"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

samedi 24 juillet 2010

Evadine

Aime un bain d'ombre vive au pollen de champagne
sous les courants de l'air agaçant les feuillages
le clou d'éternité que plante dans la nuque
dans un laps pointillé, l'ironie d'un frisson.
De ce même croc dur à la pointe sensible
l'envie vient de tâter le pendu des séquences
qui croisent en surface aux abords des fontaines
glissant sur les bassins, cent pas dans les allées.
Un feuilleté d'écrans aux mirages textures
une lanterne bleue qui oscille sans tain
hésite à avouer son envers ignoré
détaillant à tâtons son bon gré de l'ivresse.
L'envie vient de mater d'un même cristallin
où bullerait sans âme un petit poisson noir
le gras sous la peau âpre et l'atlas distordu
qui sans géographie s'échinent à leur perte.
Juste goûter un peu la part d'ange en sueur
que fument les auras comme des lampes sourdes.
Le sel et le jasmin qu'éponge l'air tremblant.
La racine et le fiel qui vont hanter les cimes.
Trahir d'un intérêt la pluie de soi poudreuse
qu'exporte sans mot dire le passant qu'avance
son lent pas abusé par la ronde enfantine
dans l'écrasant joyaux d'engrenages cosmiques.
Jeûner de chair, jeûner du fluide et du métal
dont la chimie sans foi a hasardé le coeur
entre hurlements, peur, faim, et solaires angoisses.
Larve nacrant ainsi sa coque de reflets.
Aime rouler ainsi l'obscur colimaçon
que la méditation entraîne au fond des crêtes
longue main de serpents ondulant en calices
d'une froide sagesse cueillant l'instant mort.
Un différent d'un autre ne font qu'un seul corps,
et celui-là rongé, et celui-là énorme,
celui qui paraît, là, celui qui agonise,
celui qui va s'offrir et celui qui se garde,
celui qui s'est éteint en sortant de la nuit,
l'autre la prolongeant les armes à la main,
celui qui va grandir à se cogner les reins,
celui qui boite et l'autre qui penchait déjà,
celui et l'autre et l'autre et celui qui se brûle,
et l'autre qui s'en va, et celui qui attrape
des papillons en boules tels des grêlons gris.
Et peuple de débats en navettes fuyantes.
Incessante étendue aux orbites chargés
de boîtiers de pollen et de ricanements
à boire tout l'alcool que retiennent les ancres.
Puis toute pierre fond de son grain vulnérable.
Rien n'est alors ici que ce regard qui tombe.
Une main qui s'échappe vers la fin des âges.
Et tout ceci ne fut qu'un évanouissement.

jeudi 15 juillet 2010

Une retraite ?

Retraite : voilà bien un mot qui, lorsqu’on se penche un peu sur ce qu’il signifie, multiple les acceptions dont on peut faire matière à débats et commentaires sur bien des sujets actuels, en surface, ou moins apparents.

Finalement le sens de ce mot pour qualifier le passage d’une personne d’une situation de travail rémunéré à une situation de simple pensionnée - on voit là que le caractère actif ou non est volontairement absent - peut ne pas sembler le plus intéressant dans un premier temps.

Un autre de ces sens, très connu également, désigne, en langage militaire et par extension dans toutes circonstances où ce mouvement se produit ou en tout cas présente son alternative, le fait de se retirer des combats, de renoncer à avancer, de reculer face à l’adversité, de se replier sur ses bases, d’abandonner des prétentions, de céder face à l’ennemi ou à un contradicteur.

Qu’en est-il alors d’une société qui, à force de politique et de combats démocratiquement menés, mais aussi de luttes violentes souvent légitimes et de patience heureusement couronnée, étant parvenue à se hisser, quoique toujours incomplètement, à des degrés d’équilibre et de prospérité inédit dans l’Histoire, et ayant construit petit à petit, génération après génération, la réalité d’un modèle reconnu partout, devrait, comme on le lui commande à grand renfort de précautions spécieuses et de sabir technocratique, se voir ôter graduellement toutes ses conquêtes sociales et donc aussi, fatalement, tout les points gagnés vers plus d’égalité et plus de liberté ?

