"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 31 mars 2010

Démocrate et mouvant

C’est un joli mot démocrate. C’est un beau mot. Voix du peuple. Pas la voix du peuple. Non. Voix du peuple. Moi, démocrate, je suis voix du peuple. Une. Parmi les autres. Rien de moins. Rien de plus. A une condition. Une condition expresse. Une condition mille et une. Une condition qui ne ressort, qui ne peut ressortir, d’aucun processus de simplification : cette voix n’est que mienne et je ne peux en attendre en retour qu’un écho de toutes celles auxquelles elle se sera mêlée, opposée, dans un ensemble où elle sera peut-être devenue méconnaissable, mais dans un ensemble, aussi, où je sais que je pourrais tout de même reconnaître un peu de la société dans laquelle j’aspire à vivre. Moi. Mais moi comme également millions d’autres. Et non dans l’esprit inverse où les aspirations de millions d’autres devraient se rapporter à moi. A mes seules aspirations.
On ne peut être démocrate sans modestie. Il serait alors de bon ton de s’insurger contre un appel à la modestie. Ne serait-ce qu’aux termes d’un malentendu qui suggère que la souveraineté appartenant au peuple, elle appartient donc à chacune et à chacun, et donc que chaque être démocrate est un souverain. Et puis parce qu’on placerait dans l’idée de modestie toutes sortes de formes réductrices de pensée, d’opinion, de choix, d’engagement. En quoi, à mon sens, on se tromperait. Il est un symptôme fréquent, et qui s’est développé de façon inquiétante ces dernières années, attestant une démocratie de miroirs, comme, dans tant d’autres domaines, dans nos sociétés actuelles, on recherche des miroirs, des retours sur soi, des images de soi, un monde de soi. Autant de recours à des preuves d’existence par rapport à quoi on finirait par estimer qu’au fond l’usage démocratique en serait une plus saine expression que l’exhibition sur un plateau télé ou que le consumérisme compensatoire. Alors que ce sont ces exemples mêmes portés par les média et les industries, encouragés à l’envie par les réseaux publicitaires, qui dévoient l’usage de l’expression de soi dans toutes l’épaisseur de l’espace démocrate. C’est à travers ces exemples que s’est trouvé promu un soi souverain, dont toutes sortes de faux discours brassés par le spectacle de la démagogie, entendent faire un soi supposé conscient, supposé sachant, supposé informé. Un soi qui, en définitive, n’a d’autres raisons de pulluler dans cette condition trompeuse, que pour répondre à une offre politique elle même réduite depuis longtemps à des objets de marketing destinés à des clientèles auxquelles il suffit alors de vendre un emballage en faisant seulement croire à ce qu’il contient. Déjà prêt à expliquer, après coup, après élection, pourquoi il ne contient pas ce qui était promis.
On a pris l’habitude, et à juste raison, de dénoncer une autre voie, plus visible sans doute, devenue caricaturale, du dysfonctionnement démocratique de nos sociétés. Il s’agit de la connivence d’intérêts entre la sphère politique et la sphère économique. La seconde étant réputée dominer la première, lui dicter toute action en sa faveur, et ne plus lui laisser le soin que de contenir l’ensemble social dans l’état le plus satisfaisant possible, souvent par les seules voies de la police et de la justice, afin que le système de marché imposé par les plus puissants acteurs de l’économie puisse prospérer. Cela, bien sûr, sans que jamais ces mêmes acteurs soient confrontés aux choix plus ou moins réels ou réalisables que doit se charger d’émettre le suffrage du peuple.
Mais il est un autre dysfonctionnement démocratique, d’un ordre tout aussi important : il provient d’une autre connivence, non dite, non exprimée, qui consiste en ce que chaque citoyenne, chaque citoyen, a remis l’entretien de son être démocrate aux soins d’un extérieur communicationnel qui lui renvoie comme une boule à facettes dans un night-club, mille reflets où chacune, chacun pourra trouver le sien, s’en nourrir, s’en satisfaire, croire, et peut-être espérer. Il s’ensuit des visions déformées, protéiformes, parmi lesquelles le personnel politique se meut, malheureusement avec aisance, ou tente d’immiscer avec diverses intentions, une offre différente, ou censée l’être.
Y’a-t-il d’autres perspectives, si on admet que ces deux principes funestes de connivence perdurent, qu’un état et sa représentation, chargée de police et de justice, versant dans plus d’autorité et plus de contrôle, ou qu’un peuple qui renouerait dans l’exigence avec l’esprit démocrate.
C’est à dire, en même temps que cherchant des solutions aux immenses problèmes du moment, des réponses aux graves questions que pose l’avenir proche ou lointain, une sorte de réinitialisation de l’esprit démocrate dans la personne de la citoyenne et du citoyen.
Hors du soupçon pointant les aléas du consensus comme autant de menaces abrasives de la nature du débat, être démocrate ce n’est ni renoncer au rapport de force, ni abdiquer ses convictions, ni renier ses rêves, son idéal, ses utopies.
Etre démocrate, c’est avant tout avoir abandonné le besoin, ou l’illusion, de n’être représenté en sa personne que par sa propre force, sa conviction intime, son rêve singulier.
Pourquoi est-ce que cela me paraît si difficile de parler d’être démocrate, et pourquoi cela me donne simultanément l’impression de ne pouvoir émettre que des évidences ?
Il y a de nombreux caractères, qui forment une personnes humaines, et que nul ne reçoit en héritage à sa naissance. Etre démocrate en fait partie.
Faute d’enseignement, faute d’une certaine culture, faute d’un usage précoce, et faute d’une certaine conscience, l’être démocrate ne se revendique que de lui, ne destine tout ou partie de son opinion qu’à lui-même, se soucie au mieux en seconde part de la satisfaction d’autrui et encore sous réserve que ce soit celle de ses proches voisins d’opinion, au pire n’en éprouve aucun intérêt. Le principe que pour garantir assez ce à quoi il tient, en situation ou en possession, il est d’abord nécessaire que l’ensemble social tienne suffisamment solidement, est aussi éloignée de lui que le sort de tout fragment de la société dont il lui semble que le devenir ne doit en aucun cas affecter son projet ou sa tranquillité. Et ce a fortiori si quelques discours politiques mal intentionnés lui proposent les moyens de se prémunir des parties de la société dont il se convainc aisément que les intérêts n’on rien à voir avec les siens, ou même qu’il seraient nuisibles à son confort. A moins qu’on flatte chez lui d’éventuels instincts dont il ne devrait pas être utile de rappeler ce que leur prolifération a produit au siècle dernier, et produit encore aujourd’hui
Etre démocrate c’est un travail. Un travail de soi. Il a cela de commun avec celui que requiert la liberté. Je veux dire la liberté en conscience.
Avant d’interroger la liberté, j’interroge ma liberté. Et lorsque je constate que je puis en conquérir tant à l’intérieur de ma personne, lorsque je m’aperçois que par les moyens de mon esprit, de mon imaginaire, de ma sensibilité, tels que je pense les avoir nourri bien qu’incomplètement, et de bien d’autres caractères liés à eux, je possède et suis un monde en moi si vaste qu’il en est même quelquefois désarmant, je n’ai nul besoin d’en réclamer à l’extérieur au-delà de ce que j’en dois obtenir pour simplement préserver mes nécessités, puisque alors pour en avoir jamais assez il faudra toujours que quelqu’un d’autre en ait moins.
Ces choses tombent-elles d’on ne sait quel ciel ? Evidemment non.
Cela se construit. Tout au long d’un enseignement digne de ce nom. Tout au long d’une pratique privée à laquelle toute citoyenne, tout citoyen doit s’astreindre. Non pas forcément en s’y consacrant toute entière, tout entier. Mais en ayant, à minima, régulièrement le soin de ne pas y être indifférent. Ce serait déjà un progrès.
En l’état actuel des choses le premier courage d’un politique sincèrement préoccupé de démocratie sera obligatoirement d’interpeller le peuple sur ce sujet-là. Avant tout autre.
Interpeller explicitement l’être démocrate en chacune, en chacun.

