"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 29 décembre 2009

Leurre rouge

Rouge aurore, disais-tu, depuis le début, depuis la grande colère par quoi tout a commencé. Rouge aurore, statique, réduite, progressivement, à ce minuscule trou scintillant, persistant, d’une mémoire présente et interdite.
Et si loin, si loin, alors qu’avançant, de plus en plus loin, tu y vois de mieux en mieux. Tu en fixes le point sensible lorsque tu t’adosses à un monticule, jambes étendues devant toi, sur le refuge d’un arpent de glace. Tu voudrais comprendre la distance. Et à chaque fois qu’il te semble saisir un élément, ou même plusieurs assemblés, quelque chose crie et meurt autant de comprendre que de ne pas pouvoir. Et, le cœur plein la bouche, le seul refus dont la décision te demeure, c’est de gémir.
Tu le sens. Comme tu sens ton corps avoir déjà pourri tant de fois, et s’être lavé, et toujours avoir pourri de nouveau, et l’odeur de ce pire tant attendu qui perdure, de ce pire qui jusqu’à maintenant s’étale encore, trop vaste, sans circonstance, avec les hordes inépuisables de chevaux éblouissants qui en couvrent et en découvrent successivement l’empire humide aux couleurs instables.
Depuis quand es-tu là. Affalé. Avec pour tout masque la sinistre béatitude d’être touché de l’autre bout du monde par cette infime lueur dont tu dépendrais comme d’un heureux maléfice. Avec pour conquête d’en avoir soutenu la vue dés le commencement. Et l’épuisement d’avoir vécu. Imagines-tu.
On ne se fatigue pas d’avoir marché. D’avoir combattu. D’avoir parlé. Elevé la voix. D’avoir bu et rebu. D’avoir joui dans des lits sans adresse au nombre noyé. D’avoir jeté aux vents des joies nues, des révoltes sans grain, des slogans de coquelicots et des journées entières à errer sur des quais avec pour compagnie celle d’oiseaux ironiques.
On ne se fatigue pas d’être parti sans retour. D’avoir quitter le feu barbare qui râlait sur sa couche défigurée. D’avoir dû beaucoup trépigné d’abord avec dans un poing têtu une étincelle volée et dissimulée. D’avoir dû aux ronces. Aux inévitables inconsciences. Aux autres métamorphosants. Aux penderies closes des apprentissages. Aux curiosités sincères ou menteuses. Aux somnambules carapaces. On ne se fatigue pas d’être tombé, bien sûr. D’avoir aimé. D’avoir trahi. D’avoir haï. D’avoir été semblable. Ou singulier. De s’être mater dans le miroir, lâche, égoïste, tricheur. D’avoir joué. D’avoir perdu. Ou gagné, quelquefois. D’avoir gravi la montagne et, du sommet, d’avoir vider l’espoir dans le prochain à remplir.
On ne se fatigue pas de se perdre. De chercher. De fouiller. De cambrioler. De questionner. Ni du néant qui nargue. Qu’on peut toujours gaver de clous brillants, de rosiers morts, de lames de rasoirs, de tout ce qui peut lui écorcher le gosier en réponse à son ricanement, pour l’entendre gargouiller comme un siphon déréglé.
On ne se fatigue pas de s’abandonner. Ou d’abandonner. De l’abandon. Rappelle-toi : il t’a tenu la main et pressé contre lui. Il n’a rien dit et t’a laissé ne rien dire. Il t’a aidé à dormir. Il t’a fait traverser. Il a permis qu’on te prenne, qu’on te morde, qu’on te saigne, qu’on te lèche, et que tu en fasses autant toi aussi. Il a permis que tu vois l’invisible. L’âme de l’arbre et de la pierre et le ridicule innommable du mort apprêté dans son cercueil désert. Il a permis que tu apprennes l’appel de l’animal qui n’est pas encore venu. Le bruit de l’eau torrentueuse au milieu d’une mer de sable. Le son du feu dans ta main calcinée. La plainte de ton petit archet sur ta courbe vertébrale. Il t’a même appris des choses que tu ne sais pas et dont la seule science consiste à en préserver le secret fatal.
On ne se fatigue pas d’avoir ressenti l’infini. Où, qui sait, d’en faire mortellement partie. De nager à tâtons dans des livres intemporels. D’aller puiser sous des temples légendaires. De cogner son bon sens falsifié dans des dédales affolants. Justement affolants. De briser des écrans aux hydres propriétés. De fuir. De contourner. De revenir. De se détourner. Pour se retrouver virussé par l’arcane d’une beauté insoluble. A porter comme une verrue ou comme un charme redevenu anonyme.
