"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 27 août 2013

Sacrifice



Le soir clair un grand ciel remplit les arrosoirs,
Et tout le long des rues s’illuminent les têtes,
Orchidées dans leurs cols comme des reposoirs,
Qui vont d’un pas chimique au secours d’une bête.

Habillé de vent bleu aux aigreurs de cristal,
Paré de nombres creux aux cruelles épines,
Le cortège s’écoule. Et d’un miroir létal
Pénètre la suave et sanglante racine.

Un prince de papier sur son socle aérien
Et autour de lui monte un carnaval de vœux,
Bégaiements de vapeurs et psaumes reptiliens.

Une cérémonie aux rituels aveux,
Où s’étrangle en musique le ricanement
D’un abîme repu de grotesques tourments.

 

dimanche 25 août 2013

Révolver


Pendant que cette onde là, sous le miroir calme, fait seule oeuvre de vie sous, toujours de cet hiver aux fleurs pâles de glaces, la peau encore indemne.
C’était la première fois que je tenais un révolver en main. Ca ne m’était jamais arrivé auparavant. Si. Une carabine à plomb. Lorsque j’étais gamin. Avec d’autres gars du collège. C’était lourd, encombrant, et je visais très mal. C’était en forêt et ça m’agaçait ce bruit des coups qui claquaient au milieu des arbres si tranquille. Parmi les oiseaux, les écureuils, les chenilles et les belettes que ça devait déranger. Et même inquiéter. Et les autres qui s’y croyaient. Armant, tirant, éructant, braillant. Fallait-il que je me sois laissé embringuer dans cette équipée buissonnière, et dans cette forêt que je connaissais bien pour m’y être réfugié tant de fois, sans personne avec moi, tout le temps possible que je parvenais à arracher à la toile rêche et sale dans laquelle s’enroulaient mes jours perdus déjà et mes si maigres nuits. 
Les jours à franchir sans jamais savoir de quoi retomber sauf les apparences pour couvrir quelques rites tremblants docilement chargés des recommencements. Des nuits plus frêles qu’un chuchotement égaré dans l’attirante infinité des menaces alternatives, vastes plaines lunaires et tunnels célestes vers les arrières mondes.
Pourtant ce n’est pas moi qui ai semé cette poudre. J’aurai volontiers attendu jusqu’à ce que cela se termine avant d’aller voir si… C’est ce qu’il y a de mieux à faire de toute façon. On ne nous laisse pas voir grand-chose. Ce n’est pas faute d’essayer, bien sûr. Mais toutes les mains qui ont joué cette sonate écrite il y a deux cents ans, et davantage, toutes ces mains ont cessé depuis longtemps de se prendre pour des ailes. Ou cesseront. Tant de jours de plus que tout. Et sans pouvoir faire autrement que s’immobiliser. Et plier, plier, comme des testaments illisibles pour de lointains archéologues plus ou moins éthyliques ou héroïnomanes. Pour d’obscurs gratte-papiers en proie à leurs verrouillages trompés par de compulsives érections. Et combien d’hallucinés que leur suicide inavouable oblige à se contempler en peinture.
Où voulais-je en venir.
Ce révolver. Trouvé dans la main de cet homme, mort, étendu de tout son long à deux pas du seuil de ma porte. Vêtu comme le majordome d’un aristocrate anglais. Et cette sorte de visage, sûrement apaisé dans son état définitif, mais auquel il était superflu de vouloir donner un âge. Il m’a en outre suffi d’entendre à mon oreille une puce importune, acide et mielleuse, me susurrer que je le connaissais. Et l’âge alors n’eut plus du tout d’importance.
Je me suis demandé si c’est vraiment ça qui range le temps exsangue, par variables portions, selon ce à quoi il fut dépensé, dans les rayonnages où nos quêtes de connaissance vont, bandeaux sur les yeux, fouiller sans relâche pour sertir les pièces d’un puzzle fantasmatique. Ca, cet ordonnateur habillé comme un officier supérieur. Ca, ce fidèle serviteur, en exemplaire standard, ou nombreux dissemblables, mais occupé au même ordre des mesures achevées, des siècles épuisés, des minutes essoufflées, des lunes usées. Et des corps dépensés.
C’est certainement cette question, ayant entendu ce qu’elle avait d’absurde, et d’inopportune, qui m’a fait ramasser l’arme. Après avoir toutefois remarqué qu’il ne semblait pas l’avoir utilisée contre lui-même. Son corps n’en portait pas trace. Ne portait trace d’aucune blessure. Son visage, d’un vert d’opaline, était intact. Son plastron blanc était impeccable. Aucune déchirure nulle part dans son habit d’où aurait sanguinoler l’orifice d’une balle mortelle.
Ses doigts étaient crispés sur la crosse, l’index sur la détente. L’objet, de métal gris foncé, luisait élégamment. Glacial. Dans la nuit toute gazeuse des chaleurs qui s’accumulaient dans l’air depuis quelques jours.
Je ne me suis pas demandé ce qu’il faisait là, précisément, devant chez moi. Une désagréable impulsion, née du son étouffé de son corps s’affalant sur le sol, peut-être, m’avait fait sortir sur le pas de ma porte. De ces moments confus où l’existence, d’un accroc, fait sentir le crochet recourbé d’une ligne rompue.
En même temps que je dégageais le révolver de sa main raidie, j’observais son visage. Lissés par la froideur cadavérique les traits révélaient, excavé du vivant, un air de fatalité aussi semblable que celle de l’heure du thé ou que celle de l’aube d’une exécution.
Un genou au sol pour m’emparer de l’arme je me penchai pour mieux contempler de face ce visage pétrifié dont l’angle renversé ne me présentait qu’une perspective trompeuse.
J’avais ainsi déjà constaté comme on peut hésiter à reconnaître certains morts dans leur cercueil.  
C’était bien lui.
Mon regard détailla le corps, court et trapu. Jusqu’à ses pieds. Particulièrement son pied droit. Difforme. Contenu dans une chaussure qui tenait plus d’un sac de contention, renforcé de tiges d’acier, et dont le cuir ciré accentuait l’aspect funèbre. Un pied-bot comme on dit.