samedi 27 mars 2010

Anthémios

Sur la voie hiératique
Aux eaux vertes diaprées
Anthémios au front bleu
Les yeux changés en ancres
Majesté impassible
Austère et silencieuse
Pénétrait dans la ville
Descendant les écluses.

Sarcophage titan
En sa coque d’acier
Glissant avec lenteur
Vers les grands escaliers
Retenant son cortège
Aux abords des machines
Anthémios arrivait
Aux portes du haut bief.

L’officiant aux commandes
Les gestes et le pas
Hors du masque des heures
Et hors de sentiment
Dans sa simple tenue
De rituel sans âme
Ordonnait aux consoles
Les échanges des eaux.

Anthémios à la fois
La tombe et le défunt
De même feu un astre
Et cendres colossales
Toujours ayant régné
Et régnant à jamais
Attendait dieu bercé
A l’orée du passage.

Au niveau de ses pieds
A la poupe servile
Deux esclaves en noir
Préparant des amarres
Cependant qu’à la proue
Devant l’auguste front
S’ouvrirent pesamment
Les portes de l’amont.

Quelques gens avisés
Des nobles funérailles
Les têtes découvertes
Aux mines affligées
Le chagrin retenu
Sous les nuques penchées
Observaient dans le calme
Un deuil émerveillé.

Anthémios enserré
Dans les parois du sas
Les portes de l’amont
Refermant leurs vantaux
Les serviteurs honteux
Qu’il soit ainsi enclos
Pressaient leur sombre office
En lestes soins agiles.

L’officiant éclusier
Digne et indifférent
Sur un autre pupitre
Actionnant les manœuvres
Dans le recueillement
De la cérémonie
Lâchait les eaux montées
Vers le bief du dessous.

Anthémios ou légende
D’un prince déploré
Saisi dans un sommeil
A tout autre effrayant
Beau soleil reposant
Condamné aux ténèbres
Je t’ai vu t’enfonçant
Dans la cale funèbre.

Partout par les regards
Dans la solennité
Dans les airs désolés
Sur ta tombe flottante
Ton gracieux souvenir
A nous tous immanent
La peine répandait
Son offrande sacrée.

Encore un peu plus mort
Encore un peu plus loin
Encore un peu plus froid
De ton lit de métal
Et moi un peu plus pauvre
Et moi un peu plus court
Je vis s’ouvrir les portes
Sur le bief inférieur.

Les esclaves debout
Puissants et dévoués
Leur visage sévère
Leur silhouette fière
Contenant en soldats
Leur destin mortuaire
Tendaient vers l’horizon
Leur méfiance glaciale.

Sur la voie hiératique
Aux eaux vertes diaprées
Anthémios en quittant
Le sas aux murs trempés
Son malheureux secret
Scellé dans ses longs flancs
S’engagea tristement
Vers la prochaine écluse.

Elevant dans le ciel
Une lumière pâle
Noyant dans les nuées
Sa pudique clarté
Le jour en révérence
D’un soleil embué
Sema des feuilles d’or
Sur les eaux irisées.

Les cœurs mornes émus
Tournés vers ton convoi
Pensant déjà la suite
De ton voyage ultime
L’assistance patiente
A elle-même rendue
Regardait Anthémios
S’éloigner le destin.

Et moi sur ton visage
A la grâce invisible
Posant l’imaginaire
D’un hommage éperdu
Gardant de ton passage
Un songe mystérieux
Je t’ai vu Anthémios
Rejoindre l’infini.

