"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 18 décembre 2012

Geôle


On entend là grincer insalubres et lourds,
Les gonds comme des plaies le long des galeries.
Une bave jaunâtre y remplace le jour,
Mouillant de sa lueur le ciment qui pourrit.

Le pauvre cri des morts que le sursit torture,
Mâchoire à gorge noire, dans l’écho grimace.
Des dépouilles qu’anime un souffle de serrure
Halètent sur la dalle dans leurs fers voraces.

Nulle part sont les portes de cet enfer là
Qu’en soi ceignent les soins d’un lancinant foyer.
Seul un temps renversé, un temps sans au-delà,

D’une peur fruste y jette le déchet broyé,
Par ce vice excitant la hantise ancestrale
De nourrir les bas-fonds d'un ordre carcéral.


mercredi 12 décembre 2012

Le pire de la nuit


« Aux heures les plus mortes de la nuit » disait-il.

Où toute forme de quoi, de peu, de rien, enfouie entre deux plis épais d’ombres ronflantes, d’une satiété fictive, craint et croit se débattre pour l’attente d’un jour qui ne vient pas.

Que des lunes mécaniques aux œuvres décuvantes traversent quelquefois d’une bleutance aux côtes sinueuses.  

Un palais peut-être. Pourquoi ne pas l’envisager ainsi. Y couvre une étendue dont les salons vides, les chambres sans songes, les antichambres sépulcrales, les galeries sans portes, seraient devenus inhabitables.   

Pas de ces lieux où chantent quelquefois sur des airs de lacrymoires pensifs de languissantes agonies accrochées au ciel aussi bien qu’à tout enfer.

Ni de ces édifices aux ouvrages raidis par le style du temps. Démesurés par l’art des matières grises. Aux intérieurs couverts de couleurs brutes, de teintes délavées, ou figés avec aplomb dans l’aspect travaillé d’arcs aériens, de plafonds acrobatiques, de murs évasés ; dans l’élan maîtrisé d’une pesanteur intimidante. Protectrice et menaçante.

Un palais, oui, mais alors plus du tout celui d’un prince tombé de gloire et d’aventure au terme de quelques siècles exténués, béants de fastes et de boue. Puants de fêtes morbides et d’égouts sanctifiés. Qu’habitent, résiduels, de temps à autre, quelques derniers pantins carnavalesques, pour des populaces grossières qui se rêvent grandies d’admirer des breloques.

Fuies les cours vomies en volutes de vermines plein les calendriers infestés de parures honteuses dégluties du bas par des cheptels de sirènes graissantes. Plus qu’à l’état de dépouilles moussues et champignonnées les branles qui terrifiaient les plaines et faisaient trembler les gueux heureux d’avoir des maîtres. Et qui louaient leurs seigneurs-dieux, lapaient leur propre sang à même la plaie et la terre et qui, lorsque tout allait bien, accouchaient leurs femmes violées d’enfants aux chances d’outre monde. Souvent avortées.

« Je ne sais pas » disait-il. Le cœur, sut-il très tôt pourtant, sirupant d’une glue astringente et odorante comme un champ mouillé aux corps dévêtus. Souvenir servile des âges de l’amour goinfre. A ne rien retenir, répétition sans fin pour un concert qui n’aurait jamais lieu. Ni heure. Ni âme. 

Rien de vivant déjà, savait-il, rien de vivant encore. 

Une demeure à la traîne, longue comme la couture d’un ciel qui cède, suite d’une caverne profanée, un pays entier pris par un océan et tendant en arrière, tirant en arrière, inespérément, une tête aux yeux transpercés. Aux yeux ultra-voyants.

Et disait-il, oui, « aux heures les plus mortes de la nuit », et puis ces heures se transforment en instances vers un autre versant. Une fièvre froide s’emparait de lui. Et faisait fondre en lui, en lents filets mithridatant, les caparaçons de mercure qui retiennent des abîmes.  

Toute danse en dedans, en engrenages méticuleusement réglés et boiteux, suants de créatures aux contorsions râlantes, aux reins démontés, aux têtes souriantes, aux gestes armés, en groupes chuchotants, ou solitaires estropiées. 

Il buvait en sourdine un bouillant alcool, appuyé contre une femme en forme de roue au dessus de laquelle des hommes en habits très élégants faisaient ruisseler d’entre leurs doigts des poudres étincelantes. La femme roulait sur place lui vrillant le dos comme une aube remontant d’une rivière éteinte.

L’abrutissement que lui causait la boisson n’évitait pas qu’il perçût, provenant d’un endroit qu’il ne déterminait qu’à grand peine, bulles de fine porcelaine aux arpèges distordus, une musique pareillement hasardeuse et grave, jouée avec un talent qui ne lui était pas inconnu. Et comme dérobant, avant qu’elles lui soient réellement parvenues, les notes dans leurs cellules mates, une main noire, tendue au dessus d’une fumée de soie poisseuse, d’un marais en apesanteur, semblait les lui ravir.    

Devant lui, à quelques coudées, parmi des sofas éventrés et des tables renversées, d’autres hommes se battent en duel avec des ombrelles déchiquetées. Leur sueur ressemble à de l’ambre liquide. Ils s’étreindraient jusqu’à ne plus faire qu’un dans une gangue de résine mielleuse, n’étaient les objets de morne acier dont ils parent leur suicide multiséculaire. Oui, il s’étreindraient bien avant de devenir ceux qui les encouragent, la tête sous un bras, claquant des mains à chaque passe réussie, et arborant à leur cou un épais geyser insensible et aussi fièrement méritoire qu’à une patrie ses soldats en dentelles. Les pointes des ombrelles entaillent les chemises et les peaux des torses. Fouillant des forces mutuelles pour y dénicher un cœur afin d’en percer le rébus. Il arrive qu’un œil tombe, des suites d’une maladresse plus ou moins intentionnelle, et on le voit pendre sur un sein au bout de ses filaments. Ce qui provoque des grands éclats de rires dans l’assistance. Comme d’une sorte de quiproquo un peu farce. Et il se trouve toujours alors, assis sur une chaise, dans le fond, devant les tapisseries d’une épopée bellement ouvragée, un ancien qui raconte par quel malentendu il est lui-même devenu borgne.