On demande à cette société de battre en retraite. Au nom de quoi ? Au nom d’une autre réalité qui aurait surgi entre-temps, tombée d’on ne sait quel calculateur d’essence divine, et qui dominerait désormais toute autre ? Non. Il n’est pas question de ce seul réel chiffré dont on veut assommer les esprits en clamant des sommes comme des anathèmes. Cette réalité, qui a créé ces chiffres en ce qu’ils peuvent avoir de vrai parfois et surtout en ce qu’ils ont de faux, n’est autre que celle, réarmée comme jamais depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, du pouvoir économiste. A souligner pour éviter toute ambiguïté : économiste. Pas économique. Economiste comme une idée ; une idéologie ; un dogme. Alpha et omega d’un système qui jouit depuis vingt ans d’être le seul à régner sur presque toute la planète. Omniprésent. Omnipotent.

Un pouvoir qui s’est acheté un à un, depuis des décennies, presque tout ce que les nations et leurs différentes organisations comptent de politiques. Par simples affiliations, voies naturelles de ses soutiens ancestraux, ou par chantage, tenant contre les moins accommodants les rênes de tous les marasmes. Un pouvoir qui continue à acquérir de plus en plus d’assurance dans toutes les institutions des Etats et dans toutes les institutions supranationales n’hésitant plus depuis longtemps à user de tous les modes de corruptions possibles. Un pouvoir dont les composantes progressent sans concertations – il n’y a pas de complot – mais bel et bien avec des intérêts et des buts semblables. Une caste dont la pyramide des membres n’est pas habitée par un autre esprit que celui de la féodalité et de ses archaïsmes. Les possessions sans les devoirs.

Un pouvoir face auquel tout le politique, tout le démocratique, tout le social devrait battre en retraite. Vraiment ?
Un pouvoir qui a tiré de la surprenante évolution des technologies de l’information et des circulations des flux ses nouveaux moyens d’atteindre un niveau global de supériorité sur tous les autres systèmes, établissant le principe financier à la fois le plus vaste et le plus dévoyé au dessus de toutes les autres forces qui participent au fonctionnement des Etats à l’intérieur d’eux-mêmes et entre eux. Un pouvoir qui dicte à l’obéissance apeurées des sociétés, par l’intermédiaire de son personnel politique, des lois dont la genèse n’a rien de démocratique et dont les rouages s’articulent entre dictats commerciaux et menaces de guerre, entre abaissement de l’organisation sociale et exploitation maligne de toutes les insécurités. Un pouvoir dont le brouillon existe et se répand déjà dans plusieurs pays, et dans de plus en plus de pays, sans véritables entraves, développant toutes les complicités nécessaires, infestant tous les lieux de sociétés, un pouvoir qui porte un nom, une marque, en principe réprouvés lorsqu’on y attache les étiquettes de la délinquance : la mafia.

Excessif ? Non. Pétrifiés par la crise financière, dont tous les économistes dignes de ce nom prévoyaient l’échéance depuis au moins dix ou vingt ans, les Etats, en Europe et partout ailleurs sous une forme ou une autre, sous contrainte des ravages, probables ou supposés dont cette crise menace toutes les structures sociales, sont mis en demeure de réformer. De réformer quoi ? Le système financier devenu sans foi ni loi ? Le fonctionnement des banques devenues de véritables casinos ? L’ensemble de la production de biens et de services devenu non pas un marché libre et non faussé comme on le prêche à l’envie, mais une véritable foire déréglée où la matière première humaine est mise aux enchères ? Non. Ce qu’il s’agit de réformer pour complaire aux exigences de ce système qui se prétend libéral – il faudra revenir sur ce mot usurpé – ce sont toutes les lois, toutes les réglementations qui, pendant plus d’un siècle passé, ont permis à la civilisation de bénéficier de plus en plus largement aux peuples, à leur épanouissement, à leur évolution.

