"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 18 décembre 2009

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(Pages déchirées)

Des noms de toutes sortes. Des noms de partout. Les sonorités de leurs énoncés maladroits, tonalité saturée, se cognent aux baies vitrées de l'autre coté desquelles les avions se vident et se remplissent. Hall de l'aéroport de Miami. Destination retour. Des noms en anglais, en espagnol, en allemand, en français, en italien. Des noms de gens attendus, en retard, égarés, perdus ; devenus importants tant leurs patronymes sonnent à travers tout le hall et au delà, à cause d'un siège vide dans l'appareil, d'un nom sur une liste qu'on a pas pu cocher. La vertu cardinale de la sécurité s'est emparée de tous les points ; sa girouette affolée règne au dessus de tous les horizons. Réservés et un peu craintifs, il n'y a pas un passager qui dirait quoi que ce soit contre ça ; l'avion c'est fragile. On fouille les bagages à notre insu. On vous rappelle pour vous redemander vos papiers d'identité. La mélodie froide et courte des notes électroniques qui préviennent d'un nouvel appel à personne. Tient celle-là, ça fait trois fois au moins qu'on la réclame. Toujours rien apparemment. On commence à connaître le nom. Selon la consonance on invente vaguement un physique. Avec un ou deux appels de plus on en viendra à imaginer un embryon d'histoire. Puis on s'interrogera. Un mystère s'insinuera parmi les voyageurs du même vol. Petit à petit cela s'apparentera à cette valise qu'on surprend à n'avoir quiconque qui la porte, et qui est là, au milieu d'un espace dont on s'éloigne insensiblement, qu'on contourne, avant qu'un service d'ordre n'organise la neutralisation du périmètre, que l'objet paraisse alors aussi monstrueux du potentiel qu'il peut contenir, que ridicule de ce qu'il renferme en définitive, quant on finit par l'ouvrir, n'ayant détecté en principe aucun explosif : des chemises, des pantalons, des slips, des chaussettes, une trousse de toilette, un drap de bain "Mickey Parade", une boite de préservatifs.
Et des images : pour patienter avant l'embarquement : des rangées d'écrans connectés à CNN. Bush fait son cirque : plus on le voit, plus on sait que c'est bien lui, le Président des Etats Unis, plus on l'écoute, plus on l'observe, ses mimiques, ses poses, ses rodomontades, plus on a de mal à croire possible que ce soit sous la représentation de ce type que ce pays soit gouverné. Cela à l'avantage de se convaincre régulièrement que son rôle va très bientôt prendre fin. Et l'inconvénient de pouvoir penser aussi que si il a pu se faire qu'on mette là où il est ce grotesque et stupidissime individu, il n'est pas possible d'exclure qu'on l'y maintienne. Avec les mêmes moyens ; empruntés aux pires pratiques d'une république bananière qui disposerait du cynisme d'un empire soviétique.
Dans les jours que j'ai passé, dans cette ville de rien, j'ai vu les premières pages des journaux : on va de ceux qu'on tue, comme faits de guerre, à ceux qu'on découpe en morceaux. Vidéo à l'appui. On est allé, suivant le cours logique auquel on pouvait s'attendre, des morts aux combats aux prisonniers torturés.
Tout ça est en image. On pourrait se repasser les bandes à l'infini ou presque. C'est pas du Tarantino cette fois-ci : c'est du direct live : la lame va entailler la chair du cou, les tissus les uns après les autres, le sang va couler très vite ; ça a l'air simple. Mais on devine qu'il doit falloir une poigne bien déterminée pour accomplir cet acte. Il ne faut pas de demi mesure. La main qui tient le supplicié doit être aussi ferme que celle qui manie le couteau. Comme dans les salles de la prison d'Abou Graib, il faut avoir les membres trempés dans une imperturbable certitude d'un bon droit au dessus de tout autre pour torturer des prisonniers comme ceux de cette prison l'ont été. Comme ceux de toutes les prisons. De tous les abus. De toutes les autorités en régime. Y compris les démocratiques affublés.