Entre ces chastes étripements, entre les amas inquiets de femmes en bouquets de pavanes, haillonnantes de propos bouclés et de rires de muscadet, entre des divans où des chairs affadies rampent les unes sur les autres, les enfants claudiquaient tous les matins, un pied dans des caniveaux douteux et l’autre sur des trottoirs luisants. Croisant, la démarche penchée, de très obliques porosités.

Il y a là jeune vie encore. Tant. Et si jeune. Celle-là au moins. Nue, sans rien que tout ce qui grouille autour ait irrémédiablement infiltré. Une au pas retenu.

Et, oui, pensait-il à certains moments qu’il flairait plus propices, moins remplis de faims et de soifs distrayantes et désaffectées, s’il pouvait y avoir là, dans cette torturante absence de haine un code inexploré dont le chiffre soit le caillou manquant d’avoir été compris avec ce qui existe au lieu d’avec ce qui n’a pas existé.

Il n’y avait qu’à observer les conciliabules de vieillards fringants et ricanants qui sommaient ça et là le monde de les suivre dans leurs fanaisons rutilantes, flasques secoués comme des vieilles poches d’eau croupie, la lippe toute humide d’un ramassis de sagesses momifiées, produit honoré de leurs impuissances et de leurs pleutreries. De leurs nombrils désormais engloutis. De leurs échecs flétris mis en châsses comme des reliques pour le pèlerinage rituel du jour vers l’éternel jour d’avant avec des psaumes à la place des leçons, des incantations en guise de promesses.   

« Aux heures des nuits les plus mortes » lui paraissait-il s’ensevelir de ronde en ronde dans un brouhaha sinistrement feutré. Chercheur sous-marin, émancipé d’hiver et de tout rivage au grand arc solaire, il additionnait les disparitions, départi du trouble initial, vieux legs remisé dans un meuble à façons, d’en avoir vu autant s’accumuler, se dissoudre, et que le temps, ni sa course ni son immobilité, en soit jamais atteint.

Il en déteste le sourire conséquent qu’il tient ainsi qu’on ferait d’un couteau à lame de suie.

Il tâchait de capturer les altérations s’étant entraîné à les chasser légèrement, insectes noirs, à l’aide de pièces d’étoffe arachnéenne prélevées sur des peaux sentimentales dont les frémissements avaient inexplicablement cessé. N’était-il pas devenu sourd.

Tandis que des radeaux de tulle chatoyants traversent les plafonds. Parmi les cliquetis des verres, les gourmands bubons de rire, les érudites poses de phrases. Il se met à chercher l’absence de musique. Les écailles, les miettes, la poussière piétinée, tombées sur les tapis, sur le parquet, glissées sous les fauteuils, collées aux talons des escarpins, accrochées au bas des robes.

Je dis que souvent il n’en retrouve rien. Une misère luisante et sale qu’il s’entête à recueillir au creux de sa main comme lorsqu’il y a très longtemps il traquait dans les rues des bouts de verre et des clous rouillés et qu’il les conservait dans ses poches dans l’à peine idée que cela parle de quelque chose. Que ça puisse, plus tard.

Je dis que souvent il doit trouver dans un coin, derrière un rideau, sous une table, un refuge où s’endormir, sa pauvre glane dans son poing fermé, et dans l’autre main une bouteille d’alcool pour finir d’alimenter son chavirage jusqu’au matin, uniquement certain qu’ils soient tous alors enfin repartis.

D’autres nuits je n’en sais pas plus que lui. Si la cueillette a été bonne. Et si comme cela peut arriver on ne l’a pas trop rabroué, trouvant inconvenant qu’il aille à quatre pattes à travers l’assemblée, et bien évidemment saoul, chercher des puces, des fourmis, ou quoi d’autre, indécent, ridicule.

S’il y a suffisamment de ces petites brisures sonnantes et qu’un air lui revienne.

Il parvenait à ramper jusqu’au bord de la grande gueule béante et silencieuse ouverte sur l’océan calme et sombre. Ce sont les seuls moments où il pouvait apercevoir, captant péniblement des vibrations intérieures, des femmes valsantes endormies autour d’un embarcadère où ballottaient mollement des ébauches d’esquifs aux étraves tangentes.

A l’écart sur cette terrasse chaotique, tout en traits indistincts de fusain fuligineux, il y a un piano et son seul maître à bord, droit, presque immobile, profil à peine esquissé par les faibles débords des lumières de la fête honteuse qui s’étalent comme la fin d’un flot sur les hautes parois.

Le pire mourrait ici.

Ici le long fil d’un impromptu tressant l’endemain aux souvenirs étendus à perte de vue au dessus des cauchemars de la saga cruelle, ses livraisons braillardes. Ici ce fil précieux que toujours courut le censé sauvage zigzagant au possible entre les lois de déperditions des pères en perditions.

La main à nouveau sur la ligne de vie. Allongé épuisé en équilibre entre fini et l’infini duquel, mille, milliers et milliers de milles, des quinquets de braise dessinaient des cohortes, des cortèges, des défilés aux murmures insouciants et graves, des peuples recherchés aux yeux crépitant de substances incandescentes, des prières orphelines aux vœux inexistés et tout juste tenus en marges des injonctions. Des corsets qui étriquent. De leurs vices filiaux.

Des lanternes mortes qui brouillent la lumière pour engendrer le brouet dont sont alimentées encore des lois de fer et de sang.

L’ossuaire pianiste joue.

Et dans sa main, sent-il, se souviennent, sonnent, les éclats, accrocs, qu’il a pu ramasser.

Il s’assoit sur le bord. Comme il y a très longtemps encore hier lorsqu’il attendait de voir passer le cours de la rivière. A présent tout là s’éternise devant lui. Les odeurs glacées du large sommeillant depuis le début du monde se teintent de la frêle musique qui s’éparpille, facétieuse, délicate, florale.

« Les heures les plus mortes de la nuit » pense-t-il, leur agonie, gorge au sang étranglée lentement, qui s’éloigne et se perd sous les monuments encore debout des siècles écrits à la mode.

Etirant leurs amarres les danseuses font naître des vagues rondes qui chatoient sous la rumeur ambrée du ciel hésitant.

