"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 31 mai 2010

Hordelou (Guetteur > bribes)

C’est une poudre fine. Une fumée levée d’une eau de terre blonde. Un souffle de chaleur qui agrège un sable de cendre filtré des mausolées où sommeillent des princes. Cela dort. Et tu regardes. A l’ombre caressée des grands arbres remplis de clins d’yeux miroitants. C’est un méandre d’un cours invisible à l'écart des fournaises dont les rumeurs lointaines lui sont demeurées étrangères.

Ce n'est plus un tableau, ni de toi, ni de rien, ni de lui, de cela, qu'un souffle sous la toile fait respirer d'une insensible vie comme la trace infiniment muette, infiniment éloignée, perdue et qui perdure pourtant, infiniment tendue, pseudopode fébrile vers les grandes vallée désolées, la trace inconsolable d'innocente puissance réduite en solitude.

Guerrier sans lame et sans larme. Cherchant dans un repos qu'il travestit de marbre les sérénités folles d'ancêtres impalpables. Dissimulant sous sa paupière à peine tremblante les songes dérobés aux orfèvres auteurs. Un bras plié en aile nue, empêchée, reposoir de sa tête enclose de silence.

Des voix au delà des flots qui tonnent, vocifèrent, se moquent. Des voix. Celles qui ont dévoré déjà son devenu. Gavé de plomb ton désir. Emmagasiné des petits chants entêtés par dessous tes croissances advenues dans des invitations à céder. Celles qui t'ont acheté les beaux habits du monde où l'on se meut en pardessus.

Les corruptions des réponses précipitées. Les vilains entendements. Les sagesses notariales. Les maîtres de banques aux morgues souveraines qui ont partout commis le rapt des promis contre de sales gloires. Les renonciateurs qui versent dans les yeux des étoiles de suie. Les sacrificateurs qui cuisinent les coeurs pour les soumettre aux lois de totems vampires.

Tu vois. L'île dérive. Arrachées dans la fureur de fractions de siècles introuvables aux landes qui se poursuivent en tumultes d'empires. S'attachent et se défont en désastres avides. S'assemblent et se lassent en quête de néant. Se mêlent et s'assassinent pour des dévotions de glace.

Et tu t'inclines encore, aube après aube, préparé chaque nuit, chaque matin de moins sous ta peau qui gribouille, dans l'indécente foi que l'enfance t'a léguer, que tu nommes parfois avec étranglement, reliquat de ton heure où tout a pris sa forme où tout s'est déformé.

Tu guettes. Les passages des radeaux, mastabas aux codes érodés, que les courbes du cosmos font paraître par saisons devant toi. Tu tritures tes détresses avec quelquefois, dans certains laps d'ennui plus vacillant de torpeur que d'autres, ce soin maniaque où tu déplaces, où tu replaces, sur un autel imaginaire, un petit peuple d'objets inutiles, aux origines effilochées, que tu ne sais plus comment garder, pourquoi jeter.

C'était un parfum. Et il te rit de là-bas, sur un visage serti dans le givre précieux d'un matin de janvier, à la vitre contre laquelle l'haleine s'affole. Tout avait les apparences des choses simples et ordinaires. Tout commandait seulement d'être là. Le temps à venir n'était que passerelles dans la brume vers des lieux décalqués et leurs cocons gentiment grimés en communs accessibles.

Un poisson agonisant, étripé dans une nuée clandestine, pour y traquer le froid dont toute vie s'effraie. Ou s'accommode. Ou s'enfuit. Ou se délivre. Ou s'absout à l'aide des règles d'un jeu d'images arlequines. Tu lisais jusqu'aux odeurs de la putréfaction. Ton sommeil plongeant reculait dans les fosses marines. Ta peur curieuse frémissait d'horreur.

Une saison de lave écrasait les chemins. Tu allais comme vont les aveugles pensées. Fluettes et penchées pour qu'on ne les voit pas lorsqu'il se croisait ici et là de joyeux prisonniers de l'extérieur béat. Quoiqu'il en soit tu existais si peu. Pourquoi tout déranger sur les pas sans empreintes d'une pente ordinaire.

Les statues de demain n'ont figures de rien. On a cherché à voir et on a pas fait plus que propager un mode conjuratoire pour mimer l'insondable et le collectionner.

A cela seul survit l'invocation des oeuvres fluides et encore innommables. Dont tout est espéré dans l'anse sans matière qui se tient en repos suspendu dans un galop saisi sur un gouffre grouillant.

Poussière de porcelaine. Vapeur des landes fécondes. Paroles étirées le long de durées légendaires.

