"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

jeudi 13 janvier 2011

"Au château d'Argol" - Julien Gracq


Ce que je me dis souvent, en mon âme optimiste et son for intérieur toujours un peu bordélique quand même, c’est qu’avec la littérature, vu tout ce qui a été écrit depuis le début que l’être humain sait se montrer attentif à autre chose qu’au salmigondis protéiforme et gluant d’une sous culture qui ne doit ses audiences et ses chiffres d’affaire qu’aux talents dévergondés de cohortes entières de publicistes qui s’échinent moyennant des salaires éhontés à nous faire croire que vendre un livre et un yaourt, une bagnole et un opéra de Wagner, c’est la même chose, virgule (ouf), nul n’est jamais durant tout le court de sa vie à l’abri de découvrir des merveilles.
Ce n’est donc pas la peine de s’évertuer à tout lire entre 15 et 25 ans, surtout si c’est pour ne rien comprendre et au mieux faire plaisir au corps enseignant quelque soit son sexe, gardez-en pour la route… Vous en aurez besoin.
Ainsi donc en viens-je, après cette introduction pénétrante, au sujet qui m’amène.
Je n’avais encore jamais rien lu de Monsieur Julien Gracq : quel bonheur ne me réservais-je pas pour plus tard me dis-je encore en moi-même tout en écrivant ces lignes. Et quelle chance ! Puisque ce Monsieur a écrit plein de livres. Et que pour le moment je n’en ai lu qu’un !

« Au château d’Argol » : si écrire c’est bâtir, se perdre, peindre, faire jouer la musique des éléments, faire vivre des êtres extraordinaires dont nous puissions instinctivement trouver le miroir en nous, alors cette écriture est bien à la fois du ciel et de la terre, et du fond de la chair, et du frémissement le plus subtil et le plus secret. Si écrire c’est, un instant, couvrir un monde d’un regard inédit, qui jamais ne regardât rien, et jamais ne regardera plus quoique ce soit, le temps de soulever quelques vies au dessus de tout et d’en fabriquer ce bijou brûlant qui nous tombe des mains à la dernière page, nous ayant réinventé ce qu’il y de plus précieux dans la solitude, c’est à dire sa nécessité comme la nécessité du monde, alors cette écriture touche à une forme de perfection. Si écrire c’est découper, lame après lame, transparentes et remplies des desseins de l’esprit, les destins des êtres les plus improbables en nous les offrant familiers, familiers aux exigences les plus heureuses de nos imaginaires, alors cette écriture est un prodige.

Et je pèse mes mots.

« Au château d’Argol » Julien Gracq :

Premier paragraphe :

Quoique la campagne fut chaude encore de tout le soleil de l’après-midi, Albert s’engagea sur la longue route qui conduisait à Argol. Il s’abrita à l’ombre déjà grandie des aubépines et se mit en chemin.
Il voulait se donner une heure encore pour savourer l’angoisse du hasard. Il avait acheté un mois plus tôt le manoir d’Argol, ses bois, ses champs, ses dépendances, sans le visiter, sur les recommandations enthousiastes – mystérieuses plutôt – Albert se rappelait cet accent insolite, guttural de la voix qui l’avait décidé – d’un ami très cher, mais, un peu plus qu’il n’est convenable, amateur de Balzac, d’histoires de la chouannerie, et aussi de romans noirs. Et sans plus délibérer, il avait signé ce recours en grâce insensé à la chance.


Dernier paragraphe :

Au milieu même de la longue nuit de décembre, par les escalier déserts, par les salles désertes, aux flambeaux éteints, aux flambeaux renversés, il quitta le château sous l’habit du voyageur. Très vite ses pas le conduisirent (car il se hâtait dans la nuit froide) vers l’allée magique qu’Albert et Heide avait suivie en un jour fatal. Les pans flottants de son manteau l’environnaient comme des ailes noires. Et, derrière lui, et dans son cerveau qu’ils atteignaient dans les régions aiguës où siègent les sens exacerbés, résonnèrent des pas au fond de la nuit glaciale – ses pas ? Ils venaient vers lui du fond de la nuit – et il les reconnut comme s’il les eût attendus de toujours. Mais il ne se retourna pas vers le mystérieux voyageur. Il ne se retourna pas. Il se mit à courir au milieu de l’allée, très vite, et les pas suivirent. Et, perdant le souffle, il sentit maintenant que les pas allaient le rejoindre, et, dans la toute-puissante défaillance de son âme, il sentit l’éclair glacé d’un couteau couler entre ses épaules comme une poignée de neige.

