"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 29 décembre 2009

Leurre rouge

Rouge aurore, disais-tu, depuis le début, depuis la grande colère par quoi tout a commencé. Rouge aurore, statique, réduite, progressivement, à ce minuscule trou scintillant, persistant, d’une mémoire présente et interdite.
Et si loin, si loin, alors qu’avançant, de plus en plus loin, tu y vois de mieux en mieux. Tu en fixes le point sensible lorsque tu t’adosses à un monticule, jambes étendues devant toi, sur le refuge d’un arpent de glace. Tu voudrais comprendre la distance. Et à chaque fois qu’il te semble saisir un élément, ou même plusieurs assemblés, quelque chose crie et meurt autant de comprendre que de ne pas pouvoir. Et, le cœur plein la bouche, le seul refus dont la décision te demeure, c’est de gémir.
Tu le sens. Comme tu sens ton corps avoir déjà pourri tant de fois, et s’être lavé, et toujours avoir pourri de nouveau, et l’odeur de ce pire tant attendu qui perdure, de ce pire qui jusqu’à maintenant s’étale encore, trop vaste, sans circonstance, avec les hordes inépuisables de chevaux éblouissants qui en couvrent et en découvrent successivement l’empire humide aux couleurs instables.
Depuis quand es-tu là. Affalé. Avec pour tout masque la sinistre béatitude d’être touché de l’autre bout du monde par cette infime lueur dont tu dépendrais comme d’un heureux maléfice. Avec pour conquête d’en avoir soutenu la vue dés le commencement. Et l’épuisement d’avoir vécu. Imagines-tu.
On ne se fatigue pas d’avoir marché. D’avoir combattu. D’avoir parlé. Elevé la voix. D’avoir bu et rebu. D’avoir joui dans des lits sans adresse au nombre noyé. D’avoir jeté aux vents des joies nues, des révoltes sans grain, des slogans de coquelicots et des journées entières à errer sur des quais avec pour compagnie celle d’oiseaux ironiques.
On ne se fatigue pas d’être parti sans retour. D’avoir quitter le feu barbare qui râlait sur sa couche défigurée. D’avoir dû beaucoup trépigné d’abord avec dans un poing têtu une étincelle volée et dissimulée. D’avoir dû aux ronces. Aux inévitables inconsciences. Aux autres métamorphosants. Aux penderies closes des apprentissages. Aux curiosités sincères ou menteuses. Aux somnambules carapaces. On ne se fatigue pas d’être tombé, bien sûr. D’avoir aimé. D’avoir trahi. D’avoir haï. D’avoir été semblable. Ou singulier. De s’être mater dans le miroir, lâche, égoïste, tricheur. D’avoir joué. D’avoir perdu. Ou gagné, quelquefois. D’avoir gravi la montagne et, du sommet, d’avoir vider l’espoir dans le prochain à remplir.
On ne se fatigue pas de se perdre. De chercher. De fouiller. De cambrioler. De questionner. Ni du néant qui nargue. Qu’on peut toujours gaver de clous brillants, de rosiers morts, de lames de rasoirs, de tout ce qui peut lui écorcher le gosier en réponse à son ricanement, pour l’entendre gargouiller comme un siphon déréglé.
On ne se fatigue pas de s’abandonner. Ou d’abandonner. De l’abandon. Rappelle-toi : il t’a tenu la main et pressé contre lui. Il n’a rien dit et t’a laissé ne rien dire. Il t’a aidé à dormir. Il t’a fait traverser. Il a permis qu’on te prenne, qu’on te morde, qu’on te saigne, qu’on te lèche, et que tu en fasses autant toi aussi. Il a permis que tu vois l’invisible. L’âme de l’arbre et de la pierre et le ridicule innommable du mort apprêté dans son cercueil désert. Il a permis que tu apprennes l’appel de l’animal qui n’est pas encore venu. Le bruit de l’eau torrentueuse au milieu d’une mer de sable. Le son du feu dans ta main calcinée. La plainte de ton petit archet sur ta courbe vertébrale. Il t’a même appris des choses que tu ne sais pas et dont la seule science consiste à en préserver le secret fatal.
On ne se fatigue pas d’avoir ressenti l’infini. Où, qui sait, d’en faire mortellement partie. De nager à tâtons dans des livres intemporels. D’aller puiser sous des temples légendaires. De cogner son bon sens falsifié dans des dédales affolants. Justement affolants. De briser des écrans aux hydres propriétés. De fuir. De contourner. De revenir. De se détourner. Pour se retrouver virussé par l’arcane d’une beauté insoluble. A porter comme une verrue ou comme un charme redevenu anonyme.
On ne se fatigue pas de s’être incliné sous le passager. Sous le furtif. L’inconsistant. D’avoir enduré l’esprit si poudreux des jours. D’avoir subi de tant de pleurs la déformation du lointain, de la fenêtre de la chambre, et de quelques halls bruyants. Probablement de quelques bouts de mémoire. Ou de visages éteints. De fêtes fanées. De maisons. De routes. De voyages. Et de quelque corps chaud auquel tu aurais voulu t’arrimer plus qu’à tout autre.
On ne se fatigue que d’être allé nulle part.
Que d’être allant nulle part. Et nulle part allant, d’être de moins en moins.
De se réduire à ce minuscule voyant écarlate qui grésille tout là-bas. Faible témoin d’une ténèbre grise. A l’antipode d’une banquise en débâcle dont les esquifs tombaux se heurtent au gré du flot berçant, puis s’éloignent les uns des autres.
Rouge aurore. Rouge leurre. Pauvre petit œil sanguin, pétrifié, borné à l’autre bout du parcours, et qui jamais ne se lève pour donner le jour. Quinquet buté dont le poinçon te poursuit sans bouger et parvient jusqu’à toi pour t’effleurer de son trait sans histoire.
On ne se fatigue que d’être allé nulle part. Oui.
Unique horizon que fabriquent les marées impassibles pour tendre le mirage d’un sursit d’hypothèse, le territoire rétréci d’un radeau dérivant. Un jardinet flottant entre les ondes. Une propriété résiduelle. Assez peu à arpenter pour enregistrer la progression des engourdissements. Assez peu à occuper pour liquider les encombrants. Les piles de départs et de retours desséchés. Les orphelins de toi. Les fauteuils divorcés. Les boites de carnets. Les bibelots millésimes. Les châteaux de cartes géographiques. Les rampes de lancements. Les abreuvoirs d’eau de pluie. Les agoras et les costumes.
Puisque tu auras cédé à l’imposture et cru tromper ton aube avec un éclat d’enfer. Déplorable Orphée qui se sera tant retourné, pour s’assurer que l’œil malin ne disparaissait pas, qu’il en aura été lui-même changer en pierre. Tu te transformeras en un pantin humain, exsangue, au yeux prisonniers, cherchant inlassablement, de ton îlot, à apercevoir la pointe rougeoyante te désigner jusqu’à la fin comme un matin qui n’a pas eu lieu. Un jour ôté du calendrier. Une trajectoire sans vie. Une ligne chargée d’activités diverses.
Peut-être voudras-tu, un temps, ressassant des épisodes, trouver qu’il y avait un but, un objectif. Un projet. Le pire sera alors que tu réalises qu’il ne s’agit pas de ça. Aller, ici, ne désigne pas un lieu, une ligne d’arrivée, un achèvement, une maison, un enfant, et pas davantage une œuvre ou autre réussite de cet ordre. Aller signifie un état de soi qui grandit. Qui à la fois s’allège et s’épaissit. Qui vit dans la chair et hors la chair, indifféremment. C’est boire et transpirer pour écrire en marchant. C’est dormir en parlant. Pour moins penser à soi. C’est s’oublier plus que pour l’autre. C’est accepter de rencontrer l’inexplicable sans intriguer pour se faire une parure d’une réponse au mieux inutile, au pire définitive. C’est ne plus s’appartenir en superflu. N’y être pas pour soi, patienter, et voir. Puisque nous sommes condamnés à être libre, à un moment ou à un autre, aller c’est apprendre à travailler un choix.
Sois sans crainte, lorsque la fatigue t’aura suffisamment dévoré, tu n’auras plus de choix. Il doit te rester pas mal d’illusions. La sale petite perle de sang qui pend sur l’horizon d’où tu viens va demeurer visible encore longtemps. Lorsque tu ne la verras plus tu comprendras ce qu’il y a de plus futile à comprendre. Et si tu les connaissais, il est possible alors que tu prierais pour que le caprice des hordes inépuisables des chevaux éblouissants soit magnanime.

vendredi 18 décembre 2009

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(Pages déchirées)

Des noms de toutes sortes. Des noms de partout. Les sonorités de leurs énoncés maladroits, tonalité saturée, se cognent aux baies vitrées de l'autre coté desquelles les avions se vident et se remplissent. Hall de l'aéroport de Miami. Destination retour. Des noms en anglais, en espagnol, en allemand, en français, en italien. Des noms de gens attendus, en retard, égarés, perdus ; devenus importants tant leurs patronymes sonnent à travers tout le hall et au delà, à cause d'un siège vide dans l'appareil, d'un nom sur une liste qu'on a pas pu cocher. La vertu cardinale de la sécurité s'est emparée de tous les points ; sa girouette affolée règne au dessus de tous les horizons. Réservés et un peu craintifs, il n'y a pas un passager qui dirait quoi que ce soit contre ça ; l'avion c'est fragile. On fouille les bagages à notre insu. On vous rappelle pour vous redemander vos papiers d'identité. La mélodie froide et courte des notes électroniques qui préviennent d'un nouvel appel à personne. Tient celle-là, ça fait trois fois au moins qu'on la réclame. Toujours rien apparemment. On commence à connaître le nom. Selon la consonance on invente vaguement un physique. Avec un ou deux appels de plus on en viendra à imaginer un embryon d'histoire. Puis on s'interrogera. Un mystère s'insinuera parmi les voyageurs du même vol. Petit à petit cela s'apparentera à cette valise qu'on surprend à n'avoir quiconque qui la porte, et qui est là, au milieu d'un espace dont on s'éloigne insensiblement, qu'on contourne, avant qu'un service d'ordre n'organise la neutralisation du périmètre, que l'objet paraisse alors aussi monstrueux du potentiel qu'il peut contenir, que ridicule de ce qu'il renferme en définitive, quant on finit par l'ouvrir, n'ayant détecté en principe aucun explosif : des chemises, des pantalons, des slips, des chaussettes, une trousse de toilette, un drap de bain "Mickey Parade", une boite de préservatifs.
Et des images : pour patienter avant l'embarquement : des rangées d'écrans connectés à CNN. Bush fait son cirque : plus on le voit, plus on sait que c'est bien lui, le Président des Etats Unis, plus on l'écoute, plus on l'observe, ses mimiques, ses poses, ses rodomontades, plus on a de mal à croire possible que ce soit sous la représentation de ce type que ce pays soit gouverné. Cela à l'avantage de se convaincre régulièrement que son rôle va très bientôt prendre fin. Et l'inconvénient de pouvoir penser aussi que si il a pu se faire qu'on mette là où il est ce grotesque et stupidissime individu, il n'est pas possible d'exclure qu'on l'y maintienne. Avec les mêmes moyens ; empruntés aux pires pratiques d'une république bananière qui disposerait du cynisme d'un empire soviétique.
Dans les jours que j'ai passé, dans cette ville de rien, j'ai vu les premières pages des journaux : on va de ceux qu'on tue, comme faits de guerre, à ceux qu'on découpe en morceaux. Vidéo à l'appui. On est allé, suivant le cours logique auquel on pouvait s'attendre, des morts aux combats aux prisonniers torturés.
Tout ça est en image. On pourrait se repasser les bandes à l'infini ou presque. C'est pas du Tarantino cette fois-ci : c'est du direct live : la lame va entailler la chair du cou, les tissus les uns après les autres, le sang va couler très vite ; ça a l'air simple. Mais on devine qu'il doit falloir une poigne bien déterminée pour accomplir cet acte. Il ne faut pas de demi mesure. La main qui tient le supplicié doit être aussi ferme que celle qui manie le couteau. Comme dans les salles de la prison d'Abou Graib, il faut avoir les membres trempés dans une imperturbable certitude d'un bon droit au dessus de tout autre pour torturer des prisonniers comme ceux de cette prison l'ont été. Comme ceux de toutes les prisons. De tous les abus. De toutes les autorités en régime. Y compris les démocratiques affublés.
On sait cela depuis longtemps. De nombreux héritages nous ont laissé ce qu'il faut de témoignages plus ou moins complets. Les auditions sont loin d'être terminée.
Peut-être pas encore d'images comme celles-là : où cela concerne un tel potentiel pour tout être, que là encore, soit on admet que chacun doit disposer d'une voie pour s'en émanciper, soit l'impossible confirmation qu'une voie universelle existe nous laisse pour toujours à la merci de ces horreurs.
Bush : cet individu n'existe pas. C'est un décodeur qui nous envoie le message d'une autre forme de pouvoir qui le dépasse, bien évidemment, et qui dirige plus sûrement désormais qu'aucun autre chef, de cet état où d'un autre, a jamais gouverné. Si les révolutions s'originent et s'organisent à partir de la rupture entre les peuples et leurs dirigeants, nous voyons bel et bien, comme en Europe aussi, et dans beaucoup d'autres endroits, ce qui est en train de se préparer, dans un temps qui reste incertain, mais pour une échéance qui est pratiquement inévitable.
C'était donc Miami : ville de rien. Un ami. Une invitation. Une semaine dans ce nothing land de palmiers, d'affairistes, de plages, de soleil. Une résidence de luxe. La Lyncoln avenue et ses cafés animés. Le confort sans conscience des déambulations dans le soir tiède. Les groupes vautrés dans les sièges larges. D'autres resserrés autour de sonos indifférentes. Tout le monde est gentil. Il n'y a pas de heurts. Pas d'agressivité. On aimerait ça s'il n'apparaissait en filigrane, dans l'ambre artificiel qui nimbe la soirée, qu'une fabrication a été nécessaire. Sur Ocean Drive le vacarme est partout, pour couvrir encore davantage cette dépense factice d'humeur vitaliste. La clinquance des façades clignotantes, bariolées, outrancièrement colorées et illuminées. Racolage multisexe : chacun, chacune, est la pute de l'autre. Ce n'est pas un érotisme qui vient des yeux. C'est une pornographie qui suinte des corps. C'est une consommation de temps à ne rien faire. L'amour moins encore que tout. Une illusion de plus pour écraser la douce. La plus douce. La si douce. Celle des simples lèvres qui frôlent la nuque jusqu'à la morsure. Celle d'un corps lentement fait de deux. L'odeur éternelle. La maille en fil de soi accrochée à la ronce sous l'aube de la mort.