Là, le réceptacle. Une paume bagage emplie d'un grain d'ambre dans la résine desquels des filaments corpuscules sont figés depuis le début du temps.

En liras-tu un jour le chiffre épanoui dans ta bouche chantante. Sentiras-tu leurs entrelacs se dérouler et danser dans ta chair.

Sentir de cet état qu'on dit être folie, où tu te presses à être une fontaine pauvre, une pâture de caillasse, un repas de bois mort, un lit de sang séché, déguisant sous l'aride l'âge délirant d'une liqueur en fusion qui deviendra éther ou retournera au fossile pour autant que le ciel n'a rives ni regard, outre quelques étapes dont les bords spéculés sont des jouets fascinants qui jamais ne suffisent.

mercredi 5 mai 2010

Démocrate imparfait

Publiquement parlant il n’y a pas d’être parfait. Celui qui cherche un être public parfait cherchera en vain. Néanmoins s’il veut absolument en trouver un, par cet étrange besoin de dépendance dont souvent les libertés, y compris les plus intimes, sont obérées, il en trouvera un. Ce sera quelqu’un dont la publicité faite autour de lui et souvent par lui-même, dans un cercle restreint ou plus large, promouvra une personne qui dans ses convictions, ses croyances, sa démarche, son combat idéologique ou purement politique, aura donné l’illusion de représenter une possibilité d’idéal. Ce qui serait encore la moins menaçante perspective. On sera aussi bien en présence d’une personne dont le projet réel sera masqué par les artifices de la communication, les moyens de la duplicité, les arguments du clientélisme. Dont la vassalité aux intérêts qui le délèguent sera à grand renfort de procédés séducteurs, dissimulée plus ou moins durablement par les manières adroites d’un discours et d’une posture.
Dés lors il ne manquera plus que deux choses à qui voudra se convaincre que cette personne est parfaite. D’une part atténuer, édulcorer, voire nier totalement le bien fondé des critiques négatives qui la concerneront. D’autre part soutenir, appuyer, exalter, tout ce qui sera susceptible de renforcer sa supposée dimension supérieure.
On peut préférer être trompé au bénéfice d’un éblouissement dont les consciences plus ou moins formées sont si anciennement et si constamment friandes.
De même, il n’y a pas de système politique parfait. Le célèbre aphorisme primo ministériel d’un illustre Britannique fumeur de cigare est dans toutes les mémoires. Et donc la démocratie n’est pas un système parfait.
C’est d’ailleurs cette imperfection de tout système qui, appliquée à la démocratie, en fait à la fois un objet de nécessité et un objet d’insatisfaction. Une option qui perdure et qu’on malmène. Un choix qu’on confirme et qu’on discute. Un principe où on voudrait voir ici plus d’autorité du pouvoir sur le peuple, et là plus d’émancipation du peuple par le pouvoir. Tant on a vu dans l’Histoire une société se soumettre à la force ou une autre se soulever contre un état.
Et c’est cette imperfection de la démocratie qui permet encore, de nos jours, dans bien des endroits du monde, qu’un sauveur, qu’un être providentiel, porté par l’impatience populaire et par quelques groupes flattés et avides, aidé de puissants moyens, armé d’un aplomb persuasif, parvienne au gouvernement d’une nation.
C’est que la démocratie ne peut donner que ce qu’elle a. Et la démocratie n’a pour vivre, pour exister, pour s’affirmer, pour progresser, que des citoyennes et des citoyens.
Ce qu’on dit en un mot être le peuple. Vocable massif et redoutable. Entité inquiétante. Ensemble opportunément unifié pour lui attribuer puissance ou faiblesse, majesté et inconstance, violence infantile, maturité de circonstance. Destinataire de la parole politique dans tous ses déploiements, ses emprunts aux arts de la rhétorique, ses recours aux talents tribuniciens, ses capacités à expliquer, à convaincre, ainsi qu’à s’arranger de la réalité des choses, à broder des promesses, à flatter les idées et les instincts, à enrober des visées rigoureuses, à travestir des perspectives sombres.
Et si cela ne fonctionnait que parce que le peuple, à force d’être considéré comme tel, s’était laissé prendre au jeu.
Dans un mouvement sans doute ancien, qui s’origine dans les rapports qui ont longtemps régi les relations des peuples avec les gouvernants, et dont l’avènement des démocraties n’a pas encore su débarrasser les liens des personnes vis à vis des autorités politiques, les citoyennes et les citoyens oscillent continuellement entre le rejet de leurs représentants, élus ou nommés par les élus, et leurs soumissions ambivalentes et répétées à ces mêmes corps de représentants dont il leur semble que le contrôle leur a définitivement échappé.
