"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 21 septembre 2009

L'homme qui change

C’est un homme. Il pourrait, au sujet de ce changement dont je veux parler, être question d’une femme. Il est surtout question de changement. De changer. De savoir le faire. De se dire, au regard du monde, là, de toutes ses complexités qui se précipitent devant nous, dramatiques, tragiques, mais aussi, d’une certaine manière, heureuses, et même prometteuses, que rien ne serait plus mortifère que de demeurer immobile.
Bien sûr on peut se contenter de bouger. De se déplacer. De tromper l’immobilisme en modifiant le décor.
Changer : abandonner tout ce qu’on a été et ne plus être que ce qu’on veut devenir ? Garder le meilleur de ce qu’on a traversé et s’augmenter de différences, de réflexions, de telle sorte qu’on progresse ?
Cet homme là, je le considérais d’un regard lointain. M’eut-il connu, il m’aurait regardé aussi avec ce même regard, trop éloigné pour que nous puissions faire l’économie de quelques convenances qui nous arrêtent à ce que l’un avait raison et l’autre tort.
Et puis cet homme, public, politique, a, au gré de ces dix dernières années, exposé, publiquement donc, qu’il ambitionnait de devenir le premier d’entre nous dans notre pays. Montesquieu écrivait : « Un homme n'est pas malheureux parce qu'il a de l'ambition, mais parce qu'il en est dévoré » Pour ne pas être dévoré par son ambition, cet homme la nourrit. Il la nourrit d’une matière dont je me suis aperçu, dont je m’aperçois, que si elle n’est pas exactement celle dont je nourris moi-même mes aspirations, bien plus modestes que les siennes, nos sources d’alimentation n’en sont pas moins proches, voire très proches quelquefois. Ce n’est pas sur le détail de ces contenus que je veux m’attarder ici. Mais bien plutôt sur la capacité qui est celle de chacune et de chacun à suivre un semblable mouvement qui fait sortir l’être de ses certitudes et l’aide à se reconquérir. Dans le but, à terme, de mieux trouver les moyens de satisfaire son ambition ? Oui, peut-être. Et alors ? Faut-il pour cela un brevet de légitimité ? Si jamais c’était le cas, ce diplôme, au trophée probablement superflu, s’étale aujourd’hui à la vue de tout le monde au travers de ce qu’a su entraîner derrière lui cet homme changeant. C’est à dire en train de changer. Comme j’ai changé. Comme depuis que je pense, peut-être ainsi qu’il le fait, quelque soit la manière qu’il a de l’exprimer, qu’on ne peut concevoir de bâtir un monde contre un autre. Que le mode de la confrontation ne peut se fonder qu’au mieux sur des malentendus, au pire sur des ignorances plus ou moins délibérées, et leur exploitation toujours jonchées de déception. Ou pire.
C’est difficile de changer. C’est un combat contre soi. Et presque toujours aussi contre d’autres qui préféraient, quelle qu’ait pu être leur façon de nous envisager, nous conserver tels que nous étions. Il est tellement plus rassurant de se tenir ensemble dans les mêmes frontières. Dans les mêmes limites. En échangeant de lénifiantes tirades sur les convictions qu’on a de ne pas chercher raison ailleurs.
J’imagine que nous sommes nombreuses et nombreux dans ce cas : nous n’avons pas nécessairement changé parce que cet homme a changé. Mais nous sommes ce nombre, et il en fait parti, dans son rôle, que l’époque, les circonstances, les évènements, les perspectives, ont irrésistiblement pousser au dehors des jardinets, au dehors des enclos, relatifs sans doute, pour penser autre chose, autrement. La société que nous formons. Le monde qui s’impose à nous. Les rapports entre chacune et chacun. Et l’immense fresque des sujets dont il est si compliqué d’appréhender à quel point chacun est une partie d’un ensemble qui se cherche encore. Et toujours.
« Ceux qui pensent que rien ne change ont soit une mauvaise vue soit une mauvaise foi : l’une se corrige, l’autre se combat. », disait Nietzsche.