L’un seul au piano délivre son énigme. File, file sa pièce qui se découd dans les airs.

« Les heures les plus mortes » et le voyage qu’il faut pour oublier même qu’elles puissent hanter ce qui vient de tellement plus loin qu’elles. Que le sous-sol, malade de leurs sépultures disséminées, les ait digérées. Que le dernier atome de politesse vernissant la barbarie soit tombé en poudre irrécupérable.

L’orphique en habit noir libère le chant aux mots déguisés.

Les amarres se défont. Les nageuses quittent sans bruit le rivage.

La musique s’évanouit vers elles.

Mille, milliers et milliers de mille, de minuscules feux scintillent à l’autre bout du temps.

Lorsque se défait la dernière traîne de la dernière des heures les plus mortes de la nuit il est là comme il était depuis le commencement.

Dans l’attente du jour le plus long à venir.

 

vendredi 2 novembre 2012

L'ivre

 
Tangue de plus en plus le sol au bastingage,
Sous lequel bruit et sourd un fracas de présages,
Et dérivent, dérivent, bris d’astéroïdes,
En heures mésusées les cœurs qui se dévident.

Ceux dont la chair muette bien qu’effervescente,
Pris de haineux instincts et de folies ardentes,
Font déborder la vie de rage et de beauté
Sans répit, sans pardon et sans éternité.

Et qui piétinent là dans un débarcadère,
Houleux de paix armées et de torves colères,
Grondant, dansant, tremblant, virant et balançant

Sur l’infernal tempo des envies et des fuites.
Tangue de plus en plus et dans l’aube glissant
Refuse de mourir pour des météorites.



mercredi 31 octobre 2012

La vieille femme qui fait le ménage

C’est un café des plus ordinaires. A Paris. Situé au carrefour de deux rues dans un des quartiers les plus chers de la ville. Lorsqu’il m’arrive de jeter un coup d’œil à la vitrine de l’agence immobilière qui se trouve à ce même carrefour je compte que le mètre carré s’y négocie aux alentours de douze mille euros. C’est un quartier chic. Pas trop clinquant, non. Plutôt ce chic bourgeois et cossu bien installé dans ses écrins de vieille pierre à proximité de la Seine. Un quartier bien sympathique. Comme ce café d’ailleurs. Bien sympathique aussi. Quand je dis qu’il est des plus ordinaires je veux dire que son agencement est classique. Un beau comptoir en cuivre. Les tables bien rangées et serrées les unes près des autres. Une petite terrasse. Les prix y sont ceux de la moyenne de ce genre d’établissements dans la capitale. On y décèlera difficilement, comme partout, la moindre trace flagrante de la baisse considérable de taxes dont a bénéficié la profession du fait clientéliste du gouvernement précédent.

Mais là n’est pas le sujet. Quoique.

Je connais ce café parce que diverses allées et venues m’amènent à y devoir tuer de courts laps de temps, quelquefois, et souvent tôt le matin. Pratiquement à l’ouverture. 7 heure du matin pour être précis.

Il se trouve alors au comptoir déjà un ou deux consommateurs et, allant vivement de ci de là, un ou deux garçons, parfois une jeune femme, s’activant à la mise en place, à la réception des fournisseurs, etc… Pas au nettoyage non. Enfin si. Ils astiquent les miroirs, essuient un peu de vaisselles, passent un coup de chiffon sur les tables. Mais ils ne nettoient pas le sol. Ni l’escalier qui mène aux toilettes. Ca ce n’est pas eux qui s’en chargent. C’est quelqu’un d’autre.

C’est une femme. Une vieille femme. Son rude chignon gris, que seul le plus souvent laisse voir sa posture courbée, l’indique. Elle est vieille et cela se voit aussi dans ses gestes lorsqu’elle manie le balai pour faire glisser la serpillière. Cela se voit dans ses gestes lents affectés de saccades. Cela se voit sur ses mains. Sa nuque. De temps à autre si elle se redresse un peu cela se voit aussi dans ce qu’on devine de son visage. C’est une vieille femme sèche et percluse. C’est une vieille femme qui devrait être à cette heure-là dans mille et cent autres endroits. A se reposer chez elle. Mais elle est ici. Je suppose que pour que tout soit propre à l’heure où les clients vont débarquer en nombre elle doit être à son travail dés 6 heure ou 6 heure et demi. Je suppose en admettant qu’elle n’habite pas trop loin qu’elle doit se réveiller à 5 heure. Et je suppose aussi que ce ne sont pas ces quelques heures-là de ménage qui suffisent à lui garantir de quoi vivre à peu près correctement et que donc elle doit avoir d’autres travaux dans ce même genre dans la journée. Ou le soir.

Ce matin lorsque je suis arrivé au comptoir pour boire un expresso elle était dans l’escalier, descendant à reculons, la serpillière à la main pour laver chaque marche. Probablement lorsqu’elle arrive au bas de cet escalier il ne lui reste plus qu’à nettoyer les toilettes. A moins qu’elle s’en soit occupée avant.

Dans les cliquetis de vaisselle, les bruits de chaises et de tables qu’on met en place, les voix des uns et des autres, on ne l’entend pas. On ne la voit pas non plus. A demi pliée sur elle-même, se faufilant comme honteuse d’être là, prudente, en dépit de sa faiblesse, à ne heurter personne.

Ce matin lorsque je suis arrivé elle descendait l’escalier, à reculons, serpillière à la main, s’enfonçant sous le sol, créature sortie de là pour son frustre ouvrage et y retournant jusqu’au lendemain.

Je n’ai jamais vu ses yeux. Son regard. Son visage.

Je ne connais pas ce qu’a été sa vie auparavant. Il me paraît même indécent de projeter on ne sait quelle imagerie standardisée pour lui reconstituer un passé, en quelque sorte préconçu, afin de parvenir de quelque manière à expliquer qu’elle soit là, si tôt le matin, à s’user ce qui lui reste de vie dans des tâches aussi ingrates, à seule fin toutefois d’assurer sa survie.

