"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 23 octobre 2009

Pâle heure

Du quai désert et de l’eau toute posée sur elle même, lourde, lisse et immobile. D’un pas qui balance comme un rocking-chair d’une sieste qui plane sous les vêtements. D’un fil pendant d’une voûte vide qui oscille dans l’air comme un radar sans contact. D’un éloignement retourné en lentes palmes translucides qui repoussent en ramant toutes les réalités. Les fauves et les pourpres. Les oripeaux de tous les costumes. Les surfaces des scènes. Les débarras providentiels. Les pesées indécises. Les penchants fardés. Les croix de chemins et les tapis de marbre. D’un élan arrêté qui se replie en corolle, draperie panoptique qui ré-enroule le champs de son ressort.
Du ciel entre deux lunes troubles, sans savoir si c’est quoi qui commence ou si c’est quoi qui finit, une peau diluée en frileuses vapeurs très loin confine d’un côté les apprêts de la nuit ou ses dernières cendres, de l’autre le projet d’une aube ou un luxe crépusculaire.
Ne cherche pas cette heure sur un cadran quelconque. Ni dans une mémoire même toute neuve. Ni dans un tout prochain rendez-vous. Elle ne peut être que présente. Et un présent à toi. Offert.
Une matière fluide que tu sens en suspension autour de toi, qui se resserre sans t’oppresser et t’enveloppe. Une texture douce, impalpable, dans l’espace de laquelle fondent tous les alentours, les murs, les paysages, les visages et les choses, la nature et l’inanimé. Où toi même tu sens tes limites corporelles se dissoudre. Tes sens anesthésiés. Ton cœur indifférent. Ton esprit perdant ses formes habituelles.
Comme au milieu des marées de rumeurs, tu t’éteindrais d’une fine mousse de clarté blanche. Comme au milieu des façades bleues d’où dégoulinent les connexions tu reculerais d’une fatigue insomniaque. Comme encerclé toujours par les rouleaux sans cesse ré-encrés de titres lâches ou hurlants, tu te replierais. Tu te retrancherais dans une nuée sourde, aveugle, interdite.
Brouillée l’image de tel malheur dont disparaît aussi la main de l’enfant rangé sous un atelier dans la main du clandestin traqué sur une frontière. Enfumé le film de la mort qu’on distingue, incrédule, en morceaux indécents sous le soleil crasseux de contrées ravagées. Noyées les colères courbées qui se regroupent, qui se dispersent, se regroupent encore, s’éparpillent à nouveaux, d’êtres désabusés, trompés, dépossédés, harcelés, menacés, broyés, et qui sentent la poudre et ignorent ce que dit cette odeur infernale. Figée sans un cri sous son voile ta sœur humiliée, battue, assassinée. Et le soldat à peine plus grand que son fusil. Et les chiens qu’on laisse devenir tes frères dans des ghettos.
Evanouies les clameurs des espérances au goût de sel qui rongent le monstre répugnant en s’acharnant à le détruire plus vite qu’il ne reconstitue incessamment.
Le monstre répugnant. Cet hydre répandu dont tous les gras replis on envahi toutes les terres et tous les océans. Dont tous les gras replis prolongés en serpents flasques et glacés se propagent partout où des sangsues avides et grimées d’autorité le nourrissent en suçant son huile empoisonnée. Cet immondice enflé dans les foires boursières et même maquillé, par sa cour de bouches zélées, en bonace dispenseur de bienfaits mirifiques. Cette créature obscène aux mille langues avisées qui tantôt parlent le fiel en bavant du sucre, tantôt suintent du miel en crachant des sentences. Cette hideuse idole qu’un veau d’or ferait ricaner, attifée et clinquante de miroirs venimeux dans lesquels on peut voir les reflets déformés des canons qui s’emploient à maintenir son culte. Et son clergé facile, prosterné, docile. Ces petits maîtres des beaux marchés qui n’ont dés leur naissance qu’une âme domestique.
Décalqués ruisselants sur les murs qu’écarte l’heure pâle qui te viens enlever au violent cauchemar.
Fuite élogieuse, tout y est force de se taire. De ne plus rien dire, ni en creux ni en vague. De laisser se flétrir les pierres bavardes et les minces feuillages dernièrement lancés au dessus de l’arène. Si déjà tu en es là, c’est que les retours ont cessé, provisoirement, de te servir de drame.
Si tu sais que ton petit cosmos trouble veille enfin, sans houle et sans feu, rendu à l’instance qui t’évoque bien avant d’être venu.
Si rien ne te manque alors. Qu’à peine un peu d’acide témoigne des objets assoupis du cœur, éteints dans son vase silencieux, comme des preuves sacrées.
Si tu sens le sommeil tenir tes reins qui tanguent sur ta promenade, et le tuteur d’une ancre délaisser tout ton geste.
Si tu n’es plus qu’une eau avec un peu de souffle. Et plus même le son de tes semelles sur le pavé.
Si ce que tu vois n’est plus que le papier d’un décor travaillé où s’est dissout ton rôle.
Si tu n’as plus qu’à respirer. Sans heurt. Comme en reculant un pied devant l’autre.
Goûte.
Goûte en plein dans la page qui brûle, qui se déchire, au verso du rouleaux sans arrêt déclamé, funambule sur le fil du feuillet qui commande, goûte à part des débats aux pattes innombrables, dans l’estompage des images inconsolables, dans cette pâle heure ajoutée aux clapets des autres, goûte ta gracieuse évaporation.
Goûte.
Cette amicale absence.

2 commentaires:

Ludovicse a dit…

Salut Thierry c'est très bien écrit j'aime beaucoup un admirateur

Thy Wanek a dit…

Merci !
Beau pseudo !

;-)