C’est une philosophie le changement. Une utilité. Un cheminement. Un mode pour rendre les choses supportables. Une pratique pour expérimenter de meilleures solutions. Un état d’être. Un vecteur d’aspirations nouvelles. Une relation à ce qu’on a réussi, et à ce qu’on a pas réussi. C’est une dimension humaine. C’est une preuve d’humanité.
Je suis tenté de dire, et donc je cède à la tentation, qu’il est absolument naturel que ce soit en conséquence sur l’humanisme que cet homme, changé, veuille nous proposer de fonder nos réflexions, nos pensées, nos idées.
C’est un peu grand l’humanisme. C’est vaste. C’est sans limites si on le veut, et on peut s’y perdre. Concrètement il est rappelé que l’humanisme fait référence à un courant de pensée occidental du XVIème siècle postulant le placement de l’être humain au centre des préoccupations de la société. Pour ce faire ce courant retournait puiser dans les cultures grecques et latines dont l’enseignement consistait à « faire ses humanités » : sachant que ce courant de pensée insistait particulièrement sur les moyens de la culture afin de développer cet humanisme.
Aujourd’hui il semble nécessaire autant de s’inspirer de cette démarche intellectuelle que de s’interroger quant à élaborer une politique, une pratique politique, dans l’enceinte démocratique, qui ait pour socle l’humanisme. La difficulté n’étant pas de mesurer l’immesurable, mais plus probablement de circonscrire la démarche afin que ce merveilleux vocable ne vienne pas à se diluer dans l’irréalisme d’un projet incompréhensible pour nos concitoyens et nos concitoyennes.
Parce que c’est risqué le changement en politique. Combien de fois un programme électoral, durant ces dernières décennies, n’en a pas manifesté plus ou moins honnêtement les intentions ? S’il faut manifester à présent d’autres intentions, réelles, si réelles qu’elles sont tout simplement indispensables et vitales, le changement s’appuiera sur la capacité à traduire en mots, en paroles, selon sans doute une nouvelle grammaire, le corps de ce qu’il est. Serons-nous assez nombreuses et nombreux à défendre ce vocabulaire ? A l’inventer et à l’articuler ?
Serons-nous trop nombreuses et nombreux à croire que sa réduction en langage politique de marketing suffira à nous donner raison ? Et quelle raison alors ?
Parce qu’en changeant, moi-même, je n’ai pas quitté un déguisement pour me saisir d’un autre.

dimanche 20 septembre 2009

Danser au milieu des forêts

Sous un de ces jours qui font un grand toit pénible et solennel entre l’azur et la terre, de pluies retenues, de lassitude, d’aguets faiblement venteux, de blancheur humide, de frôlements prudents, de pas mesurés sans compter. Dans une de ces plaines quelquefois traversées avec simplicité. Sur une chaîne d’instants attachés sans objet.
Un débordement des hantises empilées. Des questions ouvertes comme des œilletons sur des dehors où des présences indiscernables s’empêchent de prendre forme. Des lignes suspendues au delà des marges, en attente des mots de poissons abyssaux. Des regards en palmes creusées pour filtrer dans la chair transparente du fleuve sans rives les caillots pétrifiés de messages remontant le cours déboussolé.
Un état d’être mille en un corps dépassé. De multitude ingouvernable. D’éclats inconciliables. Un lustre baroque aux feux désordonnés dont les miroitements constellent un péristyle où une vapeur mentale divague, ici au bord d’une balustrade, là contre un mur, ou renversée au sol, ou tentant de se hisser jusqu’à sa source affolée pour essayer d’en enrober d’un même voile l’aveuglante difformité.
Un état d’être nu au milieu d’une foule méconnaissable de silhouettes qui se hissent à l’infini du sol désert, vers des hauteurs insensées. Et peu à peu, tournant sur soi-même, levant les yeux, distinguer des ramures, des traits d’écorce, des voix de feuilles ou des sifflements. Les mouvement de l’air qui viennent les envelopper ces géants immobiles qui prient de tous leurs bras un miroir de peau frissonnante.
