"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 17 novembre 2009

Défait l'être


Un moteur, sans qu’on se soit jamais demandé comment les pièces se sont assemblées, se sont imbriquées, encastrées, réglées les une avec les autres. Une mécanique insonorisée. Les pas qui vont tout seul. Les bras et le regard ballants. Les dernières lumières de l’aquarium jaune où sont accoudés quelques sauriens engoncés qui hésiteraient, s’ils s’en donnaient encore la peine, entre le retour aux fonds marins, et un prochain interstice par où se faufiler pour gagner à la faveur de la nuit un sursit machinal.
Le trottoir, un quai repoussé des yeux jusqu’à ce qu’il ne finisse pas. Les têtes des fémurs sans effort dans les iliaques. Les rotules modestes. Suivant les cases du cadastre alignées en façades tombales. Nuque froide. D’où pendent comme un manteau superflu, sur les épaules gênées, les épaisseurs tiédies aux essences mordantes. Un peu de carburant pour les souffleries lentes et par la bouche, furtifs mirages forains, des goulées de vapeur que gobe l’air glacé. De quoi brûler un peu dans la batterie vide. Où le flux peut aller et venir sans contrainte.
Un son. Sous une voûte sourde. Les talons réguliers. Anatomie du temps sur la partition nue avec la même note rangée sur la même ligne. Le tempo qui va comme un cheval de bois déraillé du manège. Le métronome calmant au fond des yeux hypnotisés.
Il n’y a rien d’autre. Ces villes n’existent pas. On les traverse. C’est tout. Quelquefois en une heure. Quelquefois il faut plusieurs jours. Il arrive qu’on s’y égare. Qu’on préfère s’y égarer. Des saisons, oui. Ca peut durer des saisons. En fait une seule, une unique saison. Recommencée. Et recommencée. Et recommencée.
On y pénètre. Lourds. Encombrés. Pourtant déjà si on a su franchir la porte, celle du nord, celle de l’ouest, c’est qu’on sait. Et qu’on cesse. On a quelque chose à perdre. Tout peut-être. Jusqu’à ce qu’on ne sente plus que le moteur et deux ou trois bricoles qui demeurent pour dire voyez, c’est encore de l’être. Plus de beaucoup, non. Mais si vous saviez le frôler, comme un peu de douceur nous frôle parfois, il en goutterait quelques mots et si ça vous inspire, si ça vous parle, vous pourriez les garder. Vous rentrerez chez vous et vous direz que vous avez trouvez une preuve. Souvenez-vous en quand même. Il arrive que cela pâlisse comme cette chimie moderne sur certains tickets. Et sans la mémoire, vous oublierez vite que cela existe. Bien qu’il soit possible que vous n’ayez pas à vous en servir.
Et ces rues ne conservent rien. Vous entreriez si vous pouvez dans un de ces aquariums pour questionner. Et on vous regarderait de travers. Pas méchamment. Mais on vous regarderait à la manière dont on dévisage quelqu’un qu’on a dû connaître il y a bien trop longtemps. Et vous seriez obligé de comprendre que si vous n’avez rien à perdre, mais pas dans le sens où vous avez l’habitude qu’on le dise, c’est que vous n’avez rien à faire là. C’est une ville où on ne pose pas de question. D’ailleurs on y pleure pas non plus. Ou alors en cachette. On y rit. Certains soirs. Lorsque tous les autres sont couchés. On y joue du tonnerre dans les ventres sonores. On s’y vomit des gros paquets de joie rocailleuse. Pour rien. Comme tout, pour rien. On essaye d’entraîner celui qui n’y arrive pas. Celui qui part toujours le premier. Pour aller se balader dit-il. C’est un marcheur. La vieille patronne qui est quasiment morte depuis longtemps mais qui n’a pas complètement tout foutu en l’air demande si c’est un semeur ou un cueilleur. Les autres rient de plus belles. Qu’est-ce qu’elle veut qu’il cueille ou qu’il sème par ici lui lancent-ils. Alors elle essaye d’expliquer en se marrant avec eux. Elle n’en est plus à dire que ça lui rappelle ceci ou cela. Ou quelqu’un. Ca devient rare que ça leur rappelle quelque chose. Ou bien ils font des mots. Celui qui marche, ils ont fini par le surnommer « petite cylindrée » : parce qu’il consomme peu mais qu’il marche longtemps. Et puis quand la tempête est passée, ils redescendent sur leurs coudes. Doucement. Ballons dégonflés. La patronne fait sa caisse. Ils échangent encore quelques claquements de mâchoires. Ca va fermer. Il doit y en avoir un ou deux qui l’envient, secrètement, celui qui marche. Ca prend mieux la place de ce qui s’est défait.
