"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 18 décembre 2012

Geôle


On entend là grincer insalubres et lourds,
Les gonds comme des plaies le long des galeries.
Une bave jaunâtre y remplace le jour,
Mouillant de sa lueur le ciment qui pourrit.

Le pauvre cri des morts que le sursit torture,
Mâchoire à gorge noire, dans l’écho grimace.
Des dépouilles qu’anime un souffle de serrure
Halètent sur la dalle dans leurs fers voraces.

Nulle part sont les portes de cet enfer là
Qu’en soi ceignent les soins d’un lancinant foyer.
Seul un temps renversé, un temps sans au-delà,

D’une peur fruste y jette le déchet broyé,
Par ce vice excitant la hantise ancestrale
De nourrir les bas-fonds d'un ordre carcéral.


mercredi 12 décembre 2012

Le pire de la nuit


« Aux heures les plus mortes de la nuit » disait-il.

Où toute forme de quoi, de peu, de rien, enfouie entre deux plis épais d’ombres ronflantes, d’une satiété fictive, craint et croit se débattre pour l’attente d’un jour qui ne vient pas.

Que des lunes mécaniques aux œuvres décuvantes traversent quelquefois d’une bleutance aux côtes sinueuses.  

Un palais peut-être. Pourquoi ne pas l’envisager ainsi. Y couvre une étendue dont les salons vides, les chambres sans songes, les antichambres sépulcrales, les galeries sans portes, seraient devenus inhabitables.   

Pas de ces lieux où chantent quelquefois sur des airs de lacrymoires pensifs de languissantes agonies accrochées au ciel aussi bien qu’à tout enfer.

Ni de ces édifices aux ouvrages raidis par le style du temps. Démesurés par l’art des matières grises. Aux intérieurs couverts de couleurs brutes, de teintes délavées, ou figés avec aplomb dans l’aspect travaillé d’arcs aériens, de plafonds acrobatiques, de murs évasés ; dans l’élan maîtrisé d’une pesanteur intimidante. Protectrice et menaçante.

Un palais, oui, mais alors plus du tout celui d’un prince tombé de gloire et d’aventure au terme de quelques siècles exténués, béants de fastes et de boue. Puants de fêtes morbides et d’égouts sanctifiés. Qu’habitent, résiduels, de temps à autre, quelques derniers pantins carnavalesques, pour des populaces grossières qui se rêvent grandies d’admirer des breloques.

Fuies les cours vomies en volutes de vermines plein les calendriers infestés de parures honteuses dégluties du bas par des cheptels de sirènes graissantes. Plus qu’à l’état de dépouilles moussues et champignonnées les branles qui terrifiaient les plaines et faisaient trembler les gueux heureux d’avoir des maîtres. Et qui louaient leurs seigneurs-dieux, lapaient leur propre sang à même la plaie et la terre et qui, lorsque tout allait bien, accouchaient leurs femmes violées d’enfants aux chances d’outre monde. Souvent avortées.

« Je ne sais pas » disait-il. Le cœur, sut-il très tôt pourtant, sirupant d’une glue astringente et odorante comme un champ mouillé aux corps dévêtus. Souvenir servile des âges de l’amour goinfre. A ne rien retenir, répétition sans fin pour un concert qui n’aurait jamais lieu. Ni heure. Ni âme. 

Rien de vivant déjà, savait-il, rien de vivant encore. 

Une demeure à la traîne, longue comme la couture d’un ciel qui cède, suite d’une caverne profanée, un pays entier pris par un océan et tendant en arrière, tirant en arrière, inespérément, une tête aux yeux transpercés. Aux yeux ultra-voyants.

Et disait-il, oui, « aux heures les plus mortes de la nuit », et puis ces heures se transforment en instances vers un autre versant. Une fièvre froide s’emparait de lui. Et faisait fondre en lui, en lents filets mithridatant, les caparaçons de mercure qui retiennent des abîmes.  

Toute danse en dedans, en engrenages méticuleusement réglés et boiteux, suants de créatures aux contorsions râlantes, aux reins démontés, aux têtes souriantes, aux gestes armés, en groupes chuchotants, ou solitaires estropiées. 

Il buvait en sourdine un bouillant alcool, appuyé contre une femme en forme de roue au dessus de laquelle des hommes en habits très élégants faisaient ruisseler d’entre leurs doigts des poudres étincelantes. La femme roulait sur place lui vrillant le dos comme une aube remontant d’une rivière éteinte.

