"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 3 avril 2011

Sondagite

Sondagite : n.f. (ce qui veut dire nom féminin et pas Norme Française). Du vocable aqueux « sonde », instrument utilisé pour déterminer la profondeur de l'eau et la nature du fond, de toutes sortes de fonds, et du verbe « agiter » qui veut dire remuer, secouer, exciter, troubler. Activité consistant à prendre des mesures, y compris sur un mode et dans des circonstances douteuses, à seule fin de provoquer des réactions qui le soient également.

N.b. En l’espèce il faut noter que le milieu aqueux est souvent transformé en milieu boueux et que l’intention d’exciter n’a plus que très lointainement à voir avec l’éveil des sens, interdits ou pas.

La sondagite désigne en effet l’usage, le mésusage, et souvent l’abusage de techniques destinées à faire croire à une analyse lucide, utile et objective des opinions et des tendances lessivières, voitureuses, politiques ou autres dans un ensemble social déterminé.

La sondagite se pratique sur la base de séries de questions plus ou moins claires, pouvant couvrir un spectre aussi large que l’appétence à un quelconque produit récurant, l’inclinaison à préférer tel ou tel modèle de véhicule automobile, et la sensibilité a une catégorie ou une autre de posture politique. Il s’en déduira notamment que pour conduire le char de l’Etat telle voiture sera retenue à condition que pour laver plus blanc certaine tête d’affiche opte habilement pour la poudre aux yeux plutôt que pour la poudre d’escampette.

Nulle clarté n’est expressément requise de se manifester alors qui contrarierait la recherche plus habituellement faite d’une foire aux commentaires durant l’expression desquels on cessera opportunément de penser aux sans travail, aux sans domicile fixe, au sans enseignement, aux sans justice, aux sans soins, et autres pauvres.

La sondagite est l’activité principale d’une catégorie d’officine ayant pignon, et parfois gros pignon, sur rue, sur avenue, de là la propension de tous les média à leur offrir un boulevard pour y étaler leurs productions. Ces officines se parfument communément de la pompeuse appellation d’Institut de Sondagite.

La sondagite est une activité à but tout à fait lucratif. Et même très lucratif. Pour s’exercer la sondagite a donc besoin de clients. Comme il ne viendrait à nul commerçant en poudre à blanchir de vendre à un client une poudre qui ne blanchisse pas, qu’il ne viendrait à aucun vendeur de véhicule automobile de vendre un véhicule qui ne soit pas automobile, il ne peut venir à l’idée d’un marchand de sondagite de proposer à un acheteur de sondagite une sondagite qui ne sondagite pas comme l’acheteur de sondagite souhaite que, justement, ça s’agite. Ou se trouble, ou s’excite, pour reprendre deux des acceptions du verbe agiter.

En conséquence le marchand de sondagite doit, en toute honnêteté, fournir à son client et afin que celui-ci en soit content, un résultat objectif orienté dans le sens qui satisfera le dit client. Le marchand de sondagite est donc soit un malade mental, soit un affairiste peu scrupuleux.

Fort avisé cependant, le marchand de sondagite n’est pas en manque d’astuces. Et bon commerçant il offre une de ses principales astuces en cadeau à chacun de ses clients : les marges d’erreurs. Pour revenir à de précédentes comparaisons c’est un peu comme si le droguiste inscrivait sur le paquet de poudre à blanchir qu’il n’est pas sûr que cette poudre blanchisse vraiment, ou comme si le vendeur de véhicules automobiles indiquait sur le mode d’emploi d’un véhicule qu’il n’est pas tout à fait certain qu’il soit complètement automobile.

La matière première de tout exploitant en sondagite est l’échantillon représentatif. L’échantillon représentatif est censé être une micro-société, dont on interroge toutes les personnes et où l’on doit trouver à peu près tout ce qui se fait comme genre d’êtres humains à l’exception des poireaux, des cancrelats, des pianos à queue, et des lampes de poches. Un très savant, un très très savant dispositif permet ordinairement au fabricant de sondagite de n’oublier personne. Ni le moindre vieillard africain juif homosexuel communiste, ni la moindre secrétaire écologiste catholique héroïnomane divorcée, ni les éventuels enfants de ces deux-là. On ne plaisante pas avec ces choses-là dans le domaine de la sondagite !

Ceci étant, et sachant à quel point se développe la perfidie chez les hommes, et aussi chez les femmes soyons juste, la sondagite souffre de plus en plus d’un mal bien embêtant pour les actionnaires de ses éminents instituts : on craint en effet que les gens interrogés soient de plus en plus enclins à mentir lorsqu’ils répondent aux interrogatoires,… hum pardon,… aux questionnaires.

Il sera donc plus que nécessaires d’intégrer prochainement les instituts de sondagite au sein même des commissariats de police, (ou le contraire, après tout peu importe…), et d’établir une réglementation un peu plus stricte, dans un pur objectif scientifique, et punissant d’emprisonnement sans sursit tout sondagé qui n’aura pas répondu sincèrement aux questions.


Pour avoir, il fut un temps, étudié la science des statistiques, et m’être intéressé au déploiement d’un enseignement théorique tout à fait séduisant, je n’en oublie pas moins que tout redevint insolublement obscur au moment où tout ce déploiement se trouva ramassé en une formule algébrique parfaitement incompréhensible : nul doute que c’est à partir de cette formule que les sondagiteurs exploitent à l’envie un langage explicatif de leurs cuisine en vue d’illusionner tous amateurs de contes à dormir debout qu’on compte aisément en grand nombre dans une société contemporaine.

Le sondagiteur est à la sondagite ce que l’économistateur est à l’économisterie. Autrement exprimé tous deux sont parmi les plus gros émanateurs de fumée dont on ne laisse pas d’être étonné que les volumes qu’ils exhalent comptent pour si peu dans la calcul de la mauvaise qualité de l’air qu’on respire.

Lorsque l’économistateur économistate, on voit surtout qu’il se tâte. Lorsque le sondagiteur sondagite on retient surtout qu’il agite. Tous deux ont donc pour vocation de corroborer le célèbre mot de Monsieur de Montaigne : « Le monde est une grande branloire pérenne. »

Las, avons-nous tant besoin, et de tant d’aide, et de cette aide-là, pour branler ?!?

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