"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 21 novembre 2010

Geôle


On nous aura enfermé là, pourpre parfum d’âme cardiaque. Beaux yeux noirs d’un être de thé. A une table d’épineux et une chaise de cordage. Entre des murs aux pans froids, rugueux comme le plan de nos jours rassemblés. Un grain ici de schiste, là de goudron séché, des miettes de facettes, des granules poreux.
Nous serons enfermés toutes portes ouvertes.
Avec au dessus de nos fronts levés un toit de palmes fraîches que nous ondoieront des zéphyrs dévoués et austères.
Dans les tableaux béants, entre les parois sombres, le monde en son absence aura peint des bleus et des ocres variant au gré des arcs qu’entraîneront les coupes des heures élancées et des heures tombantes. Quelques forêts aussi aux conciliabules lointains et étoffés. Et quelquefois peut-être des esquisses dépouillées où nous pourrons deviner ce qui a vécu là, ce qui nous a mené, et, saurons-nous, ce qui survivra.
Nulle route ne va à l’endroit où nous sommes. Toutes traces confondues par l’invisible mouvement des nappes de poussière.
Et confondus enfin nos sangs inconciliables, bouillant de tant de crimes. Calmés d’inquiétude.
Corps apaisé du condamné qui a su accueillir sa peine. D’un rire qui le secoue pour agacer la gravité. D’une maigreur qui le soigne. Qui rapproche son os de son isolement. Qui renoue son geste aux servitudes de sa respiration. Qui raccroche sa nuque à la pliure pensive. Et remet dans ses mains une aiguille tranquille.
Nous saurons dés lors comme nous les revoyons. Frêles poissons à plumes en quête de croissance, bouilles ouvertes à tout emplir en eux d’espace qui se tend. Aussi plein, de même, des destins antérieurs, de quelques hasards ironiques, de charmes expirés d’un courageux amour, et d’un œil ébahi, par delà toute plaie, dardé avec obstination sur le nombre et le chiffre aux fins sans solutions.
Nous n’aurons à manger que si nous revenons, à force d’entraînement, sages fous d’ignorance, reconnaissant alors en espoirs de nos causes le joug du chant et du mot, oiseaux inutiles dans les airs pacifiés où s’endorment enfin les cauchemars prégnants.
Tout ici est si long, bien plus long que de perdre un signal parmi les galaxies. Et tout ainsi sera long. Insupportablement long. La mort sait quel sourire il faut nous adresser. Il peut arriver que nous le comprenions.
Il n’y aura pas de gardiens. Nous pourrons nous enfuir. Et après… Pour quel asile. Pour quoi qui manquerait et ne soit pas ici incrusté dans la pierre ou tout autour dehors. Pour quelle foule. Pour qui dont l’oubli serait à craindre. Tout le monde est bien là. Les échos y sont encore mieux tenus et bien plus nombreux que dans tous les boîtiers électroniques. Tout le cours remonté jusqu’où se dissipent les rives. A jamais effilochées vers des forces primordiales dont un insu nous hante et l’autre fait défaut pour résoudre nos apparitions et nos disparitions. Et les répétitions.
Pourpre parfum d’âme cardiaque. Linge de gaz transpiré aux trames constellées de fourmis codifiées. D’en nous l’ivre transport sur les chaloupes ballottés dont tanguent les alarmées, dont s’arment des armadas, dont coulent tant d’autres.
Mais c’est fini de se mirer, cible microscopique, dans les dédales tamisés où se tressent les nœuds gordiens. Un trait ne suffirait à rien. Ne souligne plus. A devenir la tige, horizon dans le ciel, d’où pendent les lignes de milliards de formules. Où choisir en étouffant le hasard. Et tisserand stoïque, tâcher de dire encore quelque chose qui dort. Et n’aurait fait que ça.
Travailler à la tombe au dessus de tout ce qui vient. Travailler la flèche au doigt qui préfère hésiter. Travailler en dépit de toute vanité. Travailler la vitesse au pouvoir inversé. Travailler le sable dans les regards qui se taisent. Et seul cet instrument que l’on est de soi-même. Travailler les coulisses et le trouble de la scène. Au risque de s’évader de la partition.
Beaux yeux noirs d’un être de thé. Bois l’eau teinté d’un corps nocturne. Nulle part où nous nous sommes rencontrés. Mais là ensemble entre ces murs où le désir remplace le ventre. Echanson économe de la moindre note. D’une cérémonie en gestes discrets. Et quelqu’après midi assis à contre jour dans un encadrement.
Mon peu de moi en peu de chair de juste un autre battement. Mon autre pensé qui me fuit. Et me retourne mon silence. Mon autre enfin réduit au seul service de ma soif. Et au comptage du produit dont il me faut payer sans savoir d’une monnaie aléatoire un privilège dérisoire.
On nous aura enfermé là.
Rien ni personne. Sans appel. Sans recours.
Parce qu’il ne faut pas tuer.
Presque tout le reste est possible.
Presque.
Mais pas tuer.
Qu’il vaut mieux se soustraire alors.
Redescendre de l’or et des vents artificiels.
Rien qu’un rire infantile dans la gamelle de fer.
Et de claires tristesses dans un broc de terre.
Ôter de tout malheur, dans le reflet chargé, les ajouts usurpés, les coiffures de cendres, les blessures d’emprunts, les attraits et les haines dérobées.
S’il ne suffit d’être que soit déjà plusieurs à ordonner, lointain follet noir feuilleté, bouche ouverte à tous les gavages, cage courbée, cadeau de la nature, vieillard à rebours, fortune de boue, et qu’il faut trier là de quoi se présenter.
Soit un refuge heureux. Une carte au trésor de fantasmes anciens. De contes invivables. Un atelier disais-je il y a trop longtemps. Le temps d’en enlever les autels superflus, les idoles grimaçantes, les vases d’épanchement, les machines à recopier, les caisses de conférences intimes, et tous ces bouts de marbre, de métal, de cristal, distraitement exhumés, statues de charnières réservées ou d’ordre sanctuarisé, à la notoriété obéissante.
Variation sur un même thème.
Finalement, filialement même, d’un fil indéniable, et quoiqu’on en estime la quantité à l’aune jalonnée de fronts ensoleillés et de trébuchements, il se traîne bien ici quelque chose de vrai. Qui n’était pas là au tout début. Qui est parvenu à vivre aussi de tout ce qui était là avant. Et qui peut-être nous a dépassé. Et savons-nous bien ce qu’il pourrait s’en faire si nous rattrapions mieux le futur tant écrit dans les lettres que tant ont su écrire tous dieux en moins.
Nous ne manquons que de preuves.
Non qu’il y en ait, un ou plusieurs.
Mais que nous n’en ayons plus besoin.
Ni de ça.
Ni de preuves.

dimanche 31 octobre 2010

Passerelle.

Qu'étaient donc les brumes de cette ère aux limites troubles que seuls dessinaient des choeurs murmurant, indénombrables et constants, flouant des vies et des morts les donjons poreux des peuples indécis avec les copeaux gazeux des peuples évidés.
Une passerelle de bois et de corde. Une nacelle d'un passage aux tenants invisibles. Attaches diluées dans des bords voués aux confusions. Un métronome éolien scandant les plaintes des grincements d'une balance menaçante, les allants perdre, débris sourds de charnières, au dessus de mondes, de cités, de déserts. De jardins aussi. De corps endormis. Cruel, déjà, de gamins méfiants. Cruel, toujours, d'épuisements amarrés à des griffiers de roses.
En bas tous les vacarmes mêlaient leurs routines et leurs vitesses, leurs étendues scintillantes et leurs plaines sillonnées, leurs résilles fulgurantes et leurs pôles hérissés, en une immense couche de dédales survoltés, inquiets, conquérants, mystiques, avides, affolés.
Et lorsqu’il avait levé les yeux, engonçant encore plus sa tête dans le col de sa carapace noire, il n’avait rien cherché de plus que le retour de ces fureurs vitales et mortifères. N’avait entendu que la syncope infinie du cosmos, indifférente.
C’était une heure de plein jour. Une heure d’ascension rare dans une spirale évasive. Une heure où un bruit, une onde de choc peut-être plus violente que d’autres, un déchirement plus soudain parmi tous ceux dont s’accompagnaient les séismes ordinaires entre les foules mouvementées, avait crevé trop durement l’enveloppe tendue de son pas.
Il avait difficilement appris à ne plus s’arrêter. A ne plus s’arrêter que seul. Dans un recoin où son clos de membranes irisées puisse reprendre souffle, sang et chair. Où puissent se renouer les membres épars de son sommet d’arbre déphasé. Ou comme un animal honteux ils puisse lâcher les encres lourdes et les déchets poisseux qu’accumulaient en lui ses regards aux armes nues sur le meurtre innocent de pauvreté. Celle des possessions fétiches. Des appétits sans fond. Des frustrations tyranniques. Des fantasmes impotents.
S’il fallait renoncer à enseigner de soi, comme à apprendre au delà des mots de mots périphériques à peine assez éclos, aux tracés imprudents de science achevée, c’était d’un peu de rien, de sébile en sébile, qu’une autre monnaie pourrait, s’il le faut, payer quelques accords d’un commerce nouveau. Sous le manteau des vieilles peaux. S’il se décide qu’on reste assez ensemble. Mangeurs infortunés de sois dans le ventre amoureux, ou haineux, ou même impassible d’autrui.
A ne plus s’arrêter qu’allongé réfugié sous les surfaces, à fleur de champs, d’étangs, sous le plancher, sous le marbre, ophélien éveillé écrivant du dessous ces secrets introuvables dont il ne faut connaître pour les éprouver, et qu’ayant rencontrés on peut alors transmettre pour pas plus qu’un anneau de fer et plus muets encore de tout bijou, de tout prisonnier, de tout esquif dansant une impatience au bout d’un plongeoir au dessus des bras d’une noyade amante.
Sûrement qu’on avait commencé à apercevoir quelque chose dans le démembrement des madones aux vernis précieux. Dans la dissection des batailles épiques. Dans le chapeau du verbe mélangé. Dans le film inversé du futur au passé.
Cependant, lorsqu’il avait levé les yeux, il n’avait rien trouvé d’autre que la grande beauté immobile qu'on mettait en partitions d’abîme selon des formules gracieuses, au nom d’une bulle glacée qui s’y trouvait sertie, peuplée de faims déraisonnées à réchauffer leur frayeur impudique d’être seul éphémère priant en négatif qu’autre chose existât.
Mais rien qu’aimer et la distance redevenait insensée. Il l’avait difficilement appris aussi. Dans sa chimie intime entre l’âme et le couteau. Sa pensée aux contours de toiles écharpées. D’une parole coincée dans un goulot dilaté. D’un corps qui le quittait le sien propre ballant d’un nerf électrifié relâché dans le vent. D’une croyance autant et avant tout. Avant même qu’aucun commençât à compter des signes hypothétiques sous la voûte des nuits primitives. Avant les début dangereux de concevoir. Avant l’idée de savoir ce que c’est que comprendre. Avant le projet de la première pierre. Que la première statue irradiât des angoisses. Que les tous premiers fous inventassent leurs lois vaines pour encombrer les cieux et les cœurs. Combler le néant avec des prétentions de sabliers.
D'une croyance échappée aux canaux historiques. L’eau qui ne peut tenir dans le creux de deux mains et qu’on puise pourtant pour la sentir filer dans un son délicieux de clavier déjoué. La croyance vêtue en reine mendiante. De moins que le prix d’une bille de verre que l’enfant fait rouler les yeux étincelants. De plus que les atours de châsses adorées dont se parent les morts usurpatrices.
Il regardait, se penchant frêlement, à travers les fumées que son chœur composait, indéfini et persistant, filtrant des vies et des morts les messages embrouillés et les testaments oublieux.
Les mains serrées sur la corde rêche de la passerelle. Bercé par l’ample et lente brassée des airs.
Y avait-il eu un coup de fusil. Une sentence au fil badigeonné de faux or. Une marée de plus de peste méprisée. Un énième aboiement couronné. Une irruption de venin. Un versement de nouveau sur le compte crypté d’une bête immonde.
Parfois il jetait un regard d’un côté puis de l’autre, vers chaque extrémité où s’évanouissaient le chétif ponceau de bois et de cordes.
Il avait appris à attendre. Trop. L’elfe doucereux guettant à travers lui l’instance de l’ombre. La fatale effarante surveillant de même le follet consumant. Lui, curseur glissant, à peine retenu par l’un et à peine espéré par l’autre.
Happé encore une fois par une heure interdite au tempo emmuré. Soustraction au continuum des jours à faire de tant d’actes notariés. De classifications. D’enjambées machinales à travers des champs mécaniques.
Tirer sans faiblir les liens des origines. Les portées d’insectes hiéroglyphes. Les pages tombées de l’arbre. Les histoires de pluies aux minéraux invisibles. D’herbes sauvages. De vins renversé. De révolte. Jeter des filets vers l’avant. Agripper des décombres déjà là aux pointes qui dépassent les jauges insondées.
Attendre que revienne, indispensable maladie du vivant, le besoin de plaisir, de jouir, d’exulter, comme un abcès lisse et vibrant, enflant entre les plis des défis où sont tapis les sexes, les frondes, les luisances révulsées, les embrassades, les aimants déguisés, les irrépressibles nécessités de preuves.
Il est là. Un duel. Impatience primaire de connaître la suite. Au dessus du vide. Où jadis, mioche sur un fil suivant le bord du caniveau, il jouait à craindre de tomber dedans comme un oisillon et d'être emporté vers les égouts.
Devine-t-il un clin d'oeil d'un côté. Soupçonne-t-il un sourire de l'autre. Il n'y a rien ni personne qu'il envisage d'y voir se tenir.
Hors de gravité. Sur un trait d'union hésitant. Avec autour de lui des colonnes de volutes qui gonflent, se déploient, se dressent au gré de courants insensibles, s'affaissent et se dissipent les unes dans les autres. Un ballet maréen.
Il savait tenir. Un tableau fixé lors d'un moment déduit de toute l'existence, tout dit et tout à dire, tout su et rien pourtant, issue du plus lointain plein de tant de violence, et défaisant ses cercles astronomiques dans des mesures inconcevables. Quelques gestes d'esquisses d'un prestidigitateur font sortir d'une coque une fibule de plumes dans une vasque de fumigènes. Un laps de repaire dans les calendriers des combats. Le temps d'apprendre à dire il est toujours trop tôt puisqu'il ne se verse alors que des précipités. L'espace même déjà transforme les paroles. Et la question se tord d'une aiguille de plus.
Décomposer sans réfléchi. Ce serait cet ordre retrouvé d'un temps qui rétablirait son besoin dans le réduit d'éternité où se meut tout ce qui vit. Tout ce qui a été. Tout ce qui sera. Entre l'histoire sans livres dont l'expansion produit d'étourdissantes rêveries et d'inextricables délires, et le bref parcours de l'espèce qui cherche à le lire, couvrir, sait-on, les murs de pages millénaires, d'odyssées interminables, de langues étrangères, de chimères mathématiques, de reliques outragées, des monuments de secrets qui demeurent ensevelis sous les rites supérieurs.
Les dos, reliures, les bras élargis en lutrin, et plus de dévotion les têtes envolées. Plus de sang, seulement un nouvel air qui s'évaporerait, langes de doublures pourpres tendus sans complaisance en cieux intermédiaires sur le si peu d'être présent, phare hébété dans la tourmente.
Et savait revenir. Supporter devant lui la séparation d'avec le mystère nu. Puisqu'il y avait à faire, sans cesse, encore, et à marcher. Moins que devenir un de ces ballons aux formes reconnues de n'être qu'éclairées par de fausses curiosités. Une silhouette au fond qui passe réelle, et laisse après elle quelques phasmes de crayon à poursuivre ou à gommer selon les hésitations que s'accorde naturellement le pas du tout petit encore maladroit, encore prêt à trébucher.
Et savait revenir.
C'était un parapet sur un pont dans la ville et les eaux grosses de la saison s'étaient mises à mousser. Emulsion en un chant de folle soie aux essaims d'embruns.
Les terrains tout autour remontaient le sertir dans leurs rouages scéniques.
Il y avait une adresse dans le fond de sa poche.
Il serait en retard. Peut-être.

samedi 24 juillet 2010

Evadine

Aime un bain d'ombre vive au pollen de champagne
sous les courants de l'air agaçant les feuillages
le clou d'éternité que plante dans la nuque
dans un laps pointillé, l'ironie d'un frisson.
De ce même croc dur à la pointe sensible
l'envie vient de tâter le pendu des séquences
qui croisent en surface aux abords des fontaines
glissant sur les bassins, cent pas dans les allées.
Un feuilleté d'écrans aux mirages textures
une lanterne bleue qui oscille sans tain
hésite à avouer son envers ignoré
détaillant à tâtons son bon gré de l'ivresse.
L'envie vient de mater d'un même cristallin
où bullerait sans âme un petit poisson noir
le gras sous la peau âpre et l'atlas distordu
qui sans géographie s'échinent à leur perte.
Juste goûter un peu la part d'ange en sueur
que fument les auras comme des lampes sourdes.
Le sel et le jasmin qu'éponge l'air tremblant.
La racine et le fiel qui vont hanter les cimes.
Trahir d'un intérêt la pluie de soi poudreuse
qu'exporte sans mot dire le passant qu'avance
son lent pas abusé par la ronde enfantine
dans l'écrasant joyaux d'engrenages cosmiques.
Jeûner de chair, jeûner du fluide et du métal
dont la chimie sans foi a hasardé le coeur
entre hurlements, peur, faim, et solaires angoisses.
Larve nacrant ainsi sa coque de reflets.
Aime rouler ainsi l'obscur colimaçon
que la méditation entraîne au fond des crêtes
longue main de serpents ondulant en calices
d'une froide sagesse cueillant l'instant mort.
Un différent d'un autre ne font qu'un seul corps,
et celui-là rongé, et celui-là énorme,
celui qui paraît, là, celui qui agonise,
celui qui va s'offrir et celui qui se garde,
celui qui s'est éteint en sortant de la nuit,
l'autre la prolongeant les armes à la main,
celui qui va grandir à se cogner les reins,
celui qui boite et l'autre qui penchait déjà,
celui et l'autre et l'autre et celui qui se brûle,
et l'autre qui s'en va, et celui qui attrape
des papillons en boules tels des grêlons gris.
Et peuple de débats en navettes fuyantes.
Incessante étendue aux orbites chargés
de boîtiers de pollen et de ricanements
à boire tout l'alcool que retiennent les ancres.
Puis toute pierre fond de son grain vulnérable.
Rien n'est alors ici que ce regard qui tombe.
Une main qui s'échappe vers la fin des âges.
Et tout ceci ne fut qu'un évanouissement.

jeudi 15 juillet 2010

Une retraite ?

Retraite : voilà bien un mot qui, lorsqu’on se penche un peu sur ce qu’il signifie, multiple les acceptions dont on peut faire matière à débats et commentaires sur bien des sujets actuels, en surface, ou moins apparents.

Finalement le sens de ce mot pour qualifier le passage d’une personne d’une situation de travail rémunéré à une situation de simple pensionnée - on voit là que le caractère actif ou non est volontairement absent - peut ne pas sembler le plus intéressant dans un premier temps.

Un autre de ces sens, très connu également, désigne, en langage militaire et par extension dans toutes circonstances où ce mouvement se produit ou en tout cas présente son alternative, le fait de se retirer des combats, de renoncer à avancer, de reculer face à l’adversité, de se replier sur ses bases, d’abandonner des prétentions, de céder face à l’ennemi ou à un contradicteur.

Qu’en est-il alors d’une société qui, à force de politique et de combats démocratiquement menés, mais aussi de luttes violentes souvent légitimes et de patience heureusement couronnée, étant parvenue à se hisser, quoique toujours incomplètement, à des degrés d’équilibre et de prospérité inédit dans l’Histoire, et ayant construit petit à petit, génération après génération, la réalité d’un modèle reconnu partout, devrait, comme on le lui commande à grand renfort de précautions spécieuses et de sabir technocratique, se voir ôter graduellement toutes ses conquêtes sociales et donc aussi, fatalement, tout les points gagnés vers plus d’égalité et plus de liberté ?

On demande à cette société de battre en retraite. Au nom de quoi ? Au nom d’une autre réalité qui aurait surgi entre-temps, tombée d’on ne sait quel calculateur d’essence divine, et qui dominerait désormais toute autre ? Non. Il n’est pas question de ce seul réel chiffré dont on veut assommer les esprits en clamant des sommes comme des anathèmes. Cette réalité, qui a créé ces chiffres en ce qu’ils peuvent avoir de vrai parfois et surtout en ce qu’ils ont de faux, n’est autre que celle, réarmée comme jamais depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, du pouvoir économiste. A souligner pour éviter toute ambiguïté : économiste. Pas économique. Economiste comme une idée ; une idéologie ; un dogme. Alpha et omega d’un système qui jouit depuis vingt ans d’être le seul à régner sur presque toute la planète. Omniprésent. Omnipotent.

Un pouvoir qui s’est acheté un à un, depuis des décennies, presque tout ce que les nations et leurs différentes organisations comptent de politiques. Par simples affiliations, voies naturelles de ses soutiens ancestraux, ou par chantage, tenant contre les moins accommodants les rênes de tous les marasmes. Un pouvoir qui continue à acquérir de plus en plus d’assurance dans toutes les institutions des Etats et dans toutes les institutions supranationales n’hésitant plus depuis longtemps à user de tous les modes de corruptions possibles. Un pouvoir dont les composantes progressent sans concertations – il n’y a pas de complot – mais bel et bien avec des intérêts et des buts semblables. Une caste dont la pyramide des membres n’est pas habitée par un autre esprit que celui de la féodalité et de ses archaïsmes. Les possessions sans les devoirs.

Un pouvoir face auquel tout le politique, tout le démocratique, tout le social devrait battre en retraite. Vraiment ?
Un pouvoir qui a tiré de la surprenante évolution des technologies de l’information et des circulations des flux ses nouveaux moyens d’atteindre un niveau global de supériorité sur tous les autres systèmes, établissant le principe financier à la fois le plus vaste et le plus dévoyé au dessus de toutes les autres forces qui participent au fonctionnement des Etats à l’intérieur d’eux-mêmes et entre eux. Un pouvoir qui dicte à l’obéissance apeurées des sociétés, par l’intermédiaire de son personnel politique, des lois dont la genèse n’a rien de démocratique et dont les rouages s’articulent entre dictats commerciaux et menaces de guerre, entre abaissement de l’organisation sociale et exploitation maligne de toutes les insécurités. Un pouvoir dont le brouillon existe et se répand déjà dans plusieurs pays, et dans de plus en plus de pays, sans véritables entraves, développant toutes les complicités nécessaires, infestant tous les lieux de sociétés, un pouvoir qui porte un nom, une marque, en principe réprouvés lorsqu’on y attache les étiquettes de la délinquance : la mafia.

Excessif ? Non. Pétrifiés par la crise financière, dont tous les économistes dignes de ce nom prévoyaient l’échéance depuis au moins dix ou vingt ans, les Etats, en Europe et partout ailleurs sous une forme ou une autre, sous contrainte des ravages, probables ou supposés dont cette crise menace toutes les structures sociales, sont mis en demeure de réformer. De réformer quoi ? Le système financier devenu sans foi ni loi ? Le fonctionnement des banques devenues de véritables casinos ? L’ensemble de la production de biens et de services devenu non pas un marché libre et non faussé comme on le prêche à l’envie, mais une véritable foire déréglée où la matière première humaine est mise aux enchères ? Non. Ce qu’il s’agit de réformer pour complaire aux exigences de ce système qui se prétend libéral – il faudra revenir sur ce mot usurpé – ce sont toutes les lois, toutes les réglementations qui, pendant plus d’un siècle passé, ont permis à la civilisation de bénéficier de plus en plus largement aux peuples, à leur épanouissement, à leur évolution.

Et c’est très exactement dans ce contexte que s’avance la désormais célèbre « Réforme des Retraites ». On peut en discuter du détail des tenants et aboutissants : c’est utile, c’est nécessaire. Mais s’il s’agit ici de promouvoir de nouvelles lois, autoritaires, uniformes, à seule fin d’attaquer un exemple de processus permettant, par le moyen d’une solidarité salutaire, à chacune et à chacun, de sortir d’une situation de dépendance salariale en bénéficiant d’une pension pour laquelle elle ou il a cotisé durant des dizaines d’années, afin de consacrer le reste de ses années à vivre à des choix libres, personnels ou collectifs, dans le contexte ou cette réforme est produite, c’est inacceptable.

Quelle politique, telle que celle qui est menée dans notre pays, par celles et ceux qui la mènent, dans des conditions d’exercice régulièrement gangrenées par des comportements indignes, relevant de la tromperie, de la fraude, de toutes les compromissions recherchées par le pouvoir du capital auquel on a fait allégeance, peut croire disposer d’une légitimité quelconque à instruire une pareille réforme ?

Quel Etat, dirigé par cette sorte de gens recherchant sans cesse le plus grand silence sur la spoliation des caisses publiques – combien de dizaines de milliards d’euros par ans ? – par ceux-là même qui prétendent tenir ce même Etat en laisse, peut croire à son aptitude à aboutir sans heurts, impunément, une telle réforme comme celle des retraites des salariés de ce pays ?

