"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 23 octobre 2009

Pâle heure

Du quai désert et de l’eau toute posée sur elle même, lourde, lisse et immobile. D’un pas qui balance comme un rocking-chair d’une sieste qui plane sous les vêtements. D’un fil pendant d’une voûte vide qui oscille dans l’air comme un radar sans contact. D’un éloignement retourné en lentes palmes translucides qui repoussent en ramant toutes les réalités. Les fauves et les pourpres. Les oripeaux de tous les costumes. Les surfaces des scènes. Les débarras providentiels. Les pesées indécises. Les penchants fardés. Les croix de chemins et les tapis de marbre. D’un élan arrêté qui se replie en corolle, draperie panoptique qui ré-enroule le champs de son ressort.
Du ciel entre deux lunes troubles, sans savoir si c’est quoi qui commence ou si c’est quoi qui finit, une peau diluée en frileuses vapeurs très loin confine d’un côté les apprêts de la nuit ou ses dernières cendres, de l’autre le projet d’une aube ou un luxe crépusculaire.
Ne cherche pas cette heure sur un cadran quelconque. Ni dans une mémoire même toute neuve. Ni dans un tout prochain rendez-vous. Elle ne peut être que présente. Et un présent à toi. Offert.
Une matière fluide que tu sens en suspension autour de toi, qui se resserre sans t’oppresser et t’enveloppe. Une texture douce, impalpable, dans l’espace de laquelle fondent tous les alentours, les murs, les paysages, les visages et les choses, la nature et l’inanimé. Où toi même tu sens tes limites corporelles se dissoudre. Tes sens anesthésiés. Ton cœur indifférent. Ton esprit perdant ses formes habituelles.
Comme au milieu des marées de rumeurs, tu t’éteindrais d’une fine mousse de clarté blanche. Comme au milieu des façades bleues d’où dégoulinent les connexions tu reculerais d’une fatigue insomniaque. Comme encerclé toujours par les rouleaux sans cesse ré-encrés de titres lâches ou hurlants, tu te replierais. Tu te retrancherais dans une nuée sourde, aveugle, interdite.
Brouillée l’image de tel malheur dont disparaît aussi la main de l’enfant rangé sous un atelier dans la main du clandestin traqué sur une frontière. Enfumé le film de la mort qu’on distingue, incrédule, en morceaux indécents sous le soleil crasseux de contrées ravagées. Noyées les colères courbées qui se regroupent, qui se dispersent, se regroupent encore, s’éparpillent à nouveaux, d’êtres désabusés, trompés, dépossédés, harcelés, menacés, broyés, et qui sentent la poudre et ignorent ce que dit cette odeur infernale. Figée sans un cri sous son voile ta sœur humiliée, battue, assassinée. Et le soldat à peine plus grand que son fusil. Et les chiens qu’on laisse devenir tes frères dans des ghettos.
Evanouies les clameurs des espérances au goût de sel qui rongent le monstre répugnant en s’acharnant à le détruire plus vite qu’il ne reconstitue incessamment.
Le monstre répugnant. Cet hydre répandu dont tous les gras replis on envahi toutes les terres et tous les océans. Dont tous les gras replis prolongés en serpents flasques et glacés se propagent partout où des sangsues avides et grimées d’autorité le nourrissent en suçant son huile empoisonnée. Cet immondice enflé dans les foires boursières et même maquillé, par sa cour de bouches zélées, en bonace dispenseur de bienfaits mirifiques. Cette créature obscène aux mille langues avisées qui tantôt parlent le fiel en bavant du sucre, tantôt suintent du miel en crachant des sentences. Cette hideuse idole qu’un veau d’or ferait ricaner, attifée et clinquante de miroirs venimeux dans lesquels on peut voir les reflets déformés des canons qui s’emploient à maintenir son culte. Et son clergé facile, prosterné, docile. Ces petits maîtres des beaux marchés qui n’ont dés leur naissance qu’une âme domestique.
Décalqués ruisselants sur les murs qu’écarte l’heure pâle qui te viens enlever au violent cauchemar.
Fuite élogieuse, tout y est force de se taire. De ne plus rien dire, ni en creux ni en vague. De laisser se flétrir les pierres bavardes et les minces feuillages dernièrement lancés au dessus de l’arène. Si déjà tu en es là, c’est que les retours ont cessé, provisoirement, de te servir de drame.
Si tu sais que ton petit cosmos trouble veille enfin, sans houle et sans feu, rendu à l’instance qui t’évoque bien avant d’être venu.
Si rien ne te manque alors. Qu’à peine un peu d’acide témoigne des objets assoupis du cœur, éteints dans son vase silencieux, comme des preuves sacrées.
Si tu sens le sommeil tenir tes reins qui tanguent sur ta promenade, et le tuteur d’une ancre délaisser tout ton geste.
Si tu n’es plus qu’une eau avec un peu de souffle. Et plus même le son de tes semelles sur le pavé.
Si ce que tu vois n’est plus que le papier d’un décor travaillé où s’est dissout ton rôle.
Si tu n’as plus qu’à respirer. Sans heurt. Comme en reculant un pied devant l’autre.
Goûte.
Goûte en plein dans la page qui brûle, qui se déchire, au verso du rouleaux sans arrêt déclamé, funambule sur le fil du feuillet qui commande, goûte à part des débats aux pattes innombrables, dans l’estompage des images inconsolables, dans cette pâle heure ajoutée aux clapets des autres, goûte ta gracieuse évaporation.
Goûte.
Cette amicale absence.