Et c’est très exactement dans ce contexte que s’avance la désormais célèbre « Réforme des Retraites ». On peut en discuter du détail des tenants et aboutissants : c’est utile, c’est nécessaire. Mais s’il s’agit ici de promouvoir de nouvelles lois, autoritaires, uniformes, à seule fin d’attaquer un exemple de processus permettant, par le moyen d’une solidarité salutaire, à chacune et à chacun, de sortir d’une situation de dépendance salariale en bénéficiant d’une pension pour laquelle elle ou il a cotisé durant des dizaines d’années, afin de consacrer le reste de ses années à vivre à des choix libres, personnels ou collectifs, dans le contexte ou cette réforme est produite, c’est inacceptable.

Quelle politique, telle que celle qui est menée dans notre pays, par celles et ceux qui la mènent, dans des conditions d’exercice régulièrement gangrenées par des comportements indignes, relevant de la tromperie, de la fraude, de toutes les compromissions recherchées par le pouvoir du capital auquel on a fait allégeance, peut croire disposer d’une légitimité quelconque à instruire une pareille réforme ?

Quel Etat, dirigé par cette sorte de gens recherchant sans cesse le plus grand silence sur la spoliation des caisses publiques – combien de dizaines de milliards d’euros par ans ? – par ceux-là même qui prétendent tenir ce même Etat en laisse, peut croire à son aptitude à aboutir sans heurts, impunément, une telle réforme comme celle des retraites des salariés de ce pays ?

Retraite : se retirer du monde, des affaires, de sa profession, de ses activités. Sans doute, dans l’état actuel des choses le mot retraite a alors quelque chose d’inapproprié. Les évolutions de notre société, qu’ont permises notamment les conquêtes sociales et les ajustements de leurs répartitions, ont généré beaucoup d’améliorations des conditions de vie, bien que beaucoup aussi reste à faire dans plusieurs domaines professionnels. C’est le principal leitmotiv des contempteurs de la réforme des retraites, celui qu’ils ânonnent le plus volontiers, protestant d’une vision sur des réalités humaines quant ils ne sont animés que par des objectifs idéologiques.

C’est vrai qu’on vit de plus en plus vieux dans les sociétés actuelles. La notre est une des mieux placée dans le classement de ce progrès. Et de fait, aujourd’hui, de plus en plus, prendre sa retraite ne consiste pas à quitter le monde salarié pour terminer sa vie en se reposant de ses fatigues et en attendant quelques années que la mort arrive. De nos jours on vit encore après avoir quitté le monde du travail. On peut demeurer actif et se consacrer enfin tout entier à ses propres choix : famille, voyages, culture, sports, associations, amis, clubs, etc… Dans la limite de ce que permet la pension que l’on perçoit. De l’avis de toutes celles et tous ceux pour qui le bien-être d’une société doit être l’objectif premier de toute politique il y là même un vivier économique dont les ressources nouvelles manquent à n’être que peu ou mal exploitées.

C’est vrai que le profil du salariat, dans beaucoup de profession où il a changé, et dans beaucoup de professions nouvelles, peut supposer que, pour des motifs divers, l’individu soit sollicité de prolonger sa carrière, voire même soit enclin à le vouloir de lui-même. Bien des données à ce sujet sont devenues mouvantes. Un certains esprit de liberté doit permettre, de façon mieux établie, d’assouplir loi existante. Pas de la modifier sur le fond. Le pivot de la loi doit demeurer l’âge buttoir de 60 ans. Mais le fait d’avoir commencer une carrière tardivement, ou de l’avoir interrompue, ou de vouloir se consacrer plus longtemps à sa profession, doit être pris en compte. Il faut articuler les textes autour d’un système de régulation des cotisations et des pensions dans l’idée que lorsqu’on estime qu’une carrière est administrativement complète tout supplément d’années doit se traduire par une augmentation de la pension perçue. Dans certaines professions, parfois fonctionnaires de l’Etat, comme dans l’éducation, on doit imaginer d’autres possibilité de prolongement de carrière ayant pour objet la nécessité tant négligée de transmissions des savoirs. Au choix et dans le but d’améliorer les pensions. Le principe de cette transmission des savoirs et des expériences étant d’ailleurs autour du sujet des retraites bien détestablement ignoré.