Ici tout est fait pour que rien ne meurt. Que rien ne vive assez pour avoir à mourir. Mais je n'ai pas vu les autres quartiers ; ceux comme partout, dans les grandes villes de ce pays, et d'autres pays, d'autres villes, beaucoup, ceux où s'entasse, se stocke, la matière première de toute société productiviste : le salariat au robinet.
Juste une escapade hors zone jusqu'à Key West : rien à voir avec une clé ou un ouest. Les premiers espagnols à avoir abordé ce long crochet de terre à fleur d'eau, pendant de la Floride au cas ou l'ysthme de Panama céderai - et il a cédé d'un canal mais le crochet n'a pas été utile - ces premiers espagnols, donc, n'ont trouvé sur ces bouts de terre que des ossements : Key West vient d'une déformation lente et complexe d'un mot en hispanique signifiant ossements. Key West : l'idée d'un arrangement envisageable malgré l'importance très visible de la communauté gay. Les maisons de bois et le danger de submersion. Un je ne sais trop quoi dire de plus honnête dans la proposition de n'y être personne. Un brouhaha tranquille. Des couleurs tendres. Une clause de sauvegarde sur un étal turquoise.
Rappel, hésitant mais pourtant assez tangible, de la ville où j'avais passé la semaine précédente : Syracuse. Oeil de la Sicile orienté. Vers l'Orient. Sur un bateau amarré devant la vieille ville, isolée de peu du continent. Le skipper éprouve les mêmes goûts pour Berlusconi que toi pour Bush : des goûts de meurtre. Je me souviens.
Eole et sa compagnie de l'Olympe sont un peu paresseux ; ou capricieux. Trois jours en tout de navigation. Technique et grisant. Des arrivées vespérales dans des ports minuscules où le peu de souci de la grâce à fait se mêler des agencements rentables autour d'anciennes merveilles. On découvre des bijoux dans des écrins de bétons. Plus loin dans les terres, de vieilles cités baroques défendent leur trésors, un peu à l'italienne, sans vraiment avoir l'air de s'en préoccuper, mais en fin de compte sans céder aux assauts des optimisateurs. Ragusa, Noto, ou le sens du théâtre pour vivre au jour le jour. N'importe quel ragazzo, n'importe quelle ragazza, ont échangé leurs déclarations dans le tympan d'une église où l'on devait entendre une Callas anachronique chanter l'Elixir d'Amour. N'importe quels amoureux ont pu fondre par leur lèvres sous un balcon les protégeant de deux griffons magnifiques. N'importe quel amant a pu demeurer seul sur l'immense escalier d'un palais ocre et rose, la tête dans les mains, délaissé. On est prince de naissance lorsqu'on naît dans de telles villes.
J'ai longuement traîné dans Syracuse. Sur cette scène là, aussi. Ville antique superposée de beauté, et de l'inévitable crasse dont toute ville du sud, ou est-ce la Méditeranée, ou est-ce le latin, se farde plus ou moins, comme une femme mûre se farde de ses poudres, inquiète de ses charmes ; et soucieuse d'ombres qui vont avec l'age, et répondent au soleil plus franchement qu'auparavant.
Je suis dans cet été, au milieu de ce bain de vapeur et de clarté. A deux enjambées de saisons d'où j'ai voulu renoncer à ce que nous soyons, je me souviens, quelquefois, proches à nous parler, à nous voir, nous sentir et nous chercher, parfois nous comprendre. Finalement sans rien ; je veux dire sans projet que prendre un peu de sable dans le creux de ma main et le laisser filer à travers mes doigts dans le tamis des tiens et ainsi de suite, jusqu'à un résidu, traces de silicate sur nos paumes. Preuve de rien. Hors de question de savoir de quelle plage nous aurions eu le temps de brasser tout le sable. Je n'ai jamais encore pu prendre l'habitude que cela ait cessé. J'en saurais bien trouver le goût et le plaisir de refaire ces gestes. Et d'y mettre des mots.
Mais Syracuse, c'était au printemps. J'aime l'italien. C'est beau comme du français et en plus ça chante. Ca a toujours un cul et ça s'appelle un cul. Pourtant ça peut se plaindre comme un plafond couvert d'or. La voie d'un bateau sur le flot prévisible d'una furtiva lagrima, au bord d'être comique, n'était la sincérité du silence alors dissimulé. Opéra pudique. L'Italie a une éternité. Tout comme la France. Qui l'ignore descend dans les basses fosses de la civilisation. Ca te regarde Syracuse. Federico, notre hôte, me dit que c'est parce que dans une ville telle que Syracuse, on se connaît toutes et tous plus ou moins ; alors on mate celui ou celle qu'on croise pour savoir si on se reconnaît. C'est fréquemment le cas, mais d'où, de quand, quelquefois c'est distant, on en reparle, on en prend le temps, s'il faut on prend aussi un verre, on se repère à un ami commun, tient on va l'appeler, on va boire d'autres verres, et venez donc manger la pasta à la maison, c'est une grande famille, si forte d'être ensemble, qu'on oublie que chacun pleure, una furtive lagrima, dans le gosier des vagues, dans les échos de pierre dorée. Dans la solitude vivante. Et je ne dois pas omettre de parler de ce groupe de chats de rue, cinq ou six, sous un porche dans une ruelle, en train de se repaître, tous en rond, d'un grand plat de spaghetti à la sauce tomate. C'est unique au monde. Et rien au monde ne les aurait dérangé : juste un regret : je n'ai pas retenu leurs noms.