dimanche 18 octobre 2009

Hordelou -1

Voilà, tu sais qu’il est là maintenant. Muet, presque sans gestes, presque sans corps, avec ses yeux transparents et sa mâchoire osseuse. Avec sa peau si fine, couleur de corrosion. Tu peux entendre le son qui provient de sa nuque s’il tourne la tête. Tu peux le voir. Tu le regardes. Tu voudras le fuir et tu rentreras chez toi. Tu tireras les rideaux. Tu t’étendras sur ton lit. Tu ne voudras plus te demander s’il s’en ira à force que tu restes ainsi couché dans l’obscurité. A ne savoir quoi faire. S’il finira pas s’en aller. Ou s’il resterait, sous les pluies qui vont certainement se succéder maintenant. S’il resterait encore après le retour des affres du soleil brûlant de ses dernières semaines. A se dessécher. A tomber en poussière, à glisser sous le vent et à se dissoudre, de l’autre côté du canal, le regard vide, tant qu’il persistera, rivé à tes fenêtres. Sans jamais avoir eu la moindre intention de te retrouver, de t’ignorer comme tu l’as fait, ni de te perdre.
Tu croises depuis des années la puissante gorgone gazeuse qui lui nuira. Tu vas en rencontrer le fils exilé dans son taudis et le groupe de celles et ceux qui s’assemblent sous les tilleuls puis qui se séparent avant le soir pour regagner leur domicile. Eux le protégeront. Il faut seulement que tu laisses faire.
Tu es peut-être déjà prêt à ne pas renoncer. Peut-être déjà suffisamment débarrassé. Suffisamment désert. Suffisamment réduit à la ténuité et à l’étirement du son de l’archet sur le violoncelle qu’accompagne le ressac indifférent, qui s’est peu à peu habitué à ta mémoire nue. Ce n’est plus de la peur que tu ressens. Tu t’es faufilé en dessous et bien sûr tu ignores ce qui s’y cache. Tu n’éprouve plus le froid. Juste la froideur d’un fil sans sa gaine défensive.
Lorsque tu te rendras à nouveau dans cet autre appartement, celui de la personne qui t’aide, parfois, tu observeras de nouveau, de l’autre coté de la cour cette femme, belle, en noir, qui se déplace chez elle avec une lenteur folle et gracieuse et au sujet de laquelle on t’a raconté des histoires qui t’ont souvent fait penser à l’être de rien qui ne naît jamais mais de qui chaque expérience d’y échouer se prolonge des quelques mots de la phrase que tu n’a, toi-même, pas cessé de murmurer depuis le début.
Cette phrase que tu vis, formée dans des foisonnements qui en transformaient le cours en entrelacs inaudibles, puis que tu as, à ton insu, laissée s’étendre devant toi et te dépasser, vers l’insidieux isolement, se déchargeant de ses échafaudages, de ses cordages, puis de tes repos malades, de tes pendules promenades.
Tout est là. Et tu ne pourras plus dormir assez pour oublier qu’il est revenu. Pas oiseau, non. Ni prince. Pas lézard aux écailles mordorées. Ni sage au front d’ombre. Ni danseuse Africaine ou chanteuse Irlandaise. Ni centaure au poitrail d’airain. Pas davantage voyageur. Rien de ce que tu as pu imaginer mais rien non plus que tu n’aies su. Et véritablement espéré. Brouillon mille fois effacé. Epreuve mille fois reportée. Sonate blanche mille fois écoutée. Retour autant esquissé. Témoignage refusé.
Mais tu ne dors pas. Et finalement, si tu es rentré chez toi, tu n’as pas tiré les rideaux. De ses yeux sans vie il t’a encore plus reconnu que toi tu n’as deviné qui il est. Tu as parlé il y a quelques années d’un monde de réfugiés. Tu ne le l’abandonneras pas aux pluies, au vent, au soleil incandescent. Tu vas te souvenir du rêve qu’il faut. De l’enfant-corbeau. Plié dans une boite. Sous la tombée des feuilles. Du fleuve déployé. De tes pas dans la pente. Pour parvenir à la rive. Du petit corps presque éteint que tu serres contre toi. Et que tu as relâché dans l’eau froide et claire. Dans le courant calme et indifférent.
Tu t’allonges. Tu fixes le plafond. Tu te relèves. Tu te mets à ta fenêtre. Tu l’observes. Il ne bouge pas. Recroquevillé sur lui-même. Il se confond avec la couleur de la pierre contre laquelle il se blottit. Tu crois détacher des images.
Ce sont celles des réfugiés, oui. C’est toi. Ces images ne se détachent pas. Elles se superposent. Elles se décalquent les une sur les autres. Elles se fondent, se dissolvent, se reforment, se reconstituent, et à nouveau se flouent, se morcellent. C’est le énième peuple. Le peuple d’entre les peuples. C’est ton appartenance et ta déprise. Leurs semelles aux racines de sève qui perle sur des diagonales. Tu nies ton joug de nomade castré. Ils fuient. Ils fuient éperdument. Ils meurent. Tu perds le fil. Tu évites au mieux la vaine honte de ne pas te reconnaître. Tu ferais ton métier. Comme ceux qui photographiaient les migrants d’Ellis Island.
En toi bruit dans une progressive limpide harmonie le long message reçu tous ces derniers mois. Long message entrecoupé de tes questions restées pur oxygène pour te maintenir.
Tu vas retourner auprès de lui. Tu vas écouter ses serrures. Tu vas caresser sa porte. Tu vas finir par t’y abriter. Le plus sourd, le plus difficile soupçon que tu as sur toi se laissera cueillir comme un abîme s’élargit et offre enfin sa vraie respiration au souffle de la distance.
Le germe de l’inquiétude que tu gardes de partir, de repartir, ce germe que tu pinces mais que tu n’as pas éradiqué, pourrira naturellement.
Tu conserveras cette curiosité en revoyant quelquefois cette signature au bas du long message.
Ce sera sans interrogation : Téoxx n’a pas à avoir eu raison ou tort. Il n’a qu’à avoir été Téoxx. C’est tout.

