"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 11 octobre 2009

The Remains of the Day

Les vestiges du jour. C’est le titre français de ce très beau film de James Ivory. Le but d’évoquer ce film, ici, n’est pas d’en faire une critique ni une apologie. C’est un film magnifique, subtil, génialement interprété, particulièrement par Anthony Hopkins et Emma Thomson, dans les deux rôles principaux.

Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est, précisément, une scène de ce film.
Pour celles et ceux qui l’on vu ils se rappelleront cette scène. Pour les autres, voici : parallèlement à l’intrigue qui se joue entre Monsieur Stevens, incarné par Anthony Hopkins, et Mademoiselle Kenton, incarnée par Emma Thomson, ce film relate les entremises d’un lord anglais, Lord Darlington, dans le courant des années 1930, pour favoriser le redéploiement de la puissance Allemande sous la sinistre égide du parti nazi et de son épouvantable dirigeant, devenu le dirigeant de cette même Allemagne. Lord Darlington, en l’occurrence, veut régler un compte qu’il estime avoir en tant que débiteur vis à vis des conséquences redoutables du Traité de Versailles qui a consacré quelques années auparavant ce qu’il appelle, en substance, l’humiliation de l’Allemagne défaite à la suite de la première guerre mondiale.
On assiste dans ce film à plusieurs entretiens, et même à une sorte de conférence, destinés à faire croire aux intentions pacifistes de l’Allemagne Hitlérienne, en vue d’en convaincre un délégué Français, assez pathétique, un délégué Américain, très méfiant, et divers responsables Britanniques plutôt enclins à appuyer sur la montée du nazisme leur rejet viscéral des communismes et des socialismes.
A propos de l’intention d’Hitler d’envahir les Sudètes, on entend notamment au cours d’un dialogue cette phrase restée célèbre, dans la bouche d’un responsable politique anglais, affirmant que tous les habitants de cette contrée ne valaient pas la vie d’un seul soldat Britannique.

Lors d’un de ces entretiens Lord Darlington converse avec trois hauts politiciens Anglais. Le sujet porte sur le bien fondé de laisser au suffrage populaire le soin de choisir les orientations politiques d’un pays. Monsieur Stevens, majordome très corseté de Lord Darlington, se trouve apostrophé par l’un des invités qui lui pose trois questions sur des sujets de politique monétaire et internationale. Le ton est condescendant et un rien goguenard. A chaque question le majordome répond qu’à son grand regret il ne se sent pas dans la capacité de répondre. Lord Darlington a l’air désolé de voir ainsi son principal serviteur mis dans l’embarras. Monsieur Stevens ne se départit pas de sa réserve de domestique zélé. Et les trois autres finissent par ricaner du majordome en protestant qu’on abandonne à ce genre d’ignorant le droit de voter sur des sujets auxquels il ne connaît rien.