Dés lors l’imperfection majeure de la démocratie reste ce qu’il en est de l’imperfection de tout système basé sur l’absence, volontaire ou non, de regard des citoyennes et des citoyens sur le fonctionnement des autorités politiques. Et, au mieux, lorsqu’il y a regard, venant de la presse, de certains milieux intellectuels, de groupes d’opposants, le sentiment que tout constat de dérèglement, de mésusage, de fourvoiement, et même de trouble ou de malversation, se bornera à initier une de ses affaires qu’on jettera en pâture à l’opinion publique en agrémentant éventuellement la polémique de nouveaux projets de contrôles, de nouvelles mesures de droit : déclarations ponctuelles rarement suivi d’effets, ou si tel est cependant le cas, rarement efficaces.
Il est commun de se méfier de tout ce qui est contrôle. Ici encore, un esprit de liberté souffle d’une incertitude qu’on favorise au mépris d’une rigueur certes contraignante, mais sur quoi il est évident pourtant que la complexité de nos sociétés peut de moins en moins faire l’impasse.
Il est tout aussi commun, malheureusement, que le dépérissement de l’exigence démocratique, tant qu’on consent en outre à ce que la puissance publique demeure, comme elle l’est devenue, soumise au primat économique le moins réglé qui soit, s’accommode de peu de contrôle, ou, lorsqu’il y en a, du peu de conséquence qui en résultera, dans l’idée que le principe de la libéralité permise aux échanges financiers et commerciaux, et adaptée à la gestion de l’Etat, ne doit pas voir entravées ses capacités de productions de richesses par des excès de lois.
Le paradoxe de cette situation c’est qu’elle n’a pas occasionné une diminution du volume du droit dans nos sociétés mais qu’elle en a sur-développé la masse jusqu’à en rendre l’exercice si long et si complexe que l’occasion d’y échapper devient courante et davantage possible, bien sûr, pour ceux qui peuvent employer à force d’argent ou de connivences les professions utiles pour s’en défendre.
Dans cette ambiance de corruption, latente ou confirmée, ce n’est pas rien de voir comparée dans diverses publications la fraude des uns avec celle des autres. La fraude aux prestations sociales, accessible aux catégories de personnes concernées et à quelques trafics d’ampleur locale, et la fraude fiscale, exploitée elle aussi par certaines catégories de personnes ou de groupes de personnes. Comme si en reprochant l’une et l’autre on induisait l’idée d’une insaisissabilité générale et que finalement, sauf à ce que d’aucuns se fassent prendre, les deux s’autorisaient tacitement et mutuellement.
Le désintérêt de la chose publique, dont on a rendu de plus en plus vain d’en attendre assez de justice, dont on a rendu l’appréhension fastidieuse, dont on a négliger d’en enseigner les formes et le fond dans les écoles, les collèges et les lycées, est aujourd’hui le fond électoral le mieux et le plus déplorablement partagé par les personnels politiques.
Ce désintérêt, aménagé dans les arcannes des voies transversales par ou transitent tous les trafics, bénins ou plus franchement délictueux, toutes les accroches promotionnelles des adresses aux clientèles, et tous les épuisements des êtres votants qui ne mesurent plus que des niveaux d’impérities, désincarne la démocratie.
Réincarner la démocratie consiste à en renouveler les exigences. L’exigence. Et donc cela consiste en ce que la citoyenne, le citoyen, s’y emploie. Il n’est pas fatal que tout pouvoir soit impossible à réformer. Il n’est même pas sûr que certains de ses représentants n’en aient pas la volonté. Mais si, dans le projet de renouveler la démocratie, les citoyennes et les citoyens ne s’approprient pas les moyens de muter les liens de dépendance entre eux-mêmes et les gouvernants, il est peu probable que les gouvernants, dépendant avec ou sans consentement d’intérêts qui échappent à la chose publique, deviennent ou redeviennent leurs représentants.
Et sans rechercher en cela la perfection, mais plutôt en ayant à l’esprit de progresser, comme tout système le peut et comme la démocratie le doit, savoir peut-être ne pas viser le bien, toujours propice à des débats où la métaphysique se trouve invitée par certains moins pour nourrir les échanges que pour en obscurcir la portée. Mais viser le mieux.
Il y a là évidemment une question de temps. Et le besoin d’une juste pédagogie du temps. Sans des ambitions politiques imprégnées de ces questions de temps et de progrès il n’y aura guère d’évolution satisfaisante pour l’avenir de la démocratie.