Je ne survivais déjà plus depuis longtemps que dans ces sous-sols aériens, plus ou moins tortueux, qui délimitent les jours selon des zones troubles où d’un côté se rassemblent les armées et où de l’autre les hommes râlent, pleurent, ou se sont déjà tus.
Cependant j’avais gardé une habitude à la fois ponctuelle et aléatoire, celle d’aller m’asseoir à une terrasse de café sur la Grand-Place, sans doute pour me repaître un peu du spectacle de l’insignifiance narquoise et y traquer quoi qu’il en soit un rien, un presque rien, qui m’assure d’avoir encore à revenir quelques jours plus tard. Puisque on ne sait jamais.
Je ne me souviens pas du tout de l’avoir vu déboucher sur la place la première fois que je l’ai vu. C’était un matin clair. D’agitation moyenne. C’est le son qui, m’ayant soustrait à je ne sais quelle pensée oisive, attira mon attention. Un son lourd. A la fois mat et cliquetant. Lent et régulier. Comme un balancier. Lorsque je le trouvai enfin, parmi les passants allant et venant, il avait presque atteint le milieu de la place. Petite silhouette massive couverte d’un vilain imperméable brun. Bonhomme penché, les yeux vissés vers le bas, les cheveux mi-longs, noirs, plaqués en arrière. La note pesante de son pas souffrant et résigné s’atténuait tandis qu’il s’éloignait. On l’entendit de nouveau plus fort lorsqu’il emprunta la passerelle de bois qui traversait le petit canal d’agrément qui avait été aménagé au milieu de la place, et où tous les jours des enfants venaient faire flotter leurs jouets. Ce matin là ils étaient peu nombreux. Certains interrompirent leurs jeux pour regarder passer le petit homme boiteux. Après la passerelle je n’entendis plus rien. Les enfants, pris de murmures et de ricanements, retournèrent à leur distraction. Je n’apercevais plus qu’une forme épaisse et sobre, la démarche hoquetante, disparaissant de l’autre côté de la place, puis s’engageant dans la rue Pontière. La rumeur urbaine récupérant sa polymorphie coutumière après le passage de l’inconnu.
Je ne prévoyais pas de venir à intervalles variables me mêler quelques heures au brouhaha ambiant de cette place passagère dont le théâtre offrait de jolies façades anciennes, un espace aux dimensions embrassables, exempt de circulation motorisée.
La fois suivante fut une fin d’après midi maussade. Il avait plu beaucoup le matin. Le ciel avait blanchi, allégé, mais une fraîcheur persistait. Fin de journée contrariée, les gens ne s’attardaient guère. Je le vis et l’entendis en même temps. Il arriva sur la place par la rue au Chœur. Je pus voir son visage de profil. Nez court. Lèvres minces. Front haut. Quarante ans. Cinquante. Plus peut-être. Peut-être moins. Et le rythme douloureux de son pied malade qu’il traînait après lui, tirant sur sa hanche comme le poids d’un monde. Même imperméable brun fermé jusque sous le menton. Les bras ballants pour ne pas gêner l’effort que demandait sa progression handicapée. L’armature de métal de son brodequin orthopédique passait sous la semelle. Ce qui produisait ce son de cuir et de ferraille qu’on pouvait assimiler à celui du battant usé d’une pendule.
De même que la première fois il traversa la place. Sans s’arrêter. Le bois de la passerelle amplifia le battement de sa démarche. Il disparu, oscillant avec une régularité de métronome, dans l’étroite rue Pontière.
Puis ce fut de nouveau un matin. Tiède et brumasseux. La rumeur de ville amortie par l’air épaissi permit d’entendre son pas avant qu’il apparu au coin de la rue au Chœur. Profil en diagonale, buste penché et bras le long du corps, j’essayai de saisir, de capter quelque chose dans son expression. Mais rien. Ses traits donnaient l’impression d’être figés dans une même inaltérable absence d’humeur, de souffrance, de plainte, de haine ou même d’une sorte de tranquillité forcenée qu’on rencontre parfois chez une personne qui se sent assez rassurée et convaincue que tout ça finira. Et qu’obstine alors une patience de sable et de roc. Sans vent et sans écume.
Sans rien changer à ma manière d’improviser mes rares sorties pour aller prendre un verre sur la Grand-Place, j’y revins au fil des semaines suivantes, tantôt le matin à l’ouverture des cafés ou plus tard dans la matinée, tantôt l’après midi, dés après avoir pris mon déjeuner ou juste avant, certains débuts de soirées, quelque alentour de minuit.
Je guettais le martèlement du pavé au bout de la rue au Chœur par le pied de plomb du petit homme boiteux. Je rivais mes yeux à ce même coin de rue. Parfois je n’avais guère à attendre. Ou alors je m’apprêtais à partir lorsque le son obsédant de sa claudication montait, austère, sous le bourdonnement formé selon les heures d’affairements et de vacuités.  
Un soir je me décidai à questionner le serveur qui m’amenait à chaque fois ma commande. Je lui demandai s’il connaissait cet homme. Il me répondit que non. Qu’il ne savait pas de qui il s’agissait. Il dit qu’on le voyait passer comme ça juste pour traverser la place. Je lui répliquai qu’il devait bien passer aussi dans l’autre sens. Je dis comme pour rentrer chez lui, à moins que ce ne soit l’inverse ou je ne sais quoi. Le serveur réfléchit un instant. Et finit par me dire qu’il ne se souvenait pas l’avoir vu passer dans l’autre sens. Venant de la rue Pontière pour rejoindre la rue au Chœur. Je lui opposai que c’était plutôt étrange. Il n’eut pas envie de poursuivre sa réflexion. Je lui demandai s’il avait déjà vu une fois son visage. Il me dit, comme pour couper court, qu’on le voyait toujours aller dans le même sens. Que peut-être s’il revenait de la rue Pontière vers la rue au Chœur c’était la nuit. Ou très tôt, à l’aube. Quand tous les cafés de la place étaient fermés. Et que personne ne le savait alors. Personne n’était là, éveillé, pour le voir. Au moment de retourner à son service il ajouta que de toute façon on ne le voyait que de temps en temps comme moi on ne me voyait que de temps en temps.
Rendu perplexe à la pensée que le petit homme boiteux n’allait jamais que de la rue au Chœur vers la rue Pontière et qu’on ne l’aurait en tout cas jamais vu aller dans l’autre sens je ne perçus pas les derniers mots du serveur.

