"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 11 octobre 2011

Indignation

L’indignation : effet de mode. Ensemble de démonstrations polymorphes, pour ne pas dire informes, informelles, sporadiques, sans idées, sans idéologie, sans lendemains, sans perspectives, individuels, individualistes même en groupe, même en masses, dynamique de ventres pleins, ou pas assez vides, expression de nostalgismes nationaux pétris de passéisme : que n’a-t-on pas entendu à ce sujet et de la part de combien de commentateurs autorisés, intellectuels profilés, experts agrémentés, et que n’entend-on pas encore, et quels formats de langages ne continue-t-on pas à travailler pour discréditer, minimiser, railler ou détourner cette forme de plus en plus répandue de manifestations chez des peuples manifestement, pour le moins, perplexes entre la dérive généralisée d’un modèle économique vendu par toutes les plus grandes bouches politiques depuis des dizaines d’années et l’immense difficulté de restaurer démocratiquement un projet alternatif à ce modèle qui a triché, volé et menti plus vastement qu’aucun autre, à ce jour, de toute notre Histoire ? Oui, plus vastement même que celui de l’ancienne URSS. Plus vastement et avec un aplomb, une arrogance, une sournoiserie, un cynisme, si déroutants que, c’est vrai, la réplique est bien compliquée à trouver et à affirmer, et a fortiori à traduire en acte dans un avenir proche, un avenir plein d’urgences.
C’est que, il est vrai aussi, ces commentateurs, ces intellectuels, ces experts, sont depuis de nombreuses années rompus à l’exercice de la controverse, et que, pour les moins niais d’entre eux, ils n’hésitent malicieusement pas à aller chercher en face des arguments manipulables qu’ils puissent retourner à leur avantage avec s’il le faut la froideur compatissante, la douceur de ton, le velours de calme sagesse qui leur servait il y peu, et qui leur sert encore dans certains cas, à vendre l’évidence de l’économie libérale, l’existence sacrée du « Marché », le liberticide imperium de l’Etat, et autres outrances sorties de leur bible, judicieusement, parait-il, non écrite.
A mots couverts, ou pas, par des propos assez savamment agencés, ces gens, ces élites car c’est bien de ce sérail là qu’ils aiment à être reconnus, pointent en définitive un seul vrai responsable, un responsable de fait multiple : les peuples. Dans les démocraties Etasuniennes et Européennes où est née la « doctrine », d’où elle s’est répandue progressivement sur le monde entier, notamment à partir des années cinquante, imposant son catéchisme, éduquant ses évangélistes, rééduquant presque tous les personnels politiques, promettant l’abondance, la richesse, la satisfaction des désirs et le bonheur des sociétés, elle est parvenue à éradiquer la plus importante partie de ses oppositions, reléguant au rang de débris de l’Histoire tout ce qui contredit encore son credo totemisé dans toutes les salles de marché. Et dans toutes ces démocraties comment a pu, de génération en génération, s’établir son règne si ce n’est parce les responsables politiques rendus de gré ou de force à son autorité, n’en ont pas moins été portés au pouvoir par le suffrage des peuples.
« Indignés dites-vous ? Mais de quoi s’indignent-ils, s’interroge le moindre « alain minc » qui passe devant un micro ou devant une caméra ? Ils ont tout eu ! On leur en a proposé davantage, ils ont dit oui, ils l’ont eu aussi ! Ils en ont voulu encore plus ? On leur a servi ! La prospérité ils n’ont pas craché dessus ! On en a fait des consommateurs ! Génial non ? Et qu’est-ce qu’ils s’imaginaient ? Que les arbres montent au ciel ? (Excusez-moi, je sais pas pourquoi, cette expression me fait toujours rigoler…) Et maintenant ? Eh bien maintenant il va falloir commencer sérieusement à en rendre. A nous rendre. Parce c’est bien beau le progrès social qui est allé avec tout ça, (surtout parce qu’on a pas pu faire autrement, jusque là), mais nous, vous comprenez, ça nous coûte. Et ça nous coûte d’autant plus que grâce à la mondialisation, (quelle belle trouvaille ça aussi !), on a plus trop besoin de gens qui se comportent comme des nantis. (Des nantis capitalistes hi hi hi !!! Je blague !) Sans compter qu’avec ce joujou extra qu’on s’est fabriqué, la spéculation financière, on devrait pouvoir arriver à tenir les états en laisse pendant… pendant mille ans peut-être. (Non mille ans c’est un peu maladroit comme référence…) Disons… le temps de mettre une bonne fois pour toutes les économies de la planète à notre botte. D’ailleurs à propos de bottes ça me fait penser qu’il faut que j’investisse un peu dans le cirage. S’il s’avérait utile d’appuyer des partis néo-fasciste ou néo-nazis pour conserver un certain ordre social ça va sûrement faire monter les cours : c’est qu’il faut que ça brille dans ces cas-là ! Mais je bavarde, je bavarde, et je vais me mettre en retard pour ma conférence internationale sur la famine dans la Corne de l’Afrique.»
Indignés. Oui. Et si nombreux que nous le soyons, à nos places ou sur la place, quotidiennement époustouflés par les dernières informations qui nous parviennent en continu des cénacles politiques, des officines financières, des agences de boursicotage, des G8, des G20, des conseils d’administration des consortiums bancaires, nous ne nous départissons pas de ce détestable malaise où le chantage qui nous est fait et la connaissance que nous avons des moyens que nous avons démocratiquement donnés aux maîtres chanteurs, se confondent dans un mélange d’abattement et de colère. Alors le moindre « alain minc » qui passe peut se permettre de nous mordiller la conscience, de chacune et de chacun, de son vilain sourire matois.
On pouvait entendre il y a peu – mais on en entend assez régulièrement – un de ces fameux intellectuels, sur des ondes radio qui ne sont pas, loin s’en faut, les pires auxquelles on puisse prêter attention, nous faire une leçon de morale. Plus exactement une leçon de modération de morale. Ce monsieur, qui fait profession de philosopher, expliquait méthodiquement comme il serait dangereux d’en appeler trop à un retour de la morale pour inspirer la gestion et la résolution des dossiers en cours, qu’ils soient ceux de la finance folle, de l’économie agonisante ou des affaires judiciaires concernant des responsables politiques de tous bords, et au plus haut niveau pour ce qui est d’un de ces bords. Il fallait entendre dans le discours de l’intervenant à quel point il serait redoutable que quelques instances politiques, sous prétexte de crise généralisée, soient prochainement dévolues, qui plus est par la voie démocratique, à de nouveaux Saint Just. Voire à de nouveaux Robespierre. Pour ce monsieur, dont on avait appris quelques temps plus tôt que selon lui le capitalisme n’avait pas a être moral, ce qui n’a le mérite que d’une cohérence bien douteuse, tout doit être fait pour préserver le « dogme » fondateur du libéralisme et rien ne doit entraver son règne total, sous prétexte de judiciarisme forcément excessif, et pourquoi pas même au nom d’une passion égalitaire forcément néfaste. Une des mentions préférées à laquelle ce type de propos s’attache comme à une vérité quasi céleste c’est que « le Marché » est la garantie de la démocratie. Et on a beau pointer alors la très peu démocratique Chine, la très peu démocratique Russie, et multiplier les exemples de pays où la démocratie régresse, en Europe, aux Etats-Unis, rien n’y fait.



