"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 21 novembre 2010

Geôle


On nous aura enfermé là, pourpre parfum d’âme cardiaque. Beaux yeux noirs d’un être de thé. A une table d’épineux et une chaise de cordage. Entre des murs aux pans froids, rugueux comme le plan de nos jours rassemblés. Un grain ici de schiste, là de goudron séché, des miettes de facettes, des granules poreux.
Nous serons enfermés toutes portes ouvertes.
Avec au dessus de nos fronts levés un toit de palmes fraîches que nous ondoieront des zéphyrs dévoués et austères.
Dans les tableaux béants, entre les parois sombres, le monde en son absence aura peint des bleus et des ocres variant au gré des arcs qu’entraîneront les coupes des heures élancées et des heures tombantes. Quelques forêts aussi aux conciliabules lointains et étoffés. Et quelquefois peut-être des esquisses dépouillées où nous pourrons deviner ce qui a vécu là, ce qui nous a mené, et, saurons-nous, ce qui survivra.
Nulle route ne va à l’endroit où nous sommes. Toutes traces confondues par l’invisible mouvement des nappes de poussière.
Et confondus enfin nos sangs inconciliables, bouillant de tant de crimes. Calmés d’inquiétude.
Corps apaisé du condamné qui a su accueillir sa peine. D’un rire qui le secoue pour agacer la gravité. D’une maigreur qui le soigne. Qui rapproche son os de son isolement. Qui renoue son geste aux servitudes de sa respiration. Qui raccroche sa nuque à la pliure pensive. Et remet dans ses mains une aiguille tranquille.
Nous saurons dés lors comme nous les revoyons. Frêles poissons à plumes en quête de croissance, bouilles ouvertes à tout emplir en eux d’espace qui se tend. Aussi plein, de même, des destins antérieurs, de quelques hasards ironiques, de charmes expirés d’un courageux amour, et d’un œil ébahi, par delà toute plaie, dardé avec obstination sur le nombre et le chiffre aux fins sans solutions.
Nous n’aurons à manger que si nous revenons, à force d’entraînement, sages fous d’ignorance, reconnaissant alors en espoirs de nos causes le joug du chant et du mot, oiseaux inutiles dans les airs pacifiés où s’endorment enfin les cauchemars prégnants.
Tout ici est si long, bien plus long que de perdre un signal parmi les galaxies. Et tout ainsi sera long. Insupportablement long. La mort sait quel sourire il faut nous adresser. Il peut arriver que nous le comprenions.
Il n’y aura pas de gardiens. Nous pourrons nous enfuir. Et après… Pour quel asile. Pour quoi qui manquerait et ne soit pas ici incrusté dans la pierre ou tout autour dehors. Pour quelle foule. Pour qui dont l’oubli serait à craindre. Tout le monde est bien là. Les échos y sont encore mieux tenus et bien plus nombreux que dans tous les boîtiers électroniques. Tout le cours remonté jusqu’où se dissipent les rives. A jamais effilochées vers des forces primordiales dont un insu nous hante et l’autre fait défaut pour résoudre nos apparitions et nos disparitions. Et les répétitions.
Pourpre parfum d’âme cardiaque. Linge de gaz transpiré aux trames constellées de fourmis codifiées. D’en nous l’ivre transport sur les chaloupes ballottés dont tanguent les alarmées, dont s’arment des armadas, dont coulent tant d’autres.
Mais c’est fini de se mirer, cible microscopique, dans les dédales tamisés où se tressent les nœuds gordiens. Un trait ne suffirait à rien. Ne souligne plus. A devenir la tige, horizon dans le ciel, d’où pendent les lignes de milliards de formules. Où choisir en étouffant le hasard. Et tisserand stoïque, tâcher de dire encore quelque chose qui dort. Et n’aurait fait que ça.
Travailler à la tombe au dessus de tout ce qui vient. Travailler la flèche au doigt qui préfère hésiter. Travailler en dépit de toute vanité. Travailler la vitesse au pouvoir inversé. Travailler le sable dans les regards qui se taisent. Et seul cet instrument que l’on est de soi-même. Travailler les coulisses et le trouble de la scène. Au risque de s’évader de la partition.
Beaux yeux noirs d’un être de thé. Bois l’eau teinté d’un corps nocturne. Nulle part où nous nous sommes rencontrés. Mais là ensemble entre ces murs où le désir remplace le ventre. Echanson économe de la moindre note. D’une cérémonie en gestes discrets. Et quelqu’après midi assis à contre jour dans un encadrement.
Mon peu de moi en peu de chair de juste un autre battement. Mon autre pensé qui me fuit. Et me retourne mon silence. Mon autre enfin réduit au seul service de ma soif. Et au comptage du produit dont il me faut payer sans savoir d’une monnaie aléatoire un privilège dérisoire.
On nous aura enfermé là.
Rien ni personne. Sans appel. Sans recours.
Parce qu’il ne faut pas tuer.
Presque tout le reste est possible.
Presque.
Mais pas tuer.
Qu’il vaut mieux se soustraire alors.
Redescendre de l’or et des vents artificiels.
Rien qu’un rire infantile dans la gamelle de fer.
Et de claires tristesses dans un broc de terre.
Ôter de tout malheur, dans le reflet chargé, les ajouts usurpés, les coiffures de cendres, les blessures d’emprunts, les attraits et les haines dérobées.
S’il ne suffit d’être que soit déjà plusieurs à ordonner, lointain follet noir feuilleté, bouche ouverte à tous les gavages, cage courbée, cadeau de la nature, vieillard à rebours, fortune de boue, et qu’il faut trier là de quoi se présenter.
Soit un refuge heureux. Une carte au trésor de fantasmes anciens. De contes invivables. Un atelier disais-je il y a trop longtemps. Le temps d’en enlever les autels superflus, les idoles grimaçantes, les vases d’épanchement, les machines à recopier, les caisses de conférences intimes, et tous ces bouts de marbre, de métal, de cristal, distraitement exhumés, statues de charnières réservées ou d’ordre sanctuarisé, à la notoriété obéissante.
Variation sur un même thème.
Finalement, filialement même, d’un fil indéniable, et quoiqu’on en estime la quantité à l’aune jalonnée de fronts ensoleillés et de trébuchements, il se traîne bien ici quelque chose de vrai. Qui n’était pas là au tout début. Qui est parvenu à vivre aussi de tout ce qui était là avant. Et qui peut-être nous a dépassé. Et savons-nous bien ce qu’il pourrait s’en faire si nous rattrapions mieux le futur tant écrit dans les lettres que tant ont su écrire tous dieux en moins.
Nous ne manquons que de preuves.
Non qu’il y en ait, un ou plusieurs.
Mais que nous n’en ayons plus besoin.
Ni de ça.
Ni de preuves.