On sait l’indifférence et l’usage plus ou moins lâche qu’il faut en faire pour croiser de plus en plus, dans les vilaines tournures que prennent nos sociétés, de ces situations où tant de nos semblables sont ainsi que cette vieille femme, vieillis pliés, l’usage qu’il faut faire de cette grinçante lâcheté pour ne pas à tout moment faire tout voler en éclats autour de soi.

Nombreux sont ceux qui n’ont pas cette difficulté.

Au comptoir même de ce café. Dans les jolies rues de ce beau quartier. Dans les douillets appartements qu’on occupe d’un vaste soi-même derrière ces nobles façades.

Et puis dans combien d’autres ailleurs protégés de la vue des indigents où l’on pérore radiophoniquement, télévisuellement, sur les lois économiques, sur les rigueurs de la saine concurrence de tout contre tout, sur les impératifs budgétaires, à grand coups de milliers de milliards abstraits, escamotés, enflés de sensations, menaçants comme des malédictions.

Dans combien d’autres ailleurs que ce café où s’éreinte cette vieille femme courbée qui fait le ménage, d’autres ailleurs aux autels constellés de statistiques où des théories de barbares bien élevés professent leur savoir de diafoirus, égrènent leurs versets buboniques, dans un savant artifice ou pointe çà et là une once de vague considération sociale à peine décorative marquant le plus souvent l’impérieuse nécessité d’en abandonner l’objectif pour satisfaire le dieu Marché.

N’entendez-vous pas parler des gens, des personnes, des êtres, dans ces collèges d’instructeurs zélés ? Non. La ressource humaine, ci bien ainsi nommée, y est vouée à la dévaluation permanente. Et pour avoir trop joui pendant trop longtemps d’être simplement parvenu à améliorer la qualité de son existence, l’ingrédient unique de la ressource humaine va devoir rendre ce qu’il a gagné de haute lutte aux pieds des idoles sacrées dont les cours flottent en continu dans les sanctuaires des écrans.

La vieille femme jadis eut pu cesser de travailler assez tôt pour profiter d’un peu de repos dans un modeste appartement avec une modeste pension. C’était devenu trop. Il lui faudra donc à présent trimer jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus, elle qui n’en peut déjà plus. Que lui doit-on, c’est elle qui va rembourser. Que lui vole-t-on, c’est elle qui le rend, tous les jours, brisée, humiliée, niée, disparaissante.

Non ceci n’est pas un raccourci. C’est juste une ligne droite qui va d’un point à un autre. Sans méandres douteuses. Sans circonlocutions évangéliques. Sans calculs pervers. Sans arguments viciés.

Juste un regard ouvert sur le réel.

C’est tout.









samedi 22 septembre 2012

En nuit


C’est elle encor, sait-elle depuis qu’on la berce,
De nos yeux aux paupières de blanche et de mauve,
Les canaux escarpés qu’en tombant on traverse
De là où elle meurt jusqu’où elle nous sauve.

Elle est comme un aimant couvert d’aiguilles douces,
Amicale furie aux sombres chrysalides,
Qui transporte nos cris éteints et les repousse
Au large de nos désirs tremblant d’homicide.

C’est comme rester nu dans le velours glacé
Quand l’autre se défait de soi après l’orage.
Quand l’étau desserré dans la chambre effacée,

Où froid, pâle, hébété, nous mendions un message,
Laisse pendante à l’heure une éclipse propice,
C’est elle encor qui vient pour bercer ce supplice.









mardi 11 septembre 2012

Devant moi



Devant moi tu te tords en une flamme vide,
Comme un danseur sans rien ni dedans ni dehors,
Qui tente de remplir des sursis translucides
Pour peser sans raison d’un impossible corps.

Seul le son sans jamais qu’une vague diffuse
Encerclant le refuge soutient la cadence
Des pleins soulèvements vers d’étroites écluses
Et des effondrements aux sacrées dépendances.

Seulement dans un laps où brûle un peu d’alcool
Une image grésille au bout d’un long couloir
Puis s’efface soudain dans une camisole.

Avec un vilain rire au goût de gravillon.
Seulement de passage au dessus du mouroir
Puis s’éteint filandreuse et fuyante illusion.

 




samedi 2 juin 2012

Chat Chuffit !!!


