque nous serons nés tout ça finira. Un jour et nous ne saurons même pas nous en étonner. Et nous serons comme des enfants qui ne savent jamais quoi faire du temps qu’ils vivent. Du bonheur grave de l’insouciance. Silence des armes. Silence des machines. D’un silence tel que nous mettrons à nouveau des siècles et des siècles – mesure rendue superflue – à parler. A nous servir de mots qui n’auront jamais été utilisés. Nous serons des enfants sans le savoir en plein oubli.