dimanche 11 octobre 2009

Clairfoutument

Je viens de faire les comptes : j’ai répertorié 875653 messages de courroux, et accessoirement de coucous, dénonçant en substance l’abandon dans lequel il semblerait que j’ai laissé l’élaboration de mon génial Dictionnaire Analphabétique*, qui plus est au profit de répansions* multiples sur des états d’âmes chronico-protéiformes et les probables conséquences d’inhalation répétées de fumées plus ou moins licites qui doivent sûrement les inspirer sinon à quoi ça servirait de se ruiner en poudre de perlimpimpin, sauf à errer, à esser, à etter, et à etcaetérater même quand ça pourrait réussir, en dépit des aléas de toute tentative de comprendre voire de ne pas comprendre comme si on comprenait malgré tout parce qu’en fin de compte, comme je le disais au début de cette phrase acrobatique, c’est le chiffre qui compte et que 875653 messages, c’est pas rien nonobstant que ce ne soit pas tout non plus.
Bref, et je mesure la malhonnêteté de cette locution légitimement soupçonnable d’abus caractérisé, je ne vais pas me faire prier davantage pour me livrer pieds et poings liés, ce qui va requérir une gymnastique dont hélas il vous faudra faire votre deuil de tout enregistrement filmé, pas me faire prier, donc, pour publier séant un article que nous ajouterons à la liste des vocables plus ou moins utiles, ou plus ou moins crétins, dont j’ai la prétention de faire l’offrande au monde qui ne s’y attend pas, en quoi il n’est pas exclu qu’il ait tort. Mais restons modeste.

Clairfoutument : adv. Du latin classique « clarus » ce qui a l’avantage d’être clair et du latin copulatoire « futuere » qui signifie avoir des rapports avec une femme. Stop ! Je vous voir venir avec vos espadrilles à crampons et vos sabots à bandes fluorescentes : non, clairfoutument ne veux pas dire que ce soit simple d’avoir des rapports avec une femme. Sinon ça se saurait. Je ne veux pas dire non plus que ce ne soit pas simple, je veux seulement dire que la question n’est pas là.
En fait pour saisir le sens profond de clairfoutument il faut au préalable, et au champs qui suit, décliner quelques peu les racines dont nous sommes partis. Autrement dit décliner « clarus » et « futuere ».
« Clarus », en clair, donc, clair, ne pose pas énormément de difficultés. Outre ce qui est transparent, limpide, éclatant, plutôt pimpant lorsqu’il s’agit d’une couleur, évident lorsqu’il s’agit d’une explication sur l’origine de l’étant dans la métaphysique des batraciens par l’éminent professeur de philosophie Aldegrombard Lassassenadivitch, ou encore semé avec parcimonie quant il reste de la place entre les grains, lucide si on est voyant et brillant lorsqu’on y aura tirer telle ou telle affaire, ce charmant vocable évoque également moult images plaisantes parmi lesquelles nous retiendrons notamment le clair de Lune cher aux amoureux et le clair de notaire cher aux héritiers.
Pour ce qui est de « futuere », littéralement « foutre » dans un langage agrémenté d’un lest de piment, le sujet est plus complexe du fait d’une propension galopante, si j’ose dire, qu’ont nos semblables, et ce n’est pas vous qui direz le contraire, propension donc à foutre, à envoyer foutre, à envoyer se faire foutre, et plus encore à s’en foutre. Je passe, afin de ne pas ajouter à la confusion sur le substantif qui en découle, (je vous en prie…), et qui désigne le substrat liquoreux dans le lequel se trouve la petite graine qui sous cette bénigne appellation a sauvé tant de parents lors qu’il leur fallait expliquer à leur progéniture désabusée que non, les enfants ne sont pas largués du haut du ciel par des cigognes plus ou moins myopes ou plus ou moins habiles. Ceci dit de ce foutre est né un grand foisonnement, pour ne pas dire un grand foutoir d’expressions à géométries diverses où les propositions de fornications jouxtent paradoxalement des invitations à aller le faire ailleurs, et parfois même avec quelqu’un d’autre, voire plusieurs autres, ce avec des intentions qu’on devine peu amènes au point qu’on se demande s’il n’est pas alors souhaité que des excès de transpiration ne couvrent les parfums de la sensualité. Enfin, bon : chacun ses goûts. Et puis si ça se trouve, quand quelqu’un envoie une autre personne se faire foutre, est-ce réellement ce qui se produit le plus souvent ? De même lorsqu’un tel ou un tel, quand ce n’est pas une telle, décide de s’en foutre cela a-t-il vraiment à voir avec quelque pratique onaniste dont je ne sais plus qui rappelait fort justement qu’après tout c’est bien le seul moyen de faire l’amour avec quelqu’un qu’on est à peu près sûr d’aimer ?
Mais je m’égare et pas qu’en double file.
De ce foutre on a extrait particulièrement un adjectif : foutu. Là encore nous allons pouvoir retapisser, enfin bon, recouvrir, bref, aborder quelques contradictions. A priori foutu signifie que d’une façon ou d’une autre on est allé se faire foutre. A moins qu’on ait fait ça, donc, tout seul. (C’est unisexe.) Il faut croire que c’est sensé abandonner le sujet dans un sale état puisque nous remarquons aussi qu’au bout de quelques dizaines ou centaines de milliers de kilomètres on dit souvent d’une voiture qu’elle est foutue. Je ne veux pas ici préjuger de la sexualité des automobiles mais dans la mesure où on ne trouve en général sous le capot que des chevaux et pas de juments on voudra bien agréer l’expression de ma perplexité. Et de ma curiosité accrue pour les étalons.
Mais je digresse alors qu’il n’y pas qu’en Grèce…
D’autant que foutu s’applique aussi à qualifier positivement certaines concrétions pluricellulaires de type humanoïde, (c’est unisexe), dont on a plaisir à remarquer que les proportions, longueur des jambes, fuseaux des cuisses, rondeurs fessières, hanches ondulantes, gorges opulentes ou thorax bombés, etcaetera, donnent moins souvent envie de les envoyer se faire foutre que de s’en occuper soi-même. On dit alors de l’impétrante, ou l’impétrant, qu’elle est ou qu’il est bien foutu. Ce qui n’est pourtant pas si sûr tant qu’on ne s’est pas encore exécuté !
Par extension, manière de parler évidemment, on attendra donc l’exécution pour constater que foutre avec un sujet déjà bien foutu, ça peut être foutument bon. Et dans un grand élan de cet enthousiasme qui nous étreint quelquefois nous pourrons désormais souligner l’évidence de l’émoi en assurant que c’était clairfoutument bon.
Nous y sommes.
Clairfoutument, adverbe invariable alors que souvent femme varie et les mecs c’est pas mieux, est donc un tout nouveau mot qui nous permettra désormais de mieux attester en de multiples circonstances de notre contentement, de notre satisfaction, de notre éblouissement.
Toutefois, comme tout n’est pas toujours miel et jasmin dans notre mal foutu monde, on omettra pas d’envisager l’usage de cet adverbe tout neuf dans des cas moins jouissifs que celui précédemment évoqué.