Moi qui suis la tempérance faite homme, ou pas on s’en fout on est pas à un orifice près, mais ça vous le saviez déjà, comme nous le savions et pas que de Marcelle, je n’ai pas, conséquemment, l’intention de sortir plus que ça de mes gonds, ni des gonds de qui que ce soit d’autre d’ailleurs, encore faudrait-il en sus que j’y fusse engoncé, et ce bien je ne saurais pour autant au grès de cette introduction quelque peu agitée, dissimuler que le vibrato verbeux qui m’habite témoigne on ne peut plus légitimement d’un agacement quasiment mu par l’accumulation multimédia d’un sujet qui tous poils dehors commencent sérieusement, car non seulement je suis tempérant mais je suis tout autant sérieux, à me sortir par les trous de nez, pour revenir aux orifices.
En un mot comme en cent, et des milles, et pas que Loubet, successeur à la Présidence de la République du célèbre Félix Faure qui mourut trop pompé par sa cow-girl faute de survivre en César, Félix et César étant des sobriquets dont on affuble fréquemment le sujet de cet article indispensable, y’en a raz le bol des chats !
Déjà ? Non ! Des chats !!
Des chats !! En long, en large, en travers, vu d’en haut, vu d’en bas, en grappe, en tas, une patte en l’air, deux pattes en l’air, trois pattes en l’air, la queue en l’air, l’air de penser, l’air d’en avoir deux, l’air de rêver, l’air d’une nouille, l’air de rien, l’air malin, l’oreille en coin, la griffe baladeuse, l’air crétin, l’air stupide, l’air d’une flûte dans l’oignon, dormant, roupillant, siestant, glandant, se léchant de la truffe à l’anus et retour, dardant sur le monde alentour son regard aux yeux certes fort joliment conçus et d’autant mieux qu’à mon avis, éminemment partageable, c’est le moins qu’on puisse attendre du néant hébété que reflètent en vérité les mirettes ahuries de ce quadrupède d’opérette.
Na !
Mais qu’avez-vous donc toutes et touffes, pardon, et tous, à nous faire tourner en boucle sur nos réseaux les iconographies pléthoriques de cette concrétion pluri-cellulaire outrancièrement pileuse, indéfiniment miauleuse, de cet estomac rampant, de ce coussin protéiforme, de ce hachoir à tapis, de ce parasite ronronnophone, de cet oiseauphage pinochètiste, de ce sourivore néostalinien ??? Hein ???
Dites-moi un peu !!
Allez !!!
Allongez-vous et dites-moi !
Je vous écoute.
(100€ la consultation payable à l’avance et en espèce.)
Si encore ça servait à quelque chose, un chat.
Mais non ! Ca ne sert à rien ! A rien du tout !!
La moindre dinde télégénitale qui présente les tirages du gros lolo toto est plus utile : c’est dire ! Le moindre pintadeau ébouriffé qui tente de saliver dans un micro, sur une zizique de moquette, les vers qu’ont inspiré à son pied gauche ses activités de la main droite, est plus prometteur ! Y’a qu’à voir ! Le moindre sous-éveillé balonrondesque glapissant les résultats obtenus par une ligue de pied-balleurs multi millionnaires pour la plus grande joie de quelques sous couches d’humanoïdes désargentés, peut avoir plus de sens ! J’vous raconte pas !
Alors le chat !! Franchement !!!
Pourquoi faire ?!?!?
Soyons honnêtes, me dis-je à moi-même qui ne suis pas toujours très sûr de n’être pas plusieurs, et pour éviter tout risque qu’à la lecture de cette nécessaire contribution on en vienne à me taxer de félinophobie pathologique, contre quoi je ne dispose ni de psy adéquat ni d’avocat avec des couettes, le chat ne sert à rien, certes, mais est-ce une fatalité ?
Je le dit tout net : non.
Et comme je m’en voudrais, car il arrive que je m’en veuille ce qui donne lieu en de multiples occasions à d’interminables débats que j’ai même dû interrompre pour écrire cet article, c’est assez pour que vous imaginiez l’urgence soudaine qui m’étreint à grand vitesse de vous faire part de ce qui précède et de ce qui suit, je tiens tout de go à partager avec vous quelques suggestions susceptibles d’éteindre vos soupçons éventuels quant à une quelconque intention que j’aurais d’en appeler à une prochaine exportation totale des chats dans une fusée en direction de la constellation du chien.
Le chat peut rendre des services.
Exemples.
Le chat-serpillière :
Vous avez un jeune enfant à la maison ? Peut-être même faites-vous un élevage ? Se passe-t-il un jour sans que de ses mains malhabiles un bambin ne renverse son verre de jus d’orange, son bol de lait,  sa choppe de bière ? Voilà la première serpillière intégralement écologique : le chat. Ayez soin avant usage de lui lier les pattes le long du corps. Rouler-le dans le liquide et tordez-le au dessus de l’évier autant de fois que nécessaire : en principe une ou deux fois suffisent, le chat est très absorbant. Après utilisation vous n’avez plus qu’à le ranger dans son placard : autonettoyant le chat sera vite propre et net pour réparer les dégâts de prochaines maladresses. Epatant non !?
Le chat-lustreur :
Vous disposez d’une belle auto car vous avez gagné le gros lolo toto. Ou parce que vous n’êtes pas encore au chômage. Ou parce vous préférez fréquenter M’dame Bettencourt que M’dame Laguiller. Bref. Vous êtes fort justement soucieux que la carrosserie soit impeccable. Or même après un bon lavage et un bon séchage ce n’est pas toujours le cas. Hop ! Voici le chat-lustreur ! Adaptez sur votre perceuse habituelle une tige d’environ trente centimètres, et de deux de large, pour une bonne prise. Enfilez-y un chat, de préférence angora, en vous servant des trous prévus à cet effet. Enfin, prévus, je ne sais pas, mais en tout cas disponibles. Prenez soin d’attendre que les sphincters se soient bien resserrer sur la tige. Sinon ça risque de tourner dans le vide. De même vous aurez soin d’enfermer le bout des pattes de l’animal dans des petits goussets solidement noués : émus par le tournis le chat pourrait être tenté de sortir ses griffes : ce serait dommage et totalement contre-productif. Vous allez être surpris du résultat ! A vérifier : la compatibilité du poil avec les produits lustrant ordinairement en vente.    
Le chat-sonnerie :
Vous aussi vous êtes las des carillons wesminster et autres sonneries de portes d’entrées stéréotypées ? Voici le chat-ding-dong ! Au dessus de votre porte d’entrée, côté intérieur, fixez un chat : je vous conseille un système d’anneaux vissés dans le mur. Par un trou dans le même mur laissez la queue du chat dépasser de l’autre côté. Et hop le tour est joué ! Petit inconvénient : au début le chat aura peut-être tendance à miauler à tort et à travers. Comptez un ou deux jours pour que l’animal prenne le pli. Petit inconvénient mais très vite vos amis vont vous jalouser, croyez-moi ! C’est un dispositif simple, écologique là encore, ludique, rigolo, et qui va faire des envieux !
Le chat-coupe-vent :
Vous connaissez toutes et touffes, pardon, et tous, ces bas de portes, d’entrées, de caves, de greniers, qui laissent passer d’indésirables filets d’air froid menaçant vos économies de chauffage. Pensez au chat-coupe-vent ! Attachez par les pattes avant et arrière un chat au bas de la porte défectueuse. Efficacité garantie ! De plus le chat étant un animal très extensible vous pourrez l’adapter à presque toutes les largeurs de portes.
Deux précisions s’imposent à tous ces usages : le chat dans certains cas se mettra  à miauler sans vraie raison, et surtout du simple fait d’être tout à coup obligé de bosser pour gagner sa gamelle. Ne vous y laissez pas prendre : devant votre inflexibilité il finira bien vite par en rabattre. Par ailleurs on nous dit, combien de légendes abracadabrantes ne courent pas à son sujet, que le chat aurait sept vies. Rien n’est prouvé là-dessus. De même que sur les mœurs de Blanche-Neige avec les nains ou de M’dame Marie Vierge avec le jeune Gabriel. Un chat dure en moyenne quinze ans. Ca vous laisse du temps mais ne négligez pas que les utilisations que vous en ferez dans certaines situations puissent en raccourcir le délai de fiabilité.
A l’adresse des bataillons de pilocoussinophiles inguérissables voici un dernier paragraphe rectificateur.
On entend souvent dire que l’espèce humaine serait la seule sur cette terre à tuer pour autre chose que pour se défendre ou pour manger.
Ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha !!!
Et j’en passe !!!
Pour avoir vu et appris à quel point un chat pouvait épuiser de temps à martyriser une petite souris ou un petit oiseau, à petits et savants coups de crocs, à délicats et patients coups de griffes, observant longuement sa victime tressauter, couiner, agonir, saigner, je n’aurais qu’une réponse : et ta sœur !? (Pour faire court).
Et est-ce pour se nourrir que le greffier sadique s’adonne à cette cuisine ? Que non pas ! Une fois lassé de son atroce besogne le matou s’en ira, nonchalant et plus ondulant qu’une grosse chenille  de cartoons vers le plat habituel où lui est servie sans restriction sa pâtée fine aux petits morceaux choisis poil au zizi, aussi.
 Bon. Ultime mise au point : de même qu’il y des êtres humains exceptionnels, et j’en sais quelque chose, il y a fort heureusement des chats d’exception. Et je ne dis pas ça seulement pour Willy N’a Qu’un Œil, célèbre Isérois, lecteur de mon blog, chat hors norme et doté d’un humour à toute épreuve : me disait-il pas récemment à propos d’un ancien général Israélien également borgne : « Il s’est fait amoché Dayan ! »
J’en ris encore !