lundi 14 décembre 2009

Oeil

Prenez un œil. Je veux dire, faites en sorte de disposer d’un œil. Un œil frais, de préférence. Frais comme un gardon, comme on dit. Mais pas un œil de poisson. Un œil humain, c’est indispensable. Enfin comprenez : s’il faut apprendre à lire à un poisson ça ne va pas être facile. Bien sûr le poisson peut aisément être un bon messager. Il saurait sans difficultés se faufiler à travers les lignes ennemies par exemple. Il peut se glisser dans le sexe d’une femme et engloutir celui de l’homme et, avec sa bouche qui a toujours l’air de dire « ba, ba, ba… », faire croire qu’il dit « je t’aime » alors qu’aucun son ne sort, qu’il ne dit rien. Qu’il fait ça uniquement pour respirer. Dans l’eau.
S’il faut lui apprendre à voir, rien qu’à voir, ce ne sera pas simple non plus. Pensez donc ! Les buildings de Manhattan. Un corps dans le bain aurifère des bougies plantées autour d’une couche de marbre. L’homme qui penche sur ses pas pour les éclairer. La nuque qui s’offre au coût d’un bijou. La cage thoracique qui s’ouvre sur les forêts boréales en plein incendie. Les petits bouts de bipèdes qui circulent à tâtons et n’en croient plus leurs yeux. La rivière crasseuse à force de laver les pieds des usines à gaz. Le jeune garçon, si mince qu’il peut dissimuler le peuple de son crime derrière un réverbère, en profitant qu’il est allumé comme une bulle exorbitée au dessus du boulevard où tout semble ordinaire, où tout s’emploie à hiverner dans des manteaux aveugles qui font rire les chauves-souris lesquelles devraient être mieux reconnues pour leur évident sens de l’humour, remarquable notamment lorsqu’on en côtoient dans une salle de cinéma où l’on diffuse les aventures d’un certain vampire d’opérette. Mais là n’est pas le sujet.
En règle générale évitons de mêler tout animal à cette histoire. Ils ont leurs problèmes et il est probables que nous en soyons un.
Je veux dire prenez un œil. C’est une image. Pour lui malheureusement ça n’en était pas une. Je vous fais grâce des hurlements atroces de ses victimes témoignant assez de leur profond désaccord, certes très imparfaitement exprimé, mais tout à fait sincère. Il ne prenait pas l’œil de n’importe qui. D’abord il n’a jamais pris celui d’un borgne. Il me dit, un jour que je lui demandais pourquoi, un peu sottement, je le reconnais, que c’était aussi inutile que de poser une pareille question. Je n’ai rien ajouté. Il ne s’intéressait pas à moi pour sa quête. Je préférais ne pas trop attirer l’attention. De plus je me souvenais qu’il m’avait avoué sa curiosité pour le strabisme. Etant affecté de cette bizarrerie oculaire, je redoublais de vigilance lorsqu’il essayait de me regarder ses yeux dans les miens. Il savait ma faiblesse pour lui. Et pour ses yeux à lui, plein de catastrophe et de tendresse. De pluie glacée et d’éternel printemps. Que j’avais chaque jour, et chaque nuit alors qu’ils disparaissaient dans l’ombre, une irrépressible envie de prendre au fond de ma gorge pour les consoler. Combien de fois ai-je regretté de ne pouvoir le faire. Il n’aurait jamais accepté. Probablement qu’il redoutait qu’on le console. Déjà lui expliquer que ce qu’il faisait ne servait à rien c’était une épreuve. Une épreuve de faiblesse, vu sa détermination. Il répliquait qu’il devinait ce que je suggérais. Qu’il aurait été préférable de s’attaquer directement au cerveau. Il objectait avec aplomb et une justesse longuement méditée que le cerveau posait trop de problèmes. L’œil ça provoquait un choc. Un choc suffisant. Il reprochait à la nature de nous en avoir fait deux. En en supprimant un ça obligeait à mieux se servir de celui restant. Je contestais ce point de vue. Il s’énervait. Il me criait qu’on s’en foutait. Lui avait choisi l’œil. Je n’avais qu’à trouver autre chose puisque j’étais si malin. Je lui avouais qu’il me serait tout à fait impossible de retirer quoique ce soi à quelqu’un, comme ça, comme il opérait, à sa manière. Que c’était cruel. Qu’il fallait plutôt changer ce qu’il y avait à voir, à regarder. Il me lançait sur un ton de défi que je n’avais qu’à m’occuper de ça. Mais qu’en attendant lui continuerait. Il trouvait sans cesse des livres à écrire. Il m’expliquait qu’il devait bien y mettre des yeux pour lire. Puisqu’il n’y avait plus d’autres solutions. Je me demandais où il les dénichait tous ces livres sans écriture. Vu l’ampleur des décombres. Il éclatait de rire. Justement, répondait-il, il suffit de remonter les filons et on découvre les mines.