On sait cela depuis longtemps. De nombreux héritages nous ont laissé ce qu'il faut de témoignages plus ou moins complets. Les auditions sont loin d'être terminée.
Peut-être pas encore d'images comme celles-là : où cela concerne un tel potentiel pour tout être, que là encore, soit on admet que chacun doit disposer d'une voie pour s'en émanciper, soit l'impossible confirmation qu'une voie universelle existe nous laisse pour toujours à la merci de ces horreurs.
Bush : cet individu n'existe pas. C'est un décodeur qui nous envoie le message d'une autre forme de pouvoir qui le dépasse, bien évidemment, et qui dirige plus sûrement désormais qu'aucun autre chef, de cet état où d'un autre, a jamais gouverné. Si les révolutions s'originent et s'organisent à partir de la rupture entre les peuples et leurs dirigeants, nous voyons bel et bien, comme en Europe aussi, et dans beaucoup d'autres endroits, ce qui est en train de se préparer, dans un temps qui reste incertain, mais pour une échéance qui est pratiquement inévitable.
C'était donc Miami : ville de rien. Un ami. Une invitation. Une semaine dans ce nothing land de palmiers, d'affairistes, de plages, de soleil. Une résidence de luxe. La Lyncoln avenue et ses cafés animés. Le confort sans conscience des déambulations dans le soir tiède. Les groupes vautrés dans les sièges larges. D'autres resserrés autour de sonos indifférentes. Tout le monde est gentil. Il n'y a pas de heurts. Pas d'agressivité. On aimerait ça s'il n'apparaissait en filigrane, dans l'ambre artificiel qui nimbe la soirée, qu'une fabrication a été nécessaire. Sur Ocean Drive le vacarme est partout, pour couvrir encore davantage cette dépense factice d'humeur vitaliste. La clinquance des façades clignotantes, bariolées, outrancièrement colorées et illuminées. Racolage multisexe : chacun, chacune, est la pute de l'autre. Ce n'est pas un érotisme qui vient des yeux. C'est une pornographie qui suinte des corps. C'est une consommation de temps à ne rien faire. L'amour moins encore que tout. Une illusion de plus pour écraser la douce. La plus douce. La si douce. Celle des simples lèvres qui frôlent la nuque jusqu'à la morsure. Celle d'un corps lentement fait de deux. L'odeur éternelle. La maille en fil de soi accrochée à la ronce sous l'aube de la mort.
Ici tout est fait pour que rien ne meurt. Que rien ne vive assez pour avoir à mourir. Mais je n'ai pas vu les autres quartiers ; ceux comme partout, dans les grandes villes de ce pays, et d'autres pays, d'autres villes, beaucoup, ceux où s'entasse, se stocke, la matière première de toute société productiviste : le salariat au robinet.
Juste une escapade hors zone jusqu'à Key West : rien à voir avec une clé ou un ouest. Les premiers espagnols à avoir abordé ce long crochet de terre à fleur d'eau, pendant de la Floride au cas ou l'ysthme de Panama céderai - et il a cédé d'un canal mais le crochet n'a pas été utile - ces premiers espagnols, donc, n'ont trouvé sur ces bouts de terre que des ossements : Key West vient d'une déformation lente et complexe d'un mot en hispanique signifiant ossements. Key West : l'idée d'un arrangement envisageable malgré l'importance très visible de la communauté gay. Les maisons de bois et le danger de submersion. Un je ne sais trop quoi dire de plus honnête dans la proposition de n'y être personne. Un brouhaha tranquille. Des couleurs tendres. Une clause de sauvegarde sur un étal turquoise.
Rappel, hésitant mais pourtant assez tangible, de la ville où j'avais passé la semaine précédente : Syracuse. Oeil de la Sicile orienté. Vers l'Orient. Sur un bateau amarré devant la vieille ville, isolée de peu du continent. Le skipper éprouve les mêmes goûts pour Berlusconi que toi pour Bush : des goûts de meurtre. Je me souviens.