vendredi 26 mars 2010

Sous le manteau

J’entends les fumées noires parmi lesquelles luit, carat de pourpre oxyde, un cri entre deux roches, dans les sous-sols du ciel. C’est ainsi qu’il peut-être et que je le sais. Ainsi également qu’il est rare à entendre. Apparat minuscule enchâssé dans le vacarme. Semblant d’éclat dont la surface n’est qu’un phare qui s’éclaire en dedans, hésitant entre le sort insignifiant d’un grain de quartz commun pris dans la masse d’un pavé, et l’élévation dans les airs pour attirer d’autres yeux, d’autres écoutes, d’autres de ce même monde, qu’il arpente en explorateur indécis, gagné par la vaine usure, perdu par la foi enfantine. Qu’il mesure aux infinis passés et à ceux qui viennent, pleins de bouches balbutiantes, de regards étonnés de le voir arriver. De nous voir arriver. Et moi aussi peut-être.
Il va, il vient, il passe. Transparence timide dans la foire des conciliabules. Il allait, venait, passait, absence inévitable. Il transpirera les morts comme des objets mués en inutilité par les duretés des corps impassibles. Et de sa ligne agile il avance son maigre curseur parmi les phrases que forment sans savoir les humains dans les rues. Volte face du palpable des heurtements, des embrassades, des fermetures hermétiques et du soi seul obscène.
Il est méconnaissable. Décalque de muraille. Indigent. Sans adresse. Il habite au buffet de la gare. Contre l’offense des monuments funéraires nul n’a servi de son trajet qu’ayant disparu et persistant sans trace dans la formation des apprentis vivants au moment où ils vont arrimer au sérieux leur esquif anxieux. Pour que soit l’incertain jusqu’au bord de tout perdre. Je le suis ce manteau qui le couvre et sa hanche emportée comme un mécanisme de locomotive. Son taxi qui l’attend pour un tour de manège. Son poing souvent serré sur les rênes de son souffle.
Je bois les alcools des temps où il n’est rien. Où son ultime apparence est une disparition. Où il fleure la banalité de quelqu’un qui guette l’heure de son train. L’heure d’un départ maîtrisé par les curieuses manies de la nécessité. Qu’elle est longue, sublimement longue, la marée, à remplir le hall de verre où tout résonne comme les désordres emmêlées de mille horlogers défoulés. Il boit les longs traits des verres qu’il commande et les eaux du silence qu’il invente noient le heurt incessant des tribulations fossiles.
A destination, il se lève, quitte son palais, et redevient cet incapable de n’être que ce pas qui cherche à raconter, pour franchir au milieu des jours, les nuits nues de soleil qu’on attife de bimbeloterie.
J’entends comme il bruisse, éponge aux yeux gonflés. Comptant dans son greffier ses titres de noblesse insoluble et ses appels sans suite au règne des douleurs absoutes.
Tout est encore un animal, l’ai-je su penser, un animal que nous flétrissons. Un animal au miroir avili. Un animal que nous tuons. Que nous ouvrons. Que nous découpons. Que nous dévorons. Que nous broyons. Que nous attachons. Que nous torturons. Que nous tenons en laisse. Que nous caressons. Que nous achetons. Que nous adorons. Dont nous avons même fait des dieux et des maîtres.
Humain maudit de chair aérienne et prisonnier de sa lourde carcasse, il s’entête en spirale autour de son fluide caillou vers les environnements et en entraîne les matières indifférentes au centre de son usine à retourner le vide. Cela sans profession. Simplement pour tenir. Serait-ce qu’à un éclaircissement. Parfois. Parce que tout est noir. Qu’il faut trancher, sinon, pour voir du rouge. Le cœur. Ou saigner.
Il sait des choses que les pires assassins ignorent. Il comprend ce que l’amour oublie. A ses fenêtres, s’il en a, ou appuyé n’importe où, contemplant le spectacle, il ne regarde rien. Il écoute. La plainte des murs éternels. La ronde des affairements. Le musée de l’histoire tout autour se dressant, et toujours rien. Une étincelle dans le cosmos. Et demain contre une autre. Et de toute façon les vœux irrésolus des championnats pourris. Des vices combattants. Par l’unique pouvoir des mâchoires dégueulasses qui font ventre et envie et savent amuser, et la plainte, et la ronde.
Il raconte. Il va jusqu’à frôler la plainte de sa paume et deviner la ronde lorsqu’elle a faim. Et si il apparaît on veut le reconnaître. On l’invite. On lui parle. On voudrait qu’il explique. On s’assemble. On se presse. Au mieux on se prend à espérer sans savoir, au pire, sans savoir, on se met à croire. S’il demeure il sera embaumé dans les encens dont on baigne les noms que l’on fait scintiller.
On ose peu pour lui. Il sait. Il fuit. Il suit l’humble prochain jusqu’à l’aplomb du précipice. Et un amour ça et là qui l’accompagne. Aux limites des consolations. Et quelques congénères qui essaiment sur des palissades des jets vifs d’aiguillons coléreux et désespérés. Piqûres électriques qui secouent dans les reins et redressent un rire complice. Nous pourrions alors nous satisfaire dans l’enclos de trois ou quatre mots tracés au dos blanc des pactes trahis. Mille fois trahis. Ecrits pour l’être.
Il en parle. Je perçois son murmure isolé dans le brouillard sonore. Je le suis, frère inconnu. Frère ignoré. Il était là déjà penché sur le berceau. Son regard entrant comme pour me dire qui j’étais. Non. Qui il se pourrait que je sois. Non. Qu’il se pourrait que je sois. Non. Ça ne disait rien. Je pense qu’il a dû simplement vouloir me rassurer. Que lui aussi il avait vu la mer, avant.
Il voyait la mer. Il n’était pas encore né. Presque rien ne l’était. Comme un sortilège de jade liquide. Un magma de mémoire, traîne de plis démultipliés, qu’un innocent voyage avait attaché à ses épaules. Ça n’empêche de rien devenir. C’est comme ça, c’est tout. Il était advenu. Et pour survivre tout devrait être d’une insupportable légèreté. D’un énigmatique détachement. Rêve, mais tu n’es qu’un souffle. Couronne ou guenille.
Il naissait du chant des vagues. Mais ça ne veut pas dire grand chose. Dés demain ce sera fini. Où dans quelques centaines de saisons. Alors ce que tu as chuchoté d’autres en chuchoterons peut-être encore. Dans ce même chant s’ils peuvent déjà l’entendre.
J’ai appris qu’il dors. Qu’on doit certains moments le laisser dormir. Périodes de menaces sur sa peau étrangère. Sur ses clartés indexées à des retours de fureurs. Et l’être en océan emporté dans l’orage. Et plus sourd que cet écho que d’aucuns croient tenir d’un dieu.
Je l’ai retrouvé, recroquevillé dans le coin d’un salon dans une maison désaffectée. Il émanait encore de lui, essence aux senteurs acides, la preuve songeuse d’une insistance.
Il n’y a pas de choix : l’animal fait toujours, dans certains cas, comme s’il n’avait jamais existé.
Pourtant ne pas se lasser, l’ai-je su me dire, même si les limailles de quelque incandescence n’en finissent jamais, pendant d’absurdes pans d’époques en tumultes, de tomber poudre froide à l’arrière de nos pas. Semant souvent ainsi une stérile ivraie.
C’est un point d’interrogation. Il ne dit pas son nom. Ni d’où vient ce qu’il est. Ni où il est parti.
Récemment je me suis installé dans un café, dans une gare. C’était n’importe où je crois me souvenir. Sur la banquette près de moi il y avait un manteau. Apparemment abandonné. J’ai questionné le garçon lorsque je lui ai confié ma commande. Il m’a succinctement décrit un homme qui était venu une ou deux heures plus tôt et qui sûrement avait dû l’oublier. Je lui ai demandé de me décrire l’homme en question. Je lui ai dit que je le connaissais et que je reconnaissais le manteau. J’ai demandé au garçon s’il ne voyait pas d’inconvénient à ce que je le rapporte moi-même à son propriétaire. Le garçon a eu une expression désabusée et m’a répondu que non, ça ne posait pas de problème.
Depuis j’ai ce manteau chez moi.