>>> Allez vous régaler de ce qu’il y a entre ces deux paragraphes. Maintenant, plus tard, mais si possible avant de mourir.

mardi 11 janvier 2011

Les mots d'égout

Ce sont ces mots sales, ces phrases crasseuses, ces propos répugnants, entendus ici et là depuis des années, semés par fausse inadvertance dans des médias, déclamés comme les sentences d’un monde inévitable, par quelques dépositaires d’une autorité politique ou économique, aux fins piteusement inavouables de distiller le poison des flux de bas-fonds qui leur tiennent lieu d’idéaux, de projet, de programme.
Une liste exhaustive serait longue à faire. Aussi peut-il suffire d’en piocher à son gré quelques uns et de les assembler pour en coudre les morceaux et découvrir le dessein qui s’esquisse alors, pour le cas ou ce serait encore une découverte, ou voir confirmer en voyant apparaître les contours épouvantables d’un discours barbare et cohérent, ce qu’affirment ces mots en dépit des dénégations dispersées à leur suite par leur auteur et leurs affidés à la recherche d’un démenti dont le cache-misère puisse couvrir leur impudeur aux instincts encore trop compromettants.
Il n’est pas précisément question de faire une démonstration. Cela vient tout seul. Réveiller le sens d’une écoute parfois fragmentée qui nous évite de mettre en rapport, ainsi qu’elles le sont pourtant, dans leur suite menaçante, ces paroles toutes sorties du même bréviaire insane que se transmettent par voix orales les fossoyeurs de l’humain dont l’engeance pullule aujourd’hui partout, et qui prennent un plaisir sobre et particulier à tout compter et à tout hacher sous les lames de leurs bilans truqués.
A commencer bien sûr par les êtres.

« La société ça n’existe pas ! » proférait ainsi la minable boursico-boutiquière qui fit si calamiteusement office de dirigeante du gouvernement Britannique de mai 1979 à novembre 1990. Prenant ses rêves pour une réalité elle proclamait en fait son plus cher souhait : que la société n’existât pas. N’existât plus. Que tout ce qui fait corps social dans le pays soit réduit autant que possible à un ensemble le plus indéfini possible d’individualités, réduites, à leur tour, à n’être plus, chacune, que la concurrente de toutes les autres. Et que les meilleurs gagnent. Meilleurs pour ce faire dans tous les caractères qui fabriquent du dominant tout puissant sur des dominés soumis de cette façon une première fois, et encore soumis une seconde fois à être en concurrence entre eux-mêmes.
Plus loin, plus tard, un dirigeant d’une importante fabrique de programmes télévisuels à caractère débilitant détaillait, dans une revue dont le profil confidentiel devait garantir la discrétion du propos nauséabond, le seul et unique objet de son action : diffuser des émissions dont le contenu soit mentalement les moins édifiants possible, que s’y trouve flatté ce qu’il y a de plus primaire, de plus élémentaire, de plus fruste, afin que les consommateurs de ces mêmes programmes se trouvent en situation d’absorber comme de dociles éponges les autres contenus grassement rémunérateurs de cette chaîne de télé : les multiples et longues plages de publicités. Formulé avec les mots très directs qu’utilisa ce dirigeant cela s’exprima ainsi en substance : « Mon travail consiste à vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Cola. » Dans une terminologie plus habituelle des formats de langage propres, si on ose dire, à cette engeance cupide de patrons éhontés, cela aurait pu avoir une forme non moins explicite mais d’une mécanique plus proche de celles qui font modes d’emploi aux exercices récurrents de la rentabilité sans bornes : « Le ratio de rentabilité d’un message publicitaire est proportionnel à l’abaissement sensoriel des capteurs. L’efficience de ces capteurs doit être maintenue au plus prêt du niveau où se situent les instincts. Toute forme de développement d’intelligence appuyée sur le libre-arbitre et le sens critique doit donc être évitée et même prohibée. »
Un peu plus loin encore, encore un peu plus tard, ce fut au tour de la dirigeante d’une puissante organisation patronale, à l’inauguration de son premier mandat à ce poste, de laisser paraître un des soubassements de sa démarche politico-économique : « La vie est précaire, l’amour est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? » Madame la défenseure des intérêts d’une classe patronale parmi les plus archaïques et les plus rétrogrades du monde exprimait en tribune les préoccupations des actionnaires-cotisants du club de néo-féodaux dont elle venait de prendre la tête. Comme autant de boutoirs obstinés et obtus, ne jamais accepter ni dans leurs formes ni dans leur fond les lois qui dans notre république, dans notre démocratie, ont permis aux classes salariées d’améliorer leur situation au grès du développement économique, d’acquérir des droits face à des forces possédantes peu enclines au partage, d’évoluer, en prenant au fur et à mesure des fastes et des affreuses tragédies de l’histoire du XXme siècle, le chemin d’une construction, d’une reconstruction, d’une reconstitution de ce qui produit ce qu’on nomme génériquement la cohésion d’une société.
L’amour est précaire ? Et de quoi se mêle-t-on Madame ?
La vie est précaire ? Qu’est-ce à dire ? Oui, c’est exact : la vie du petit rongeur qui sautille dans le pré pendant qu’un rapace fond sur lui, sa vie est précaire. La délicate libellule qui volette à la surface de la mare à la merci d’un appétit batracien, sa vie est précaire. La gazelle qui va se désaltérer au bord d’une étang pendant que le gros crocodile s’avance entre deux eaux, sa vie est précaire. Mais tout cela porte un nom. Un nom qui, quelque soit sa pertinence géographique, désigne l’ensemble de ces comportements : ça s’appelle la loi de la jungle. Et la loi de la jungle est d’un sens strictement opposé à celle qui doit guider, dans les idées et dans les mœurs, celui de toute civilisation qui décide de s’éloigner du temps des cavernes.
Plus loin encore, ce qui nous rapproche bien sûr des heures où nous sommes, le principal résident du palais où siège le sommet du pouvoir dans notre pays offrait un prolongement aux citations qui précèdent. Certes on a pu relever qu’il s’agît dans son cas d’un lapsus, ce qui fera dire à quelques uns de ses contempteurs éblouis, qu’il n’avait pas voulu dire ce qu’il avait dit. Avec le potentiel de conviction de ces gens-là, il est dès lors d’une dérisoire coquetterie de seulement sourire avec une intention narquoise. « L’être humain n’est pas une marchandise comme les autres. » déclarait le potentat provisoire.
C’est lorsque je suis entré dans la vie dite active, (c’est à dire il y a plus d’une trentaine d’années à présent), à supposer que la vie d’un enfant ou d’un adolescent soit une vie passive, que commençait à être promu, en panneaux mêmes, indicateurs de leurs locaux, le basculement sémantique qui transforma en quelques années dans les entreprises le « Service du personnel » en « Direction des ressources humaines ». Suivi par la traîne d’un sabir moderniste dont la pollution lexicale n’en finit plus d’engluer la pensée politique et la geste économiste à laquelle elle est soumise, cet indice en son temps put tout d’abord paraître avec l’artifice recherché. Faire que l’emploi du mot humain se superposât à première vue au mot « ressources ». Jusqu’à perdre de vue que dans l’ancienne appellation le mot « personnel » contenait en lui seul la présence des personnes.
Ressource : comme matière. Comme denrée. Comme quantité d’un produit brut dont il faudra convenir de dominer la plasticité réticente afin d’en pouvoir faire un usage aussi aisé que de tout autre.