Dans la touffeur nocturne, étalé sur la pelouse sèche, blanchement éclairé par l’ampoule de la lanterne que j’avais allumée sur le perron de mon domicile tout à coup provisoire, le petit bonhomme boiteux dans ses habits cérémonieux exhalait progressivement une énigme froissée, dont je m’étais cru libre.   

jeudi 9 mai 2013

De ce sang sur vos mains


Dacca : quinze millions d’habitants. Mégalopole, capitale d’un des pays les plus pauvres du monde. Le Bangladesh : dont on ne cause jamais dans le poste que pour relater ses malheurs : pluies diluviennes, inondations, raz de marée, mille morts ici, dix mille morts là. Dans un pays de cent cinquante millions d’habitants. Il peut arriver aussi qu’un journal remplisse une case libre en dernière ou avant dernière page pour rendre compte d’un résultat d’élection – car ce pays est une démocratie – un résultat portant au pouvoir des élites corrompues jusqu’à la mœlle qui se partage le pays comme des gangs se partagent un marché.

Le Bangladesh : pays idéal pour l’installation de toutes les productions délocalisées. Le « coût » du travail, conspué par tous les cénacles de l’économisme libéral, y est dérisoire. La protection sociale source, selon ces mêmes cénacles, de tous les maux affectant la compétitivité, y est quasiment inexistante. L’ouvrier, soumis à des conditions d’exploitation qui relèvent au choix du servage ou de l’esclavagisme, y est maintenu dans une situation où la misère survit par la dépendance.

24 avril dernier : le Rana Plaza, immeuble d’ateliers textiles où travaillaient des milliers de personnes, s’effondre. Le bilan est actuellement de plus de huit cents morts. On ne peut pas faire encore le compte des disparus. On fera sans doute moins encore le compte du malheur qui s’est abattu une fois de plus sur ces populations vulnérables et que tout d’un système économique prédateur maintient dans la vulnérabilité.

Revenir sur les détails de la construction du Rana Plaza, les moyens d’obtention des permis, des dérogations, des autorisations d’ajouter tant d’étages au projet initial, d’écourter les travaux des fondations pour gagner du temps, relèverait du catalogue des dysfonctionnements d’une société dont l’état d’avilissement des dirigeants n’en fait rien d’autre que les facilitateurs de business pour affairistes et autres intermédiaires crapuleux.

De ces affairistes qui depuis des décennies ont préféré déserter les usines et le travail de qualité des pays occidentaux comme la France pour aller faire fabriquer leurs marchandises par des miséreux dont ils osent se vanter d’avoir atténuer ainsi le niveau de pauvreté.

De ces affairistes dont le souci n’est jamais de maintenir ou pas telle ou telle entreprise ici ou là mais dont la préoccupation est uniquement de grossir leurs marges sans arrêt sans répit, aujourd’hui plus qu’hier et plus encore demain.

De ces affairistes qui ne travaillent eux-mêmes en fait de textile qu’à tisser et retisser la toile de leurs profits, sortes de pénélopes démoniaques, défaisant à midi ce qu’il avait agencé le matin et qui ne leur rapporte déjà plus assez par comparaison avec ce que va leur faire gagner encore davantage le projet qu’ils ont pour ce soir.

C’en est à tel point que d’autres affairistes, en Chine elle-même destination de tant de délocalisations, délocalisent à leur tour pour des moindres coûts dans des pays comme le Bangladesh.  

Ainsi se forge à géométrie variable, depuis des dizaines d’années, la chaîne internationale de la cupidité, de l’avidité, de la rapacité.

Ainsi meurent, partout dans le monde, sous les décombres de ces trafics sans foi ni loi, des gens ici auxquels on a tout pris et des gens là-bas auxquels on fait croire qu’ils vont avoir quelque chose.

Des usines fantômes ici. Des ateliers effondrés sur leurs occupants là-bas. Produits de la même spéculation. Soutenue, défendue, encouragée, aidée, prêchée par tous les économismes de bazar, tous les majordomes politiciens, tous les journalismes déférents, qui usent leur temps, souvent sur compte public, ou bien sur compte privé, les donneurs d’ordres étant les mêmes, à détruire les modèles sociaux les plus avancés au prétexte de leur impact néfaste sur le prétendu inévitable challenge des PIB, et surtout des rentes des actionnaires.

Les enchères du travail au prix de la vie humaine. Ca s’appelle le libéralisme économique. Dogme sorti du ventre d’un capitalisme fécondé par une liberté prostituée.