Par exemple :

L’accession à la tête d’un puissant organisme de gestion urbain et immobilier de l’aîné de la progéniture d’un Méprisant de la République grâce aux entremises dudit chef d’Etat en vue de favoriser l’accédant et divers réseaux d’intérêts privés qui leur sont liés sur des modes qui confinent à des comportements mafieux, c’est clairfoutument un scandale.

Comment Madame la Ministre de la Santé Privée, ou en voix de le devenir, va-t-elle gérer l’attitude clairfoutument anti-citoyenne de nos compatriotes qui s’acharnent à ne pas vouloir attraper la grippe A à grande échelle, risquant ainsi de ridiculiser tous les efforts gouvernementaux déployés depuis des semaines pour faire croire que cette épidémie, en passe de s’avérer imaginaire, devait faire quelques milliers de morts dans notre pays ?

Afficher dans la vitrine d’un discours, avec une constance presque disciplinaire, un slogan promouvant l’intention de faire de la politique autrement et n’avoir aucun stock de ce même produit dans son magasin ne revient-il pas à se moquer clairfoutument du monde ?

Voilà, j’espère que vous avez clairfoutument compris : sinon relisez.
Ca va bien finir par venir !

* Déjà entré dans mon beau dico. anal. (Si vous suiviez un peu !?!)

The Remains of the Day

Les vestiges du jour. C’est le titre français de ce très beau film de James Ivory. Le but d’évoquer ce film, ici, n’est pas d’en faire une critique ni une apologie. C’est un film magnifique, subtil, génialement interprété, particulièrement par Anthony Hopkins et Emma Thomson, dans les deux rôles principaux.

Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est, précisément, une scène de ce film.
Pour celles et ceux qui l’on vu ils se rappelleront cette scène. Pour les autres, voici : parallèlement à l’intrigue qui se joue entre Monsieur Stevens, incarné par Anthony Hopkins, et Mademoiselle Kenton, incarnée par Emma Thomson, ce film relate les entremises d’un lord anglais, Lord Darlington, dans le courant des années 1930, pour favoriser le redéploiement de la puissance Allemande sous la sinistre égide du parti nazi et de son épouvantable dirigeant, devenu le dirigeant de cette même Allemagne. Lord Darlington, en l’occurrence, veut régler un compte qu’il estime avoir en tant que débiteur vis à vis des conséquences redoutables du Traité de Versailles qui a consacré quelques années auparavant ce qu’il appelle, en substance, l’humiliation de l’Allemagne défaite à la suite de la première guerre mondiale.
On assiste dans ce film à plusieurs entretiens, et même à une sorte de conférence, destinés à faire croire aux intentions pacifistes de l’Allemagne Hitlérienne, en vue d’en convaincre un délégué Français, assez pathétique, un délégué Américain, très méfiant, et divers responsables Britanniques plutôt enclins à appuyer sur la montée du nazisme leur rejet viscéral des communismes et des socialismes.
A propos de l’intention d’Hitler d’envahir les Sudètes, on entend notamment au cours d’un dialogue cette phrase restée célèbre, dans la bouche d’un responsable politique anglais, affirmant que tous les habitants de cette contrée ne valaient pas la vie d’un seul soldat Britannique.

Lors d’un de ces entretiens Lord Darlington converse avec trois hauts politiciens Anglais. Le sujet porte sur le bien fondé de laisser au suffrage populaire le soin de choisir les orientations politiques d’un pays. Monsieur Stevens, majordome très corseté de Lord Darlington, se trouve apostrophé par l’un des invités qui lui pose trois questions sur des sujets de politique monétaire et internationale. Le ton est condescendant et un rien goguenard. A chaque question le majordome répond qu’à son grand regret il ne se sent pas dans la capacité de répondre. Lord Darlington a l’air désolé de voir ainsi son principal serviteur mis dans l’embarras. Monsieur Stevens ne se départit pas de sa réserve de domestique zélé. Et les trois autres finissent par ricaner du majordome en protestant qu’on abandonne à ce genre d’ignorant le droit de voter sur des sujets auxquels il ne connaît rien.