Retraite : se retirer du monde, des affaires, de sa profession, de ses activités. Sans doute, dans l’état actuel des choses le mot retraite a alors quelque chose d’inapproprié. Les évolutions de notre société, qu’ont permises notamment les conquêtes sociales et les ajustements de leurs répartitions, ont généré beaucoup d’améliorations des conditions de vie, bien que beaucoup aussi reste à faire dans plusieurs domaines professionnels. C’est le principal leitmotiv des contempteurs de la réforme des retraites, celui qu’ils ânonnent le plus volontiers, protestant d’une vision sur des réalités humaines quant ils ne sont animés que par des objectifs idéologiques.

C’est vrai qu’on vit de plus en plus vieux dans les sociétés actuelles. La notre est une des mieux placée dans le classement de ce progrès. Et de fait, aujourd’hui, de plus en plus, prendre sa retraite ne consiste pas à quitter le monde salarié pour terminer sa vie en se reposant de ses fatigues et en attendant quelques années que la mort arrive. De nos jours on vit encore après avoir quitté le monde du travail. On peut demeurer actif et se consacrer enfin tout entier à ses propres choix : famille, voyages, culture, sports, associations, amis, clubs, etc… Dans la limite de ce que permet la pension que l’on perçoit. De l’avis de toutes celles et tous ceux pour qui le bien-être d’une société doit être l’objectif premier de toute politique il y là même un vivier économique dont les ressources nouvelles manquent à n’être que peu ou mal exploitées.

C’est vrai que le profil du salariat, dans beaucoup de profession où il a changé, et dans beaucoup de professions nouvelles, peut supposer que, pour des motifs divers, l’individu soit sollicité de prolonger sa carrière, voire même soit enclin à le vouloir de lui-même. Bien des données à ce sujet sont devenues mouvantes. Un certains esprit de liberté doit permettre, de façon mieux établie, d’assouplir loi existante. Pas de la modifier sur le fond. Le pivot de la loi doit demeurer l’âge buttoir de 60 ans. Mais le fait d’avoir commencer une carrière tardivement, ou de l’avoir interrompue, ou de vouloir se consacrer plus longtemps à sa profession, doit être pris en compte. Il faut articuler les textes autour d’un système de régulation des cotisations et des pensions dans l’idée que lorsqu’on estime qu’une carrière est administrativement complète tout supplément d’années doit se traduire par une augmentation de la pension perçue. Dans certaines professions, parfois fonctionnaires de l’Etat, comme dans l’éducation, on doit imaginer d’autres possibilité de prolongement de carrière ayant pour objet la nécessité tant négligée de transmissions des savoirs. Au choix et dans le but d’améliorer les pensions. Le principe de cette transmission des savoirs et des expériences étant d’ailleurs autour du sujet des retraites bien détestablement ignoré.

Et c’est vrai également que les données de la pénibilité au travail ont été modifiées dans le bon sens dans bien des situations de travail. Mais ici on touche au point peut-être le plus sensible. On meurt toujours au travail dans notre pays. Et dans bien d’autres comparables pour ce qui est de l’organisation sociale. On meurt de maladies comme celle due à l’amiante. Dans des conditions épouvantables. On finit sa carrière le corps déformé ou en partie détruit. Pour des causes auxquelles aucune politique ne s’est fermement attaquée : presque toujours pour des raisons… économistes.

Pour finir on rappellera que la retraite est aussi une mesure d’office, bien que ne disant pas son nom, dont souffrent aujourd’hui des millions de personnes sans emploi, sans plus de perspectives d’en retrouver, déconnectées du système, sans formation : des gens retirés du monde du travail, contre leur gré, et sans échéance d’un retour possible. Puisque dans les sphères des grands calculateurs d’essence divine on aime les chiffres, peut-on imaginer que prochainement on s’y livre au calcul de ce qui manquent ici comme faramineux montants de cotisations. Au cas où une partie substantielle du déficit s’y trouverait.

Retraite : lieu où l’on se retire. Oui c’est également un lieu. Quel forme aura le lieu où une société, qui aura renoncé aux supports de sa civilisation, aura fait retraite ? Quel monde habitera cette société, dépouillée par morceaux entiers de tout ce qui s’était construit, élaboré, projeté, pour que chacune et chacun y trouve de quoi se fabriquer son bien-être ?

mercredi 14 juillet 2010

Fleur dedans


Voit la fleur exhortée sous la lune glaciale
Soudain crachant du fond de sa gorge cruciale
Stridentes étincelles jetées au néant
Les derniers mots conçus en un terreau puant.

Soudain comme une panse gonflée d'avortons
Pressés en grappes molles d’inaudibles sons
Qu'aurait multipliées trop de clameurs fécondes
Avant de les enfouir pour les soustraire au monde.

Soudain comme un hoquet surgi d’un ventre énorme
Lâchant en gargouillis au bout d’un tube informe
Mille petits cadavres au ciel propulsés
Bulles brisées dans l’air de leur cris convulsés.

Voit la fleur exhortée sur son bulbe pourri
Que trop d’horizons sourds ont cru avoir nourri
Réfugiée sur le flanc d’un paysage en fuite
Dans un trou de marais où la peur l’a conduite.

Que trop la cadence à tous âges opprimés
La scansion funéraire sur le sang brimé
Balancier d’une loque entre des bords murés
A contraint aux parades pour pouvoir durer.

Que trop les psaumes froids des oracles blanchis
Mécaniques prophètes aux voix dégrossies
Exonérés de l’âme et du pouvoir des morts
Ont contraint au spectacle de crasseux remords.

Voit la fleur exhortée hors son fort angoissé
Etaler de sa foi en doublures froissées
Les robes élimées qui vêtaient sur la scène
La comique vertu et le tragique obscène.

Etaler de sa foi des remugles boueux
Dont l’élégant apprêt d’un bord gélatineux
Tient déjà l’or premier avant qu’il ne devienne
De fortune de tout la fortune des hyènes.

Etaler de sa foi les lambeaux compromis
A tresser dans le nerf du tangent insoumis
Les courants policés aux gracieux artifices
A la chaîne vomis par des hydres offices.

Voit la fleur exhortée à mourir d’elle-même.
A genoux voit la fleur et sent le néant blême
Remonter de sa source en chaos sporadiques
Rampant d’une torpeur aux anneaux liturgiques.

A genoux voit la fleur où l’étau se resserre
Comme la faim avale en elle l’univers
Laissant la rage folle aux mains de barbelés
N’être plus même un mot qu’on pourrait épeler.

A genoux voit la fleur et dans la nuit criante
Entends ses sœurs faner et leurs cendres brillantes
Au livre s’arracher, de la parole fuir,
Et la lune glaciale indifférente, luire.

mardi 29 juin 2010

Hordelou (La fuyante inconnue > extrait)

Ne plus servir à rien. Ne plus être utile à quoi que ce soit. Penser que ce que j’entends ne m’est pas destiné mais ne fait que passer par moi pour joindre ce que mon soupçon et parfois mon espérance imagine par delà les hautaines profondeurs qui me délaissent. N’ont rien à faire de moi. Et qu’est-ce encore que penser cela.
Le décalque d’un tracé aux traits grisés qui se multiplie au dessus du réseau hérissé d’appels ou de cris ou de conversations que la distance étouffe, de claquements de portières dans la rue, de clameurs confuses dans des flaques de divertissements, de moteurs dont le dos du ronronnement émerge ça et là sous la fine couche d’une sérénité nue, tiède et mutique. Indifférente. Sans expression.
Des criaillements d’oiseaux hargneux font quelques éclaboussures. Des braillements, quelques tâches.
On brave de l’ennui, des fatigues, des énervements, en traînant dans les jeux d’ombres des appétits languides, des soifs d’entêtement.
Quelques uns, sur le dessin au graphisme de fusain qui émiette sa matière plumeuse, cherchent une autre marche. D’autre fils comme ceux-là, résidus de charbon, peut-être en sont. Sans efforts. Sans un geste. Sans un mot. Comme un peu mort pour se laisser emporter.
Cœur n’est plus pour moi, ô mon théâtre de rires drus. N’est plus à moi. Empilements de caisses, de boites et de meubles. De jardins et d’heures de départ. De quartz rectilignes aux boitements luminescents.
Scellé dans la pierre contre laquelle vomit perpétuellement la gueule rageuse du flot épais et souverain, d’un anneau de fer corrodé et qui plus que tout, depuis tous les débuts, signe la solitude et l’abandon de ce qui nous attend et ne nous a jamais vu arriver. A peine aperçu. Sous les toges dépenaillées de quelque fin de nuit.
Ou si nous arrivons et que cela nous voit, déjà nous avons cessé.
A la pointe de tout, d’autres auraient dit du monde, ton miroir tourné contre ton image déshabillée, vers le futur entrant dans sa surface liquéfiée, les yeux décolorés d’il y a mille ans, cent mille, une heure, seconde qui meurt et son essaim laborieux. Sans état d’âmes.
Un moment que tu crois brusquement arrêté. Déjà happé. Un brusque moment d’arrêt au couperet transparent. Et quoi d’éternité de toi qui se poursuit infiniment et indifféremment tiré des fureurs primitives.
Les frondaisons de pierres et de toitures noires se sont inclinées les une sur les autres au dessus de toi. Bouches béantes, têtes renversées, vides de son, mâchoires tombantes en pelle à ramasser tous les maux que les airs transportent, égout au fond duquel les travaux organiques mènent leurs puantes activités.
Tu comprends les pudeurs meurtrières à ne pouvoir s’ôter aucune part même morte. Défuntes hardes aux sanctuaires sublimes. Règnes aux arraches d’acier tendu prolongés de refaire en toute innocence d’écrins allongés en ligne dans des parcs dont la terre digestive transforme les grâces défaites ou avortées.
On ne s’assassinerait pas assez penses-tu.
Un fou à rire braqué dans la rainure du ciel entre les arrêtes comme une gaffe de trolleybus. Rien d’autres aux grains hérissés des pattes prises, chacun, dans sa toile collante, empêtrés dans ses fils chagrins. Pendant de filins de cuivre, de fréquences électroniques. Un intestin de ver qui fait sa guerre à même le trottoir.
Tu comprends les armes haïes et tu hais les combats vains jamais tentés.
Les destins ou leurs doublures qui pondent des perles informes dont se déparent toutes les vues jetées vers les illusions.
Patience quelquefois pitoyable de ce qui ne sera peut-être pas cueilli.
Tu comprends la fuyante. Tu interroges la pièce vide. Un rien qui naîtrait d’un instant d’égarement du temps. D’un hoquet. D’un craquement. D’une erreur de calcul. La semence d’une fleur d’oubli. La goutte d’une eau vierge. Un pleur lavé de tout cri.
Du côté inverse d’un certain jour tu considères de même la possibilité de redescendre dans la dépouille hagarde d’une histoire qui se serait débarrassée. Un double tueur. Délicat étrangleur. Orfèvre écorcheur. Méticuleux dépeceur. Esprit de chirurgien. Doux travail de couture aux aiguilles chercheuses.
Revenir en insu. Reconquérir le cours. Réinvestir la forme. Repartir d’un trait droit de crayon simple hors du fouillis damassé. Maigre ligne qui marche en enjambées étroites. Filigrane d’une voie qui ne demande rien.
La fuyante inconnue.

lundi 31 mai 2010

Hordelou (Guetteur > bribes)

C’est une poudre fine. Une fumée levée d’une eau de terre blonde. Un souffle de chaleur qui agrège un sable de cendre filtré des mausolées où sommeillent des princes. Cela dort. Et tu regardes. A l’ombre caressée des grands arbres remplis de clins d’yeux miroitants. C’est un méandre d’un cours invisible à l'écart des fournaises dont les rumeurs lointaines lui sont demeurées étrangères.

Ce n'est plus un tableau, ni de toi, ni de rien, ni de lui, de cela, qu'un souffle sous la toile fait respirer d'une insensible vie comme la trace infiniment muette, infiniment éloignée, perdue et qui perdure pourtant, infiniment tendue, pseudopode fébrile vers les grandes vallée désolées, la trace inconsolable d'innocente puissance réduite en solitude.

Guerrier sans lame et sans larme. Cherchant dans un repos qu'il travestit de marbre les sérénités folles d'ancêtres impalpables. Dissimulant sous sa paupière à peine tremblante les songes dérobés aux orfèvres auteurs. Un bras plié en aile nue, empêchée, reposoir de sa tête enclose de silence.

Des voix au delà des flots qui tonnent, vocifèrent, se moquent. Des voix. Celles qui ont dévoré déjà son devenu. Gavé de plomb ton désir. Emmagasiné des petits chants entêtés par dessous tes croissances advenues dans des invitations à céder. Celles qui t'ont acheté les beaux habits du monde où l'on se meut en pardessus.