Je ne sais pas vous, mais moi si. Si quoi ? Si, de temps en temps, j’imagine détourner une partie d’un film, même excellent, pour y projeter ma réplique, mon geste, mon jugement, et parfois davantage.
Dans la situation en question je vois bien Monsieur Stevens, poliment vexé, demander respectueusement à son maître, Lord Darlington, la permission de répondre quand même quelque chose à celui qui vient de l’interroger si méchamment. Et je vois Lord Darlington donner sa permission à son majordome. Et le politicien tout ouïe et rigolard curieux de ce que « le pauvre bougre », (ce sont ses mots dans le film), peut bien avoir à dire de plus. Et Monsieur Stevens, son petit plateau d’argent dans les mains, s’adresser calmement à son interlocuteur :
« Non, Monsieur le Ministre, je ne puis répondre aux questions que vous m’avez posées. Je ne le puis car je n’ai reçu aucun des enseignements indispensables pour en savoir assez sur ces sujets et donc pour me permettre d’avoir un avis suffisamment éclairé. Ainsi que la plupart des habitants de ce pays j’essaie de me tenir au mieux informé de ce qui s’y passe et si possible de ce qui se passe à l’extérieur. J’ai néanmoins la charge de mon emploi à assumer et je ne peux consacrer autant de temps qu’il le faudrait aux choses de la politique afin d’en comprendre tous les rouages, toutes les arcannes, toutes les subtilités. C’est pourquoi, dans notre pays, une majorité de personnes a décidé de vous confier la responsabilité des affaires au plus haut niveau. C’est pourquoi nous devons pouvoir vous faire toute confiance quant à la manière dont vous vous occupez du destin de ce pays. C’est pourquoi aussi, s’il s’avère qu’au terme du mandat qui vous a été accordé une majorité d’entre nous estime que vous n’avez pas rempli votre mission, ou du moins très insuffisamment, il nous sera possible de placer là où vous vous trouvez actuellement une autre personne dont nous supposerons qu’elle obtiendra de meilleurs résultats que vous. Et nous le ferons d’autant plus librement que toute personne qui occupe la place où vous êtes, Monsieur le Ministre, est rémunérée grâce à l’argent que chaque habitant paye, selon ses moyens, afin de pourvoir aux nécessités de l’administration de notre société. Monsieur le Ministre, c’est parce que vous avez, vous, disposé des louables ambitions et des justes opportunités que vous a inspirées et apportées votre destin que vous avez pu accéder à la charge considérable de servir notre pays. Dans le but de garantir à tous ses habitants paix, justice, liberté et un niveau de vie suffisant pour que chacun puisse s’y sentir au mieux compte tenu de sa condition. C’est parce que vous avez fréquenté les écoles qu’il fallait, que vous avez reçu les enseignements de haut niveau qui forment à pouvoir un jour conduire les affaires de la politique au plus haut degré de leur importance, que nous vous demandons de résoudre les problèmes qui se posent, d’améliorer les situations difficiles des uns et des autres, de favoriser le développement de tout ce qui est utile au bien-être de tous. Et, sans vouloir être désobligeant, Monsieur le Ministre, et bien que, je le répète, il me paraît indispensable que je sache m’informer correctement à propos du monde qui nous environne, je pense qu’aux trois questions que vous m’avez posées il est plus urgent que vous sachiez répondre plutôt que moi. Monsieur le Comte voudra bien m’autoriser cette allusion à la charge que j’exerce auprès de lui, charge pour laquelle je perçois mon salaire, alors voyez-vous, Monsieur le Ministre, mon avis est que Monsieur le Comte n’a pas à savoir comment j’exerce ma charge. Il n’a pas à connaître les détails contingents sur lesquels je dois agir jour après jour. Il n’a pas à se soucier de la manière dont je résous les petites difficultés quotidiennes ou exceptionnelles. Il lui faut juste constater que j’exerce ma charge pour sa plus grande satisfaction. Et Monsieur le Comte en sait sûrement assez en étant assuré que je rempli mon emploi sans avoir recours à quoique ce soit qui serait contraire à la morale et à la justice. Et cela sans que Monsieur le Comte soit pour autant ignorant de ce que recouvre les exigences de mon rôle, ni sans qu’il soit tenu au courant de telle sorte qu’il sache que tout fonctionne bien, ou moins bien parfois, du fait de quelques vicissitudes dont il n’a à suivre alors que le dénouement. Je suppose enfin, Monsieur le Ministre, que si Monsieur le Comte devait dans un avenir quel qu’il soit être déçu ou même mécontent des résultats de mon travail il lui appartiendrait de me signifier qu’il ne souhaite plus que je sois à son service. Dés lors il se mettrait en quête de quelqu’un pour me remplacer. Je pense donc, Monsieur le Ministre, que ce système que nous nommons la démocratie, en vigueur dans notre pays, permet rien moins que ce que s’autoriserait légitimement Monsieur le Comte. Bien que n’étant pas très érudit je me souviens avoir appris l’origine lointaine du mot ministre, Monsieur le Ministre. Vous connaissez aussi j’en suis sûr cette étymologie. Je ne vous ferai donc pas l’offense de vous la rappeler. Et vous en déduirez, Monsieur le Ministre, qu’en fin de compte nos rôles sont quelque peu semblables. Vous êtes au service de notre pays et si notre pays n’est pas satisfait de la façon dont vous le servez, il est bien naturel qu’il vous demande de céder la place à quelqu’un d’autre. Cela n’exige pas que je connaisse aussi bien que vous les tenants et aboutissants de notre économie, de nos ressources énergétiques ni de nos relations internationales. Il faut simplement que j’en sache assez pour conclure qu’au vu de ce qui résulte de votre action il est permis de continuer à vous faire confiance ou pas. Utile de vous conserver à votre place ou de vous en chasser. »

A la fin de cette tirade je vois un certain silence s’installer brièvement. Et le majordome, prévenant, poser une dernière question :
« Désirez-vous encore un peu de cognac, Monsieur le Ministre ? »

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