Je ne sais pas vous, mais moi si. Si quoi ? Si, de temps en temps, j’imagine détourner une partie d’un film, même excellent, pour y projeter ma réplique, mon geste, mon jugement, et parfois davantage.
Dans la situation en question je vois bien Monsieur Stevens, poliment vexé, demander respectueusement à son maître, Lord Darlington, la permission de répondre quand même quelque chose à celui qui vient de l’interroger si méchamment. Et je vois Lord Darlington donner sa permission à son majordome. Et le politicien tout ouïe et rigolard curieux de ce que « le pauvre bougre », (ce sont ses mots dans le film), peut bien avoir à dire de plus. Et Monsieur Stevens, son petit plateau d’argent dans les mains, s’adresser calmement à son interlocuteur :
« Non, Monsieur le Ministre, je ne puis répondre aux questions que vous m’avez posées. Je ne le puis car je n’ai reçu aucun des enseignements indispensables pour en savoir assez sur ces sujets et donc pour me permettre d’avoir un avis suffisamment éclairé. Ainsi que la plupart des habitants de ce pays j’essaie de me tenir au mieux informé de ce qui s’y passe et si possible de ce qui se passe à l’extérieur. J’ai néanmoins la charge de mon emploi à assumer et je ne peux consacrer autant de temps qu’il le faudrait aux choses de la politique afin d’en comprendre tous les rouages, toutes les arcannes, toutes les subtilités. C’est pourquoi, dans notre pays, une majorité de personnes a décidé de vous confier la responsabilité des affaires au plus haut niveau. C’est pourquoi nous devons pouvoir vous faire toute confiance quant à la manière dont vous vous occupez du destin de ce pays. C’est pourquoi aussi, s’il s’avère qu’au terme du mandat qui vous a été accordé une majorité d’entre nous estime que vous n’avez pas rempli votre mission, ou du moins très insuffisamment, il nous sera possible de placer là où vous vous trouvez actuellement une autre personne dont nous supposerons qu’elle obtiendra de meilleurs résultats que vous. Et nous le ferons d’autant plus librement que toute personne qui occupe la place où vous êtes, Monsieur le Ministre, est rémunérée grâce à l’argent que chaque habitant paye, selon ses moyens, afin de pourvoir aux nécessités de l’administration de notre société. Monsieur le Ministre, c’est parce que vous avez, vous, disposé des louables ambitions et des justes opportunités que vous a inspirées et apportées votre destin que vous avez pu accéder à la charge considérable de servir notre pays. Dans le but de garantir à tous ses habitants paix, justice, liberté et un niveau de vie suffisant pour que chacun puisse s’y sentir au mieux compte tenu de sa condition. C’est parce que vous avez fréquenté les écoles qu’il fallait, que vous avez reçu les enseignements de haut niveau qui forment à pouvoir un jour conduire les affaires de la politique au plus haut degré de leur importance, que nous vous demandons de résoudre les problèmes qui se posent, d’améliorer les situations difficiles des uns et des autres, de favoriser le développement de tout ce qui est utile au bien-être de tous. Et, sans vouloir être désobligeant, Monsieur le Ministre, et bien que, je le répète, il me paraît indispensable que je sache m’informer correctement à propos du monde qui nous environne, je pense qu’aux trois questions que vous m’avez posées il est plus urgent que vous sachiez répondre plutôt que moi. Monsieur le Comte voudra bien m’autoriser cette allusion à la charge que j’exerce auprès de lui, charge pour laquelle je perçois mon salaire, alors voyez-vous, Monsieur le Ministre, mon avis est que Monsieur le Comte n’a pas à savoir comment j’exerce ma charge. Il n’a pas à connaître les détails contingents sur lesquels je dois agir jour après jour. Il n’a pas à se soucier de la manière dont je résous les petites difficultés quotidiennes ou exceptionnelles. Il lui faut juste constater que j’exerce ma charge pour sa plus grande satisfaction. Et Monsieur le Comte en sait sûrement assez en étant assuré que je rempli mon emploi sans avoir recours à quoique ce soit qui serait contraire à la morale et à la justice. Et cela sans que Monsieur le Comte soit pour autant ignorant de ce que recouvre les exigences de mon rôle, ni sans qu’il soit tenu au courant de telle sorte qu’il sache que tout fonctionne bien, ou moins bien parfois, du fait de quelques vicissitudes dont il n’a à suivre alors que le dénouement. Je suppose enfin, Monsieur le Ministre, que si Monsieur le Comte devait dans un avenir quel qu’il soit être déçu ou même mécontent des résultats de mon travail il lui appartiendrait de me signifier qu’il ne souhaite plus que je sois à son service. Dés lors il se mettrait en quête de quelqu’un pour me remplacer. Je pense donc, Monsieur le Ministre, que ce système que nous nommons la démocratie, en vigueur dans notre pays, permet rien moins que ce que s’autoriserait légitimement Monsieur le Comte. Bien que n’étant pas très érudit je me souviens avoir appris l’origine lointaine du mot ministre, Monsieur le Ministre. Vous connaissez aussi j’en suis sûr cette étymologie. Je ne vous ferai donc pas l’offense de vous la rappeler. Et vous en déduirez, Monsieur le Ministre, qu’en fin de compte nos rôles sont quelque peu semblables. Vous êtes au service de notre pays et si notre pays n’est pas satisfait de la façon dont vous le servez, il est bien naturel qu’il vous demande de céder la place à quelqu’un d’autre. Cela n’exige pas que je connaisse aussi bien que vous les tenants et aboutissants de notre économie, de nos ressources énergétiques ni de nos relations internationales. Il faut simplement que j’en sache assez pour conclure qu’au vu de ce qui résulte de votre action il est permis de continuer à vous faire confiance ou pas. Utile de vous conserver à votre place ou de vous en chasser. »