A mon anniversaire il m’avait effectivement offert un très vieux volume, un volume unique, que je savais être conservé dans une très grande bibliothèque, et dans lequel il avait enfermé l’œil droit de quelque trois cent personnes dont il me promettait, pour me rassurer sans doute, que leurs regards ne se portaient plus sur l’humanité depuis très longtemps. J’avais beau lui exprimer ma désapprobation, il avait insisté pour que je reçoive son cadeau. Il caressa une de mes paupières d’un index précautionneux. Je mis le livre dans mon sac. Formant le projet de m’en débarrasser dés que possible. J’avais beau l’aimer, j’étais quand même un peu inquiet. Et depuis le cyclone il y avait tellement de police dans les rues : je n’avais pas envie de subir une fouille et qu’on m’interroge sur cet objet épouvantable.
C’est à partir de ce jour que j’ai commencé à changer. A changer d’amour pour lui. Il était devenu tout à fait incontrôlable. Il pleurait de plus en plus. Sa façon de dire qu’il avait faim. Il évoquait pour moi ces criminels qui en ont tant fait qu’il ne peuvent plus l’effacer qu’en continuant. A plus forte raison parce qu’il s’apercevait, lui, que ça ne servait à rien. Ca n’était plus que son mode d’action. Il avait l’air de comprendre qu’il avait choisi une activité absolument vaine. Quant il soliloquait sur l’horreur qu’il s’inspirait finalement à lui-même, je le laissais, sans rien dire, posant simplement ma tête sur son épaule. Mais s’il sentait une autre présence, son instinct le gagnait de nouveau. Il cherchait d’où cela provenait. Je le voyais disparaître à un coin d’immeuble, un cri affreux s’échappait au delà des toits en volute brève et tragique, et il revenait avec son trophée, serré dans son poing. Il cherchait un bouquin qui convienne. L’ouvrait à une page dont il secouait le contenu de poussière noire, y plaçait l’œil collecté, bien au milieu, puis, avec un coup de main délicat, qu’il maîtrisait parfaitement, il claquait violemment le livre pour le refermer. Il m’avait raconté qu’il procédait ainsi lorsqu’il était enfant, avec les papillons.
J’ai toujours craint les traces dont sa rencontre avait pu marquer mon esprit. Cependant je n’ai jamais pu comprendre que l’absurdité de ses crimes. Quelque chose d’irrépressible. C’est lui un matin, alors que nous marchions dans le fond du canal avec de longs tubes dans la bouche pour pouvoir respirer, qui m’avait expliqué en gestes rêveurs ces histoires de poissons. Je lui ai proposé d’expérimenter ces bouches de poissons dont il parlait. En le regardant avec insistance. Il me répliqua en formant des « ba, ba, ba… » avec la sienne. Je compris qu’il devait être tard. Plus tard encore, alors que nous nous étions mis à sécher, tout nu, sur un dos de barque retournée au milieu d’un trottoir condamné par des éboulements, il exprima un regret et m’annonça qu’il allait s’en aller. Je lui fis part de ma tristesse et de mon soulagement.
Il m’invita à l’accompagner à la pointe de la digue qui s’alignait avec le soleil sur la mer enflée et grondante. Nous nous embrassâmes. Je fixais ses yeux si terriblement beaux. Il souffla sur mon regard. Se retourna. Plongea. Et se mit à nager. J’attendis que le tout petit point qu’il devint après quelques minutes achève de se dissoudre.
Je voulais dire prenez un œil. C’est une image. C’est rien. Ca papillonne. C’est facile. Ca frétille. Ca matte. Ca trompe. Ca flotte sur la soupe. Ca sombre. Ca pleut en plein été. Mais ça regarde aussi tellement le crime. Ca défie tellement la douleur. Il peut y avoir tant d’indifférence, et de calcul, et de mépris. L’œil humain, oui, évidemment.
Je me souviens de lui. Tous les jours. Lorsque je suis en colère je l’imagine de retour, à la nage, inchangé, rieur, et prêt à recommencer.
Plus fréquemment j’essaye d’imaginer les papillons coincés dans les livres.
Quelques temps après son départ la police a retrouvé sa tanière et sa collection originale.
Ca a fait pas mal de titres dans les journaux. Plus que les conséquences du cyclone. Exagérations habituelles.
Pendant ce temps la vie reprenait son court normal.
On croisait un peu plus de gens qui se toisaient d’un sale œil et d’autres qui portaient un bandeau noir en travers du visage.
Moi aussi j’entrepris de reprendre une vie à peu près ordinaire.
Je n’y suis pas vraiment arrivé.
Même si, tout bien pesé, j’en suis venu à conclure qu’il était quand même un peu dingue ce mec.
Et sachant ce qu’il m’aurait répondu si je le lui avais dit.

mardi 8 décembre 2009

La peur

On lui dit un visage. Selon les traditions, les inspirations, c’est un visage vert. Ou un visage bleu. D’un bleu blafard. Un sale bleu de tête étranglée. Ca peut-être aussi une face blanche et livide. Mais sous ces différentes appellations, nées des effets physiologiques que sa présence provoque, elle n’a qu’un nom : la peur. Elle a ses adeptes du frisson. Ses amateurs de cauchemars cinématographiques. De manèges retournées. Et même de pentes dévalées, sur un vieux vélo sans frein, et au bout une route où déboulent des camions. Elle a son folklore. Ses mythes. Ses millénaires. Ses gourous. Sa roulettes russe. Ses panoplies. Ses petits cabinets sombres. Ses prophéties apocalyptiques. Ses croyants et ses réfractaires. Ses troupeaux dociles et ses rebelles ironiques.
Et puis elle a sa politique. Des politiques, mais au bout du compte une seule. A peu de choses près toujours la même. Là, plus de masques blêmes. Plus de versets cabalistiques. Plus de défis morbides. Et plus d’effets spéciaux.
Non, là, Madame La Peur a des promoteurs un peu plus sérieux. Là elle doit régner mais surtout servir. Là elle peut se répandre à condition d’être utile.
Elle bénéficie pour cela de dispositions spéciales.
On lui fabrique un objet. Voire plusieurs. On lui désigne un peuple à conquérir. On la rappelle à ses rôles anciens à travers l’Histoire. Aux boucs émissaires qu’on lui a sacrifiés. Autrefois couronnée en grande pompe à Nuremberg, aujourd’hui elle grimpe les audimats dans les médias. Question d’époque. On lui aménage de nouveaux moyens, on la modernise. Mais on ne change rien à son principe de propagation ni à l’archaïsme de son industrie. Par dessus les oripeaux de sa fonction on glisse des sourires adaptés, peaufinés sur les établis du marketing, policés aux velours hypocrites de la communication : rictus désolés, rassurants, protecteurs, compassionnels.
On ? Ses commanditaires : ils voudraient gouverner : alors ils en vendent dés qu’un micro se tend. Qu’une caméra passe par leurs tribunes beuglantes. Ou ils gouvernent déjà. Ils se sont emparés de toutes les manettes. Ils tiennent tous les fils. Ils multiplient les mains dont ils ont besoin pour articuler la geste bien réglée des marionnettes qu’ils ont choisies. Et rompus aux talents des parieurs avisés, ils spéculent sur les rapports de leur investissement.
Les temps doivent être inquiets. C’est une condition sine qua non de la réussite de leur méthodique entreprise. Ils faut une période propice à l’angoisse, à toutes sortes de craintes plus ou moins fondées, de replis fantasmatiques. S’ils ont su fabriquer le marasme économique et la déshérence sociale que leur commande la doctrine à laquelle ils obéissent, s’ils ont su découdre tout ce qui tenait tant bien que mal, sous prétexte de cette réforme dont ils ânonnent le bréviaire idéologique avec la ferveur bornée des zélateurs intéressés, ils savent qu’ils pourront recourir aux soins perfides de la peur pour consolider ce qu’ils font s’écrouler, à défaut d’avoir jamais eu l’intention de construire quelque chose de solide à la place de ce qu’ils détruisent.
Temps heureux pour ces petits maîtres épouvantables. Le monde entier leur offre une marmite dans laquelle ils peuvent puiser de quoi préparer leur soupe empoisonnée. Dérèglements climatiques, crise financière, tensions persistantes ou nouvelles aux relents de guerres, et suprême délice, menace supérieure, régal de ces chefs de cuisine pestilentielle, les mouvements de populations, les émigrations, les immigrations, les migrations.
Et le revoilà. L’immortel objet de toutes les frayeurs populaires, populacières. L’étranger. Et les revoilà, ces mille et son unique visage. Sa peau, sa tignasse, son allure, ses vêtements, ses mœurs, son odeur, ses manies, sa foi dangereuse, évidemment dangereuse, sa culture bizarre, évidemment bizarre, et ses intentions, évidemment de piller le pays, de coloniser nos villes, et bien sûr, bien sûr, d’attenter à notre identité nationale.
Et revoilà, sainte alliance relookée, le sabre neuf d’une terreur et le neuf goupillon d’un catéchisme nationaliste.
D’une autre origine tout aussi éternelle il y a cette autre exigence requise pour le service de la peur. Les gouvernants aux faces mielleuses ne l’ont pas oubliée. Ils ont cultivé les conditions de son épanouissement : la bêtise, la lâcheté, la veulerie, la mesquinerie, la misère, l’injustice, la frustration, la rancune, et maîtresse de toutes ces petites horreurs humaines, de toutes ces entraves aux bénéfices douteux, c’est elle, l’ignorance. La souveraine ignorance. Pusillanime, modeste et méfiante ou arrogante, matoise et ventrue. L’ignorance qui se plait d’elle-même. Qui se préfère dans son miroir vide. Qui se complait de sa suffisance d’en savoir assez pour en réfléchir le moins possible. Coquetterie simplette parée des foisons de pacotilles cueillies dans les vitrines des médias affiliés. Peuple alouette aux éblouissements soumis.
La peur. Oh ça fait déjà de longs mois, de longues années, qu’elle rampe un peu partout. Parmi les étrangers de l’intérieur, dans les zones reléguées ou s’allument de temps en temps des feux de violences urbaines. Elle rampe. On la filme dans les rues, dans les magasins, dans les transports en commun. Elle rampe. A longueur de journaux télévisés mis en scène par leurs personnels domestiques bien élevés.
Et les reins de plus en plus remplis de ses macérations aux effluves grises et poisseuses elle s’agite à présent, comme une bête obèse sous les imprécations de ses dresseurs.
Et elle va se redresser. Par à coup. Subrepticement. Comme une nouvelle drogue à laquelle on s’habituera. Chimie politique des dealers aux langues adroites. Très adroites. Au verbe habile. Avec des manières d’emballages opulents pour envelopper leur dessein viral. Avec des indignations compassées pour protester de leurs soins impuissants. Avec finalement du bagout en guise de verve. Et du culot en guise de courage. Et la sécurité en bandoulière pour promesse d’apaiser l’hydre qu’ils nourrissent.
La peur.
Qui se redresse.
Qui va se redresser.
Si on la laisse faire.
Si nous les laissons faire.
Si nous nous laissons faire.