Même s’il ne cueille rien. Ni qu’il ne sème rien non plus.
On doit pouvoir s’user moins durement.
Au début on doit penser. Et puis ça doit s’effilocher. Sans qu’on s’en aperçoive. Ca s’évapore dans la fatigue. Et la fatigue devient un soutien. Ça s’insinue dans les reins. Ca fait comme une traîne. Et ça disparaît au fur et à mesure. Sous le crâne aussi. Des ailes silencieuses qui balaient et dispersent, et aident à maintenir le regard droit devant soi pour avaler le fil sur lequel la note, patiente, équilibre le funambule.
Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Juste la mécanique.
Le quai qui déroule son pavé ou son bitume. De temps à autre un train furieux qui file et à une fenêtre son visage. Etait-ce le sien vraiment. A cette vitesse. Non. Pas sûr. Il repassera. On verra bien. Si c’est pour devenir sans importance. Si c’est pour n’être plus que là, le plus possiblement là. Si c’est toujours son visage c’est simplement qu’il est trop tôt. On doit attendre le prochain train. Ou autre. Dans ces villes il y a même des navires qui vous passent sous le nez avec des familles qui font des grands signes et qui doivent se croire dans un film. Il y a également des chats qui miaulent. Ca fait autant d’indifférence. On peut leur dire un mot. Presque jamais les caresser. De toute façon il ne faut pas enrayer la mécanique. Se laisser faire. Défaire. Parvenir à entendre la petite broyeuse. Par instant. Comme on aimait, la tête sur l’oreiller, autrefois, écouter son cœur résonnant dans l’oreille. La petite gommeuse vibreuse. Celle qui effacera ce visage. Celui-là ou un autre. Qui fera disparaître les images du film. La petite grignoteuse qui va manger la rouille avec les souvenirs inachevés où elle s’est déposée.
Il y a de la répétition. Ce carrefour par exemple. Il faut choisir. On ne peut pas toujours aller tout droit. Ca demande beaucoup d’usure pour ne plus choisir. Gagner la confiance du pilote automatique. Tester l’aveuglement. Eviter les rencontres bien qu’il y ait très peu de risque. On devient invisible. C’est l’étape la plus encourageante. On le repère facilement car alors on ne fait plus peur aux rats. Il vous regardent déambuler devant eux et il paraît qu’il ont des regrets de trésors gâchés. On les pendrait en affection. Mais c’est bien entendu hors de propos.
Ce n’est pas qu’il faudrait ne plus souffrir mais tant qu’à faire se contenter de souffrir de ne plus.
Mieux qu’un arbre en hivers. Mieux qu’un chien qui ne sent plus les coups. Mieux qu’un total idiot qui s’échine à vouloir naître. Et ce qu’il a salement raison malgré tout.
On ne sait pas ce que deviennent les quelques uns qui sont arrivés à leurs fins. Peut-être nous croisent-ils, impeccablement transparents. Ou se sont-ils dissous. Evanouis. Tout ce qu’ils attendent c’est qu’à son tour le corps cède. Pour le reste il n’ont plus rien. Selon les cas ils ont sans doute conservé une pointe de méchanceté ou un grammage de gentillesse. Le calendrier glisse sous la porte. Chaque jour n’est que ce seul jour. Chaque nuit n’est plus qu’une seule nuit. On imagine. Mais à quoi bon.
Il n’y a au fond qu’un danger dans ces villes. Ou plutôt il n’y aurait. Car il est difficile d’envisager que cela se soit produit. Il faudrait vraiment ne pas avoir de chance. Etre entré par inadvertance. Avoir jouer les curieux et s’être soi-même pris au jeu. Rien n’est moins un jeu.
Et ce n’est même pas pour ça que ce danger, ce serait d’y croiser un enfant.

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