A la fin de cette tirade je vois un certain silence s’installer brièvement. Et le majordome, prévenant, poser une dernière question :
« Désirez-vous encore un peu de cognac, Monsieur le Ministre ? »

vendredi 9 octobre 2009

Descente

Nous retrouvons-nous au bord de ce trou sans oeil ouvert sur l’en haut indifférent. Au bord de ce trou sans œil, désert et atone. Ce gouffre dans lequel des milliers et des milliers d’orages ont précipité leurs eaux et leur foudre. Cette cavité, froide et sèche, où les sondes se perdent.
Orbite démesuré au bord duquel, souviens-toi, nous sommes venus tant de fois déjà nous pencher et dans lequel nous avons plongé des fils tellement longs qu’on aurait pu, avec, nouer les astres entre eux, tellement longs sans en atteindre le fond. Jamais.
Il régnait des contes ahurissants à son sujet. Rien ne s’y trouvait d’autre que son unique présence. Irrémédiable. Aucune clarté n’y pénétrait assez pour seulement qu’on y distingue quoi que ce fut. Son bord abrupt dissuadait d’en explorer les toutes premières profondeurs. A force de demeurer trop longtemps la tête au dessus de son ouverture on percevait, disait-on, un son indescriptible, une sorte de chant qu’auraient généré de sourdes vibrations, une plainte impossible à identifier, peut-être l’œuvre d’un courant d’air sur les reliefs des parois. Peut-être une créature tapie quelque part et piégée plus loin que n’étaient descendus nos filins, dans une anfractuosité, dans la boue qu’il pouvait y avoir dans le fond. Une créature qui mourrait là depuis des milliers et des milliers d’orages. Et davantage. On racontait aussi que ce son austère n’était en fin de compte que celui d’un écho vide dont le vertige s’emparait peu à peu des imprudents pour leur faire perdre l’équilibre et les happer.
Nous avons attendu des milliers et des milliers de pluies. Qu’elles puissent remplir enfin ce puits obsédant. Nous avons guetté les éclairs pour capter le peu que leur lumière furtive révèlerait de cette grande bouche sombre où leur passage trop rapide finalement nous aveuglait.
Entre les orages nous allions et venions. De nos contingences chronométrées à nos heures évasives dont la plupart nous ramenaient aux abords de cet abîme. Vains. Désarmés. Et nous imaginions alors ce que nous découvririons si un jour nous inventions un moyen de descendre. Nous étions encore enfants mais capables de remarquer que nous le restions à force d’entêtement. De ne pas comprendre pourquoi nous allions passer quelquefois des jours, ou des nuits, de si longs moments, tournant autour, nous inclinant au dessus de ce gosier monstrueux jusqu’à en entendre le chant voilé et venteux. Jusqu’à en être obnubilé, avec l’un l’autre, l’assurance que nous nous rattraperions mutuellement sil advenait que l’un des deux se penchât trop. De même de ne pas comprendre pourquoi nous n’irions pas. Les raisons ne manquaient pas. Nous échangions nos collections. Les laideurs qui nous faisaient fuir. Les absurdités qui jalonnaient nos présences au monde mécaniste et dont nous avons mis du temps à rire, du temps à mordre de rire. Si petitement furieux. Si misérablement en colère. Si maigrement triste. Nous fréquentions des sarabandes dessinées pleines de ventres criards, d’échasses cinglantes, de fripes haineuses et de poupées idiotes. Nous savions voir et il fallait refuser de tout voir. Pour que ça ne devienne pas tout à fait insupportable. Nous transformions ce qu’il était nécessaire de ne pas conserver tel quel. Parce que sinon nous aurions été étouffés. Rien ne semblait tenir, si tôt pourtant, qu’à un appel vers la terre et les vers auxquels nous prêtions les meilleures et les plus douces intentions. Les plus drôles aussi. Selon ce que nous souhaitions y voir enfouir et ronger. C’était facile.
Mais il y avait le cœur. Et ça, ça ne nous laissait pas en paix. Et nous avons crié souvent. Tu t’en souviens, oui, nous avons braillé à nous en évanouir. Nous avons hurlé certaines nuits au dessus du gouffre. Sans réponse. Une fois morte l’onde nerveuse et brutale de nos cris, le son de sirène fumante reprenait toute sa place, et nous, épuisés, nous tombions alors assis, juste au bord, et nous pleurions de fatigue et de quelque chose d’autre qui devait nous sembler heureux. Puis, de cet épuisement, il nous est arrivé de faire du sommeil. Nous nous endormions.
Nous descendions.
Plus tard, en suivant le radieux repoussoir des ombres, nous nous racontions nos trouvailles.
Nous avons rêvé de racines et de gangues glacées. De fontaines de roche d’où surgissaient des loups. D’un livre de terre au marque-pages fossiles. D’une rue démontée avec des mitraillettes. Il y avait eu une maison de verre aux chambres transparentes avec des cas d’amour dans toutes les géométries et toutes leurs mélancolies attachées en bouquets de doigts serrés. Il y avait eu des troupeaux de bovins dorés se reposant dans des marécages safrans. Une colonie d’araignées grondantes qui tissaient des échelles gluantes. Nous avons vu nos corps gisant dans la boue et geignant de tout en bas vers l’ouverture du trou que nous ne parvenions plus à apercevoir. Nous avons vu des armes. Chevauché des révolvers. Dégluti des pointes de flèches. Avalé de la poudre.
Quels âges avions-nous. Un jour, je m’en souviens, nous avons été si vieux que nos carcasses aux peaux pendantes nous ont fait mourir de rire. Nous caressions nos articulations comme si nous voulions en détecter les serrures. Nous grincions. Des fille vêtues de saules virevoltaient jusqu’à ce que leur lianes frôlent nos épaules, nos reins, nos sexes. Nous empoignions leurs chevelures mais elles ne laissaient dans nos mains que des chats à plumes qui nous tendaient des couteaux. Des généraux sanguinaires hurlaient alors des ordres et nous devions nous battre contre des vagues qui accouchaient de bandes de soldats suintants et contre des bataillons de marbre qui récitaient des prophéties.
Nous avons voyagé dans des coffres de voitures. Nous découpions des prières naïves dans nos épidermes bleus et nous les lisions à voix hautes pour ne pas qu’on nous oublie sur la route.
Nous rêvions de crânes et d’ossements. Et surtout de nos crânes. De nos ossements. Tu me prêtais un tibia. Je te prêtais une clavicule. Et nous nous rongions pour distiller l’invivable terreur de nos chaleurs émues. Nous enfoncions nos doigts sous nos occiputs aérés. Nous soufflions dans nos nez atroces et nous riions des sifflements obscènes que cela produisait. Nous comptions nos dents et quelques enterrements. Nous câlinions notre seul amour d’une paume abrasive.
Nous ne savions que le noir qu’il faut illuminer. Nous en étions sûrs. Il n’y a pas d’ombre à extraire de la lumière. Il n’y a que des fragments de lumière qu’on doit prélever dans le gouffre. C’est un tout autre travail. Aucune innocence ne peut l’accomplir.
Nous avons rêvé que nous étions des crimes. Pas plus criminels que nos complices rangés dans les cases des albums. Pas plus victimes que nos comparses anesthésiés de distractions.
Nous nous réveillions surpris. Nous pensions au risque que, dans les mouvements du sommeil, nos corps roulent trop près du bord du trou. Nous laissions faire. Nous nous racontions tout. Tentant de décoder. D’accord pour ne pas insister lorsque quelque chose nous résistait. C’était fréquent. Nous devinions que c’était mieux de garder de la lecture pour plus tard.
Nous apprenions à descendre.
Certaines frayeurs nous ont tétanisé. Nous troquions entre nous nos angoisses comme des sachets de drogue.
Nous mesurions nos progrès à l’aune de la peur de ne plus pouvoir remonter.
Nous nous sommes demandé combien de temps cela durerait. Nous l’ignorions. Ca n’a jamais cessé.
Nous nous retrouvions au bord de ce trou sans oeil ouvert sur l’en haut indifférent.
Tu te rappelles, dans le film, on nous parlait de discipline. S’ils savaient quel froid sévère et quelles blessures nous avons su endurer.
Avant de commencer à nous débarrasser de l’horreur. Avant de commencer à conquérir un peu de buvable rosée.
Avant de commencer à entendre les articulations qu’il y avait dans le son caverneux qui montait en lamento hypnotique. Avant qu’une toute petite voix veuille bien nous atteindre. Avant que son roseau volatile veuille bien enfoncer sa racine dans la boue du fond et pousser vers le haut, dans le vent, sa perplexe antenne.
Nous grandissions.
Nous nous retrouvons au bord de ce trou sans oeil ouvert sur l’en haut indifférent.
Nous avons dû apprendre. Un peu.
Alcool souffreux.
Comme un mal certain.
Un bien aléatoire.