Une liberté orwellienne. Où la fin justifie les moyens. Où le culte du dominant requiert la foi soumise de celle, de celui, qui aura toujours besoin d’avoir à manger dans son écuelle, peut-être un toit sur la tête, et qui sait un peu plus pour prix de sa docilité compréhensive et de son obéissance muette.

Il se fabrique un monde.
Son ombre grandit.
Sa force est immense.

Comme on l’a vu dans d’anciennes civilisations, dont nous ne conservons souvent que l’éclat fascinant, des milliers d’êtres humains mouraient à construire la tombe gigantesque de leurs maîtres.

Je ne vois pas autre chose aujourd’hui dans le sacrifice humain qu’exige jour après jour l’impérium économiste mortifère qu’on impose aux peuples.

Hormis l’alternative de demeurer en vie bien que mort socialement.

Sous les décombres du Rana Plaza on continue à retirer des corps sans vie. D’hommes et de femmes dont la mort ne sera jamais commémorée. Pas même comptabilisée.

Quelques mouvements de verbiage se sont fait entendre de ci de là du haut d’instances Européennes : pour faire semblant d’exprimer un vague mécontentement. Pour menacer même les autorités du Bangladesh de mesures de rétorsion, si…. Si… Si quoi ?...

Difficile d’imaginer que ces mols atermoiements aient d’autres raisons que la crainte qu’un tel évènement puisse gêner le dieu Marché.

Pendant ce temps la roue à broyer les sociétés ne s’est pas arrêtée une seconde.

On achèvera bientôt de retirer des corps des ruines du Rana Plaza. Les Bangladaises et les Bangladais, assommés de malheur tâcheront de retrouver le cours habituel de leur existences réduites aux aguets.

La semaine dernière, emboîtant le pas au malheur survenu, les islamistes radicaux du Bangladesh ont manifesté dans les rues de Dacca, réclamant l’instauration de la Charia, et appelant à la pendaison des athées. Aucune force politique établie, pervertie à outrance, ne pourra s’opposer à eux.

S’il ne s’agissait que d’un jeu on pourrait congratuler les économismes de bazar, les majordomes politiciens, les journalismes déférents : bravo ! Quelle maestria dans le cynisme. Quelle belle froideur dans le raisonnement. Quelle précision dans le calcul.

Mais ce n’est pas un jeu.

Les corps retirés de sous les décombres du Rana Plaza sont des corps. Des corps de femmes et d’hommes. Venus travailler ce jour-là comme tant d’autres pour un salaire de misère. Leur sang qui a coulé est bien du sang. Leur mort devait être évitée. Leur mort n’est pas le produit de la fatalité. Elle résulte d’un système.

Et vous, vous de l’économisme de bazar, vous majordomes politiciens, vous du journalisme déférent, vous qui promouvez ce système, plus ou moins fièrement, plus ou moins honteusement, oui vous aux voix onctueuses et au tenues soignées, vous au arrogances suintantes de magnanimité venimeuse, vous au verbe formaté et aux élégances de gangsters, vous, oui vous ! Vous avez de ces morts sur vos consciences. Vous avez de ce sang sur vos mains.

mardi 2 avril 2013

...Et le pire du jour.


Lorsqu’il est là sorti tout à fait du port profond des nuits. Nuit après nuit après nuit où le réel, envers du monde, se montrait, extravagant, cruel, sensible, délirant, saoul et dépravé, égout somptueux versant ses décombres corrompus dans des baies où flottent de prochains navires. Sorti du port profond des nuits. Une évanescence émanée en molles exhalaisons de longues heures affalées laissant leurs habitants étendus sur les quais, recroquevillés dans des entrées closes, assis têtes baissées sur les bancs des jardins et des avenues inanimées.

Lorsqu’il est là sorti tout à fait du port profond des nuits. Je te retrouve froid compagnon de ma peste avec tes dents qui claquent avec ta fièvre lourde – se tenir comme si tout dans l’instant suivant allait être emporté – ne tenir à rien – essai – comme si tout dans l’instant suivant pouvait être emporté. Ton ventre creux sans faim et ta pauvreté leste. Ta bouche ouverte à rien, ton impatience sourde.

Pendant que la graine du quotidien recommence à mouvoir sa chaîne. Son régulier déploiement en spirales bouclées. Provisions et poubelles. Réveils froissés et ébahissements. Fadeurs et retombées. L’impavide routine rouvre ses clapets. Ses trappes. Ses cadences. Ses sobres processus. Ses ascenseurs vitrifiés. Ses déambulatoires motorisés. Du dessous et du dessus. Ses achalandages luminescents. Ses offices et ses fabriques.    

La graine du quotidien, parce qu’elle ne parvient plus à s’arrêter nulle part pour devenir quelque chose, autre chose – qui tienne là au milieu de rien au bout de ses racines et la tête pendante dans la fraîcheur moirée – qu’elle n’a plus qu’à se croire poussée par un vent sans cesse, sans nom et sans visage car ce vent jamais n’en a, jamais n’en a eu, lorsqu’elle s’imagine voler et qu’elle n’est plus, insecte éteint, que l’objet inanimé d’un hasard pas même un hasard, rien, aléa interminable en but au vain péril d’un peu d’eau, un étang, où pourrir, d’un peu de feu où brûler.  

Dans la rue fait ses pas. Toutes boutiques aux lumignons constants qui teintent les trottoirs. Qui déteignent. Que parcourent à l’envie des envies seules en vie. La gangue se terre de honte sous ses étoffes en solde. A cause du braquage des projos. La parade des suspects. Le pilori des innocents. L’aveu qui ne veut plus rien dire. Le chant des condamnés qui bat sa mesure à un temps sous des alibis rebelles, des témoignages de gosses trompés, et la déclamation uni cervelle d’effroi de somme. Somnambule. A chaque coin de toit, surplombant les rues, son petit joueur de flûte. Tout ne peut qu’aller bien. Que se débattent en paix les fantasmes grotesques qui collent chaque regard comme autant de mouches sur une éternité d’écrans. 