Et c’est vrai également que les données de la pénibilité au travail ont été modifiées dans le bon sens dans bien des situations de travail. Mais ici on touche au point peut-être le plus sensible. On meurt toujours au travail dans notre pays. Et dans bien d’autres comparables pour ce qui est de l’organisation sociale. On meurt de maladies comme celle due à l’amiante. Dans des conditions épouvantables. On finit sa carrière le corps déformé ou en partie détruit. Pour des causes auxquelles aucune politique ne s’est fermement attaquée : presque toujours pour des raisons… économistes.

Pour finir on rappellera que la retraite est aussi une mesure d’office, bien que ne disant pas son nom, dont souffrent aujourd’hui des millions de personnes sans emploi, sans plus de perspectives d’en retrouver, déconnectées du système, sans formation : des gens retirés du monde du travail, contre leur gré, et sans échéance d’un retour possible. Puisque dans les sphères des grands calculateurs d’essence divine on aime les chiffres, peut-on imaginer que prochainement on s’y livre au calcul de ce qui manquent ici comme faramineux montants de cotisations. Au cas où une partie substantielle du déficit s’y trouverait.

Retraite : lieu où l’on se retire. Oui c’est également un lieu. Quel forme aura le lieu où une société, qui aura renoncé aux supports de sa civilisation, aura fait retraite ? Quel monde habitera cette société, dépouillée par morceaux entiers de tout ce qui s’était construit, élaboré, projeté, pour que chacune et chacun y trouve de quoi se fabriquer son bien-être ?

mercredi 14 juillet 2010

Fleur dedans


Voit la fleur exhortée sous la lune glaciale
Soudain crachant du fond de sa gorge cruciale
Stridentes étincelles jetées au néant
Les derniers mots conçus en un terreau puant.

Soudain comme une panse gonflée d'avortons
Pressés en grappes molles d’inaudibles sons
Qu'aurait multipliées trop de clameurs fécondes
Avant de les enfouir pour les soustraire au monde.

Soudain comme un hoquet surgi d’un ventre énorme
Lâchant en gargouillis au bout d’un tube informe
Mille petits cadavres au ciel propulsés
Bulles brisées dans l’air de leur cris convulsés.

Voit la fleur exhortée sur son bulbe pourri
Que trop d’horizons sourds ont cru avoir nourri
Réfugiée sur le flanc d’un paysage en fuite
Dans un trou de marais où la peur l’a conduite.

Que trop la cadence à tous âges opprimés
La scansion funéraire sur le sang brimé
Balancier d’une loque entre des bords murés
A contraint aux parades pour pouvoir durer.

Que trop les psaumes froids des oracles blanchis
Mécaniques prophètes aux voix dégrossies
Exonérés de l’âme et du pouvoir des morts
Ont contraint au spectacle de crasseux remords.

Voit la fleur exhortée hors son fort angoissé
Etaler de sa foi en doublures froissées
Les robes élimées qui vêtaient sur la scène
La comique vertu et le tragique obscène.

Etaler de sa foi des remugles boueux
Dont l’élégant apprêt d’un bord gélatineux
Tient déjà l’or premier avant qu’il ne devienne
De fortune de tout la fortune des hyènes.

Etaler de sa foi les lambeaux compromis
A tresser dans le nerf du tangent insoumis
Les courants policés aux gracieux artifices
A la chaîne vomis par des hydres offices.

Voit la fleur exhortée à mourir d’elle-même.
A genoux voit la fleur et sent le néant blême
Remonter de sa source en chaos sporadiques
Rampant d’une torpeur aux anneaux liturgiques.

A genoux voit la fleur où l’étau se resserre
Comme la faim avale en elle l’univers
Laissant la rage folle aux mains de barbelés
N’être plus même un mot qu’on pourrait épeler.

A genoux voit la fleur et dans la nuit criante
Entends ses sœurs faner et leurs cendres brillantes
Au livre s’arracher, de la parole fuir,
Et la lune glaciale indifférente, luire.