lundi 5 octobre 2009

Messages clos

Je repensais à elle. Parce que je passe souvent à cet endroit. Ce carrefour sur cette avenue bruyante. Avec cette petite rue qui vient de la Seine. Je ne l’ai rencontrée que ce jour-là. Ce jour de début d’été. Avec du soleil. Peu de chaleur. Et beaucoup de vent. Trop de vent pour elle. Elle marchait au plus près des façades d’immeubles. S’appuyait à tout ce qu’elle trouvait à portée d’une main. Une canne dans l’autre. Ce petit bout de très vieille dame tremblante et entêtée. Grosses lunettes sur son petit nez rabougri. Une infinité de petits coups de griffes d’orfèvre sur son visage. Bouche ouverte et mâchoire crispée sur un souffle pénible. Elle avançait à tous petits pas prudents et saccadés sur ces jambes maigres. Elle arrivait au coin d’un immeuble. J’arrivais dans l’autre sens. Je commençais à distinguer ses deux yeux minuscules et affolés derrière les carreaux épais de ses hublots. Je fus d’un côté de la rue qu’elle devait traverser. Le vent déboulait encore plus vivement de ce couloir d’où les automobiles débouchaient pour s’ajouter au trafic de l’avenue. Je la voyais, agrippée à un mur, tournant la tête et se demandant comment franchir cet obstacle sans être emportée. Je traversai sans la quitter du regard. Elle me vit et tendant son cou dans ma direction, bredouilla quelque chose d’inaudible en fixant sur moi ses yeux usés d’une désespérance ordinaire. Usés comme tout son être de cette épreuve quotidienne qui l’amenait encore à sortir dans la rue pour des choses probablement nécessaires et tout aussi probablement inutiles. Parce qu’il y avait ce soleil quand même. Et cette chaleur timide. Si seulement il n’y avait pas aussi ce foutu vent. Lorsqu’elle comprit que j’allais l’aider elle prit sa canne dans son autre main et me tendit celle devenue libre. Je sentis sur mes doigts se serrer fébrilement les siens. Je passai un bras autour de ses épaules. Et nous entreprîmes la traversée de la rue. D’un signe de tête j’indiquai au voitures de s’arrêter. Je formais un rempart de mon dos pour empêcher le vent de la bousculer. Je regardais où elle plaçait chacun de ses pas. J’observais également son visage. Son regard. Une obstination désabusée où on pouvait deviner « Je suis encore là » et le « J’arrive » de la chanson de Brel. Je prenais mille précautions pour bien la soutenir sans lui faire de mal avec l’impression de transporter un lustre vivant tout tintinnabulant de ses cristaux et près de se briser à chaque seconde. Je sentais sur mon bras la pauvre force restante du sien assurer son appui. Cela dura quelque minutes. Lorsque nous atteignîmes le trottoir d’en face elle relâcha ma main et m’adressa un sourire un peu gêné. Je lui demandai si elle allait encore loin. Elle désigna de sa canne une porte d’entrée à quelques dizaines de mètres et me dit que ça irait. Elle dégagea doucement ses épaules de mon bras, me dit merci et reprit sa marche seule, se rapprochant de nouveau des façades pour se protéger. Je la suivis du regard pendant quelques instants. J’éprouvais encore dans ma main l’emprise de ses vieux doigts. Un mélange de merveille cruelle et de tendre tristesse fleurit furtivement en moi. Sans plus de manière. Me conservant un vague sourire. Me plissant les yeux sur la lumière estivale.
Je repensais à elle, parce que je passe souvent à cet endroit, que j’y suis passé ce matin, et qu’aujourd’hui en revenant chez moi j’ai pris le bonbon qui était dans ma boite à lettre.
J’en avais fait état en mai de l’année dernière. De cet objet insolite découvert un jour lors que je ramassais mon courrier. Ce jour où je me décidais à en parler je mentionnais que la friandise en question devait être là depuis déjà au moins un an. Possiblement deux. J’essayais des suppositions quant à sa provenance. Ai-je émis la possibilité d’une indifférence ? D’un geste inconséquent et farceur ? Y a-t-il des gestes inconséquents ?
J’ai jeté un coup d’œil presque chaque jour à ce bonbon, tapi au fond de cette boite. Pendant plus de deux ans. Sans le ramasser.
J’écoute toujours le premier mouvement de la symphonie Pathétique de Tchaïkovski que j’ai entendu je crois la première fois il y a plus de trente ans. Ce passage si puissant, si dense, ou la masse océane de l’orchestre s’ouvre en deux et engouffre l’âme jusqu’en ses cimes les plus effrayées et grelottantes.
