"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 4 décembre 2009

Chimère

Alors tu te rendors, mystérieux appétit.
Tes langueurs éreintées sur les lentes pâtures
S’écoulent pesamment, volcaniques bavures,
Vers le gosier béat du cœur qui ralentit.

Dans les chaleurs mouillées se tend et se dilate
La pénombre encensée par les odeurs des chairs.
Et la faveur obscure de ce sanctuaire
Protège entre leurs bras un sommeil écarlate.

Ici leur corps tremblant d’une grève épiderme
Atteignent les chevaux harassés de leur course.
De même illuminés ils reniflent la source
Dont s’irise ébloui le flot qui se referme.

Ici un temple dort, unissant leurs visages,
Partage de leurs vœux aux fluides égarés,
Mélange de leur goût aux bouches emparées,
De leurs songes reçoit les sinueux hommages.

De leur souffle l’empreinte de leurs voluptés.
Que leur vienne la grâce, ici, d’emprisonner
Le sentiment du feu dont il se sont donnés.
Qu’ici s’incline le salut de leur beauté.

Ils se sont relégués de rien dans ce repaire.
Ils se sont étonnés que tout sens les ait fui
Juste à sentir la faim qui les avait conduit.
Ventre en creuse bataille et mâchoires primaires.

Pénétrant enlacés dans le règne des faunes
L’animal au secret des suaves salives,
En rampant de la peau sous les paumes lascives,
Sentait déjà l’humeur qui dévidait son aune.

Les griffes en fusion nacrant l’échine d’ambre,
L’incisive enchâssant les maxillaires lèvres,
Fauve qui avec l’alter échange sa fièvre.
D’étreintes invoquée la chimère se cambre.

Le puits rauque percé par les gémissements.
La rage délicieuse aux mille éclats surgis
Se déploie et déforme un zénith élargi
Sous lequel du plus haut vient le renversement.

La peau en sueur jouit de sa nimbe dorure.
La créature enivrée se roule et se tord,
De l’éperon dressant son impatient essor,
Du fourreau présentant sa prenante monture.

Rudes ardeurs trempés au galop du Centaure.
Otage de tendresse sous l’arche des reins.
Lion ailé conduisant l’attelage marin.
Passage d’une étrave à proue de sémaphore.

Harnaché au garrot de la sauvagerie,
Dégoulinant des eaux suintées par tous les pores,
Ecumant et grondant et se roulant encore
Dans des élans gracieux doués de brusquerie.

Monstre sublime épris de gestes magnifiques.
Les longs cris se supplient, s’implorent que ne cesse
La dérive barbare parée de caresses
L’entraînant se vautrer en dévotions orphiques.

Sous cet ébat fumant d’un rut incandescent
L’esprit dissout répand son philtre dans les veines
Et l’âme dans les flancs de cette intime arène
Se saisit de ses rennes pour charmer le sang.

Dans cet envoûtement le ressac et le flux
Accélèrent ensemble leur force en cadence
Et l’animal flairant la trouble délivrance
Se redresse et se cabre et il ne manque plus

Qu’un tour d’étau ultime aux membres qui se nouent.
Qu’une chute élancée vers le haut d’un cratère.
L’enchaînement flambant se soulève de terre
Et fait jaillir de lui comme un volcan s’ébroue

Sève chaude et cris noirs aveuglants et nacrés
Projetés au dehors au sein d’un vide en feu
La syncope d’un trait dans un émoi furieux
Suspendue dans le laps d’un infini sacré

Fixant sa pointe aiguë de vertige orageux
Avant d’en libérer les vapeurs opulentes
Sur la chairs sidérée aux haleines brûlantes
Agitée de sursauts et de sanglots nerveux.

Chevauchée médusée traversée du courant
Diffusé dans la fibre en exaltants frissons,
Frémissant la mâchoire et renversant le front,
Bouche écumante et l’œil devenu dévorant.

Dans l’immobilité où l’instant sans limite
De lui-même s’éteint, où peu à peu s’effacent
Les traces des éclats, l’esprit reprend sa place.
La chimère haletante à son tour se délite.

Un fragment de cosmos est l’unique unité
Dont elle va mourir après avoir su naître.
Elle s’est affalée avant de disparaître
Rendant les corps émus qu’elle avait empruntés.

Vers le gosier béat de leur cœur ralenti
S’écoulent pesamment, volcanique bavures,
Des langueurs éreintées sur de lentes pâtures.
Ainsi tu te rendors, mystérieux appétit.

Aucun commentaire: