"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 18 janvier 2010

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Je disais ça : ce n’est pas au travail indifférent du temps qu’il faut s’en prendre, et bien plutôt c’est à ce qui fait vieillir qu’il faut s’attaquer.
Ce qui fait vieillir comme ce qui se défait. Mais déjà à vingt ans on n’est plus un enfant. Déjà enfant on a bien dû apprendre à marcher, à parler, à rêver à l’impossible en s’attachant à tout ce qui à l’air de tenir, parce que le funambulisme c’est quand même mieux s’il y a quelque part du repère, du solide. Quelque chose sur quoi s’appuyer. Présent ou déjà imaginaire pourtant. Il suffira de savoir s’en débarrasser lorsqu’on aura su décider de ses propres besoins, de ses propres envies. Que le désir aura pu prendre place.
Ce qui fait vieillir comme s’il fallait accepter l’usure n’étant que ce qui ronge alors que c’est d’abord ce qui forme.
Le temps n’est qu’une poésie. Ce n’est pas le réduire. C’est le libérer.
Si je veux, et quand je veux, je reprends l’escalier de rondin qui monte vers le chemin de crête arboré vers la route qui mène au collège. Et c’est aussi vrai que lorsque je préfère descendre le matin le long du bassin de la Villette pour aller prendre le métro au lieu de tourner dans la rue qui conduit à la station la plus proche. Se constituer somme de tout ce qui fut et de tout ce qui va être, et pas en usager méthodique d’un moment isolé qui glisse entre un passé encore plein de mystère et un avenir qui commence dans la minute qui vient.
Ce qui fait vieillir comme certaines peurs. La froideur. L’indifférence forcenée. Comme si un mur n’était qu’un mur. Comme si une guerre n’était qu’une guerre. Comme s’il fallait ne jamais rien perdre. Comme s’il ne fallait que devenir fort et savant. Et s’incliner devant la fatigue des questions restées muettes, le plus souvent parce qu’on a pas été capable d’entendre le timide écho d’une réponse, beaucoup plus petite que celle à laquelle on s’attendait, et finalement plus utile que les grandes affirmations définitives dont on ferme les grandes portes sombres sur des aventures engourdies.
Le temps est impassible et il nous faut apprendre à danser. Même pour de faux. La vérité est incalculable. Le réel n’est que le tyran que nous autorisons ou que nous combattons. Sauf ce qui est négociable. Ce qui est enfantin : ne perdons pas de vue que les enfants sont de redoutables négociateurs.
L’état de l’esprit. Peut-être se méfier des meubles qui se mettent à vous considérer amicalement. Des idées trop et quelquefois mal nourries qui s’essoufflent sur leur ventre de gravité, sous leur crâne où le si peu d’or craint malhabilement de se transformer en plomb.
Avancer, oui, sachant qu’on va, en partie insolublement, à la traîne de ce qui nous échappe. Alors on glane ce qui tombe des étoiles, ce qui tombe des livres, ce qui tombent des cœurs et des âmes, des paroles quand les bouches se referment, de toute la pensée qui ne nous a pas attendu pour advenir et qui nous attend encore lorsque nous disparaissons, tout juste un peu mieux bue, un peu mieux respirée, un peu mieux distillée, et même, ça arrive aussi, un peu mieux vécue. Bien que dans la plupart des cas, on s’en aperçoive à peine.
L’état du cœur. On a compris que trop de sucre, trop de guimauve, trop de sirop nuisait à son bon fonctionnement. Ce n’est pas, bien sûr, un avis médical. C’est que l’herbe tendre doit avoir un petit goût amer. C’est que le plus beau soir du monde doit avoir un petit côté brumeux. C’est qu’on joue à cache-cache avec l’ennui. C’est qu’on reprend un verre, et puis deux. Qu’on lui en fait voir de toute les couleurs. De toutes les noirceurs. De tous les éclats chauds et haletants. Qu’il sera le premier signal de la rencontre avec l’épuisement. Parce que ça ne réfléchit pas un cœur. Ça se réfléchit, si on s’y prend bien, c’est tout. Et ça doit être insuffisant.
Aimer oui. Autant qu’on peut. Etre de ce côté là des choses. Armé, car il le faut. Offert, pour ce que c’est. Trompé puisqu’on se trompe. Joueur grave ainsi qu’il était déjà grave de monter de la terre au ciel sur un dessin de craie tracé sur un trottoir. Avant l’averse. Ne pas perdre ses illusions mais les vendre au cour du diamant. Aimer par principe et déduire l’ivraie. C’est le plus difficile à dire. Ce qu’on peut croire n’avoir pas su saisir. Les décors dilués ou opportunément arrangés. L’idéal dégrossi. La passion récitée. Et tous les monuments soigneusement visités.
Et rire au cas où tout ça, cela se murmure, ne serait en fin de compte qu’une erreur. Certains disent, plus aimablement, un concours de circonstance. Au stade où nous en sommes, de quoi serions-nous tenus responsables ? Y’a-t-il un championnat de complaisance ? Une hiérarchie des complicités ? Je veux dire une fois que l’affaire est faite, et, le cas échéant, que l’Histoire est passée. Pour peu qu’on soit monté dans le train. Apprenons-nous nos leçons ?
La conscience. Oui. L’unique conquête qui évite d’avoir à espérer d’en haut et qui permette de fleurir de là où nous sommes. Objet sans âge. Qui naît sur toute la durée disponible, parcourue et à parcourir. Qui peut faire qu’on ait déjà vécu le futur et qu’on découvre le passé. Ce par quoi il est le plus dur, le plus compliqué, de pousser en avant sa curiosité d’être libre.
Ce sans quoi vieillir conduit dans trop de cas à devenir si pauvre et si obscur.
La conscience. N’en serais-je qu’à ce qu’elle se redresse pour ouvrir péniblement son pharynx.

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