mardi 9 mars 2010

Sac à main


Je vous vois venir, (je vous connais !), non, il ne va pas être question d’une ancienne première dame de France plus connue pour ses pièces jaunes que pour l’intégrité de son époux.
Il va être seulement question de l’ustensile dont on a fait régulièrement son fétiche, pour ne pas dire son nin-nin, son doudou.
Et de cet ustensile non en tant qu’étant le sien, mais en tant qu’il est, universel, omniprésent, à la fois l’avant, le pendant, (si j’ose dire), et l’après, une sorte d’alpha et d’oméga, bref une métaphysique.
Premier rapprochement utile, avant de s’éloigner, le sac à main, elles n’en portent qu’un à la fois, alors qu’elles mettent le plus souvent deux chaussures, et ce en dépit du voisinage évident entre le premier et les secondes, avec ou sans talons aiguilles, voisinage remarquable quant au nombre d’exemplaires disponibles dans six ou sept armoires ou placards, et quant à la diversité des modèles qui s’éventaillent du plus sobre au plus clinquant, du plus laid au plus élégant, du plus improbable au plus incertain, du plus excentrique au moins pratique, du plus minuscule au plus imposant, du plus ridicule… au plus ridicule. Coordonné avec les chaussures, donc.
Elles, vous l’avez deviné, car vous êtes très perspicaces, ce sont les femmes, naturellement, pas les sauterelles : ne pas confondre.
Femmes que nous mettrons ici quelquefois au singulier : car il est fréquent qu’elle soit singulière. On en compte en effet beaucoup moins que ses congénères à zizis extérieurs, capables de se grouper en meutes, l’esprit mis en bière, à l’orée de diverses manifestations virilo-martialo-sportives.
Quoiqu’elle ambitionne ici et là d’en faire l’expérience, sachant que pour qu’elle rivalise avec le mâle il lui faudra peut-être plus fréquemment descendre que monter.
Il est un fait certain que la femme, dont de récentes recherches nous apprennent qu’elle naît plus souvent dans une maroquinerie que dans une fleur, lutte, et souvent à juste titre, pour devenir l’égale de l’homme. Elle devrait se méfier quand même. Il est un autre fait certain que l’homme, dont de récentes découvertes nous apprennent qu’il naît davantage dans un moteur 6 cylindres en V ou dans un ballon de foot que dans un chou, ne lutte pas pour devenir l’égal de la femme. Question : le port du sac à main n’en serait-il pas la cause principale. C’est possible… (Et il a peut-être tort.)
Certes de timides ou audacieuses tendances de la mode ont émis la facture d’une sorte d’objet, devenu commun à beaucoup d’hommes et qui pourrait faire penser qu’il s’agisse d’un équivalent du sac à main de la femme. Hélas, trois fois hélas, le pauvre est à des années lumières de ce qu’est un sac à main.
Il n’existe aucune liste exhaustive de ce qu’on peut trouver dans un sac à main de femme. Ce qui explique d’ailleurs qu’aucun évangile, qu’aucun coran ou autre best-sellers testostéronien n’aborde le sujet. Signe tangible de la présence d’adieux. Et cette fois-ci c’est définitif.
Doté d’une part d’un sens aigu et parfois assez effronté de la curiosité, et d’autre part d’une confiance durement gagnée auprès de pas mal de femmes, proches ou déjà parties flâner, il m’est arrivé d’avoir accès à de nombreux sac à mains.
Au gré des inventaires, voici le plus courant.
Un poudrier, une poudrière, un stick de rouge à lèvres, deux ou trois protections en cas d’évènement lunaire, des mouchoirs en cas de rhume ou de grippe amoureuse, un révolver pour mari ou pour maîtresse de mari ou pour épouse d’amant ou pour autre maîtresse d’amant, des photos d’enfants, des cartes de crédit, des papiers, des stylos, des bonbons, des cigarettes, des briquets, une culotte de rechange, un sachet d’arsenic, des cachets pour les migraines, du parfum, une cuillère en argent d’un grand hôtel, un carnet d’adresses, un téléphone mobile, un plan de Valparaiso, un roman, un poing américain, une pelote de ficelle, des jetons de casino, un talon de chaussure, un foulard de soie, un collier pour chien, quelques pétales de fleurs, des post-it avec des petits bouts de notes diverses, des cônes