jeudi 29 mars 2012

2DES G 3


Je marche sur ta traîne,
Roi seul, roi pauvre et vain.
Or des peaux ennemies
Tombent couvrir le sol.


Route longue de soi
Odeur, odeur de pourpre.
La couronne puérile
Au bout d’une main vide.


L’épée langue sans âme,
Acier, aveugle acier.
Ressortie par le coeur
D’une main dans mon dos.


J’ose marcher encore
Mon pas, mon pas trop lent.
Sur un drap sombre feu
Où le soir se reflète.


Passé d’un faux sommeil,
Folles voix, folles voix.
Pays, tranchées, falaises,
Où les rêves se battent.


M’encensent leurs vapeurs
D’un rire, d’un rire froid.
Tandis que je m’approche
Traître de ton épaule.


De ta nuque vissée,
Roi seul, roi pauvre et vain.
D’où tes yeux beaux et lâches
Projettent ta candeur.


De ton dos droit et fier
Ma main, ma main qui saigne.
Ton visage toujours
Inconnu de tout temps.


Je t’arrache ta traîne,
Et brûle, brûle enfin.  
Je traverse ton dos
Et piétine ta tête.

mardi 31 janvier 2012

Souterrain

Nous étions tant épris de jardins et de squares. Et des rues. Et des rues pleines de notre spectacle. Devenu cela. Suites de spirales aux regards gyrophares. Et des rues et des parcs. Des forêts renversées en bousculades de tintamarres. Mais tant épris quand même tant que nous y trouvions de ces hanches guerrières aux cadences ensoleillées. Et les affairements studieux et génitifs de nos intimités publiques. Et chacune et chacun une coupure dont les angles et les coins correspondent. Un parc d’attraction. Tendu de quelques chapiteaux où l’on pouvait voir encore se jouer le sérieux contingent de quelques drames anciens. Comédies rituelles. Farces enracinées. Contes à dormir tranquille. Une ronde illuminée et ses fanfares électriques. Une foule de nous entre des palais et des taudis. Sur le socle encombré de nos dynasties insubmersibles. Engeances débattues de dépassements comptables, de costumes à crédit, et de maxillaires sentimentaux. Saisons choyantes selon pluies et vents dans des bocaux d’oubli aux transparences de loupes.      
Et puis quoi
Nous étions tant épris de distractions. Fabriquer les siècles à passer en berceuses violentes aux jambes saturniennes. Elever chemin faisant des musées insolites plein d’accomplissements aux bouches bées. Défier l’invisible fin ainsi qu’on traquerait l’injustice dans un tribunal désaffecté. Etendre les cimetières pour s’éterniser en pure perte et en peines testamentaires. Et produire de l’amour comme on concocte des onguents en luttant contre le paradoxe de sa dureté, de ses odeurs, de ses mots péristyles, de sa colère barbare, de son abandon aux serments inaliénables.
Et puis rien.
L’immobilité même, simple posture, hypothèse d’un en-soi, calme, chétif, à peine irisé par l’air du temps passant, presque enfantin à la manière d’un paisible entêtement, semblait désormais impensable. Son doute extrait, organe dérobé, au bénéfice d’un verbe pullulant qui s’en assaisonnait en mal d’un édulcorant de bon aloi, d’un sédatif satiné.
L’abstraction réduite en hochets. L’absence en désertion. Le silence en manque à gagner. La laideur magnifiée. L’immortalisation de l’immédiateté. Les cultes évidés. Les hauteurs envahies par un manège unicolore à force de tourner à la vitesse illusoire pour que plus rien n’en tombe et que tous le regardent.
Nous étions tant épris de jardins et de squares. Et quelquefois occupés d’un indicible instinct nous cherchions à tâtons, traversant de nos yeux ébahis les infinis de notre inconnaissance, à retrouver les rênes d’un attelage imaginaire pour tenter d’en regagner la conduite devenue folle.
Cavalcade enivrante. Nos montures s’émancipaient de toutes contraintes. Tout soupçon pulvérisé sous des rires gavés d’innocence. Crinières claquantes. Bouches aux mors écumants. Sabots fracassants les pavés et faisant naître dans la poussière des ascensions de génies omniscients. Et qu’importait, ici ou là, les quelques demi vivants venus dans les parages glaner fugitivement un peu de la fureur et de la puissance passées en un éclair sur leurs carcasses rescapées.
Tout filmé. Enregistré. Et montré à l’envie.  
A ne plus avoir pied et croire encore avancer. A ne plus avoir à cœur qu’un engrenage avide de sensations précipitées et d’angoisses de plomb. D’émois calibrés à l’aune de modèles phosphorescents. De rêves rechargeables aux batteries des échangeurs.    
Et puis plus rien.
Un interrupteur miraculeux.
Une cassure de la providence mielleuse rattrapée dans une impasse. Abolition subite du sens le plus aiguisé de la survie en tant que proie du ciel.   
Ensuite un filet d’eau lourde repéré sous mes pas. Dont je suis la déviance rectiligne dans un caniveau méprisé. Une trappe de fonte. Quelques barreaux d’acier chevillés dans une paroi suintante. Quelques barreaux pour descendre en cachette dans les premiers dessous. Et dés le premier pied posé sur la pierre du quai étroit en bas duquel coule l’égout, le son du talon sec court les mats échos des premières voûtes.
J’avance, sans aucune prudence. Une pente, un coude, un escalier de roche sur le flanc d’une cuve. Un autre quai poisseux. Mes pas que multiplie, ironique, la pierre dégoûtante. Les relents asphyxiants s’épaississent. Je ne te cherche pas. Je sais quand tu paraîtras. Lorsque qu’assez vidé de tout ce qui gangue mon nerf incisivement lacéré, après avoir vomi toute la langueur dont je caressais mes appétences biophages, vomi jusqu’au goudron dont s’embaume mon crime, vomi jusqu’au bouts de verre dont tintinnabulait ma mascarade, vomi jusque du tréfonds de mes poches vitales, il y a enfin la place pour que je crie. Et qu’alors je crie. Je te crie.    
Je te crie dans le noir. Dont tu retrouves si indéfectiblement l’adresse des souterrains. Et tu es là je pense. Je le sens. A peine besoin de te deviner. A peine besoin de nous apercevoir. Que tu me sentes toi-même. Sale, débraillé et hagard. Fuyant, tu sais, encore fuyant. Réfugié là où seule, peut-être, une lueur encore aurait de l’importance. Là où, sait-on, la barbarie devait s’arrêter. Là où nous devions demeurer plus longtemps qu’on ne fit. Tâchant, dans l’inexistence alors du vacarme, de capter quelque chose entre l’onde hasardeuse de notre chair provisoire et l’irrécouvrable histoire déroulant autour de nous son insoluble cosmos.
Je te crie. Et tu es là.
Rituel recours aux débords incongrus. Paix primale et tumultueuse du temps du choix de naître ou pas. Je viens te voir. Avec ma mise à mal. Mon jour énucléé. Ma blessure muette. Mon verbe qui ne panse que le foie de Prométhée. Et ma gentille petite échéance fatale qui m’attend sans compter.