Les corruptions des réponses précipitées. Les vilains entendements. Les sagesses notariales. Les maîtres de banques aux morgues souveraines qui ont partout commis le rapt des promis contre de sales gloires. Les renonciateurs qui versent dans les yeux des étoiles de suie. Les sacrificateurs qui cuisinent les coeurs pour les soumettre aux lois de totems vampires.

Tu vois. L'île dérive. Arrachées dans la fureur de fractions de siècles introuvables aux landes qui se poursuivent en tumultes d'empires. S'attachent et se défont en désastres avides. S'assemblent et se lassent en quête de néant. Se mêlent et s'assassinent pour des dévotions de glace.

Et tu t'inclines encore, aube après aube, préparé chaque nuit, chaque matin de moins sous ta peau qui gribouille, dans l'indécente foi que l'enfance t'a léguer, que tu nommes parfois avec étranglement, reliquat de ton heure où tout a pris sa forme où tout s'est déformé.

Tu guettes. Les passages des radeaux, mastabas aux codes érodés, que les courbes du cosmos font paraître par saisons devant toi. Tu tritures tes détresses avec quelquefois, dans certains laps d'ennui plus vacillant de torpeur que d'autres, ce soin maniaque où tu déplaces, où tu replaces, sur un autel imaginaire, un petit peuple d'objets inutiles, aux origines effilochées, que tu ne sais plus comment garder, pourquoi jeter.

C'était un parfum. Et il te rit de là-bas, sur un visage serti dans le givre précieux d'un matin de janvier, à la vitre contre laquelle l'haleine s'affole. Tout avait les apparences des choses simples et ordinaires. Tout commandait seulement d'être là. Le temps à venir n'était que passerelles dans la brume vers des lieux décalqués et leurs cocons gentiment grimés en communs accessibles.

Un poisson agonisant, étripé dans une nuée clandestine, pour y traquer le froid dont toute vie s'effraie. Ou s'accommode. Ou s'enfuit. Ou se délivre. Ou s'absout à l'aide des règles d'un jeu d'images arlequines. Tu lisais jusqu'aux odeurs de la putréfaction. Ton sommeil plongeant reculait dans les fosses marines. Ta peur curieuse frémissait d'horreur.

Une saison de lave écrasait les chemins. Tu allais comme vont les aveugles pensées. Fluettes et penchées pour qu'on ne les voit pas lorsqu'il se croisait ici et là de joyeux prisonniers de l'extérieur béat. Quoiqu'il en soit tu existais si peu. Pourquoi tout déranger sur les pas sans empreintes d'une pente ordinaire.

Les statues de demain n'ont figures de rien. On a cherché à voir et on a pas fait plus que propager un mode conjuratoire pour mimer l'insondable et le collectionner.

A cela seul survit l'invocation des oeuvres fluides et encore innommables. Dont tout est espéré dans l'anse sans matière qui se tient en repos suspendu dans un galop saisi sur un gouffre grouillant.

Poussière de porcelaine. Vapeur des landes fécondes. Paroles étirées le long de durées légendaires.

Là, le réceptacle. Une paume bagage emplie d'un grain d'ambre dans la résine desquels des filaments corpuscules sont figés depuis le début du temps.

En liras-tu un jour le chiffre épanoui dans ta bouche chantante. Sentiras-tu leurs entrelacs se dérouler et danser dans ta chair.

Sentir de cet état qu'on dit être folie, où tu te presses à être une fontaine pauvre, une pâture de caillasse, un repas de bois mort, un lit de sang séché, déguisant sous l'aride l'âge délirant d'une liqueur en fusion qui deviendra éther ou retournera au fossile pour autant que le ciel n'a rives ni regard, outre quelques étapes dont les bords spéculés sont des jouets fascinants qui jamais ne suffisent.

mercredi 5 mai 2010

Démocrate imparfait

Publiquement parlant il n’y a pas d’être parfait. Celui qui cherche un être public parfait cherchera en vain. Néanmoins s’il veut absolument en trouver un, par cet étrange besoin de dépendance dont souvent les libertés, y compris les plus intimes, sont obérées, il en trouvera un. Ce sera quelqu’un dont la publicité faite autour de lui et souvent par lui-même, dans un cercle restreint ou plus large, promouvra une personne qui dans ses convictions, ses croyances, sa démarche, son combat idéologique ou purement politique, aura donné l’illusion de représenter une possibilité d’idéal. Ce qui serait encore la moins menaçante perspective. On sera aussi bien en présence d’une personne dont le projet réel sera masqué par les artifices de la communication, les moyens de la duplicité, les arguments du clientélisme. Dont la vassalité aux intérêts qui le délèguent sera à grand renfort de procédés séducteurs, dissimulée plus ou moins durablement par les manières adroites d’un discours et d’une posture.
Dés lors il ne manquera plus que deux choses à qui voudra se convaincre que cette personne est parfaite. D’une part atténuer, édulcorer, voire nier totalement le bien fondé des critiques négatives qui la concerneront. D’autre part soutenir, appuyer, exalter, tout ce qui sera susceptible de renforcer sa supposée dimension supérieure.
On peut préférer être trompé au bénéfice d’un éblouissement dont les consciences plus ou moins formées sont si anciennement et si constamment friandes.
De même, il n’y a pas de système politique parfait. Le célèbre aphorisme primo ministériel d’un illustre Britannique fumeur de cigare est dans toutes les mémoires. Et donc la démocratie n’est pas un système parfait.
C’est d’ailleurs cette imperfection de tout système qui, appliquée à la démocratie, en fait à la fois un objet de nécessité et un objet d’insatisfaction. Une option qui perdure et qu’on malmène. Un choix qu’on confirme et qu’on discute. Un principe où on voudrait voir ici plus d’autorité du pouvoir sur le peuple, et là plus d’émancipation du peuple par le pouvoir. Tant on a vu dans l’Histoire une société se soumettre à la force ou une autre se soulever contre un état.
Et c’est cette imperfection de la démocratie qui permet encore, de nos jours, dans bien des endroits du monde, qu’un sauveur, qu’un être providentiel, porté par l’impatience populaire et par quelques groupes flattés et avides, aidé de puissants moyens, armé d’un aplomb persuasif, parvienne au gouvernement d’une nation.
C’est que la démocratie ne peut donner que ce qu’elle a. Et la démocratie n’a pour vivre, pour exister, pour s’affirmer, pour progresser, que des citoyennes et des citoyens.
Ce qu’on dit en un mot être le peuple. Vocable massif et redoutable. Entité inquiétante. Ensemble opportunément unifié pour lui attribuer puissance ou faiblesse, majesté et inconstance, violence infantile, maturité de circonstance. Destinataire de la parole politique dans tous ses déploiements, ses emprunts aux arts de la rhétorique, ses recours aux talents tribuniciens, ses capacités à expliquer, à convaincre, ainsi qu’à s’arranger de la réalité des choses, à broder des promesses, à flatter les idées et les instincts, à enrober des visées rigoureuses, à travestir des perspectives sombres.
Et si cela ne fonctionnait que parce que le peuple, à force d’être considéré comme tel, s’était laissé prendre au jeu.
Dans un mouvement sans doute ancien, qui s’origine dans les rapports qui ont longtemps régi les relations des peuples avec les gouvernants, et dont l’avènement des démocraties n’a pas encore su débarrasser les liens des personnes vis à vis des autorités politiques, les citoyennes et les citoyens oscillent continuellement entre le rejet de leurs représentants, élus ou nommés par les élus, et leurs soumissions ambivalentes et répétées à ces mêmes corps de représentants dont il leur semble que le contrôle leur a définitivement échappé.
Dés lors l’imperfection majeure de la démocratie reste ce qu’il en est de l’imperfection de tout système basé sur l’absence, volontaire ou non, de regard des citoyennes et des citoyens sur le fonctionnement des autorités politiques. Et, au mieux, lorsqu’il y a regard, venant de la presse, de certains milieux intellectuels, de groupes d’opposants, le sentiment que tout constat de dérèglement, de mésusage, de fourvoiement, et même de trouble ou de malversation, se bornera à initier une de ses affaires qu’on jettera en pâture à l’opinion publique en agrémentant éventuellement la polémique de nouveaux projets de contrôles, de nouvelles mesures de droit : déclarations ponctuelles rarement suivi d’effets, ou si tel est cependant le cas, rarement efficaces.
Il est commun de se méfier de tout ce qui est contrôle. Ici encore, un esprit de liberté souffle d’une incertitude qu’on favorise au mépris d’une rigueur certes contraignante, mais sur quoi il est évident pourtant que la complexité de nos sociétés peut de moins en moins faire l’impasse.
Il est tout aussi commun, malheureusement, que le dépérissement de l’exigence démocratique, tant qu’on consent en outre à ce que la puissance publique demeure, comme elle l’est devenue, soumise au primat économique le moins réglé qui soit, s’accommode de peu de contrôle, ou, lorsqu’il y en a, du peu de conséquence qui en résultera, dans l’idée que le principe de la libéralité permise aux échanges financiers et commerciaux, et adaptée à la gestion de l’Etat, ne doit pas voir entravées ses capacités de productions de richesses par des excès de lois.
Le paradoxe de cette situation c’est qu’elle n’a pas occasionné une diminution du volume du droit dans nos sociétés mais qu’elle en a sur-développé la masse jusqu’à en rendre l’exercice si long et si complexe que l’occasion d’y échapper devient courante et davantage possible, bien sûr, pour ceux qui peuvent employer à force d’argent ou de connivences les professions utiles pour s’en défendre.
Dans cette ambiance de corruption, latente ou confirmée, ce n’est pas rien de voir comparée dans diverses publications la fraude des uns avec celle des autres. La fraude aux prestations sociales, accessible aux catégories de personnes concernées et à quelques trafics d’ampleur locale, et la fraude fiscale, exploitée elle aussi par certaines catégories de personnes ou de groupes de personnes. Comme si en reprochant l’une et l’autre on induisait l’idée d’une insaisissabilité générale et que finalement, sauf à ce que d’aucuns se fassent prendre, les deux s’autorisaient tacitement et mutuellement.
Le désintérêt de la chose publique, dont on a rendu de plus en plus vain d’en attendre assez de justice, dont on a rendu l’appréhension fastidieuse, dont on a négliger d’en enseigner les formes et le fond dans les écoles, les collèges et les lycées, est aujourd’hui le fond électoral le mieux et le plus déplorablement partagé par les personnels politiques.
Ce désintérêt, aménagé dans les arcannes des voies transversales par ou transitent tous les trafics, bénins ou plus franchement délictueux, toutes les accroches promotionnelles des adresses aux clientèles, et tous les épuisements des êtres votants qui ne mesurent plus que des niveaux d’impérities, désincarne la démocratie.
Réincarner la démocratie consiste à en renouveler les exigences. L’exigence. Et donc cela consiste en ce que la citoyenne, le citoyen, s’y emploie. Il n’est pas fatal que tout pouvoir soit impossible à réformer. Il n’est même pas sûr que certains de ses représentants n’en aient pas la volonté. Mais si, dans le projet de renouveler la démocratie, les citoyennes et les citoyens ne s’approprient pas les moyens de muter les liens de dépendance entre eux-mêmes et les gouvernants, il est peu probable que les gouvernants, dépendant avec ou sans consentement d’intérêts qui échappent à la chose publique, deviennent ou redeviennent leurs représentants.
Et sans rechercher en cela la perfection, mais plutôt en ayant à l’esprit de progresser, comme tout système le peut et comme la démocratie le doit, savoir peut-être ne pas viser le bien, toujours propice à des débats où la métaphysique se trouve invitée par certains moins pour nourrir les échanges que pour en obscurcir la portée. Mais viser le mieux.
Il y a là évidemment une question de temps. Et le besoin d’une juste pédagogie du temps. Sans des ambitions politiques imprégnées de ces questions de temps et de progrès il n’y aura guère d’évolution satisfaisante pour l’avenir de la démocratie.