d’encens, des trousseaux de clés, des clés usb, des coquillages, des plumes, des bijoux, des cailloux, des hiboux, des sous, des horaires d’avion et de train, des heures de rendez-vous, un rouleau de scotch, une boulette de hash, une alliance, un flacon de scotch, du rimmel, un chéquier, une paire de lunettes de soleil, un parapluie, une paire de ciseaux, du vernis à ongle, un ou deux en-cas, quelques infusettes de thé, des sucrettes, un pilulier doré, une patte de lapin, une perruque, une arrête de poisson, quelques dents de lait, quelques mèches de cheveux, ou de dynamite, un sex-toy, une médaille d’ancienne communiante, une vieille carte d’un parti politique de gauche, des préservatifs, un œuf de jade, une fève de galette des rois, un canif, un tampon dateur, un poème, des cartes postales, des billets usagés pour l’Opéra, des miroirs, une corde à sauter, des billes, des tubes de crèmes de soin, un petit jouet en peluche, une cravate ou deux,… et pas de raton laveur.
Pas de raton laveur. Je n’ai jamais vu un raton laveur dans un sac à main de femme.
Je suis sûr qu’il n’y en a pas. Jamais.
Il y a sûrement des choses que je n’y ai pas vu, c’est vrai. Ce qui ne veut donc pas dire qu’elles n’y sont pas. Il y a les choses visibles, préhensibles, dans un sac à mains de femme. Et il y a évidemment l’invisible.
Mais pas de raton laveur : la femmes ne fait pas dans la futilité. Elle fait semblant, c’est tout.
Me connaissant comme je les connais les frangines, prétention personnelle à double face, je ne serais pas surpris d’apprendre qu’on trouve dans l’attirail de leur voyage permanent, puisque qu’un sac à main c’est avant tout un sac de voyage, qu’on y trouve donc un compartiment de transsibérien. Ou une girafe. Ou des castagnettes. Probablement des lettres d’amour de princes charmants idiots ou de bûcherons sensibles. Ou de copines déshabillées. Ou d’étrangers repartis vivre en Amérique du Sud. Des tutus froissés. Des peines de cœur dans des fiasques vides. Des contes en blancs à raconter aux petits. Des soirs de princesses sur des bateaux assortis. Des cris de révoltées. Des généalogies de sirènes. Des complots. Des corsets. Des casquettes à douze degrés. Une adresse de bookmaker. Des micros. Des plans d’enquêtes. Des contacts de détectives. Des têtes réduites de rivales. Des joyaux masculins dans des bocaux de formol. Des sofas océaniens. Des autruches. Des pattes de panthère. Des mères en poudre. Des chevaux. Des quais. Des films romantiques qu’aucun homme n’a su tourner. Des pianos.
On doit pouvoir y trouver également de la Louise Michel ou de la Rosa Luxembourg.
On peut malheureusement y rencontrer aussi de la Margaret Thatcher ou de la Paris Hilton : certaines femmes dépassent donc certains hommes, hélas, trois fois hélas… Comme ça on est à égalité.
Dans les dérèglements qu’on peut observer, dans les temps troublés que nous traversons, il est remarquable que certaines femmes paraissent renoncer au port du sac à main. C’est certainement une diversion. De même étrange que certaines portent outre un sac à main, et tout aussi quotidiennement, un autre sac, parfois plus gros, comme une inflation de mystère. Où alors elle est encore partie on ne sait où.
Notons encore que le sac à main est en soi une arme par destination utilisée dans de nombreux cas de défense, certes, mais aussi d’attaque. Si on tient compte du contenu moyen de l’ustensile, on tremble à l’idée qu’une guerre prochaine s’appuie sur un tel potentiel de destruction massive.
Je me demandais pas plus tard qu’il y a quelques minutes, m’interrogeant moi-même sous la torture du rasoir, quant à la façon de terminer cet article, et n’ayant encore jamais assisté aux obsèques d’une de nos sœurs, si une femme se faisait enterrer avec son sac à main. Je pense que la réponse est non.
Imaginez que le paradis existe et qu’une furieuse sorte son flingue de son sac au moment de passer au guichet. Certes elle aurait moult circonstances atténuantes, mais allez faire comprendre ça au Vatican où tous les mecs s’habillent en robes, portent tous des chapeaux rigolos, et pas de sac à main !