Eole et sa compagnie de l'Olympe sont un peu paresseux ; ou capricieux. Trois jours en tout de navigation. Technique et grisant. Des arrivées vespérales dans des ports minuscules où le peu de souci de la grâce à fait se mêler des agencements rentables autour d'anciennes merveilles. On découvre des bijoux dans des écrins de bétons. Plus loin dans les terres, de vieilles cités baroques défendent leur trésors, un peu à l'italienne, sans vraiment avoir l'air de s'en préoccuper, mais en fin de compte sans céder aux assauts des optimisateurs. Ragusa, Noto, ou le sens du théâtre pour vivre au jour le jour. N'importe quel ragazzo, n'importe quelle ragazza, ont échangé leurs déclarations dans le tympan d'une église où l'on devait entendre une Callas anachronique chanter l'Elixir d'Amour. N'importe quels amoureux ont pu fondre par leur lèvres sous un balcon les protégeant de deux griffons magnifiques. N'importe quel amant a pu demeurer seul sur l'immense escalier d'un palais ocre et rose, la tête dans les mains, délaissé. On est prince de naissance lorsqu'on naît dans de telles villes.
J'ai longuement traîné dans Syracuse. Sur cette scène là, aussi. Ville antique superposée de beauté, et de l'inévitable crasse dont toute ville du sud, ou est-ce la Méditeranée, ou est-ce le latin, se farde plus ou moins, comme une femme mûre se farde de ses poudres, inquiète de ses charmes ; et soucieuse d'ombres qui vont avec l'age, et répondent au soleil plus franchement qu'auparavant.
Je suis dans cet été, au milieu de ce bain de vapeur et de clarté. A deux enjambées de saisons d'où j'ai voulu renoncer à ce que nous soyons, je me souviens, quelquefois, proches à nous parler, à nous voir, nous sentir et nous chercher, parfois nous comprendre. Finalement sans rien ; je veux dire sans projet que prendre un peu de sable dans le creux de ma main et le laisser filer à travers mes doigts dans le tamis des tiens et ainsi de suite, jusqu'à un résidu, traces de silicate sur nos paumes. Preuve de rien. Hors de question de savoir de quelle plage nous aurions eu le temps de brasser tout le sable. Je n'ai jamais encore pu prendre l'habitude que cela ait cessé. J'en saurais bien trouver le goût et le plaisir de refaire ces gestes. Et d'y mettre des mots.
Mais Syracuse, c'était au printemps. J'aime l'italien. C'est beau comme du français et en plus ça chante. Ca a toujours un cul et ça s'appelle un cul. Pourtant ça peut se plaindre comme un plafond couvert d'or. La voie d'un bateau sur le flot prévisible d'una furtiva lagrima, au bord d'être comique, n'était la sincérité du silence alors dissimulé. Opéra pudique. L'Italie a une éternité. Tout comme la France. Qui l'ignore descend dans les basses fosses de la civilisation. Ca te regarde Syracuse. Federico, notre hôte, me dit que c'est parce que dans une ville telle que Syracuse, on se connaît toutes et tous plus ou moins ; alors on mate celui ou celle qu'on croise pour savoir si on se reconnaît. C'est fréquemment le cas, mais d'où, de quand, quelquefois c'est distant, on en reparle, on en prend le temps, s'il faut on prend aussi un verre, on se repère à un ami commun, tient on va l'appeler, on va boire d'autres verres, et venez donc manger la pasta à la maison, c'est une grande famille, si forte d'être ensemble, qu'on oublie que chacun pleure, una furtive lagrima, dans le gosier des vagues, dans les échos de pierre dorée. Dans la solitude vivante. Et je ne dois pas omettre de parler de ce groupe de chats de rue, cinq ou six, sous un porche dans une ruelle, en train de se repaître, tous en rond, d'un grand plat de spaghetti à la sauce tomate. C'est unique au monde. Et rien au monde ne les aurait dérangé : juste un regret : je n'ai pas retenu leurs noms.

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