Se perd de se savoir un peu. Un peu. Des fouilles – ne serait-ce que ces fouilles où on déterre nos premiers os – des fouilles qui pourtant nous obsèdent.

Nous ne fréquentons pas assez nos noirceurs, elles se sentent seules. Abandonnées. Abandonnées à elles-mêmes. Alors elles se mettent à faire n’importe quoi.

Ouvrir quelques tombes. De ces boites pleines d’indécisions qu’on ensevelit au bout du compte jamais. Caresser quelques crânes pleins de terre. Quelques fémurs atrocement inertes. Quelques iliaques rongés de courants d’air. Courir de nouveau, nu, fruste, lâche, excité, devant le premier danger qui vient, pour sauver absolument le premier poème qui fut. Le seul. Courir jusqu’à l’oublier pour le recommencer. Essayer. Essayer encore. Il y a sûrement une sortie. Il faut bien qu’il y ait une sortie.

A moins que ce piège soit un piège. Au gré des petits nous qui trottent le long des palissades qui séparent, sait-on pourquoi, le fil tendu de l’eau du précipice. Or que rien ne se taise. Non. Rien. Que le tumulte soit et rende aphone le cratère sans fond d’où s’entendrait monter, son inquiétant, rumeur tenace, la plainte réprobatrice de l’inexistence. Cela même qui cogne, qui fait mal au front comme dans un hall éclaté d’ombres absences percées d’aiguilles scintillées voulues de cette avidité si lointaine que toute fin douce ou brutale impose à charge de regret d’être venu et d’en être chassé.

Maladie humaine. Se savoir humain. Se devoir humain. Qui se murmure aux oreilles, vent étouffant les murs, sel ponçant la pierre, petit bouillon d’amibes qui s’adresse aux étoiles. Laboratoire unicellulaire d’une cause prométhéenne qui gargouille dans les appâts d’une race infantile. Unité de recherche pour le buvard d’un étourdissement devenu l’encre légale d’une morale marchande. Il en est de ces demies existences, de ces quarts d’existences, de ces tronçons de vie, de ces souffles de papiers, de ces crochets rouillés, de ces trous oculaires, de ces bouches automatiques, de ces guenilles humanoïdes qu’on côtoie comme le zoo expiatoire d’une condition ravie à la rançon irrécouvrable. 

Je te tiens là compagnon de ce mal ordinaire à peine importun. On se fait au pli qui strate la gorge. Je me trouve là, peste les dents qui grincent. La fuite organisée dans les casiers stridents. Dans les pas de mes pas dans un sens puis dans l’autre. Petit fil baveux à la ressource encore solide. La toile ainsi nous fait une date bien calibrée. J’ai même vu le port d’où ma barque partait. Et pareil un pays qui peut encore en moi s’élargir. S’étendre. Où j’envoie en vacances mes crimes et mes rêves en une étrange colonie. J’essaie de me tenir comme si tout dans l’instant venant devait être emporté. Je pousse. Je bouscule. Je ricane. Je refuse de croire et nul dieu ne punit. Je suis libre d’un temps aux portes déjà closes. Je pleus de mes secondes en brume déjà froide. Dans ce jour qui fait assaut de toutes ses machines, de ses machinations, de ses emplois stériles, de son œuvre traîtresse. Non sans, bien sûr, ses accès consolatoires. Trop de peine nuit à la production. Et pire : à la reproduction. Tant qu’on ne t’a pas ôter, mon mourant mon frère, le goût de faire faux bond si ça te chante. Ne te chante plus du tout.

Je te sais là compagnon les yeux clos. Tâchons de nous revenir. Toujours. Presque toujours. Ne cédons pas. Dis. Rappelle-moi mon nom. Celui que tu me donnes jusqu’à ce qu’à la faveur du soir, dans les eaux qui remontent, nous soyons dans le noir et l’écho de nos noms. Il y a certainement un moyen de sortir de là vivant. Y’a bien une fois une de ses balises qui va couler. Je ne sais pas quoi qui va s’effondrer. Un tour de vis en trop. Un accroc dans la toile.  

Un jour, une entaille de trop au couteau de toute vie. A l’escroc dans un coin qui traque son larcin quotidien. Aux pilleurs à leurs postes qui font tourner les roues qui entraînent les roues qui entraînent les roues qui entraînent les déroutes les déroutes les déroutes. Les ventouses de la foi purgeant les corps et les cœurs de tous les battements des ailes de la beauté. Des moindres souffles de la plus simple reconnaissance d’un air de sauvetage. A travers les pluies âpres et les soleils poussiéreux. Passants essorés de chaleur, dégoulinants de flotte, grippés de tiédeur, ébahis de douceurs sournoises. Jamais là où être sans encombre, juste d’accord avec ce qui vient, ce qui va, la tête un peu penchée pour s’entendre docilement avec tout ce qu’il y a de naturellement curieux à faire un temps partie d’une histoire sans fin qui aurait à peine commencé.     

Ecoute ! Ecoute mon compagnon, ma sœur, écoute gamin ! Ecoute !

Affleure sous le fracas du squelette qui se tord. Et sache comme il peut ainsi se tordre indéfiniment et gémir sans répit. Il suffit de ne pas mettre fin à tout le reniement. D’aller sans cesse mordre la queue mobile du lézard qui nous précède. De renoncer au mieux puisqu’il n’est jamais assez pur. Et d’attendre d’un dieu vautré dans des mirages qu’il justifie nos hontes. Ce qui évidemment ne se peut.