Je connais par cœur le colin-maillard du Petit Bois de Saint Amand.
Et « Wish you were here ».
J’ai en mémoire, indéfectiblement, la java titubante de cette clocharde, un lointain soir d’hivers, sous la serre décorée pour Noël d’une grande gare de chemin de fer, et qui braillait sa chanson, de sa voix calcinée par l’alcool, interrompue de hoquets d’où surgissait un prénom d’homme hurlé du fond d’une outre tapissée de sel.
J’ai des collections de regards lépidoptères dans des volées de fenêtres. Des épingles colorées qui ici et là font des plis dans certains pans de jours sortis des calendriers. Et je me penche de temps en temps pour découvrir encore s’il y a à lire. Ce qu’il y aurait à lire.
Je suis environné d’oiseaux incisés d’où gouttent des perles stridentes qui ressemblent à des cris de joies. Et il y a peu j’ai vu une grande marelle dessinée à la craie sur le large trottoir à la porte de l’immeuble où j’habite. Devant moi une haute dame noire en grand habit coloré s’en approchait. J’ai un instant imaginé qu’elle allait la franchir en sautant sur les cases de la terre au ciel.
Je compte et je recompte absurdement les poissons dysmorphiques qui me récitent l’alphabet idiot des bulles béates de l’incompréhension dépossédée. Défaite méthodiquement par des logiques obligatoires. Je m’abonne sans fin, sous la surface, à la fidèle discrétion du sens indécis que prononcent les bouches ahuries de ces luisantes babioles.
Je me remémore mon troupeau de coffrets presque vides. Aussi les poèmes appris studieusement, petits tracts métalliques accrochés au blouson par deux trois mots saisis pour en préserver la lettre. Aussi les livres d’histoires, d’Histoire, encore d’histoire, trompeuse, trompée, mirages et vérités du corps tout contenu. Tout retenu. Tout là. Ballant. A ne rien comprendre. Ou ne comprendre que comme s’il ne pouvait s’agir que d’une récompense au bout d’un essai, d’une décoration tardive au revers, et la nervosité nouvelle d’un contentement à peine reçu déjà tranché, tartiné, avalé.
J’ai donc ramassé le bonbon qui était dans ma boite à lettres.
Et je pense à vous.
Messages clos.
A vos existences sublimes ou ridicules. A vos insignifiances. A vos croix. A vos points. A vos traits. A vos transmissions silencieuses. A ce que je vous fais pour m’en approprier les enveloppes et, qui sait, ce qu’il y a dedans. Ou seulement, oui, le papier doré. Pour en fixer le théâtre éphémère ou juste le tableau sur lequel je ne distingue qu’une beauté murale. En attendant mieux.
Messages clos qui ne veulent rien. Indociles aléas. Qui invitent. Qui trahissent. Qu’on ignore et dont on se détourne. Qu’on ignore peut-être jamais. Nuées de rébus. Bain incolore d’une conscience qui nous émigre sous des formes qui restent dissimulées. A peine allons-nous en riant y pêcher quelques écailles pour nous en coller sur le front le talisman superstitieux afin de gagner l’autre rive d’une difficulté.
Objet ou non. Sans horaires. Qu’aucun sens n’a fécondé. A moins que ne l’occupe une dictée incomplète. Objet ou autre. Rien. Avant qu’on y croise le moment d’en accepter un signe ou son emballage. Parfois en en dévoilant l’arcanne limpide ou brumeuse, parfois en en tenant fermée la gangue commune ou singulière.
Messages clos. Risible marée de bouteilles. Bazard humain. Encrier derrière la lumière. Stock de rouages déclassés. Pièces détachées.
Tiens celui-là, que je le torde pour attacher mes pages. Et il ne se tord pas et mes pages se déforment.
C’est le profil de la vieille dame. Pourquoi devrais-je me souvenir de la jeune fille qu’elle fut ? Pourquoi me demanderais-je si depuis toutes ces semaines passées, depuis ce jour où je l’ai aidée à traverser cette rue, elle est encore vivante ? Fallait-il que je sente ce charme trouble et désolant de la cruauté ?
Eh quoi ! C’est la main malicieuse d’un gamin qui a glissé ce bonbon dans ma boite à lettre ! D’ailleurs ils sont deux. Ils se battent pour ce bonbon. Ils se le disputent. Et l’un d’entre eux le jette dans une boite au hasard. Et lance à l’autre : « Va le chercher maintenant ! » En rigolant.
Peut-être qu’il faut être seul à parler, finalement.
Libre d’histoire ?