lundi 8 mars 2010

La route - Cormac Mc Carthy

C’est écrit au scalpel pour produire de l’orfèvrerie : mais n’allez pas chercher les rubis, ou les saphirs : il n’y en a pas. Si bijou il y a c’est une pièce infiniment grise, rouillée, calcinée, glacée : c’est l’atroce ornement d’un univers dévasté. Tout a brûlé. Absolument tout. On ne saura pas exactement pourquoi. Jamais vraiment. On peut se douter de quelque chose mais il y a quand même plusieurs possibilités. Et on comprend tout autant que ce n’est pas là ce qui importe. Un peu comme quand ce qui est fait est fait. On ne revient pas là dessus. Il va s’agir de vivre de ce qui reste et il ne reste rien. De la pluie. De la neige. Du froid. De la cendre. Du vent. De la barbarie.
Cette route sur laquelle avancent un père et son fils. L’homme et le petit.
Il y a de bons livres. Il y en a des beaux. Des grands. Il y a de sacrés livres.
Et il y a des livres sacrés.
C’est ce que j’ai pensé de ce livre après l’avoir fini. Pas immédiatement. Parce que je n’ai pas su tout de suite quoi en faire. Qu’il m’a d’abord été nécessaire, liberté de lecteur, de percer le décor des toutes dernières pages, le si peu de nutriment des tous derniers mots, d’un minuscule trou de compas pour imaginer que pouvait filtrer alors une fine aiguille de clarté, pour le petit. Qui survit.