Comment faire si nous ne pouvons plus cultiver aucune terre sans redouter d’y rencontrer la relique torturée d’un précédant muet.

Ecoute tout ce bruit et n’y entends plus rien. Vois en pleine lumière, inverse dans le noir.   

Un jour lorsque nous serons nés tout ça finira. Un jour et nous ne saurons même pas nous en étonner. Et nous serons comme des enfants qui ne savent jamais quoi faire du temps qu’ils vivent. Du bonheur grave de l’insouciance. Silence des armes. Silence des machines. D’un silence tel que nous mettrons à nouveau des siècles et des siècles – mesure rendue superflue – à parler. A nous servir de mots qui n’auront jamais été utilisés. Nous serons des enfants sans le savoir en plein oubli.

samedi 5 janvier 2013

Boeuf Bourguignon


Il a été porté à mes oreilles, qui ne sont pas loin s’en faut les parties les moins charmantes de mon anatomie, et qui ont l’avantage de pouvoir être montrées en public sans risquer l’attentat à la pudeur, contrairement à d’autres charmantes parties de mon anatomie, il a donc été porté à mes oreilles que d’aucunes, d’aucuns, pour ne pas citer certain natif de la Lorraine dont le prénom commence par Raphaël et dont le nom se termine par Tassin, que d’aucunes et d’aucuns, donc, commettraient l’exorbistoufflante hérésie, lorsqu’ils se supposent en train de préparer un Bœuf Bourguignon, d’adjoindre des carottes à leur préparation.
Ben voyons !!!
Et pourquoi pas des cacahuètes dans la soupe au chou pendant qu’on y est ?
Ou des brocolis dans la crème renversée ??
Au terme de cette introduction, finalement pas trop longue contrairement à d’autres où je reste sur la déroutante impression de m’être un peu répandu au seul bénéfice de ma satisfaction et peut-être au détriment de la qualité pourtant évidente de mon propos, au terme, disais-je de cette introduction dont vous aurez eu par ailleurs le temps de méditer la teneur pénétrante, vous l’avez compris, sinon vous ne seriez pas sur mon blog confirmant ainsi votre haut niveau intellectuel, je vais séant vous livrer la seule et l’unique recette du Bœuf Bourguignon, celle-là même qui fait autorité depuis que je l’ai moi-même décrétée en l’an de grâce de je sais plus quand mais c’était sûrement un an de grâce puisque j’y étais.
En conséquence ne sera Bourguignon qu’un bœuf cuisiné selon cette recette. Tout autre préparation pourrait vouer son auteur ou son autrice aux gémonies, à être précipité(e) du haut de la Roche Tarpéienne, à se voir exilé (e) sur la banquise en compagnie de ma génitrice ou à être poché(e) en place publique sans bouquet garni.
Ce préalable, rappel sommaire de ma tempérance légendaire, étant posé, commençons par les ingrédients et leurs proportions.

Avant tout il faut du bœuf. Même s’il peut s’agir d’une vache ne vous faites pas d’illusion la bête se laisse rarement faire. Mon conseil c’est d’aller directement l’acheter chez votre boucher, ou chez le boucher de votre voisine, ou de votre voisin, ou de M’dame Leglu qui dit toujours du bien du sien lorsqu’il n’y a pas d’actu sur la Reine d’Angleterre. Attention, n’achetez pas l’animal entier : faites l’emplette d’un morceau de choix. Certes la macreuse a du relief, le flanchet ne flanche pas, le collier c’est élégant, et avec le gîte on est à l’abri. J’ai personnellement une faiblesse pour la joue. Cela demande un peu plus d’attention au départ de la préparation mais ça fond en bout de cuisson comme une vraie crème de viande confite. Orgasme papillaire garanti ! Mettez vos mains sur la table !

Une fois provisionné de la quantité de viande que vous aurez la plus ou moins légitime ambition de transformer en régal, (disons 1,5kg – pour un début c’est suffisant – ça vous nourrira 5 à 6 personnes, et si ça les fait vomir vous limitez les dégâts), passez chez votre marchand de fruits et légumes habituel. Ou inhabituel, on s’en fout. Négociez-y l’acquisition de 250 gramme d’échalotes : s’il y a de la Ronde de Jersey préférez-là : juteuse et sucrée son apport gustatif donnera du goût : la palissade franchie profitez-en pour augmenter le poids de votre cabas d’un demi kilo d’agaricus bisporus, plus fréquemment nommés champignons de Paris. Hallucinante appellation si l’on sait que les plus gros volumes de cet agaricacée sont de nos jours cultivés en Chine… En revanche si on ne le sait pas c’est pas très grave. Pendant que vous y êtes rachetez donc du thym et du laurier. Oui vous en avez sûrement déjà à la maison mais ça date de la dernière fois et vous ignorez complètement s’il vous en reste assez. Avant de rentrer chez vous repassez chez le boucher où vous avez oublié d’acheter 250 grammes de poitrine fumée. Enfin tâchez de vous souvenir s’il vous reste aussi un peu d’ail chez vous. Si ce n’est pas le cas ou si vous n’êtes pas sûr vous êtes bon pour retourner chez votre marchand de fruits et légumes agréé. Ou désagréable, ça arrive parfois.