jeudi 29 avril 2010

Meurt beauté

Tu n’es jamais descendu au fond des grandes citernes aux cylindres étincelants. Si étincelants que cela éblouit toutes les lumières.
Tu n’as jamais sondé d’un songe assez délié, d’une pensée suffisamment délivrée, cet abîme où la chute ne se cogne à rien. Où tu reposes à moitié évanoui sur le dos d'une main qui t'aspire dans son élan, l'aile affolée, entraînée, retenue, au dessus des tourbes tombales.
Tu es là : les deux pieds vissés, dévissés, sur les bitumes, les dalles en terrasses, des marbres vulgaires. Et des tempêtes antiques, des fureurs gracieuses, des glacis de charmes, des lames d'élégance, font toutes tes saisons. Les éclats poinçonnant de nature innovée, d'elle-même ou d'ailleurs, t’environnent sans orgueil dans leurs draps aux feuilles tranchantes.
A leurs lentes parades, aux passages aiguisés de leurs vives splendeurs, s'enfle en toi une faim d'en vivre et de bien pire.
C'est du derme tendu sur du souffle trop pur. De l'astre rayonnant d'un continu prodige.
La valse sans verrou d'ellipses couronnées. C'est une chair plus soumise que toute oeuvre à répandre infiniment le grain ensorcelant d'un voeux contre le temps. D'un voeux seulement monnayable d'une mémoire cruelle, ou du portrait maudit de noirceurs absolues et de toute façon absoutes. Lâchement pardonnables.
Tu testes ta larme, sulfure d'entrailles blême, sur le séjour de ces rêves. Ainsi que les sabots de tant d'apocalypses sur un pays couvert de blondeurs sereines.
Car tout est guerre à boire dans ta puanteur pauvre qui ne peux si souvent se repaître que du savoir désertique des morts.
Tu étouffes et d’un coma de pierre resurgit de nouveau ton souffle écorché. Tu sais la toile peinte en opéra céleste en danse oiseleuse en film révélateur en poème sanguin en livre d’altitude.
Et puis l’être vivant presque insupportable.
Et un venin secrété comme contrepoison.
D’une gueule saurienne qui embrouille de sa boue ta bouche vide d'appel vers la cime épinglée, enclose comme un tamis sévère, avaricieux.
D’une écaille gluante à la corne jaunâtre qui court sur ton échine avec des sursauts de dorure pour grimer le reptile.
Jusqu’une connivence derrière un paravent pour glaner la créance usurpée d’une obole éclatante pour un gosier de cailloux peut-être polis.
Tu peux attendre, pêcheur pendu, tourné vers l’autre rive au bord de laquelle s’élèvent incessamment des mausolées impénétrables. Ta carne vieillissante comme un voyage décomposé qui t’aura usé sans jamais te caresser.
Si tu le peux, si tu as su vouloir apprendre à le faire, tu rempliras toi-même les eaux de ce fleuve.
Tu ouvriras sur les territoires de l’horizon les pans du livre où tout est déjà écrit à l’envers des pages et sur la question des autres tu laisseras enfin fondre tes blancheurs muettes.
Rassure-toi, détrompe-toi, tout est déjà dit. Sauf peut-être quelque chose qu’on ne sait pas encore. Tout a été prononcé. Il n’y a qu’un angle sur la circonférence rituelle d’une roue qui puisse te sauver des psaumes. Ou un meurtre que nul n’aurait jamais commis. Quelque amour, de même, que nul n’aurait osé. N’en déplaise aux progéniture divines.
Voilà donc la profondeur où l’œil te perd et où s’établi ton carré de graines sèches.
Le lit de racines et de couvaisons d'où tu commenceras à comprendre la mécanique démarche de temple de ce beau qui ne foule que des tapis de roses. L'ensevelissement d'où ton désir débarrassé de révérence et de dévastation pourra toucher de sa pointe vive, de sa douleur aiguë, le sens de ce drame qui s'ignore.
Tueur, quelque soit, au bout du compte, l'arme choisie.
Une poigne cyclonique attrapant furieuse des brassées de fleurs maléfiques. Une dague d'Alexandrie perforant délicatement la cage d'un tyran odieux. Des mains d’ocres argiles impressionnant leurs paumes des traits de perfections insolublement indemnes.
Il faut que tu sentes, tu sais, cette apesanteur qui résulte de n'être plus ni mort ni vivant. Ni ici ni nulle part. Ni chair ni rien. Ni silence ni rien non plus. Ni espérance ni mémoire ni rien d'autre. Si tu veux un jour voir ce que tu vois. Surtout si ça doit être beau. De beauté. Beauté. Ce qu'il est toujours misérable d'en dire. Imprudent de croire si ça n'en est pas.
Voir d’une vue réalisable.
Voilà, tu arrives à l'orée. Avec ton courage tenu de ceux qui savent qu'on va les fusiller.
Tu n'as plus qu'à laisser faire.
Te laisser descendre au fond des grandes citernes aux cylindres étincelants. Si étincelants que cela éblouit toutes les lumières.
Lancer ton fil d’un songe, d’une pensée, à travers cette abîme où la chute ne se cogne à rien.
Cesser de n’être que le spectateur contingent d’objets dormants dans des chambres closes en toute transparence. Ne plus se satisfaire de soi, une cour superstitieuse de fronts et de poussière.
Il est un temps pour revoir encore passer le héro éblouissant que le courant emporte et dont le souvenir torture des vers faméliques. Et il en est un autre qui maigrit devant nous pendant qu’on l’indiffère en visions pusillanimes.
Il est un temps pour s’adosser au pieds des cariatides en quémandant les miettes des festins mythiques. Et il en est un autre, authentique éternel, qui tombe d’un versant en fuite en nous tendant son fil qui flotte chaque soir dans le même feu comme une mèche souffrante.
Espion des circonvolutions où s’égarent tant de spéculations sur des sentences confortables, sur des peurs appropriées, sur des vestiges réincarnés, sur des prières exsangues, que craindre de s’allonger, marin encordé à son gouvernail, sur le dos de cette main qui plonge son aile lente et folle vers des mondes où peut-être rien n’existe encore.
S’il n’y a rien à redire, et qu’on doit bien essayer, pourtant.
Et si tu entends enfin que la beauté n’a aucun corps.

mercredi 31 mars 2010

Démocrate et mouvant

C’est un joli mot démocrate. C’est un beau mot. Voix du peuple. Pas la voix du peuple. Non. Voix du peuple. Moi, démocrate, je suis voix du peuple. Une. Parmi les autres. Rien de moins. Rien de plus. A une condition. Une condition expresse. Une condition mille et une. Une condition qui ne ressort, qui ne peut ressortir, d’aucun processus de simplification : cette voix n’est que mienne et je ne peux en attendre en retour qu’un écho de toutes celles auxquelles elle se sera mêlée, opposée, dans un ensemble où elle sera peut-être devenue méconnaissable, mais dans un ensemble, aussi, où je sais que je pourrais tout de même reconnaître un peu de la société dans laquelle j’aspire à vivre. Moi. Mais moi comme également millions d’autres. Et non dans l’esprit inverse où les aspirations de millions d’autres devraient se rapporter à moi. A mes seules aspirations.
On ne peut être démocrate sans modestie. Il serait alors de bon ton de s’insurger contre un appel à la modestie. Ne serait-ce qu’aux termes d’un malentendu qui suggère que la souveraineté appartenant au peuple, elle appartient donc à chacune et à chacun, et donc que chaque être démocrate est un souverain. Et puis parce qu’on placerait dans l’idée de modestie toutes sortes de formes réductrices de pensée, d’opinion, de choix, d’engagement. En quoi, à mon sens, on se tromperait. Il est un symptôme fréquent, et qui s’est développé de façon inquiétante ces dernières années, attestant une démocratie de miroirs, comme, dans tant d’autres domaines, dans nos sociétés actuelles, on recherche des miroirs, des retours sur soi, des images de soi, un monde de soi. Autant de recours à des preuves d’existence par rapport à quoi on finirait par estimer qu’au fond l’usage démocratique en serait une plus saine expression que l’exhibition sur un plateau télé ou que le consumérisme compensatoire. Alors que ce sont ces exemples mêmes portés par les média et les industries, encouragés à l’envie par les réseaux publicitaires, qui dévoient l’usage de l’expression de soi dans toutes l’épaisseur de l’espace démocrate. C’est à travers ces exemples que s’est trouvé promu un soi souverain, dont toutes sortes de faux discours brassés par le spectacle de la démagogie, entendent faire un soi supposé conscient, supposé sachant, supposé informé. Un soi qui, en définitive, n’a d’autres raisons de pulluler dans cette condition trompeuse, que pour répondre à une offre politique elle même réduite depuis longtemps à des objets de marketing destinés à des clientèles auxquelles il suffit alors de vendre un emballage en faisant seulement croire à ce qu’il contient. Déjà prêt à expliquer, après coup, après élection, pourquoi il ne contient pas ce qui était promis.
On a pris l’habitude, et à juste raison, de dénoncer une autre voie, plus visible sans doute, devenue caricaturale, du dysfonctionnement démocratique de nos sociétés. Il s’agit de la connivence d’intérêts entre la sphère politique et la sphère économique. La seconde étant réputée dominer la première, lui dicter toute action en sa faveur, et ne plus lui laisser le soin que de contenir l’ensemble social dans l’état le plus satisfaisant possible, souvent par les seules voies de la police et de la justice, afin que le système de marché imposé par les plus puissants acteurs de l’économie puisse prospérer. Cela, bien sûr, sans que jamais ces mêmes acteurs soient confrontés aux choix plus ou moins réels ou réalisables que doit se charger d’émettre le suffrage du peuple.
Mais il est un autre dysfonctionnement démocratique, d’un ordre tout aussi important : il provient d’une autre connivence, non dite, non exprimée, qui consiste en ce que chaque citoyenne, chaque citoyen, a remis l’entretien de son être démocrate aux soins d’un extérieur communicationnel qui lui renvoie comme une boule à facettes dans un night-club, mille reflets où chacune, chacun pourra trouver le sien, s’en nourrir, s’en satisfaire, croire, et peut-être espérer. Il s’ensuit des visions déformées, protéiformes, parmi lesquelles le personnel politique se meut, malheureusement avec aisance, ou tente d’immiscer avec diverses intentions, une offre différente, ou censée l’être.
Y’a-t-il d’autres perspectives, si on admet que ces deux principes funestes de connivence perdurent, qu’un état et sa représentation, chargée de police et de justice, versant dans plus d’autorité et plus de contrôle, ou qu’un peuple qui renouerait dans l’exigence avec l’esprit démocrate.
C’est à dire, en même temps que cherchant des solutions aux immenses problèmes du moment, des réponses aux graves questions que pose l’avenir proche ou lointain, une sorte de réinitialisation de l’esprit démocrate dans la personne de la citoyenne et du citoyen.
Hors du soupçon pointant les aléas du consensus comme autant de menaces abrasives de la nature du débat, être démocrate ce n’est ni renoncer au rapport de force, ni abdiquer ses convictions, ni renier ses rêves, son idéal, ses utopies.
Etre démocrate, c’est avant tout avoir abandonné le besoin, ou l’illusion, de n’être représenté en sa personne que par sa propre force, sa conviction intime, son rêve singulier.
Pourquoi est-ce que cela me paraît si difficile de parler d’être démocrate, et pourquoi cela me donne simultanément l’impression de ne pouvoir émettre que des évidences ?
Il y a de nombreux caractères, qui forment une personnes humaines, et que nul ne reçoit en héritage à sa naissance. Etre démocrate en fait partie.
Faute d’enseignement, faute d’une certaine culture, faute d’un usage précoce, et faute d’une certaine conscience, l’être démocrate ne se revendique que de lui, ne destine tout ou partie de son opinion qu’à lui-même, se soucie au mieux en seconde part de la satisfaction d’autrui et encore sous réserve que ce soit celle de ses proches voisins d’opinion, au pire n’en éprouve aucun intérêt. Le principe que pour garantir assez ce à quoi il tient, en situation ou en possession, il est d’abord nécessaire que l’ensemble social tienne suffisamment solidement, est aussi éloignée de lui que le sort de tout fragment de la société dont il lui semble que le devenir ne doit en aucun cas affecter son projet ou sa tranquillité. Et ce a fortiori si quelques discours politiques mal intentionnés lui proposent les moyens de se prémunir des parties de la société dont il se convainc aisément que les intérêts n’on rien à voir avec les siens, ou même qu’il seraient nuisibles à son confort. A moins qu’on flatte chez lui d’éventuels instincts dont il ne devrait pas être utile de rappeler ce que leur prolifération a produit au siècle dernier, et produit encore aujourd’hui
Etre démocrate c’est un travail. Un travail de soi. Il a cela de commun avec celui que requiert la liberté. Je veux dire la liberté en conscience.
Avant d’interroger la liberté, j’interroge ma liberté. Et lorsque je constate que je puis en conquérir tant à l’intérieur de ma personne, lorsque je m’aperçois que par les moyens de mon esprit, de mon imaginaire, de ma sensibilité, tels que je pense les avoir nourri bien qu’incomplètement, et de bien d’autres caractères liés à eux, je possède et suis un monde en moi si vaste qu’il en est même quelquefois désarmant, je n’ai nul besoin d’en réclamer à l’extérieur au-delà de ce que j’en dois obtenir pour simplement préserver mes nécessités, puisque alors pour en avoir jamais assez il faudra toujours que quelqu’un d’autre en ait moins.
Ces choses tombent-elles d’on ne sait quel ciel ? Evidemment non.
Cela se construit. Tout au long d’un enseignement digne de ce nom. Tout au long d’une pratique privée à laquelle toute citoyenne, tout citoyen doit s’astreindre. Non pas forcément en s’y consacrant toute entière, tout entier. Mais en ayant, à minima, régulièrement le soin de ne pas y être indifférent. Ce serait déjà un progrès.
En l’état actuel des choses le premier courage d’un politique sincèrement préoccupé de démocratie sera obligatoirement d’interpeller le peuple sur ce sujet-là. Avant tout autre.
Interpeller explicitement l’être démocrate en chacune, en chacun.

samedi 27 mars 2010

Anthémios

Sur la voie hiératique
Aux eaux vertes diaprées
Anthémios au front bleu
Les yeux changés en ancres
Majesté impassible
Austère et silencieuse
Pénétrait dans la ville
Descendant les écluses.