Tu es là.
C’est toi que j’entends perdre ton souffle rauque dans ces tunnels puants. Lézard dépenaillé à l’écaille gluante. A peine encore debout, courbé comme la voûte humide du dédale où coulent les eaux les plus mortes et les mieux habitées par toutes les vermines les plus stupides et certaines, pourquoi pas, les plus désespérées.
Depuis ces millénaires, dizaines de millénaires, que nous nous connaissons, nous n’avons pas changé. Excepté la surface. Et tes antres autrefois une simple caverne. A présent ce réseau de citernes et de canaux charriant et retenant toutes les fanges, tous les résidus, tous les ferments, toutes les boues, toutes les indigestions.
Au gré d’une salle plus haute que les autres où s’évasent quelques couloirs réunissant leurs flots pestilentiels, une tombée de lumière blanche venue d’un soupirail se dissout, petit peu de lait maigre dans des vapeurs de marécage. Remontant du fond d’une citerne, œuf plein de pourriture, une étrange forme d’ampoule flotte de temps à autre, luminescence verdâtre, enfle comme un ballon dont la peau de plus en plus fine dissimulerait le filament d’un phare, et finit par éclater, gênant brièvement d’un éclat sardonique l’obscurité grasse de remugles.
Plat de la main suivant la muraille visqueuse je me guide jusque là où si proche de toi je flaire au plus près ton flanc froid. Tu dardes sur moi l’onyx luisant de tes yeux impassibles. Je perçois ton tout petit cri à toi. Ton tout petit cri si peu audible. Malingre contraction de ton larynx qui fait un grincement de deux membranes rugueuses aux secrétions amères. Vilain couinement, reste d’effroi bestial empêché depuis longtemps par l’usure. Nous n’avons pas à nous reconnaître. Une de tes pattes, agile et griffue, m’attire contre ton corps épouvantable. Puis avec la seconde, d’une tendresse alcaloïde, tu me presses à m’étouffer sur tes entrailles emplies de vases mystérieuses. Qu’il n’est de lieu ni saint ni haut, ni témoin de beauté, ni fourni de grandeur, qui puisse les imiter.
Puis tu serres ma nuque et tu plonges dans mes yeux ton regard de saurien. Ton regard ressorti du fond de l’insu des âges. Ton regard d’avant les premiers mots. D’avant même la toute première idée d’en dire. Ton regards d’avant les premiers feux. Ton regard d’avant la première mort. Ton regard d’aube impénétrable plein du récit sauvage des séismes initiaux. Ton regard, peut-être, au décret définitif sur le tout premier os devenu arme. Et comme je contemple dans tes yeux durs cet abîme dont je suis, tu ouvres lentement tes mâchoires de corail, penche au dessus de moi ta lourde gueule béante, et y enfouit ma tête, dans une nuit puante, baveuse et salvatrice.
Et dans un même mouvement tu m’affales avec toi et nous roulons jusqu’au gouffre d’où ne plus revenir.
Non je ne crains plus rien mon repos véritable.
La chute enfin la chute, dans le chaos premier d’où tout a cru fleurir. Nous nous serrons si fort mon monstre sage et doux. Et je revois les épées nues. Et avant elles. Les méfiances charnelles. Les craintes de soleil. Les hécatombes océanes. Les frayeurs lunaires de perdre le sommeil et le somme envahi de vivants à venir. La foi déjà stérile et le sort souverain. Je n’ai enfin plus rien que vivre de nouveau. Et quelques naufragés sur la plage plus tard. Toute la tragédie est à réinventer. Nul n’a péri car nul ne fut. La mémoire du futur n’est que spéculation. Et s’il faut qu’être soi se réveille ce sera, ô mon monstre adoré, lorsque tu me vomiras de nouveau. Avec à peine des pattes et à peine un museau. Avec un cœur à peine, à peine un projet de me remettre debout. Pourvu que ne pas croire que des dieux soient volcans. Et qu’aucun d’entre eux ait voulu tout cela. Que n’en finisse plus cette chute d’entre leurs mains invisibles, inexistantes et sans charme.
Ma tête dormante dans ta gueule savante. Je réécris ton amour tel que sans intention jamais. Un air inspiré et c’est tout. Expiré pour plus tard. Sans socle et sans manège. Sans victoire sans défaite. Juste un fleuve qui passe et qui dévaste et on y est plus vaste qu’un ruisseau, un caniveau, qui nous mène où mener notre trésor intime.  Au plus rien qui fait l’air dont les arbres respirent.
Ma tête dormante dans ton affreuse gueule. Et le vent de la chute qui nous glace et nous brûle. Et reprendre le cours là où il nous a laissés au moment de nous assassiner. Pour une erreur prêtée au ciel impavide. Pour une comédie saugrenue. Pour un toit sur le monde le plus grand conquis. Une lèpre jalouse subjuguant les enviés. Et la mort ! Et la mort qui n’en a rien à faire ! Je la vois en filant vers le fin fond de tout. Pauvresse famélique. Rien plus qu’elle n’a de patience. D’ailleurs s’achève souvent le vertige de l’autre scène au bord de ses états lorsqu’elle sait que tu sais. Et que ce n’est pas le jour. Ni sa sombre dérivée. Et qu’elle te remercie seulement de songer, parfois, à sa misère terrible.
Ô ma chute enivrante dans ta gueule précieuse. Le gouffre n’est plus d’heures, ni de jours ni d’années. Le temps qui est compté mesure des petitesses. Mon âge est retenu dans des saisons sans sable. Moi-même dévorant ma chance de rouage. Moi-même dérobant une lignée guerrière. Retraversées les ruines, les excavations, je loge en plein milieu où rien ne me retient.
Ô mon lézard moi-même, haine de quoi suis-je. Mon fol état lointain de mutation factuelle. Tu m’emportes, m’entraînes, et tu n’es que consolation. Une drogue dissimulée dans mon envers atavique, dans mon huis clos notarial.
Et je sais déjà que tu me laisses sur un quai crasseux sous un soupirail morne.
Que je devrais finir sans toi.
Oui, tu sais : je l’écris comme ça pour rien aussi. Pour le rien que tout est, avant qu’il revienne me saisir par l’oreille douloureusement ankylosée. Lorsque j’ai fini de t’écouter, livide et suant, et que tu veux bien aller redescendre dans la lumière close de sous toute chose.
Tu me laisses tant épris de jardins nus. De débuts inconscients. De mots en goutte à goutte hésitant sur des siècles à dire un verbe ou deux.
Je te revois à mon réveil, la tête encore pleine de ta salive sucrée. Tu te tournes vers moi au moment de disparaître au détour d’une galerie. Ton pas lourd, pesant. Ton regard toujours fait d’une question muette. D’une insoutenable tristesse. Malade de quelque chose à advenir. Qui n’advient pas.
Sous la chiche lumière qui me pleut du dessus je reviens interdit. Et mes yeux, et ma bouche, et mon geste, vont mettre un temps perdu à me refaire surface.
Qui étais-je tant épris.
Qui étais-je déjà.

dimanche 8 janvier 2012

Cassandre



Ce jour-là dans un monde aux mœurs habituelles,
Limites jetant hors l’existence commune,
Une blancheur démente, éclatante et cruelle,
Ecartait vaste et froide toute âme importune.

Son insensible enclave d’un feu irradiant
S’étendit jusqu’à perte de vue et de vie,
Et d’une atroce absence le règne poignant
Jusqu’à tous horizons connus se répandit.

Ce n’était d’aucun dieu ni d’aucune nature
Le caprice douteux ni la loi surprenante.
Non plus d’une folie la fatale doublure.
Il s’en vit peu à peu la preuve menaçante.

Lors que se dérobaient les voilages glacials
Dont semblait être de nulle part aérien
Née cette aire atrophiée de tout fluide vital,
En son centre apparut comme un rocher crânien.

Môle dodelinant aux faces décavées,
Vanité de couloirs et de chambres poreuses,
Monument rigolard au passé dépravé,
Statue contemplative d’une saison creuse.

Dans un parfum d’alcool dénué de tout fruit,
Et l’éprouvante idée qu’il y eut du silence
Avant toute légende et qu’il fut tout détruit,
Flotte la pauvre ruine d’une délivrance.

Indolente banquise qu’un film anthracite,
Peau latente d’un corps qui n’a jamais été,
Couvre d’un vain témoin aux rumeurs d’aconit,
D’un révélant exsangue d’allants avortés.

Il se sent au-dedans, déchets de grondements,
De ces remords qui vibrent d’un grade novice,
Et de ces cauchemars aux chatoyants tourments
Qu’un bâillon rouge empêche d’hurler leur supplice.

Il se devine un peuple de gisants hagards
Contraints au vœu barbare de murer leur cœur,
De museler leurs pleurs et sous un traître fard
D’imiter la sagesse pour teindre la peur.

Dans ce berceau immense où l’être nu s’isole,
Exilé souverain aux parures de cendre,
Toujours l’os retentit d’une muette idole,
Et sa paroi doit taire le sort de Cassandre.

Et dans son flux floral absurde épanoui,
Etalé brusquement au milieu fou des songes,
Une once insaisissable, vision inouïe,
S’éteint comme un fossile perclus de mensonges.

Tant l’éclair fut brutal ainsi que vit le vrai,
Sa fulgurante proie de même se dissipe,
Où va se fracasser sans bruit dans le secret
Que la force mourante sans cesse anticipe.

Vas, dors puissance inerte aux arts irrésolus,
Dans ton autel rocheux aux veines pétrifiées.
Tu n’es encore à nul jusqu’ici dévolue.
Ta cruauté n’est rien qu’on ne peut mystifier.

Ce jour-là dans le monde aux légendes dormantes
Il se fera que l’un, pointé d’un lourd présage,
Parmi nous foudroyé d’une blancheur démente
Alors succombera d’un merveilleux ravage.