vendredi 4 décembre 2009

Chimère

Alors tu te rendors, mystérieux appétit.
Tes langueurs éreintées sur les lentes pâtures
S’écoulent pesamment, volcaniques bavures,
Vers le gosier béat du cœur qui ralentit.

Dans les chaleurs mouillées se tend et se dilate
La pénombre encensée par les odeurs des chairs.
Et la faveur obscure de ce sanctuaire
Protège entre leurs bras un sommeil écarlate.

Ici leur corps tremblant d’une grève épiderme
Atteignent les chevaux harassés de leur course.
De même illuminés ils reniflent la source
Dont s’irise ébloui le flot qui se referme.

Ici un temple dort, unissant leurs visages,
Partage de leurs vœux aux fluides égarés,
Mélange de leur goût aux bouches emparées,
De leurs songes reçoit les sinueux hommages.

De leur souffle l’empreinte de leurs voluptés.
Que leur vienne la grâce, ici, d’emprisonner
Le sentiment du feu dont il se sont donnés.
Qu’ici s’incline le salut de leur beauté.

Ils se sont relégués de rien dans ce repaire.
Ils se sont étonnés que tout sens les ait fui
Juste à sentir la faim qui les avait conduit.
Ventre en creuse bataille et mâchoires primaires.

Pénétrant enlacés dans le règne des faunes
L’animal au secret des suaves salives,
En rampant de la peau sous les paumes lascives,
Sentait déjà l’humeur qui dévidait son aune.

Les griffes en fusion nacrant l’échine d’ambre,
L’incisive enchâssant les maxillaires lèvres,
Fauve qui avec l’alter échange sa fièvre.
D’étreintes invoquée la chimère se cambre.

Le puits rauque percé par les gémissements.
La rage délicieuse aux mille éclats surgis
Se déploie et déforme un zénith élargi
Sous lequel du plus haut vient le renversement.

La peau en sueur jouit de sa nimbe dorure.
La créature enivrée se roule et se tord,
De l’éperon dressant son impatient essor,
Du fourreau présentant sa prenante monture.

Rudes ardeurs trempés au galop du Centaure.
Otage de tendresse sous l’arche des reins.
Lion ailé conduisant l’attelage marin.
Passage d’une étrave à proue de sémaphore.

Harnaché au garrot de la sauvagerie,
Dégoulinant des eaux suintées par tous les pores,
Ecumant et grondant et se roulant encore
Dans des élans gracieux doués de brusquerie.

Monstre sublime épris de gestes magnifiques.
Les longs cris se supplient, s’implorent que ne cesse
La dérive barbare parée de caresses
L’entraînant se vautrer en dévotions orphiques.

Sous cet ébat fumant d’un rut incandescent
L’esprit dissout répand son philtre dans les veines
Et l’âme dans les flancs de cette intime arène
Se saisit de ses rennes pour charmer le sang.

Dans cet envoûtement le ressac et le flux
Accélèrent ensemble leur force en cadence
Et l’animal flairant la trouble délivrance
Se redresse et se cabre et il ne manque plus

Qu’un tour d’étau ultime aux membres qui se nouent.
Qu’une chute élancée vers le haut d’un cratère.
L’enchaînement flambant se soulève de terre
Et fait jaillir de lui comme un volcan s’ébroue

Sève chaude et cris noirs aveuglants et nacrés
Projetés au dehors au sein d’un vide en feu
La syncope d’un trait dans un émoi furieux
Suspendue dans le laps d’un infini sacré

Fixant sa pointe aiguë de vertige orageux
Avant d’en libérer les vapeurs opulentes
Sur la chairs sidérée aux haleines brûlantes
Agitée de sursauts et de sanglots nerveux.

Chevauchée médusée traversée du courant
Diffusé dans la fibre en exaltants frissons,
Frémissant la mâchoire et renversant le front,
Bouche écumante et l’œil devenu dévorant.

Dans l’immobilité où l’instant sans limite
De lui-même s’éteint, où peu à peu s’effacent
Les traces des éclats, l’esprit reprend sa place.
La chimère haletante à son tour se délite.

Un fragment de cosmos est l’unique unité
Dont elle va mourir après avoir su naître.
Elle s’est affalée avant de disparaître
Rendant les corps émus qu’elle avait empruntés.