Sur les gammes des respirations qui brassent des robes déchirantes, comme les soies d’un bal aux valses graves, les bruissements se font portées et les pas à l’insu d’un sombre étonnement, se mettent à chasser dans l’épaisseur de l’humus et les froissements des décompositions.
Pas qui s’allonge. Qui se replie.
Alors, et vous voir forêts, vous mes absences à venir. Qui venez me chercher depuis les fins lointaines.
Un rouleaux d’orfèvre, percés par l’orchestre des auras de flammes blêmes, règle les accords et les expirations.
Pas qui s’allonge. Qui se replie. Bras qui s’élèvent dans les airs.
Dans le grand palais pulmonaire ainsi élevé, les bras aux souples pinceaux de phalanges arpègent des plaintes décousues et des appels infranchissables.
N’attends pas un ordre de chorégraphe inutile.
N’attends pas un tempo importun.
Le vent sur la partition n’obéit à rien.
Mes arbres jusqu’au ciel sont là pour faire paraître et donc dissimuler.
Tête qui se met à rouler doucement à la renverse. Pas qui s’allonge. Qui se replie.
Et voilà ce peuple de loques brodées qui fait glisser les pieds et frémir des fragments d’ailes. Se briser la nuque et les reins. Se renverser la coupe et voguer le ventre. Et dessiner comme effacer la densité surnuméraire.
Mon plus jamais unifiable. Mon devenu hors chant. Mon globule dans son roc. Ma vue qui déborde. Mon maître qui vieillit. Mon disciple qui trace. Mon masque qui me prend. Ma cachette qui me pousse. Mes folies accroupies au bord des bassins muets. Les cristallins découpées en lamelles pour s’en poser les yeux sur plus de sa surface et tenter de cerner des traits oubliables.
Mes bulles opaques aux ampoules si pâles. Hésitations aux lèvres mordues. Aux lèvres saignantes. Mes élans semant des poudres d’escampette. Mes mains modelant sans but un objet inutile. Illusion sacrée qui retient la hache au dessus des poignets tremblants.
Mes animaux aux yeux d’onyx. Ondulant sur les cratères indestructibles. Happant les infortunes dans leur terre émaillée. Feulant des grâces narquoises aux noms des immortels dont ils racontent les vies achevées.
Pas qui s’allonge. Qui se replie. Le corps à la renverse. Les mains qui décrivent l’air.
Mes cris des antipodes. Mes cris sans formes. Mes cris d’écume. Mes cris morts avant que le torrent de leur source s’engouffre dedans. Mes cris des sables aux déchets où l’acre et l’ocre sèchent et se mélangent. Mes cris abandonnés à la honte de crier trop loin, beaucoup trop loin maintenant des origines.
Mes frêles consolations aux vols innombrables des derniers souffles échappés au dessus des champs fauchés par la mort humaine. Jusque dans les métaux des villes. Jusque sous les toits du futur, déjà. Des enclaves où s’entasse le gibier des menaces planifiées jusqu’aux ententes silencieuses des organes exogènes aux êtres informatiques.
Le pied frappe et les mains déchirent.
Possession, t’arracher la fausse pierre rongée dont se plâtre et se farde ta geste moderne et ton sourire exsangue. Et que tu t’enroules entre mes bras, brûlante, écrasée, défigurée, incandescente et te consumant jusqu’au dernier atome pour finir en charbon, en poudre de volcan, en mine de crayon, en encre sèche pour écrire tes mémoires dérisoires sur tes socles vidés.
Pas qui s’allonge, se lève, se replie, retombe.