Sarcophage titan
En sa coque d’acier
Glissant avec lenteur
Vers les grands escaliers
Retenant son cortège
Aux abords des machines
Anthémios arrivait
Aux portes du haut bief.

L’officiant aux commandes
Les gestes et le pas
Hors du masque des heures
Et hors de sentiment
Dans sa simple tenue
De rituel sans âme
Ordonnait aux consoles
Les échanges des eaux.

Anthémios à la fois
La tombe et le défunt
De même feu un astre
Et cendres colossales
Toujours ayant régné
Et régnant à jamais
Attendait dieu bercé
A l’orée du passage.

Au niveau de ses pieds
A la poupe servile
Deux esclaves en noir
Préparant des amarres
Cependant qu’à la proue
Devant l’auguste front
S’ouvrirent pesamment
Les portes de l’amont.

Quelques gens avisés
Des nobles funérailles
Les têtes découvertes
Aux mines affligées
Le chagrin retenu
Sous les nuques penchées
Observaient dans le calme
Un deuil émerveillé.

Anthémios enserré
Dans les parois du sas
Les portes de l’amont
Refermant leurs vantaux
Les serviteurs honteux
Qu’il soit ainsi enclos
Pressaient leur sombre office
En lestes soins agiles.

L’officiant éclusier
Digne et indifférent
Sur un autre pupitre
Actionnant les manœuvres
Dans le recueillement
De la cérémonie
Lâchait les eaux montées
Vers le bief du dessous.

Anthémios ou légende
D’un prince déploré
Saisi dans un sommeil
A tout autre effrayant
Beau soleil reposant
Condamné aux ténèbres
Je t’ai vu t’enfonçant
Dans la cale funèbre.

Partout par les regards
Dans la solennité
Dans les airs désolés
Sur ta tombe flottante
Ton gracieux souvenir
A nous tous immanent
La peine répandait
Son offrande sacrée.

Encore un peu plus mort
Encore un peu plus loin
Encore un peu plus froid
De ton lit de métal
Et moi un peu plus pauvre
Et moi un peu plus court
Je vis s’ouvrir les portes
Sur le bief inférieur.

Les esclaves debout
Puissants et dévoués
Leur visage sévère
Leur silhouette fière
Contenant en soldats
Leur destin mortuaire
Tendaient vers l’horizon
Leur méfiance glaciale.

Sur la voie hiératique
Aux eaux vertes diaprées
Anthémios en quittant
Le sas aux murs trempés
Son malheureux secret
Scellé dans ses longs flancs
S’engagea tristement
Vers la prochaine écluse.

Elevant dans le ciel
Une lumière pâle
Noyant dans les nuées
Sa pudique clarté
Le jour en révérence
D’un soleil embué
Sema des feuilles d’or
Sur les eaux irisées.

Les cœurs mornes émus
Tournés vers ton convoi
Pensant déjà la suite
De ton voyage ultime
L’assistance patiente
A elle-même rendue
Regardait Anthémios
S’éloigner le destin.

Et moi sur ton visage
A la grâce invisible
Posant l’imaginaire
D’un hommage éperdu
Gardant de ton passage
Un songe mystérieux
Je t’ai vu Anthémios
Rejoindre l’infini.

vendredi 26 mars 2010

Sous le manteau

J’entends les fumées noires parmi lesquelles luit, carat de pourpre oxyde, un cri entre deux roches, dans les sous-sols du ciel. C’est ainsi qu’il peut-être et que je le sais. Ainsi également qu’il est rare à entendre. Apparat minuscule enchâssé dans le vacarme. Semblant d’éclat dont la surface n’est qu’un phare qui s’éclaire en dedans, hésitant entre le sort insignifiant d’un grain de quartz commun pris dans la masse d’un pavé, et l’élévation dans les airs pour attirer d’autres yeux, d’autres écoutes, d’autres de ce même monde, qu’il arpente en explorateur indécis, gagné par la vaine usure, perdu par la foi enfantine. Qu’il mesure aux infinis passés et à ceux qui viennent, pleins de bouches balbutiantes, de regards étonnés de le voir arriver. De nous voir arriver. Et moi aussi peut-être.
Il va, il vient, il passe. Transparence timide dans la foire des conciliabules. Il allait, venait, passait, absence inévitable. Il transpirera les morts comme des objets mués en inutilité par les duretés des corps impassibles. Et de sa ligne agile il avance son maigre curseur parmi les phrases que forment sans savoir les humains dans les rues. Volte face du palpable des heurtements, des embrassades, des fermetures hermétiques et du soi seul obscène.
Il est méconnaissable. Décalque de muraille. Indigent. Sans adresse. Il habite au buffet de la gare. Contre l’offense des monuments funéraires nul n’a servi de son trajet qu’ayant disparu et persistant sans trace dans la formation des apprentis vivants au moment où ils vont arrimer au sérieux leur esquif anxieux. Pour que soit l’incertain jusqu’au bord de tout perdre. Je le suis ce manteau qui le couvre et sa hanche emportée comme un mécanisme de locomotive. Son taxi qui l’attend pour un tour de manège. Son poing souvent serré sur les rênes de son souffle.
Je bois les alcools des temps où il n’est rien. Où son ultime apparence est une disparition. Où il fleure la banalité de quelqu’un qui guette l’heure de son train. L’heure d’un départ maîtrisé par les curieuses manies de la nécessité. Qu’elle est longue, sublimement longue, la marée, à remplir le hall de verre où tout résonne comme les désordres emmêlées de mille horlogers défoulés. Il boit les longs traits des verres qu’il commande et les eaux du silence qu’il invente noient le heurt incessant des tribulations fossiles.
A destination, il se lève, quitte son palais, et redevient cet incapable de n’être que ce pas qui cherche à raconter, pour franchir au milieu des jours, les nuits nues de soleil qu’on attife de bimbeloterie.
J’entends comme il bruisse, éponge aux yeux gonflés. Comptant dans son greffier ses titres de noblesse insoluble et ses appels sans suite au règne des douleurs absoutes.
Tout est encore un animal, l’ai-je su penser, un animal que nous flétrissons. Un animal au miroir avili. Un animal que nous tuons. Que nous ouvrons. Que nous découpons. Que nous dévorons. Que nous broyons. Que nous attachons. Que nous torturons. Que nous tenons en laisse. Que nous caressons. Que nous achetons. Que nous adorons. Dont nous avons même fait des dieux et des maîtres.
Humain maudit de chair aérienne et prisonnier de sa lourde carcasse, il s’entête en spirale autour de son fluide caillou vers les environnements et en entraîne les matières indifférentes au centre de son usine à retourner le vide. Cela sans profession. Simplement pour tenir. Serait-ce qu’à un éclaircissement. Parfois. Parce que tout est noir. Qu’il faut trancher, sinon, pour voir du rouge. Le cœur. Ou saigner.
Il sait des choses que les pires assassins ignorent. Il comprend ce que l’amour oublie. A ses fenêtres, s’il en a, ou appuyé n’importe où, contemplant le spectacle, il ne regarde rien. Il écoute. La plainte des murs éternels. La ronde des affairements. Le musée de l’histoire tout autour se dressant, et toujours rien. Une étincelle dans le cosmos. Et demain contre une autre. Et de toute façon les vœux irrésolus des championnats pourris. Des vices combattants. Par l’unique pouvoir des mâchoires dégueulasses qui font ventre et envie et savent amuser, et la plainte, et la ronde.
Il raconte. Il va jusqu’à frôler la plainte de sa paume et deviner la ronde lorsqu’elle a faim. Et si il apparaît on veut le reconnaître. On l’invite. On lui parle. On voudrait qu’il explique. On s’assemble. On se presse. Au mieux on se prend à espérer sans savoir, au pire, sans savoir, on se met à croire. S’il demeure il sera embaumé dans les encens dont on baigne les noms que l’on fait scintiller.
On ose peu pour lui. Il sait. Il fuit. Il suit l’humble prochain jusqu’à l’aplomb du précipice. Et un amour ça et là qui l’accompagne. Aux limites des consolations. Et quelques congénères qui essaiment sur des palissades des jets vifs d’aiguillons coléreux et désespérés. Piqûres électriques qui secouent dans les reins et redressent un rire complice. Nous pourrions alors nous satisfaire dans l’enclos de trois ou quatre mots tracés au dos blanc des pactes trahis. Mille fois trahis. Ecrits pour l’être.
Il en parle. Je perçois son murmure isolé dans le brouillard sonore. Je le suis, frère inconnu. Frère ignoré. Il était là déjà penché sur le berceau. Son regard entrant comme pour me dire qui j’étais. Non. Qui il se pourrait que je sois. Non. Qu’il se pourrait que je sois. Non. Ça ne disait rien. Je pense qu’il a dû simplement vouloir me rassurer. Que lui aussi il avait vu la mer, avant.
Il voyait la mer. Il n’était pas encore né. Presque rien ne l’était. Comme un sortilège de jade liquide. Un magma de mémoire, traîne de plis démultipliés, qu’un innocent voyage avait attaché à ses épaules. Ça n’empêche de rien devenir. C’est comme ça, c’est tout. Il était advenu. Et pour survivre tout devrait être d’une insupportable légèreté. D’un énigmatique détachement. Rêve, mais tu n’es qu’un souffle. Couronne ou guenille.
Il naissait du chant des vagues. Mais ça ne veut pas dire grand chose. Dés demain ce sera fini. Où dans quelques centaines de saisons. Alors ce que tu as chuchoté d’autres en chuchoterons peut-être encore. Dans ce même chant s’ils peuvent déjà l’entendre.
J’ai appris qu’il dors. Qu’on doit certains moments le laisser dormir. Périodes de menaces sur sa peau étrangère. Sur ses clartés indexées à des retours de fureurs. Et l’être en océan emporté dans l’orage. Et plus sourd que cet écho que d’aucuns croient tenir d’un dieu.
Je l’ai retrouvé, recroquevillé dans le coin d’un salon dans une maison désaffectée. Il émanait encore de lui, essence aux senteurs acides, la preuve songeuse d’une insistance.
Il n’y a pas de choix : l’animal fait toujours, dans certains cas, comme s’il n’avait jamais existé.
Pourtant ne pas se lasser, l’ai-je su me dire, même si les limailles de quelque incandescence n’en finissent jamais, pendant d’absurdes pans d’époques en tumultes, de tomber poudre froide à l’arrière de nos pas. Semant souvent ainsi une stérile ivraie.
C’est un point d’interrogation. Il ne dit pas son nom. Ni d’où vient ce qu’il est. Ni où il est parti.
Récemment je me suis installé dans un café, dans une gare. C’était n’importe où je crois me souvenir. Sur la banquette près de moi il y avait un manteau. Apparemment abandonné. J’ai questionné le garçon lorsque je lui ai confié ma commande. Il m’a succinctement décrit un homme qui était venu une ou deux heures plus tôt et qui sûrement avait dû l’oublier. Je lui ai demandé de me décrire l’homme en question. Je lui ai dit que je le connaissais et que je reconnaissais le manteau. J’ai demandé au garçon s’il ne voyait pas d’inconvénient à ce que je le rapporte moi-même à son propriétaire. Le garçon a eu une expression désabusée et m’a répondu que non, ça ne posait pas de problème.
Depuis j’ai ce manteau chez moi.