Vers le gosier béat de leur cœur ralenti
S’écoulent pesamment, volcanique bavures,
Des langueurs éreintées sur de lentes pâtures.
Ainsi tu te rendors, mystérieux appétit.

mardi 1 décembre 2009

La fabrique du vrai

L’usine : des roues avec des dents. Les grandes mastications. Désaffectée l’usine. Hall de brique et de verre. Tôle et béton. Ateliers rangés. A cessé de hurler et de trembler, temple embarrassé de ses austères autels d’acier, de ses processionnaires aux roulements obsédants, de ses totems mécaniques, de ses vasques chaudes, de ses arcs luminescents, de ses palans cérémonieux, mais ne résonne plus que du néant témoin peureux de ce qui existait.
Avait-il existé quelque chose. Ou revenait-il déjà de si loin.
Planté au milieu des rangées de machines. Echo des grandes fabrications qui balbutièrent d’abord dans la caverne. Suite pointillée derrière le cheval puissance foudroyé, puis dérivant des années au delà du présent. Au delà même de tout futur. Rescapé des questions primordiales, follement ingénues. Follement assassines. Assis sur des berges inconfortables, boueuses ou rocheuses, mouvantes, puantes, conservant dans leur glaise quelques pas ingénieux et parmi les roseaux quelques clartés d’esprit emmêlées dans des brumes souvent de circonstances.
Dressé, là, filament crépitant sur un axe piégé. Sur cette parcelle d’Olympe intime et parcourue de capteurs, bouclée sur elle-même d’une entreprise désolante.
De quoi donc servir encore cette machine à rassembler mille mondes pour entrevoir. Puisqu’elle n’appartient qu’à lui. Qu’au mieux les grands absents, un ou plusieurs, ont tout à fait disparu. Des entrailles du sol autant que du zénith. Du cœur de la pierre autant que de toute sève. D’avant même le premier livre, et de toute éternité.
De quoi nourrir à nouveau des ruminations contemplatives. Quoi mettre au monde. Quoi murmurer et laisser s’évaporer. Quoi élever dans cette étables, parfois, des bruits ordonnés en cadences sanglées. Quand de partout les horizons, oubliés par la nuit, vrombissent d’oreilles débordantes. S’exorbitent de regards saturés. Quoi œuvrer qu’un bibelot de plus espérant un spotlight. Alors que les matières premières affluent, endogènes de conscience qui se négocie par morceaux, par bribes, par déchets, en enchères distraites et joviales.
Debout, seul, enfin, toujours début.
C’était terminé les récitations. Les citations. Les bréviaires. Les pièces de verbes qui ne s’encastrent que d’une seule manière. Dans un seul sens. Dans un seul but. Stérilisé jusqu’aux frontons. Gravés dans les règlements intérieurs. Catéchisé sous les appâts fascinants d’un océan bordé de vigies. Automatisé par la grâce de renoncements rémunérés dans une monnaie qui n’a jamais existé. Des musées entiers avalés avant que de connaître. Des colonies de monuments sous lesquels il faut naître. Des cultes de mémoires qui n’en demandaient pas tant, ravalés par leurs officiants, et desquels on se devrait d’être.
Pour faire quoi.
Penser quoi, aimer quoi, vouloir quoi.
Avec quels semblables.
Etait-il devenu suffisant de faire. Depuis qu’on avait été informé des résultats.
Qu’il s’en était aperçu. Qu’il avait arrêté. Arrêté d’aimer, pareillement.
Un matin où il avait dû sortir de là, précipitamment, sans réfléchir, en courrant, avec à la place du crâne un tambour muet, total, écrasant.
Et qu’il en avait croisé d’autres. Beaucoup. Et de plus en plus. Comme lui. Surgis de leurs fabriques. Courrant dans tous les sens. Serrant leur tête dans leurs mains levées. Ou écartant les bras comme des aéroplanes en vrille se jetant sur l’instant de s’écraser dans la terre. Il s’en enjambait, prostrés, mottes humaines pétrifiées. Il s’en découvrait dans les hautes herbes, sous des taillis, étendus et béants, les yeux perdus dans l’abîme bleuté.
En s’approchant, ici ou là, d’un hangar en pleine zone, d’un immense atelier coincé entre des piles d’édifices gris, il en avait découvert encore d’autres travaillant à des brèches.
A ouvrir des brèches. A la pioche, au marteau. Au canif pour les plus résistants. Ou, qui sait, ceux restés les plus prudents. Ceux qui s’étaient résolus à s’arrimer à un doute résiduel comme on arrime un malade à son goutte à goutte.
Des fracas terribles accompagnaient les cris des plus acharnés. Une toiture s’affaissait. Des gravas se répandaient. L’une d’entre eux, une femme en robe rouge, était endormie nerveusement dans un amas de papier formé par l’écroulement d’un mur. Elle gardait à la main, dans son sommeil agité, la truelle qu’elle avait utilisée pour entailler ce mur et en faire tomber la surprenante matière. Par instant son bras, qui tenait l’instrument se levait et dessinait dans l’air quelques figures incontrôlées.
Des sons de masse assénés sur des presses, sur des robots, jaillissaient alentour, en carillons brutaux, en morse frénétique, en percussions violentes. Un homme, assis dans une entrée, ciselait des petites plaques métalliques puis les jetait au loin. Il hochait négativement la tête et éclatait d’un rire cinglant à chaque fois qu’il en lançait une.
L’un des prostrés en vit une atterrir juste devant lui. Il la saisit entre ses mains et la contempla longuement.
Peut-être la contemple-t-il toujours. Et même l’a-t-il lue. Et, pire, comprise. Pour quoi que ce soit de vrai. Et plus rien de rassurant.
Certains retardataires priaient. A moins qu’ils n’aient pas pu faire autrement que de retourner au seuil de la faille initiale. Celle d’avant le feu. Ou plus modestement pour combler le vide entre leurs paumes besogneuses.
Le tambour rapetissait. Il cessa de courir. Il rencontrait des gens moins désemparés qui, pareillement à lui, divaguaient. Ils se toisaient mutuellement. Méfiants, abattus, inquiets. Il se dit qu’il lui fallait rejoindre son habitat. Au moins trouver de quoi tenir le temps qu’il faudrait. Ainsi qu’au commencement, lorsque rien ne se passe. Que rien n’advient. Et surtout que rien n’est promis. Mais que tout est là, quand même.
De retour à l’intérieur il s’allongea sur le ciment.
Il travailla, le plus discrètement possible, à modeler quelques phalanges avec leurs articulations. Il pensa avec une infinie retenue à naître de peu, vivre de rien et mourir inaperçu.
Il imagina que cela puisse suffire pour le moment.
Il tînt effectivement jusqu’au soir.
Puis il pensa à demain.