On ne se fatigue pas de s’être incliné sous le passager. Sous le furtif. L’inconsistant. D’avoir enduré l’esprit si poudreux des jours. D’avoir subi de tant de pleurs la déformation du lointain, de la fenêtre de la chambre, et de quelques halls bruyants. Probablement de quelques bouts de mémoire. Ou de visages éteints. De fêtes fanées. De maisons. De routes. De voyages. Et de quelque corps chaud auquel tu aurais voulu t’arrimer plus qu’à tout autre.
On ne se fatigue que d’être allé nulle part.
Que d’être allant nulle part. Et nulle part allant, d’être de moins en moins.
De se réduire à ce minuscule voyant écarlate qui grésille tout là-bas. Faible témoin d’une ténèbre grise. A l’antipode d’une banquise en débâcle dont les esquifs tombaux se heurtent au gré du flot berçant, puis s’éloignent les uns des autres.
Rouge aurore. Rouge leurre. Pauvre petit œil sanguin, pétrifié, borné à l’autre bout du parcours, et qui jamais ne se lève pour donner le jour. Quinquet buté dont le poinçon te poursuit sans bouger et parvient jusqu’à toi pour t’effleurer de son trait sans histoire.
On ne se fatigue que d’être allé nulle part. Oui.
Unique horizon que fabriquent les marées impassibles pour tendre le mirage d’un sursit d’hypothèse, le territoire rétréci d’un radeau dérivant. Un jardinet flottant entre les ondes. Une propriété résiduelle. Assez peu à arpenter pour enregistrer la progression des engourdissements. Assez peu à occuper pour liquider les encombrants. Les piles de départs et de retours desséchés. Les orphelins de toi. Les fauteuils divorcés. Les boites de carnets. Les bibelots millésimes. Les châteaux de cartes géographiques. Les rampes de lancements. Les abreuvoirs d’eau de pluie. Les agoras et les costumes.
Puisque tu auras cédé à l’imposture et cru tromper ton aube avec un éclat d’enfer. Déplorable Orphée qui se sera tant retourné, pour s’assurer que l’œil malin ne disparaissait pas, qu’il en aura été lui-même changer en pierre. Tu te transformeras en un pantin humain, exsangue, au yeux prisonniers, cherchant inlassablement, de ton îlot, à apercevoir la pointe rougeoyante te désigner jusqu’à la fin comme un matin qui n’a pas eu lieu. Un jour ôté du calendrier. Une trajectoire sans vie. Une ligne chargée d’activités diverses.
Peut-être voudras-tu, un temps, ressassant des épisodes, trouver qu’il y avait un but, un objectif. Un projet. Le pire sera alors que tu réalises qu’il ne s’agit pas de ça. Aller, ici, ne désigne pas un lieu, une ligne d’arrivée, un achèvement, une maison, un enfant, et pas davantage une œuvre ou autre réussite de cet ordre. Aller signifie un état de soi qui grandit. Qui à la fois s’allège et s’épaissit. Qui vit dans la chair et hors la chair, indifféremment. C’est boire et transpirer pour écrire en marchant. C’est dormir en parlant. Pour moins penser à soi. C’est s’oublier plus que pour l’autre. C’est accepter de rencontrer l’inexplicable sans intriguer pour se faire une parure d’une réponse au mieux inutile, au pire définitive. C’est ne plus s’appartenir en superflu. N’y être pas pour soi, patienter, et voir. Puisque nous sommes condamnés à être libre, à un moment ou à un autre, aller c’est apprendre à travailler un choix.
Sois sans crainte, lorsque la fatigue t’aura suffisamment dévoré, tu n’auras plus de choix. Il doit te rester pas mal d’illusions. La sale petite perle de sang qui pend sur l’horizon d’où tu viens va demeurer visible encore longtemps. Lorsque tu ne la verras plus tu comprendras ce qu’il y a de plus futile à comprendre. Et si tu les connaissais, il est possible alors que tu prierais pour que le caprice des hordes inépuisables des chevaux éblouissants soit magnanime.

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