L’abrutissement que lui causait la boisson n’évitait pas qu’il perçût, provenant d’un endroit qu’il ne déterminait qu’à grand peine, bulles de fine porcelaine aux arpèges distordus, une musique pareillement hasardeuse et grave, jouée avec un talent qui ne lui était pas inconnu. Et comme dérobant, avant qu’elles lui soient réellement parvenues, les notes dans leurs cellules mates, une main noire, tendue au dessus d’une fumée de soie poisseuse, d’un marais en apesanteur, semblait les lui ravir.    

Devant lui, à quelques coudées, parmi des sofas éventrés et des tables renversées, d’autres hommes se battent en duel avec des ombrelles déchiquetées. Leur sueur ressemble à de l’ambre liquide. Ils s’étreindraient jusqu’à ne plus faire qu’un dans une gangue de résine mielleuse, n’étaient les objets de morne acier dont ils parent leur suicide multiséculaire. Oui, il s’étreindraient bien avant de devenir ceux qui les encouragent, la tête sous un bras, claquant des mains à chaque passe réussie, et arborant à leur cou un épais geyser insensible et aussi fièrement méritoire qu’à une patrie ses soldats en dentelles. Les pointes des ombrelles entaillent les chemises et les peaux des torses. Fouillant des forces mutuelles pour y dénicher un cœur afin d’en percer le rébus. Il arrive qu’un œil tombe, des suites d’une maladresse plus ou moins intentionnelle, et on le voit pendre sur un sein au bout de ses filaments. Ce qui provoque des grands éclats de rires dans l’assistance. Comme d’une sorte de quiproquo un peu farce. Et il se trouve toujours alors, assis sur une chaise, dans le fond, devant les tapisseries d’une épopée bellement ouvragée, un ancien qui raconte par quel malentendu il est lui-même devenu borgne.

Entre ces chastes étripements, entre les amas inquiets de femmes en bouquets de pavanes, haillonnantes de propos bouclés et de rires de muscadet, entre des divans où des chairs affadies rampent les unes sur les autres, les enfants claudiquaient tous les matins, un pied dans des caniveaux douteux et l’autre sur des trottoirs luisants. Croisant, la démarche penchée, de très obliques porosités.

Il y a là jeune vie encore. Tant. Et si jeune. Celle-là au moins. Nue, sans rien que tout ce qui grouille autour ait irrémédiablement infiltré. Une au pas retenu.

Et, oui, pensait-il à certains moments qu’il flairait plus propices, moins remplis de faims et de soifs distrayantes et désaffectées, s’il pouvait y avoir là, dans cette torturante absence de haine un code inexploré dont le chiffre soit le caillou manquant d’avoir été compris avec ce qui existe au lieu d’avec ce qui n’a pas existé.

Il n’y avait qu’à observer les conciliabules de vieillards fringants et ricanants qui sommaient ça et là le monde de les suivre dans leurs fanaisons rutilantes, flasques secoués comme des vieilles poches d’eau croupie, la lippe toute humide d’un ramassis de sagesses momifiées, produit honoré de leurs impuissances et de leurs pleutreries. De leurs nombrils désormais engloutis. De leurs échecs flétris mis en châsses comme des reliques pour le pèlerinage rituel du jour vers l’éternel jour d’avant avec des psaumes à la place des leçons, des incantations en guise de promesses.   

« Aux heures des nuits les plus mortes » lui paraissait-il s’ensevelir de ronde en ronde dans un brouhaha sinistrement feutré. Chercheur sous-marin, émancipé d’hiver et de tout rivage au grand arc solaire, il additionnait les disparitions, départi du trouble initial, vieux legs remisé dans un meuble à façons, d’en avoir vu autant s’accumuler, se dissoudre, et que le temps, ni sa course ni son immobilité, en soit jamais atteint.

Il en déteste le sourire conséquent qu’il tient ainsi qu’on ferait d’un couteau à lame de suie.

Il tâchait de capturer les altérations s’étant entraîné à les chasser légèrement, insectes noirs, à l’aide de pièces d’étoffe arachnéenne prélevées sur des peaux sentimentales dont les frémissements avaient inexplicablement cessé. N’était-il pas devenu sourd.

Tandis que des radeaux de tulle chatoyants traversent les plafonds. Parmi les cliquetis des verres, les gourmands bubons de rire, les érudites poses de phrases. Il se met à chercher l’absence de musique. Les écailles, les miettes, la poussière piétinée, tombées sur les tapis, sur le parquet, glissées sous les fauteuils, collées aux talons des escarpins, accrochées au bas des robes.