« Il s’arrêtait et s’appuyait contre le caddie et le petit continuait puis s’arrêtait et se retournait et l’homme levait les yeux en pleurant et le voyait là debout sur la route qui le regardait du fond d’on ne sait quel inconcevable avenir, étincelant dans ce désert comme un tabernacle. »

On parle souvent de l’aridité d’une écriture. De son dépouillement. Nous y sommes avec ce roman. Et tout semble s’y dresser pourtant à la manière d’un monde inversé, sous les paysages d’où toute vie a disparu. Sauf celle de quelques autres, irrémédiablement égarés, ou reconstitués en clans loqueteux revenus en deçà de toute civilisation. De l’imaginable.
Ce n’est pas un roman qui m’a paru pouvoir me permettre de m’élever au sens ou un livre peu être édifiant. C’est un livre qui m’a renvoyé à mon abîme comme rarement on s’y sent pousser, rarement on vous enjoint de le faire, rarement on y est obligé à ce point.

« Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. A chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis et regarda vers l’est en quête d’une lumière mais il n’y en avait pas. »

J’ai entendu dire que des personnes ne s’étaient pas remises de la lecture de ce livre. Ca ne m’est pas impensable. Soit qu’il existe une réelle peur, une réelle angoisse qu’une apocalypse advienne, abolissant le futur, produite par l’humain ou surgie du cosmos. Soit que l’enfant ne suffise plus, au cœur du cœur d’un désastre, à témoigner à priori d’un temps toujours à passer, toujours à vivre, toujours à habiter. Quoiqu’il arrive. Et si ténu soit rendu le fil de la dernière destinée.

Roman philosophique. Roman métaphorique. Roman parabolique. J’y ai senti cerné l’espace où la question du bien et du mal resserre toute hypothèse de survie. Aussi bien pour se procurer de quoi manger que pour préserver le feu. Le seul élément, l’eau est viciée, l’air empoisonné et la terre stérile, qui persiste et qu’on ne peut pourtant que deviner dans le creux profond et effrayé du corps de l’homme et du petit. Ne serait-il question que d’un bien aux vertus illusoires et d’un mal tantôt aux contours imprécis et tantôt aux formes les plus brutales.

« Le monde se contractant autour d’un noyau brut d’entités sécables. Le nom des choses suivant lentement ces choses dans l’oubli. Les couleurs. Le nom des oiseaux. Les choses à manger. Finalement le nom des choses que l’on croyait être vraies. Plus fragile qu’il ne l’aurait pensé. Combien avaient déjà disparu ? L’idiome sacré coupé de ses références et par conséquent de sa réalité. Se repliant comme une chose qui tente de préserver sa chaleur. Pour disparaître à jamais le moment venu. »

Un livre de ce qui peut rester lorsque tout s’est abandonné dans la destruction. Où ondulent en d’âpres vagues les contours d’une humanité ultime, avec ses limites à la vie, ses limites au seuil de la mort, une sorte de choix résiduel, un brouillage animal, une faible capacité d’exister encore au delà des purs besoins physiologiques, une capacité restante, qui tient de l’atome vital, pour décider jusqu’où on ira. Et où cela s’arrêtera.

Un livre sans force et sans douceur. Cru. Une préhistoire. Une nudité d’après la chute de millions d’interrogations accessoires. Et l’essence d’un invisible dessein si on peut mesurer que toute existence en contient de toute façon.
Avec ce qui me suit pourtant depuis que je l’ai lu : les deux seules voix qu’on entende principalement. Celle de l’homme et celle du petit.
Puis, à la fin, celle du petit avec l’autre homme, pour savoir s’il va le suivre puisque le père est mort.

« Comment je peux être sûr que vous faites partie des gentils ?
Tu ne peux pas en être sûr. C’est un risque que tu dois prendre.
Est-ce que vous portez le feu ?
Si je portes quoi ?
Le feu.
T’es pas un peu dérangé, non ?
Non.
Juste un peu.
Ouais.
Ca fait rien.
Alors, vous le portez ?
Quoi ? Si on porte le feu ?
Oui.
Ouais. On porte le feu.
Vous avez des enfants ?
Oui.
Vous avez un petit garçon ?
On a un petit garçon et une petite fille.
Quel âge il a ?
A peu près ton âge. Peut-être un peu plus.
Et vous ne les avez pas mangés.
Non.
Vous ne mangez pas les gens ?
Non. On ne mange pas les gens.
Et je peux venir avec vous ?
Oui. Tu peux.
D’accord alors.
D’accord. »


Un livre sans fin. Sans solution. En cela, selon moi, oui, un livre sacré.