mardi 9 mars 2010

Sac à main


Je vous vois venir, (je vous connais !), non, il ne va pas être question d’une ancienne première dame de France plus connue pour ses pièces jaunes que pour l’intégrité de son époux.
Il va être seulement question de l’ustensile dont on a fait régulièrement son fétiche, pour ne pas dire son nin-nin, son doudou.
Et de cet ustensile non en tant qu’étant le sien, mais en tant qu’il est, universel, omniprésent, à la fois l’avant, le pendant, (si j’ose dire), et l’après, une sorte d’alpha et d’oméga, bref une métaphysique.
Premier rapprochement utile, avant de s’éloigner, le sac à main, elles n’en portent qu’un à la fois, alors qu’elles mettent le plus souvent deux chaussures, et ce en dépit du voisinage évident entre le premier et les secondes, avec ou sans talons aiguilles, voisinage remarquable quant au nombre d’exemplaires disponibles dans six ou sept armoires ou placards, et quant à la diversité des modèles qui s’éventaillent du plus sobre au plus clinquant, du plus laid au plus élégant, du plus improbable au plus incertain, du plus excentrique au moins pratique, du plus minuscule au plus imposant, du plus ridicule… au plus ridicule. Coordonné avec les chaussures, donc.
Elles, vous l’avez deviné, car vous êtes très perspicaces, ce sont les femmes, naturellement, pas les sauterelles : ne pas confondre.
Femmes que nous mettrons ici quelquefois au singulier : car il est fréquent qu’elle soit singulière. On en compte en effet beaucoup moins que ses congénères à zizis extérieurs, capables de se grouper en meutes, l’esprit mis en bière, à l’orée de diverses manifestations virilo-martialo-sportives.
Quoiqu’elle ambitionne ici et là d’en faire l’expérience, sachant que pour qu’elle rivalise avec le mâle il lui faudra peut-être plus fréquemment descendre que monter.
Il est un fait certain que la femme, dont de récentes recherches nous apprennent qu’elle naît plus souvent dans une maroquinerie que dans une fleur, lutte, et souvent à juste titre, pour devenir l’égale de l’homme. Elle devrait se méfier quand même. Il est un autre fait certain que l’homme, dont de récentes découvertes nous apprennent qu’il naît davantage dans un moteur 6 cylindres en V ou dans un ballon de foot que dans un chou, ne lutte pas pour devenir l’égal de la femme. Question : le port du sac à main n’en serait-il pas la cause principale. C’est possible… (Et il a peut-être tort.)
Certes de timides ou audacieuses tendances de la mode ont émis la facture d’une sorte d’objet, devenu commun à beaucoup d’hommes et qui pourrait faire penser qu’il s’agisse d’un équivalent du sac à main de la femme. Hélas, trois fois hélas, le pauvre est à des années lumières de ce qu’est un sac à main.
Il n’existe aucune liste exhaustive de ce qu’on peut trouver dans un sac à main de femme. Ce qui explique d’ailleurs qu’aucun évangile, qu’aucun coran ou autre best-sellers testostéronien n’aborde le sujet. Signe tangible de la présence d’adieux. Et cette fois-ci c’est définitif.
Doté d’une part d’un sens aigu et parfois assez effronté de la curiosité, et d’autre part d’une confiance durement gagnée auprès de pas mal de femmes, proches ou déjà parties flâner, il m’est arrivé d’avoir accès à de nombreux sac à mains.
Au gré des inventaires, voici le plus courant.
Un poudrier, une poudrière, un stick de rouge à lèvres, deux ou trois protections en cas d’évènement lunaire, des mouchoirs en cas de rhume ou de grippe amoureuse, un révolver pour mari ou pour maîtresse de mari ou pour épouse d’amant ou pour autre maîtresse d’amant, des photos d’enfants, des cartes de crédit, des papiers, des stylos, des bonbons, des cigarettes, des briquets, une culotte de rechange, un sachet d’arsenic, des cachets pour les migraines, du parfum, une cuillère en argent d’un grand hôtel, un carnet d’adresses, un téléphone mobile, un plan de Valparaiso, un roman, un poing américain, une pelote de ficelle, des jetons de casino, un talon de chaussure, un foulard de soie, un collier pour chien, quelques pétales de fleurs, des post-it avec des petits bouts de notes diverses, des cônes d’encens, des trousseaux de clés, des clés usb, des coquillages, des plumes, des bijoux, des cailloux, des hiboux, des sous, des horaires d’avion et de train, des heures de rendez-vous, un rouleau de scotch, une boulette de hash, une alliance, un flacon de scotch, du rimmel, un chéquier, une paire de lunettes de soleil, un parapluie, une paire de ciseaux, du vernis à ongle, un ou deux en-cas, quelques infusettes de thé, des sucrettes, un pilulier doré, une patte de lapin, une perruque, une arrête de poisson, quelques dents de lait, quelques mèches de cheveux, ou de dynamite, un sex-toy, une médaille d’ancienne communiante, une vieille carte d’un parti politique de gauche, des préservatifs, un œuf de jade, une fève de galette des rois, un canif, un tampon dateur, un poème, des cartes postales, des billets usagés pour l’Opéra, des miroirs, une corde à sauter, des billes, des tubes de crèmes de soin, un petit jouet en peluche, une cravate ou deux,… et pas de raton laveur.
Pas de raton laveur. Je n’ai jamais vu un raton laveur dans un sac à main de femme.
Je suis sûr qu’il n’y en a pas. Jamais.
Il y a sûrement des choses que je n’y ai pas vu, c’est vrai. Ce qui ne veut donc pas dire qu’elles n’y sont pas. Il y a les choses visibles, préhensibles, dans un sac à mains de femme. Et il y a évidemment l’invisible.
Mais pas de raton laveur : la femmes ne fait pas dans la futilité. Elle fait semblant, c’est tout.
Me connaissant comme je les connais les frangines, prétention personnelle à double face, je ne serais pas surpris d’apprendre qu’on trouve dans l’attirail de leur voyage permanent, puisque qu’un sac à main c’est avant tout un sac de voyage, qu’on y trouve donc un compartiment de transsibérien. Ou une girafe. Ou des castagnettes. Probablement des lettres d’amour de princes charmants idiots ou de bûcherons sensibles. Ou de copines déshabillées. Ou d’étrangers repartis vivre en Amérique du Sud. Des tutus froissés. Des peines de cœur dans des fiasques vides. Des contes en blancs à raconter aux petits. Des soirs de princesses sur des bateaux assortis. Des cris de révoltées. Des généalogies de sirènes. Des complots. Des corsets. Des casquettes à douze degrés. Une adresse de bookmaker. Des micros. Des plans d’enquêtes. Des contacts de détectives. Des têtes réduites de rivales. Des joyaux masculins dans des bocaux de formol. Des sofas océaniens. Des autruches. Des pattes de panthère. Des mères en poudre. Des chevaux. Des quais. Des films romantiques qu’aucun homme n’a su tourner. Des pianos.
On doit pouvoir y trouver également de la Louise Michel ou de la Rosa Luxembourg.
On peut malheureusement y rencontrer aussi de la Margaret Thatcher ou de la Paris Hilton : certaines femmes dépassent donc certains hommes, hélas, trois fois hélas… Comme ça on est à égalité.
Dans les dérèglements qu’on peut observer, dans les temps troublés que nous traversons, il est remarquable que certaines femmes paraissent renoncer au port du sac à main. C’est certainement une diversion. De même étrange que certaines portent outre un sac à main, et tout aussi quotidiennement, un autre sac, parfois plus gros, comme une inflation de mystère. Où alors elle est encore partie on ne sait où.
Notons encore que le sac à main est en soi une arme par destination utilisée dans de nombreux cas de défense, certes, mais aussi d’attaque. Si on tient compte du contenu moyen de l’ustensile, on tremble à l’idée qu’une guerre prochaine s’appuie sur un tel potentiel de destruction massive.
Je me demandais pas plus tard qu’il y a quelques minutes, m’interrogeant moi-même sous la torture du rasoir, quant à la façon de terminer cet article, et n’ayant encore jamais assisté aux obsèques d’une de nos sœurs, si une femme se faisait enterrer avec son sac à main. Je pense que la réponse est non.
Imaginez que le paradis existe et qu’une furieuse sorte son flingue de son sac au moment de passer au guichet. Certes elle aurait moult circonstances atténuantes, mais allez faire comprendre ça au Vatican où tous les mecs s’habillent en robes, portent tous des chapeaux rigolos, et pas de sac à main !

lundi 8 mars 2010

La route - Cormac Mc Carthy

C’est écrit au scalpel pour produire de l’orfèvrerie : mais n’allez pas chercher les rubis, ou les saphirs : il n’y en a pas. Si bijou il y a c’est une pièce infiniment grise, rouillée, calcinée, glacée : c’est l’atroce ornement d’un univers dévasté. Tout a brûlé. Absolument tout. On ne saura pas exactement pourquoi. Jamais vraiment. On peut se douter de quelque chose mais il y a quand même plusieurs possibilités. Et on comprend tout autant que ce n’est pas là ce qui importe. Un peu comme quand ce qui est fait est fait. On ne revient pas là dessus. Il va s’agir de vivre de ce qui reste et il ne reste rien. De la pluie. De la neige. Du froid. De la cendre. Du vent. De la barbarie.
Cette route sur laquelle avancent un père et son fils. L’homme et le petit.
Il y a de bons livres. Il y en a des beaux. Des grands. Il y a de sacrés livres.
Et il y a des livres sacrés.
C’est ce que j’ai pensé de ce livre après l’avoir fini. Pas immédiatement. Parce que je n’ai pas su tout de suite quoi en faire. Qu’il m’a d’abord été nécessaire, liberté de lecteur, de percer le décor des toutes dernières pages, le si peu de nutriment des tous derniers mots, d’un minuscule trou de compas pour imaginer que pouvait filtrer alors une fine aiguille de clarté, pour le petit. Qui survit.

« Il s’arrêtait et s’appuyait contre le caddie et le petit continuait puis s’arrêtait et se retournait et l’homme levait les yeux en pleurant et le voyait là debout sur la route qui le regardait du fond d’on ne sait quel inconcevable avenir, étincelant dans ce désert comme un tabernacle. »

On parle souvent de l’aridité d’une écriture. De son dépouillement. Nous y sommes avec ce roman. Et tout semble s’y dresser pourtant à la manière d’un monde inversé, sous les paysages d’où toute vie a disparu. Sauf celle de quelques autres, irrémédiablement égarés, ou reconstitués en clans loqueteux revenus en deçà de toute civilisation. De l’imaginable.
Ce n’est pas un roman qui m’a paru pouvoir me permettre de m’élever au sens ou un livre peu être édifiant. C’est un livre qui m’a renvoyé à mon abîme comme rarement on s’y sent pousser, rarement on vous enjoint de le faire, rarement on y est obligé à ce point.

« Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. A chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis et regarda vers l’est en quête d’une lumière mais il n’y en avait pas. »

J’ai entendu dire que des personnes ne s’étaient pas remises de la lecture de ce livre. Ca ne m’est pas impensable. Soit qu’il existe une réelle peur, une réelle angoisse qu’une apocalypse advienne, abolissant le futur, produite par l’humain ou surgie du cosmos. Soit que l’enfant ne suffise plus, au cœur du cœur d’un désastre, à témoigner à priori d’un temps toujours à passer, toujours à vivre, toujours à habiter. Quoiqu’il arrive. Et si ténu soit rendu le fil de la dernière destinée.

Roman philosophique. Roman métaphorique. Roman parabolique. J’y ai senti cerné l’espace où la question du bien et du mal resserre toute hypothèse de survie. Aussi bien pour se procurer de quoi manger que pour préserver le feu. Le seul élément, l’eau est viciée, l’air empoisonné et la terre stérile, qui persiste et qu’on ne peut pourtant que deviner dans le creux profond et effrayé du corps de l’homme et du petit. Ne serait-il question que d’un bien aux vertus illusoires et d’un mal tantôt aux contours imprécis et tantôt aux formes les plus brutales.

« Le monde se contractant autour d’un noyau brut d’entités sécables. Le nom des choses suivant lentement ces choses dans l’oubli. Les couleurs. Le nom des oiseaux. Les choses à manger. Finalement le nom des choses que l’on croyait être vraies. Plus fragile qu’il ne l’aurait pensé. Combien avaient déjà disparu ? L’idiome sacré coupé de ses références et par conséquent de sa réalité. Se repliant comme une chose qui tente de préserver sa chaleur. Pour disparaître à jamais le moment venu. »

Un livre de ce qui peut rester lorsque tout s’est abandonné dans la destruction. Où ondulent en d’âpres vagues les contours d’une humanité ultime, avec ses limites à la vie, ses limites au seuil de la mort, une sorte de choix résiduel, un brouillage animal, une faible capacité d’exister encore au delà des purs besoins physiologiques, une capacité restante, qui tient de l’atome vital, pour décider jusqu’où on ira. Et où cela s’arrêtera.

Un livre sans force et sans douceur. Cru. Une préhistoire. Une nudité d’après la chute de millions d’interrogations accessoires. Et l’essence d’un invisible dessein si on peut mesurer que toute existence en contient de toute façon.
Avec ce qui me suit pourtant depuis que je l’ai lu : les deux seules voix qu’on entende principalement. Celle de l’homme et celle du petit.
Puis, à la fin, celle du petit avec l’autre homme, pour savoir s’il va le suivre puisque le père est mort.