Indignation : n. f. Sentiment de colère qui peut être mêlé de mépris qu'excite une injustice criante, une action mauvaise ou honteuse. (Dictionnaire de l’Académie)



Nous y sommes. Nous y sommes parce que quoiqu’on soit fondé à renvoyer les peuples à leurs bulletins de votes ces bulletins ne sont pas pour autant des blancs-seings. Et que, quelques soit le serrement des liens qui les tiennent ligotés à la « doctrine » et au « dogme », qu’il s’y soient rendus tout heureux d’en partager entre eux les fruits enflés de corruption ou qu’il s’y soient soumis, honteux et empruntés, les politiques, individus et leurs programmes, qui n’ont pas voulu ou pas su empêcher l’horreur économique qui se déploie actuellement, et qui était depuis si longtemps prévisible, sont les plus hauts responsables, les premiers, les plus fautifs, ceux qui doivent rendre des comptes. Et leurs aréopages d’experts, de commentateurs et d’intellectuels ont beau faire assauts de prudence et de modération, d’appels à on ne sait quel bon sens, tout en expliquant que tout ça est très compliqué et qu’il faut faire confiance à ceux qui savent et le prouveraient par le seul sabir abscons qu’il utilise pour multiplier de vaines explications, ça ne suffit plus. Et il y fort à parier que cela va, si on ose dire, suffire de moins en moins.
Parce que là où les intrigants de la crise actuelle se sont crus en devenir d’être les maîtres absolus, là où on s’est pris à rêver que les états ne demeureraient, à leur service, que des chefs de police ou des expéditeurs de justice, il est bien possible que les peuples, en nombres grandissants, nouvellement instruits, même si ce n’est que partiellement, du détail de la tromperie inédite qui les a menés là où ils en sont, se mettent en disposition de revendiquer réparation et bien plus encore, de l’injustice criante qui leur est faite.
Certes les experts, les intellectuels et les commentateurs, ainsi évidemment que leurs commanditaires, gardent pour quelques temps encore le recours d’agiter la menace démagogue, le danger populiste, pour tenter de freiner l’avance en politique des voix, taxées de trop de véhémence, accusées d’en appeler directement, trop directement, au corps électoral. Comme si ce corps n’était pas prioritairement le bien inaliénable de ceux qui ont fait de chaque électrice et de chaque électeur un agent de consommation uniquement dépendant de ses désirs de supermarché.
Mais là aussi, on aura beau faire, il est à craindre que l’astuce se soit effilochée.
La sottise qui anime fréquemment cet aréopages est d’autant plus confondante que s’y découvre régulièrement leur méconnaissance de ce que pensent les gens. Et finalement de ce qu’ils sont. Les femmes et les hommes dans leur diversité et néanmoins cette indignation. Nul ne songe aujourd’hui à inscrire la pureté morale dans la constitution. Pas plus qu’à instaurer des tribunaux d’exception. Ni a demander des comptes privés pour avoir accès à une situation publique.
En revanche, et c’est bien là un héritage mûri de la démocratie, quoique tout n’y soit pas forcément d’une honnêteté limpide, quoiqu’il faille parfois y négocier dans des conditions particulières, qu’un certain degré d’arrangement y soit nécessaire, indispensable, les institutions et ceux qui en ont la charge et l’usage doivent en observer les limites, et ne pas les franchir.
C’est ce qu’on peut appeler un modus vivendi.
Les conditions de ce modus ayant été saccagées les citoyennes et les citoyens en demandent raison à ceux qui n’ont su ni le conserver ni le développer.
Et au gré des terribles conséquences de ce manquement grave à la préservation des conditions dans lesquelles une société doit être garantie de pouvoir se maintenir et progresser, demander raison revient aujourd’hui à chercher les moyens d’exprimer la légitime colère qu’on ressent.
L’indignation est en l’occurrence une forme pacifiquement, et même sagement exprimée de la colère.
On peut sentir comme une insulte que d’aucuns en dévoient le contenu et en méprise la forme.

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