Mêlée, pourquoi mêlée, absurde société ou semblable conte trop cousu sur des empreintes indélébiles, ma chair sentimentale aux points de coupure. Couverte de vêtements. Sauf découverte d’un repas furtif. D’un appétit passager. D’un passager clandestin qui descend à fond de cale et fait tanguer la coque sur le parquet démonté. Ou mes projets voyageurs et leurs escales. Des paravents de trames aux noms de ruelles et la dernière caresse sur un bijou avant qu’il ne reprenne son regard initial. Et disparaisse dans la lueur d’un fanal grinçant à la poupe d’un rafiot qui largue les amarres.
Pas qui s’allonge se replie. Les bras qui déblayent. Le dos qui déroule.
Mon cocon retissé qui en appelle aux fumées exhalées par les aubes. Ma petite mort qui m’aime pendant qu’elle m’étonne. Mon agrément éternel au recommencement. A scruter sans arrêt le détail du roman et son ensemble incertain, quitte à croire d’un bonheur qu’il meurt déjà de moi, quitte à savoir depuis longtemps que rien ne brûle comme un diamant.
Pas qui s’allonge, se lève, se replie, retombe. La tête qui balance. Les bras qui rament l’air.
Mes syncopes amoureuses déclinées dans des lames de verre aux lucidités bienveillantes. Mes pays aux voix toujours murmurantes. Mes propriétés privées où il m’arrive de retourner boire un verre de fortune parmi les friches. D’aller me reposer, d’aller me nourrir, d’aller me chercher, d’aller me perdre, d’aller m’apprendre, d’aller m’entendre encore chuchoter des mots diaphanes. Où il m’arrive encore d’aller danser.
Ma raison sans chaînes. Sans attaches.
Ma philharmonie qui s’effile jusqu’à la corde tendre d’un long son de lande mouillée.
Une allure de pointe des pieds. Une brassée de terre à genoux ramassée. Et jetée dans les airs pour en confondre la pureté.
Ca tourne. Ca entête.
Sur un dernier fil étiré le pas s’allonge, se replie. Ne tient plus qu’au bout des bras un équilibre moqueur et moqué. Coupe les fils des écheveaux entremêlés. Dénude, dénude l’électricité. La sueur et le vent glacent et serrent contre la fièvre débarrassante.
Pas qui s’allonge. Qui se replie. Vrille jusqu’à la tête qui balance. Les cris meurent dans les murmures. Les murmures dans les bassins. Les bras envoient et rassemblent. Les antipodes sont dans les veines. Il est tout un pays qui pleure de n’être qu’un, empli d’un impossible monde. Et qu’on peut apaiser sans jamais devoir plaindre.
Bras battants, pas qui se lève et qui retombe. Tête dévissée, pas qui se lève. Et qui retombe. La bouche comme un puits. Le masque dégouline des yeux. Le pas qui s’allonge, se lève, se replie, retombe. Cratère vivant aux onyx brillants. Pas qui s’allonge, se lève, se replie, retombe. Les bras battant la dépossession. Abdiquant les propriétés. Vain. Vain et irrépressible. Pas qui s’allonge, se lève, se replie, retombe. Bras battants. Vrille de tout le corps. Tête qui roule renversée. Sous le chœur des feuillages. Sous ce palais surgi qui atteint sa hauteur. Pas qui s’allonge, se lève, se replie, retombe. Bras battants. Battants. Tête renversée. Tête renversée.
Renversée.
Et enfin le hoquet.
Sur un poinçon terrible.
Le rouleau de l’orfèvre a terminé sa course.
Le geste médusé s’est arrêté là où il en est. Statue frissonnante et transpirante.
Eperdue de souffle.
Débarrassée, peut-être.
Tout le palais tremble dans le calme soudain.
Les vents ont cessé.
L’instant étroit comme un chas d’aiguille se dresse et s’évanouit.
Tous les arbres ensemble s’effondrent sous le ciel de plomb.
De même tout le corps tendu et figé au centre de cette plaine quelquefois traversées avec simplicité.
Tombe, inerte.
Délivré. Peut-être.
Jusqu’à quand ?
Non, je ne sais pas qui c’est.
Je devine tout au plus.
Il faut, seulement, un moment, le laisser dormir.