« Comment je peux être sûr que vous faites partie des gentils ?
Tu ne peux pas en être sûr. C’est un risque que tu dois prendre.
Est-ce que vous portez le feu ?
Si je portes quoi ?
Le feu.
T’es pas un peu dérangé, non ?
Non.
Juste un peu.
Ouais.
Ca fait rien.
Alors, vous le portez ?
Quoi ? Si on porte le feu ?
Oui.
Ouais. On porte le feu.
Vous avez des enfants ?
Oui.
Vous avez un petit garçon ?
On a un petit garçon et une petite fille.
Quel âge il a ?
A peu près ton âge. Peut-être un peu plus.
Et vous ne les avez pas mangés.
Non.
Vous ne mangez pas les gens ?
Non. On ne mange pas les gens.
Et je peux venir avec vous ?
Oui. Tu peux.
D’accord alors.
D’accord. »


Un livre sans fin. Sans solution. En cela, selon moi, oui, un livre sacré.

lundi 1 février 2010

Oiseaux-bananes

J’ai dû, sans vraiment m’en rendre compte, commencer à me douter de quelque chose, tandis que j’essayais de rattraper les deux oiseaux-bananes qui s’étaient mis à gambader sur le parquet. Je les ai surpris en sortant de ma salle de bain. Je les ai pris pour des canards, à cause de leur bec similaire, et j’ai pensé qu’ils devaient s’être égarés, provenant sûrement du bassin du parc tout proche. Mais leur odeur suave, leurs pattes pas du tout palmées, leurs formes et leur couleur, et puis, après un rapide coup d’œil, ayant constaté qu’il n’y avait plus que des pommes dans ma corbeille de fruits, qui a un peu l’aspect d’un nid, je me suis rendu à l’évidence que ces deux petites bêtes ne pouvaient pas rester ici. Je ne me suis pas même posé la question de leur comestibilité.
Ils donnaient des coups d’ailes, sans bruit, découvrant leur chair blanche et tendre, pour se hisser sur le canapé, sur un tabouret, dans les étagères, s’y déplaçant avec beaucoup de délicatesses pour ne pas renverser les bibelots.
J’y suis allé très doucement pour me saisir de l’un d’eux afin de le déposer sur le bord de la fenêtre. L’appel du large ferait le reste. Mais la bestiole n’a rien voulu savoir. Elle s’est jetée par terre entre mes jambes pour rentrer dans la pièce.
J’ai eu une brève absence.
Il faisait une fraîcheur bleutée dehors.
C’était très agréable.
Je me suis retourné prêt à renouveler ma tentative d’expulser les deux volatiles fruitiers. Ce n’est pas que leur présence, ni même leur existence, me parut incongrue, mais à mon sens, quoiqu’un peu désorienté, ils seraient mieux à l’extérieur. De plus les manger pouvait s’avérer problématique. Flambés au rhum. Rôtis en brochettes. Plat accompagné de légumes. Dessert avec de la crème. Rien qu’à envisager ça sentait l’insoluble.
Je les cherchais des yeux quand j’en vis un, sur un mur, qui achevait de se transformer en girafe miniature, ce qui à tout prendre était plus raisonnable. Ce n’est pas très haut de plafond chez moi. En fait c’est un appartement assez ordinaire. Standard quoi. Ca ne m’a pas davantage perturbé, cette nouvelle mutation. Je ne me sentais pas perturbé du tout. Et les girafes sont des animaux que je tiens en très haute estime.
Cependant, bien que je gardais mon calme, il était indubitable que des événements inhabituels se préparaient. Ou se déroulaient déjà. A la faveur d’un début de matinée on ne peut plus quelconque, routinier.
Je ne suis pas quelqu’un d’anxieux. Jusque là, ce à quoi j’assistais n’était pas courant, mais dans l’intimité de nos situations solitaires, je sais qu’il se produit régulièrement des évènements, palpables ou non, dont le contenu et le langage, plus ou moins familier, se propose de nous communiquer quelque chose, que nous y soyons sourds, ou que nous soyons en disposition d’y être attentifs.
Nous voisinons avec assez de monstres et assez d’absurdités pour être plus rompus que nous l’imaginons à la présence et à l’usage des invraisemblances. Plus ardus sont les appréhensions des comportements qui s’ensuivent.
Les deux petites girafes, d’une taille d’environ trente centimètres, crapahutaient avec aisance sur les murs, au plafond, au sol, avec des allures saccadées de dessin animé ancien. Ce qui m’a en même temps inspiré qu’elles n’existaient peut-être pas, et déçu sans vraiment de regrets.
Je les ai suivies du regard, les bras ballants. Puis je m’en suis désintéressé à cause du téléphone mobile. Je ne sais pas ce qu’elle sont devenues. Elle se sont évanouies. La girafe est une créature émotive prompte à la commotion. Il n’est pas rare d’en voir se pâmer en écoutant un air d’opéra. Ou tomber dans les pommes en lisant des poésies. Mais décidément il n’y avait plus que des pommes dans le plats de fruits.
Ce n’était pas mon téléphone mobile. Le mien est rouge. Celui-ci était noir et doré, large, avec un capot couvrant l’écran et le clavier. Pas le mien. Donc que faisait-il ici, sur ma table de travail, au dessus d’une pile de livres. Si mes objets, mes meubles, mes chaussures bougent, chez moi, me narguant et m’interloquant, je n’en suis pas affolé. Agacé, oui, quelquefois, si je suis pressé pour sortir, ou si je surprends le bilboquet près de la cafetière. Là, c’est un objet que je ne connaissais pas, d’une catégorie que je considère généralement comme pas forcément innocente, qui était posé, là, sous mon nez. Je n’ai reçu personne ces derniers jours. Si quelqu’un l’avait oublié, je l’aurais su.
Comprenez-moi Monsieur, je n’ai rien contre les oiseaux-bananes, c’était en outre la première fois que j’en rencontrais, ni rien contre le fait qu’ils se transforment en girafes miniatures, pour qu’on s’ôte de l’esprit l’idée de les jeter par la fenêtre, puis finalement que les girafes disparaissent sans autre forme de quoi que ce soit, où parce que leur rôle est terminé. Je ne trouve pas ça ordinaire, bien sûr, mais après tout, on en voit d’autres. C’est ce qui est survenu ensuite qui me soucie.
Il y a très longtemps que j’attendais une communication. Je savais que cela n’allait plus tarder. Quelques signes, certes confus, mais répétés. Profitant opportunément d’un moment disponible pour que je puisse les remarquer si je le souhaitais. Déplacements d’objets, j’en ai déjà parlé, dont il est peu probable que j’en ai été à l’origine. Des bribes de messages sonores, courts et plutôt jolis, pénétrant par la fenêtre. Pas à chaque fois. Plutôt le matin. De surprenantes odeurs voletant furtivement avant de se dissiper. Pas toujours très agréables d’ailleurs. Des parfums de corps engoncés depuis plusieurs jours ou beaucoup plus. Ou de boue couvertes de fleurs fanées. Toutes sortes de facéties diverses, anodines, éventuellement déplaisantes, clins d’oeil ironiques.
J’ai pris ce téléphone mobile dans le creux d’une main. J’ai soulevé le capot. Hésitant. Ce qui me revient précisément, c’est que j’ai hésité sans m’interroger. Je m’attendais, pourquoi pas, à ce que ça vienne tout seul. Que l’appareil s’allume. Qu’il sonne. Que je ne sais quoi s’affiche sur l’écran. Sans y réfléchir j’ai fini par appuyer sur une touche verte. L’écran s’est éclairé. Puis j’ai fait, presque automatiquement, deux manœuvres pour appeler le dernier numéro qui avait été formé par l’utilisateur précédent. J’ai entendu qu’on décrochait. J’ai écouté. J’ai dû dire « allo », plusieurs fois, je ne me souviens plus très bien. Puis j’ai demandé s’il y avait quelqu’un. Plusieurs fois aussi. Aucune voix. Juste des sons qui paraissaient être ceux du vent, des vagues, de froissements, de respirations. Il y a eu quelques bruits mats. Secs et comme venant du milieu de ce vent, ou de ces vagues. J’ai insisté pour savoir s’il y avait quelqu’un à l’autre bout. Aucune réponse. En tout cas verbale. Je m’apprêtais à raccrocher et c’est là que l’écran de mon ordinateur s’est éteint. Tout d’un coup. Pas en veille non. Plus de courant. Alors que derrière moi la radio fonctionnait toujours. J’avais encore le téléphone à l’oreille. Je me suis penché pour vérifier le branchement électrique sous la table. Ce n’est qu’à cet instant que je l’ai remarquée. Juste à côté du clavier. Sous l’apparence d’un tout petit parallélépipède de plastique dur. Une capsule translucide. Par un orifice microscopique s’écoulait un liquide cristallin qui entrait en effervescence au contact de l’air. Je suis demeuré en arrêt, en position inconfortable. Une subtile et discrète senteur m’est parvenue aux narines. Mélange soufré et alcoolisé. Incapable de dire ce qui m’a pris, j’ai approché le bout d’un index et j’en ai effleuré la substance qui se répandait avec un son étouffé de cachet d’aspirine dans son grand verre d’eau. J’ai porté mon doigt à ma bouche. J’ai reconnu immédiatement un goût d’explosif. Bien que je n’en ai jamais goûté mais je suppose qu’on a ça en mémoire, d’une façon ou d’une autre.
Si ce goût ne m’a pas effrayé, ce qui aurait été normal, c’est qu’au moment où je me redressais la communication téléphonique a été coupée et que la radio a émis un flash spécial, annoncé avec son jingle caractéristique de ce genre d’occasion. Et ce n’est pas la voix du speaker qui a parlé. C’est une voix dont j’ai reconnu le timbre et qui s’est adressée à moi en me nommant pour me dire : « Il faudrait que cette fois-ci le message soit bien reçu. Vous n’avez pas le choix. Si les échecs de vos tentatives d’évasions ne vous ont pas encore dissuadé, l’ultime recours pour vous convaincre sera utilisé. » Puis le programme a repris son cours. J’ai pensé appeler la radio pour leur demander ce que c’était que cette plaisanterie. J’ai reposé le téléphone mobile que je tenais toujours en main pour noter tant que je l’avais bien en mémoire ce que la voix avait déclaré. Et puis d’un seul coup je me suis assis à ma table et, en me repassant lentement les mots que j’avais entendus, je me suis figé dans un grand état de perplexité. Pourquoi est-ce que je me voussoierais.
Je n’ai recouvré mes esprits que plusieurs heures après. Du moins c’est ce qui m’a semblé puisque qu’à en croire mon ordinateur qui s’est réactivé, nous sommes déjà après demain. A mon avis cette substance contenait un gaz soporifique. Une drogue. En tout cas le jour entrant par la fenêtre respirait d’une fraîcheur bleutée semblable à avant hier.
Il n’y a rien de plus à ajouter.
Je suis venu jusqu’ici sans encombre. A part peut-être de minuscules mouvements de bizarrerie que j’ai pu observer en chemin. Cependant je ne veux pas sombrer dans la suspicion. N’est-ce pas, de la bizarrerie, il s’en essaime un peu partout, et tout le temps. Une mycose surnaturelle qui se loge en tous endroits, invisible, dans les interstices délaissés, indétectable, dans les engrenages ronronnants, sous nos semelles. Et certainement que nous-mêmes ne sommes pas étrangers à sa prolifération.
Non je n’ai pas rappelé la station de radio. J’ai dû avoir des scrupules à les déranger et le sens du ridicule m’aura retenu.
Ah, oui ! Lorsque je suis revenu à moi le téléphone mobile était introuvable, la petite capsule ainsi que son contenu avaient disparu, et il n’y avait toujours que des pommes dans la corbeilles de fruits.
Voilà Monsieur. Oui, je sais que tout ça n’est pas très cohérent. A vrai dire ce n’est pas la première fois que je vis des situations analogues. Et je ne saurais expliquer ce m’a conduit jusqu’ici pour déposer une main courante. Disons, pour que ça ne s’oublie pas, au cas ou… Au cas où quoi. Comment dire. Je ne me sens pas véritablement menacé. Pas plus que chacun d’entre nous. Vous-même, qui sait. Vous savez, je me dis qu’on m’a simplement fait une blague. Ou qu’il n’y a dans tout ça en fin de compte qu’un concours de circonstances. Mais, oui, malgré cela, je sens obscurément que tout ça me concerne. Et les paroles proférées par cette voix, à la radio, étaient si précises que j’ai quelques difficultés à les ignorer. A les éloigner. Je suis sûr en tout cas que je ne pourrais jamais les oublier. C’est plus ça, voyez-vous, qui me travaille réellement.