"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 14 décembre 2009

Oeil

Prenez un œil. Je veux dire, faites en sorte de disposer d’un œil. Un œil frais, de préférence. Frais comme un gardon, comme on dit. Mais pas un œil de poisson. Un œil humain, c’est indispensable. Enfin comprenez : s’il faut apprendre à lire à un poisson ça ne va pas être facile. Bien sûr le poisson peut aisément être un bon messager. Il saurait sans difficultés se faufiler à travers les lignes ennemies par exemple. Il peut se glisser dans le sexe d’une femme et engloutir celui de l’homme et, avec sa bouche qui a toujours l’air de dire « ba, ba, ba… », faire croire qu’il dit « je t’aime » alors qu’aucun son ne sort, qu’il ne dit rien. Qu’il fait ça uniquement pour respirer. Dans l’eau.
S’il faut lui apprendre à voir, rien qu’à voir, ce ne sera pas simple non plus. Pensez donc ! Les buildings de Manhattan. Un corps dans le bain aurifère des bougies plantées autour d’une couche de marbre. L’homme qui penche sur ses pas pour les éclairer. La nuque qui s’offre au coût d’un bijou. La cage thoracique qui s’ouvre sur les forêts boréales en plein incendie. Les petits bouts de bipèdes qui circulent à tâtons et n’en croient plus leurs yeux. La rivière crasseuse à force de laver les pieds des usines à gaz. Le jeune garçon, si mince qu’il peut dissimuler le peuple de son crime derrière un réverbère, en profitant qu’il est allumé comme une bulle exorbitée au dessus du boulevard où tout semble ordinaire, où tout s’emploie à hiverner dans des manteaux aveugles qui font rire les chauves-souris lesquelles devraient être mieux reconnues pour leur évident sens de l’humour, remarquable notamment lorsqu’on en côtoient dans une salle de cinéma où l’on diffuse les aventures d’un certain vampire d’opérette. Mais là n’est pas le sujet.
En règle générale évitons de mêler tout animal à cette histoire. Ils ont leurs problèmes et il est probables que nous en soyons un.
Je veux dire prenez un œil. C’est une image. Pour lui malheureusement ça n’en était pas une. Je vous fais grâce des hurlements atroces de ses victimes témoignant assez de leur profond désaccord, certes très imparfaitement exprimé, mais tout à fait sincère. Il ne prenait pas l’œil de n’importe qui. D’abord il n’a jamais pris celui d’un borgne. Il me dit, un jour que je lui demandais pourquoi, un peu sottement, je le reconnais, que c’était aussi inutile que de poser une pareille question. Je n’ai rien ajouté. Il ne s’intéressait pas à moi pour sa quête. Je préférais ne pas trop attirer l’attention. De plus je me souvenais qu’il m’avait avoué sa curiosité pour le strabisme. Etant affecté de cette bizarrerie oculaire, je redoublais de vigilance lorsqu’il essayait de me regarder ses yeux dans les miens. Il savait ma faiblesse pour lui. Et pour ses yeux à lui, plein de catastrophe et de tendresse. De pluie glacée et d’éternel printemps. Que j’avais chaque jour, et chaque nuit alors qu’ils disparaissaient dans l’ombre, une irrépressible envie de prendre au fond de ma gorge pour les consoler. Combien de fois ai-je regretté de ne pouvoir le faire. Il n’aurait jamais accepté. Probablement qu’il redoutait qu’on le console. Déjà lui expliquer que ce qu’il faisait ne servait à rien c’était une épreuve. Une épreuve de faiblesse, vu sa détermination. Il répliquait qu’il devinait ce que je suggérais. Qu’il aurait été préférable de s’attaquer directement au cerveau. Il objectait avec aplomb et une justesse longuement méditée que le cerveau posait trop de problèmes. L’œil ça provoquait un choc. Un choc suffisant. Il reprochait à la nature de nous en avoir fait deux. En en supprimant un ça obligeait à mieux se servir de celui restant. Je contestais ce point de vue. Il s’énervait. Il me criait qu’on s’en foutait. Lui avait choisi l’œil. Je n’avais qu’à trouver autre chose puisque j’étais si malin. Je lui avouais qu’il me serait tout à fait impossible de retirer quoique ce soi à quelqu’un, comme ça, comme il opérait, à sa manière. Que c’était cruel. Qu’il fallait plutôt changer ce qu’il y avait à voir, à regarder. Il me lançait sur un ton de défi que je n’avais qu’à m’occuper de ça. Mais qu’en attendant lui continuerait. Il trouvait sans cesse des livres à écrire. Il m’expliquait qu’il devait bien y mettre des yeux pour lire. Puisqu’il n’y avait plus d’autres solutions. Je me demandais où il les dénichait tous ces livres sans écriture. Vu l’ampleur des décombres. Il éclatait de rire. Justement, répondait-il, il suffit de remonter les filons et on découvre les mines.
A mon anniversaire il m’avait effectivement offert un très vieux volume, un volume unique, que je savais être conservé dans une très grande bibliothèque, et dans lequel il avait enfermé l’œil droit de quelque trois cent personnes dont il me promettait, pour me rassurer sans doute, que leurs regards ne se portaient plus sur l’humanité depuis très longtemps. J’avais beau lui exprimer ma désapprobation, il avait insisté pour que je reçoive son cadeau. Il caressa une de mes paupières d’un index précautionneux. Je mis le livre dans mon sac. Formant le projet de m’en débarrasser dés que possible. J’avais beau l’aimer, j’étais quand même un peu inquiet. Et depuis le cyclone il y avait tellement de police dans les rues : je n’avais pas envie de subir une fouille et qu’on m’interroge sur cet objet épouvantable.
C’est à partir de ce jour que j’ai commencé à changer. A changer d’amour pour lui. Il était devenu tout à fait incontrôlable. Il pleurait de plus en plus. Sa façon de dire qu’il avait faim. Il évoquait pour moi ces criminels qui en ont tant fait qu’il ne peuvent plus l’effacer qu’en continuant. A plus forte raison parce qu’il s’apercevait, lui, que ça ne servait à rien. Ca n’était plus que son mode d’action. Il avait l’air de comprendre qu’il avait choisi une activité absolument vaine. Quant il soliloquait sur l’horreur qu’il s’inspirait finalement à lui-même, je le laissais, sans rien dire, posant simplement ma tête sur son épaule. Mais s’il sentait une autre présence, son instinct le gagnait de nouveau. Il cherchait d’où cela provenait. Je le voyais disparaître à un coin d’immeuble, un cri affreux s’échappait au delà des toits en volute brève et tragique, et il revenait avec son trophée, serré dans son poing. Il cherchait un bouquin qui convienne. L’ouvrait à une page dont il secouait le contenu de poussière noire, y plaçait l’œil collecté, bien au milieu, puis, avec un coup de main délicat, qu’il maîtrisait parfaitement, il claquait violemment le livre pour le refermer. Il m’avait raconté qu’il procédait ainsi lorsqu’il était enfant, avec les papillons.
J’ai toujours craint les traces dont sa rencontre avait pu marquer mon esprit. Cependant je n’ai jamais pu comprendre que l’absurdité de ses crimes. Quelque chose d’irrépressible. C’est lui un matin, alors que nous marchions dans le fond du canal avec de longs tubes dans la bouche pour pouvoir respirer, qui m’avait expliqué en gestes rêveurs ces histoires de poissons. Je lui ai proposé d’expérimenter ces bouches de poissons dont il parlait. En le regardant avec insistance. Il me répliqua en formant des « ba, ba, ba… » avec la sienne. Je compris qu’il devait être tard. Plus tard encore, alors que nous nous étions mis à sécher, tout nu, sur un dos de barque retournée au milieu d’un trottoir condamné par des éboulements, il exprima un regret et m’annonça qu’il allait s’en aller. Je lui fis part de ma tristesse et de mon soulagement.
Il m’invita à l’accompagner à la pointe de la digue qui s’alignait avec le soleil sur la mer enflée et grondante. Nous nous embrassâmes. Je fixais ses yeux si terriblement beaux. Il souffla sur mon regard. Se retourna. Plongea. Et se mit à nager. J’attendis que le tout petit point qu’il devint après quelques minutes achève de se dissoudre.
Je voulais dire prenez un œil. C’est une image. C’est rien. Ca papillonne. C’est facile. Ca frétille. Ca matte. Ca trompe. Ca flotte sur la soupe. Ca sombre. Ca pleut en plein été. Mais ça regarde aussi tellement le crime. Ca défie tellement la douleur. Il peut y avoir tant d’indifférence, et de calcul, et de mépris. L’œil humain, oui, évidemment.
Je me souviens de lui. Tous les jours. Lorsque je suis en colère je l’imagine de retour, à la nage, inchangé, rieur, et prêt à recommencer.
Plus fréquemment j’essaye d’imaginer les papillons coincés dans les livres.
Quelques temps après son départ la police a retrouvé sa tanière et sa collection originale.
Ca a fait pas mal de titres dans les journaux. Plus que les conséquences du cyclone. Exagérations habituelles.
Pendant ce temps la vie reprenait son court normal.
On croisait un peu plus de gens qui se toisaient d’un sale œil et d’autres qui portaient un bandeau noir en travers du visage.
Moi aussi j’entrepris de reprendre une vie à peu près ordinaire.
Je n’y suis pas vraiment arrivé.
Même si, tout bien pesé, j’en suis venu à conclure qu’il était quand même un peu dingue ce mec.
Et sachant ce qu’il m’aurait répondu si je le lui avais dit.

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