Il est de bon ton d’affirmer que les politiques nationales ou internationales, toutes ou presque soumises à des règles économistes dont aucun promoteur n’a jamais été confronté directement à la pratique du suffrage tel qu’il existe en démocratie, que ces politiques, donc, ne procèdent d’aucune idéologie, d’aucun corps de pensée constitué tel que ce fut le cas, par exemple, pour le Marxisme, ses suites et ses avatars.
C’est faux. Certes il n’y aurait pas à proprement parler de « bible » contenant tout le projet de l’économie dite libérale, ou néo-libérale, ou ultra-libérale, selon les chapelles.
Mais il y a bien un projet. Il peut paraître autoritaire et pour le moins partial d’en ramasser le contenu en quelques citations. Mais, au fil des eaux troubles d’un discours politiques attachés électoralement à démontrer des singularités mais enchaîné programmatiquement à un imperium total tyrannique, d’en dévoiler en filigrane le soujacent, visant en outre à la décomplexion, semble néanmoins couler de cette source même des mots qui échappent aux clergés gouvernementaux, au service de ce projet en échange de trônes et de gloires grossières. Ce projet peut encore se prévaloir au bénéfice d’un certain esprit démocrate, bientôt résiduel et soit-il déjà frelaté, d’imprécisions sur lesquelles le jugement des peuples pourrait avoir prise, mais auquel les véhicules médiatiques garantissent de jour en jour le lent, lourd, et confiant développement.

« L’être humain est une marchandise, pas comme les autres, mais une marchandise quand même. Afin d’en user avec toute les libéralités possibles il convient d’en modeler, d’en modéliser les propensions à s’adapter avec les mêmes facilités que toute autre matière première. Pour atteindre cet état l’être humain doit être dépossédé au maximum de tout ce qui forme si peu que ce soit sa personnalité, sa personne : la réflexion, les affects, le jugement, la mémoire, la culture. L’objectif à poursuivre pour obtenir le produit semi-fini recherché est la réduction de l’individu à moins encore que lui-même, le soustrayant de la sorte à tout recours vers un mode de socialisation ou d’association qui puisse l’aider à générer ou à régénérer quelque élément de solidarité que ce soit. »
N.b. : cette dernière citation n’est pas d’Alain Minc.