Je disais enfin mais à dire vrai ce n’est pas tout à fait la fin. Car il vous faut du vin. Pas forcément du vin fin mais pas non plus du gasoil. Un Côte du Rhône de base fera très bien l’affaire, faites-moi confiance. Moi-même je me fais souvent confiance et à chaque fois ou presque je constate à quel point j’ai raison de le faire. Et si je dis presque c’est juste par souci d’agrémenter d’une coquette modestie un propos qui sans cela pourrait passer peut-être pour quelque peu agaçant à d’éventuelles sensibilités un peu confuses ou même atrabilaires...
Pendant que vous y êtes, retournez chez votre marchand de fruits et légumes et prenez donc quand même 500 grammes de carottes. On ne sait jamais.
En sus faites un saut à la pharmacie du coin, ou Ducoin, et munissez-vous de quelques préservatifs. Et d’un tube de gel lubrifiant. On ne sait jamais non plus.
Une fois rentré, chez vous je veux dire, poussez un ouf de contentement. Ca fait toujours du bien. Cela dit vous avez le temps avant de vous mettre en cuisine selon la formule con et néanmoins sacrée.

Oui, car vous allez devoir auparavant préparer une marinade. Rien à voir, précisons-le d’emblée, avec une quelconque pataugeoire politico-viandesque où s’ébat en notre beau pays la fille d’un borgne avec le même patrimoine gégènétique que son père.
Pour ce qui est de la gestion spacio-temporelle, si nous considérons que vous allez cuire le plat demain matin au lieu d’aller à la messe, organisez cette première opération tard le soir, avant d’aller vous coucher, avant d’aller regarder n’importe quoi à la télé, ou d’essayer vos nouveaux préservatifs pour vérifier qu’ils sont bien à votre taille ou à la taille de votre voisin d’oreiller.
A cet effet placer les morceaux de viande au fond d’un quelconque plat, de type jatte, saladier, casserole, pourvu que vous disposiez d’un élément couvrant, de type couvercle, qui lui soit adaptable. Disposez entre les morceaux le laurier et le thym. Versez le vin jusqu’à couvrir la viande. Si vous n’en avez pas assez il sera exceptionnellement admis de compléter avec un autre vin dont un reste vous aura été opportunément laissé par quelque ami dernièrement reparti de chez vous dans un état d’éthylisme tel que d’une part il n’a pas fini la bouteille, et que d’autre part il a réveillé tout l’immeuble en se cassant la gueule dans l’escalier, et toute la rue en chantant l’internationale au risque de choquer tout le voisinage, à commencer par M’sieur Letrouchon qui préfère nettement la Marinade. Et qui lui est armé.
Couvez le tout et allez vous coucher, ou regardez la télé ou que sais-je encore.

Pendant la nuit, dans l’obscurité du récipient où vous l’avez placée, la viande va délicatement, doucement, se détendre dans le chaleureux nectar, entamant comme en un doux et suave prélude, sa cuisson, dans un tel bain de bonheur qu’on mesure ainsi la cruauté des anglais qui refusèrent obstinément de faire tremper Jeanne d’Arc dans un peu de calvados avant de la faire flamber.

A cet égard, et pas que de Vladivostok, ne voit-on pas ici ou là, au gré de nos pérégrinations médiatiques, de ces viandes imbibées souvent encore émettant des sons, parfois audibles, et même articulés, et, le croit-on, avec talent nous déblatérant les contenus cumulés de leur imposant savoir, de leur considérable connaissance, de leur sublime génie. Rien qu’avec un chanteur éponge, décédé depuis un peu plus de vingt ans, on est encore aujourd’hui capable de saouler des populations entières. C’est inouï !! Mais je m’égare, et pas que d’Istanbul…
Well, well, well…
Vous avez bien dormi ?
Tant mieux !
Il est neuf heure. C’est l’heure !
Soulever le couvercle du réceptacle, avec douceur afin d’éviter un réveil en sursaut, et sentez. Si avec le goût trop récent du café ça vous donne mal au cœur et envie de vomir c’est que vous n’êtes pas prêt. Allez vomir ailleurs et revenez dans une demi heure.
Neuf heure et demi : cette fois faut y aller !

Sortez votre marmite en fonte, partant du principe que vous ne sauriez vous être engagé dans votre projet sans disposer de cet article indispensable. Sinon tant pis faites avec ce que vous avez. Un basique fait-tout…
Retrouvez vos échalotes, épluchez-les, pleurez. Puis découpez-les en lamelles, pas trop fines mais trop grosses non plus. Ayez le sens de cette mesure intérieure qui parfois donne à nos nécessités de jugement les plus contingentes cette propension innée à joindre le juste milieu sans avoir recours à des règles contraignantes dont l’adaptation aux situations surgies du réel est si fréquemment aléatoire. Et pleurez de plus belle.
Dans les mêmes conditions peri-métaphysiques découpez le lard fumé en petits dés. Et cessez de pleurer. Sauf si vous êtes sensible au fumé bien sûr. Ou si l’idée de plonger des lardons dans de l’huile brûlante vous émeut : mais franchement, quelle sensiblerie !

Faites chauffer la marmite à grand feu et versez-y de l’huile. N’allez pas répondre au téléphone. Sinon l’huile risque de brûler et ça c’est pas terrible. De tout manière c’est juste votre ami de l’autre jour qui s’est enfin aperçu qu’il avait oublié chez vous son bonnet ou son slip. Ca peut attendre.
Prenez un à un, sans négliger d’y mettre un brin de cérémonie, les morceaux de viande longuement marinés et jetez les gentiment dans l’huile. Il faut que ça fasse pchhhhhhhhh très fort. Faut que ça les saisisse impitoyablement. Retournez-les, voyez-les bien dorer, ajoutez un peu de sel, retournez-les encore, faut que ça brunisse bien, limite un tout petit peu noirci. Durant cette opération tâchez de ne pas penser aux bûchers de l’Inquisition. D’autant que le bœuf lui ne sent plus rien. Alors que les mécréants de l’époque, qu’il s’agissait de convertir à la vraie foi, il était obligatoire de les maintenir en vie le plus longtemps possible afin qu’ils aient le temps d’abjurer leurs innombrables pêchés. Tâchez également de ne pas penser à M’sieur Letrouchon : ça pourrait donner un mauvais goût.