Je dis que souvent il n’en retrouve rien. Une misère luisante et sale qu’il s’entête à recueillir au creux de sa main comme lorsqu’il y a très longtemps il traquait dans les rues des bouts de verre et des clous rouillés et qu’il les conservait dans ses poches dans l’à peine idée que cela parle de quelque chose. Que ça puisse, plus tard.

Je dis que souvent il doit trouver dans un coin, derrière un rideau, sous une table, un refuge où s’endormir, sa pauvre glane dans son poing fermé, et dans l’autre main une bouteille d’alcool pour finir d’alimenter son chavirage jusqu’au matin, uniquement certain qu’ils soient tous alors enfin repartis.

D’autres nuits je n’en sais pas plus que lui. Si la cueillette a été bonne. Et si comme cela peut arriver on ne l’a pas trop rabroué, trouvant inconvenant qu’il aille à quatre pattes à travers l’assemblée, et bien évidemment saoul, chercher des puces, des fourmis, ou quoi d’autre, indécent, ridicule.

S’il y a suffisamment de ces petites brisures sonnantes et qu’un air lui revienne.

Il parvenait à ramper jusqu’au bord de la grande gueule béante et silencieuse ouverte sur l’océan calme et sombre. Ce sont les seuls moments où il pouvait apercevoir, captant péniblement des vibrations intérieures, des femmes valsantes endormies autour d’un embarcadère où ballottaient mollement des ébauches d’esquifs aux étraves tangentes.

A l’écart sur cette terrasse chaotique, tout en traits indistincts de fusain fuligineux, il y a un piano et son seul maître à bord, droit, presque immobile, profil à peine esquissé par les faibles débords des lumières de la fête honteuse qui s’étalent comme la fin d’un flot sur les hautes parois.

Le pire mourrait ici.

Ici le long fil d’un impromptu tressant l’endemain aux souvenirs étendus à perte de vue au dessus des cauchemars de la saga cruelle, ses livraisons braillardes. Ici ce fil précieux que toujours courut le censé sauvage zigzagant au possible entre les lois de déperditions des pères en perditions.

La main à nouveau sur la ligne de vie. Allongé épuisé en équilibre entre fini et l’infini duquel, mille, milliers et milliers de milles, des quinquets de braise dessinaient des cohortes, des cortèges, des défilés aux murmures insouciants et graves, des peuples recherchés aux yeux crépitant de substances incandescentes, des prières orphelines aux vœux inexistés et tout juste tenus en marges des injonctions. Des corsets qui étriquent. De leurs vices filiaux.

Des lanternes mortes qui brouillent la lumière pour engendrer le brouet dont sont alimentées encore des lois de fer et de sang.

L’ossuaire pianiste joue.

Et dans sa main, sent-il, se souviennent, sonnent, les éclats, accrocs, qu’il a pu ramasser.

Il s’assoit sur le bord. Comme il y a très longtemps encore hier lorsqu’il attendait de voir passer le cours de la rivière. A présent tout là s’éternise devant lui. Les odeurs glacées du large sommeillant depuis le début du monde se teintent de la frêle musique qui s’éparpille, facétieuse, délicate, florale.

« Les heures les plus mortes de la nuit » pense-t-il, leur agonie, gorge au sang étranglée lentement, qui s’éloigne et se perd sous les monuments encore debout des siècles écrits à la mode.

Etirant leurs amarres les danseuses font naître des vagues rondes qui chatoient sous la rumeur ambrée du ciel hésitant.

L’un seul au piano délivre son énigme. File, file sa pièce qui se découd dans les airs.

« Les heures les plus mortes » et le voyage qu’il faut pour oublier même qu’elles puissent hanter ce qui vient de tellement plus loin qu’elles. Que le sous-sol, malade de leurs sépultures disséminées, les ait digérées. Que le dernier atome de politesse vernissant la barbarie soit tombé en poudre irrécupérable.

L’orphique en habit noir libère le chant aux mots déguisés.

Les amarres se défont. Les nageuses quittent sans bruit le rivage.

La musique s’évanouit vers elles.

Mille, milliers et milliers de mille, de minuscules feux scintillent à l’autre bout du temps.

Lorsque se défait la dernière traîne de la dernière des heures les plus mortes de la nuit il est là comme il était depuis le commencement.

Dans l’attente du jour le plus long à venir.