Une fois que les morceaux de viande sont bien revenus il s’impose de les retirer du feu. (Notez l’absence de jeu de mot entre « revenus » et « s’impose » ce qui confirme assez à qui en doutait qu’on est pas ici pour rigoler.)  Bref, pour faire cuisinier toqué, vous les réservez. Vous les mettez de côté pour plus tard quoi ! Là-dessus vous ne faites ni une, ni deux, ni vingt deux, ni trente trois, ni quatre cent soixante cinq mille six cent trente sept, vous versez l’échalote et le lard dans le jus qui frétille au fond de la marmite. Normalement ça refait pchhhhhhhh très fort. Baisser un peu le feu et faites-moi dorer tout ça. Que ça fonde, que ça graisse, que ça jute, et que ça grille légèrement. N’hésitez pas à émettre en votre fors intérieur, si vous vous le sentez, quelques pensées à caractères sexuels : c’est tout à fait compréhensible. Surtout si pendant ce temps vous vous êtes soudainement souvenu où votre ami avait oublié son slip. Ou son bonnet.

Etant parvenu à ce niveau de fusion préalable où le lardon et l’échalote ne savent plus où ils sont, d’où ils viennent ni dans quel état je gère, où les sucs et les jus se confondent comme autant de fluides entres les participants multiples d’une partouze vespérale, il est temps de sortir le bœuf de sa réserve.
Remontez le feu sous la marmite et replacez-y les morceaux de viandes à peine tiédis. Et ajoutez deux ou trois gousses d’ail très finement coupées en lamelles très fines. Et derechef sans faire ni une ni deux ni py 3.14116, versez doucement le reste de la marinade sur l’ensemble.

A ce stade vous êtes en droit d’imaginer que votre discipline soutenue par votre inspiration vous permette d’envisager une probable réussite de votre plat. Gardez-vous toutefois de tout enthousiasme prématuré.
Sans compter que pendant que vous vous emballez ça s’est mis à floconner à gros bouillons dans la marmite. Or donc baissez le feu de trois quart. Et goûtez. Selon le jargon en vogue chez les maîtres queues qui se la jouent, « rectifiez l’assaisonnement » : en clair et en l’occurrence voyez si ça manque pas d’un peu de sel. A mon avis chez ces maîtres queues ça manque plutôt de selle : mais c’est une autre affaire…

Lorsque la fusion principale est déjà entamée il ne vous reste plus qu’à ajouter les champignons débités en morceaux pas trop petits afin de ne pas les perdre dans le relief.
Et voilà, ça peut commencer.
Ah bon ! C’est pas fini ?! 
Bah non c’est pas fini !
Aaaah oui ! Y’a encore les carottes !
Non !!! Y’a pas les carottes !!
Pourquoi en avoir acheté alors ??
Pour rien. Pour râper avec une petite vinaigrette, en entrée. C’est tout.
Et pourquoi c’est pas fini et que ça peut commencer ?
Parce que c’est là que tout se décide. Pendant que ça mijote et pour peu que les instructions aient été suivies scrupuleusement.

A vrai dire ça s’amorce assez rapidement. Ca va mijoter disons trois heures à feu très doux. Et vous allez le sentir sans problème si, le regard attentif, vous tendez bien l’oreille en soulevant de temps à autre le couvercle que vous avez refermé après l’ajout des champignons. Le secret du Bœuf Bourguignon c’est ce lointain et très subtil fumet finement chocolaté qui émerge lentement au gré de la cuisson. Dérangez-moi ça avec le moindre bout de carotte et pour le chocolaté vous êtes marron…

Durant le mijotage, et nonobstant quelques rapides visites pour donner un soigneux coup de cuillère, n’allez pas croire que vous pouvez pour autant vous adonner à n’importe quelle occupation.
On vous entend dans la marmite. On vous sait. On vous suit. Le parfum qui se diffuse dans toute la maison vous espionne. Pas question d’abandonner l’idée qui germe sur le gaz.

Ainsi lors que ça mijote tendrement il est absolument déconseillé de lire un roman de Marc Lévy. De même il sera de très mauvais goût de regarder quoique ce soit sur TF1, sur TF2 ou sur TF py3,14116. On s’abstiendra également d’écouter la moindre susurrance chansonesque de M’sieur Pagny et compagny. On évitera tout autant de feuilleter le dernier opus de M’sieur Attali. (L’avoir acheté n’étant déjà pas très très raisonnable…)

En revanche vous pouvez tout à fait écrire une lettre d’amour en écoutant Miles Davis. Ou lire les Nouvelles Orientales de Madame Yourcenar. Ou vous refaire l’intégrale des concertos de M’sieur Rachmaninov. Ou revoir les Invasions Barbares de M'sieur Arcand. Ou vous allonger tout nu, ou toute nue, sur votre lit ou sur votre canapé, avec le bonnet que vous venez de retrouver. En rêvant à ce que d’innocentes choses vous fassent quand même un peu coupable… (Si le bonnet est en laine pensez à le laver ensuite sur textiles délicats.)

Au bout des deux ou trois heures vous éteignez simplement le feu sous la marmite et vous laissez refroidir, quitte à rallumer le gaz au moment de servir pour redonner un bon coup de chaud.

Le petit plus qui fera la différence. Préparez-moi ça la veille. Et réchauffez-le très calmement pour le moment de le déguster avec vos amis ou avec vos ennemis. Vos amis auront souvent tendance à vous dire que c’est délicieux. Si vos ennemis ne peuvent pas faire autrement que de vous dire que c’est délicieux avant de tenter de vous étrangler c’est que vous avez réussi !

Bon appétit !!!