"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

samedi 29 août 2009

Table vide

Voici donc la table à laquelle tu m’invites. Vide. Sans rien dessus. Pas même un fruit dans un panier. Un peu de vin dans une coupe. La table à laquelle tu m’invites. C’est moi qui le dit. Je suis venue. Sans savoir vraiment pourquoi. Me distraire une fois de plus de tes interrogations infantiles. Faut-il que tu sois sûr, une fois encore, une dernière fois, de ce qui va mourir. De ce que tu vas tuer. Es-tu soucieux qu’il y ait peut-être quelque chose à dire. Que ce qui n’a jamais été dit puisse l’être enfin. Tu crois me délivrer et tu penses que je pourrais alors avoir également envie de te délivrer toi-même. C’est vrai que tu as toujours eu cette naïveté. Cette force naïve d’attendre que vienne ce que tu sais exister, qui t’es destiné, et qui donc doit venir. Forcément. Mais autant te le dire tout de suite, ça ne viendra pas plus maintenant qu’auparavant. Et ça ne viendra plus du tout, dans l'avenir. Je n’éprouve pas pour autant la satisfaction que tu y vois une marque d’agrément pour moi lorsque je te dis ça. Tu es résolu à me marquer ton indifférence la plus totale, la plus entière, la plus achevée. Tu as chercher par tous les moyens à m’atteindre pour que je souffre. Tu as compris depuis longtemps que c’était très difficile à réaliser. Qu’il te faudrait beaucoup travailler pour parvenir à jouir du mal que tu veux me faire. Je suis sure que tu espérerais même que je sois dupe de cette préoccupation principale pour toi. Mais tu auras beau faire, prince de caniveau, je n’ignore pas de quoi tu vis. De quoi tu ris bien sur. Mais surtout de quoi tu pleures. Et de quoi tu es mort toi aussi, quelque sursit que tu sois arriver à te construire, provisoire après provisoire. La seule manière de t’être enfui que je puisse t’envier d’ailleurs. Le courage a dû me manquer. Ou je n’en avais pas tant besoin que toi. J’avais mes armes, après tout. Toise-moi de l’autre bout de cette table. Oui. Revois-moi, créature à travers les âges. Et celui que tu sais que j’ai à présent au seuil de la pourriture que tu me prépares. Revois-moi, boue volcanique. Gorgone hirsute. Mais aussi miel venimeux. Trafiquantes de floraisons. Tu vois, oui, ma tête. Sans âge en vérité. Cela fait des siècles et des siècles que de ma panse pendante tombent des nains illuminés qui s’échangent le feu assassin avec des armées d’autres surgis pareillement pour expier des colères sans fond, des colères de pierres, des colères de hurlements d’avant le monde. D’avant toi et tes semblables. D’avant ta propre rage enchantée de beauté mais dont je lis pourtant au fond de ton regard qui me fixe, la permanence menaçante que tu crains toujours. Tu veux me faire croire que tu ne la crains plus. Que tu l’as domptée. Définitivement. Et si j’éclatais alors de mon vieux rire tonitruant. Possible que tu restes froid. Impassible. Souverain même. Peut-être. Tu plisses un peu tes paupières pour m’offrir un regard amusé. Tu formes sur ta bouche un tout petit sourire. Mais tu n’a rien conquis. Rien gagné. Rien obtenu. Tu n’es même pas la plus belle victoire de la guerre. Sa victoire sur l’espérance. La victoire de ses serviteurs sur les enfances broyées. Sa victoire de mes chers marchands de canons jusque sur ma propre gangrène de la paix. Que voulais-tu savoir. Que voulais-tu apprendre. Tu ne te faisais pas l’illusion de me voir pénitente. Je ne comprends pas, tu sais. Qu’après avoir si patiemment fait couler mon sang dans tes veines tu aies pu te débarrasser de ses poisons. Que tu n’aies pas voulu consommer ta destruction. Ne confonds pas être libre et être libéré. Tu accentues ton sourire. Tu es devenu si fort. Je vais mourir. Tu vas me tuer. Tu vas m’extraire de ta vie comme on ôte une tumeur. Faute d’avoir pu percer mes kystes endurcis de corne. D’avoir pu me vider de ma sève noire. Quelle qualité de sadisme t’es-tu fabriqué pour me parler ainsi d’épingles et de couteaux. Deux choses que j’ai toujours su de toi : ta violence et ton opiniâtreté. Comment faire avec un désir de cruauté dans l’âme et tout près, un cœur nu. J’aurais dû mieux t’apprivoiser. Je te voulais dur et implacable. Comme moi. Salement orgueilleux. Elégamment arrogant. Ton visage me souris et tes yeux brillent. Tu me sens douter. Je n’ai pas senti que tu me mentais. Probablement parce que tu ignorais que tu mentais. Ce que l’on nomme le mal a ceci de commun avec ce que l’on nomme le bien : il y a pour l’un comme pour l’autre des souterrains par lesquels on peut se dérober à eux. Même si certains sont plus fréquentés que d’autres. Le savais-tu que tu m’échappais. Tu as dû le comprendre petit à petit. Tu buvais mon lait. Tu avalais mes fulminations. Jamais tu ne vomissais. Comment digérais-tu tout ça. Je n’avais pas à te chercher ici ou là. Dans mon ombre vaste et mouvante tu avais ton coin et tu t’y tenais, presque sans bouger. Sage et consciencieux. Discret et docile. Le tort des maîtres est de ne pas assez se méfier de la docilité. Il s’y élabore quelquefois des plans imperceptibles, dans des silences calmes et patients, têtus comme les éternels projets d’évasion des condamnés à perpétuité. Je t’observe en train de détecter ma vanité. En ai-je aussi. Sans un mot tu me dis que oui. D’ailleurs sans un mot tu me dis que je ne serais que ça. Même ton visage s’est éloigné de l’autre côté de mon horreur ainsi qu’il est à présent à l’autre bout de cette table vide où il n’y a rien à partager. Plus rien. Je t’observe. Tu détailles ma trogne. La masse avachie de mon intacte puissance maléfique. Tu enfonces les pointes acérées de tes yeux dans les petits écrous serrés des miens. Tu devras te satisfaire de ta certitude d’y être parvenu. Je commence à te croire convaincu de n’avoir jamais attendu plus que cette certitude, et rien de ma part pour confirmer quoique ce soit. Et je n’ai, pour m’assurer, que la conviction que tu ne connais rien de moi que parce que tu le connais également de toi. Pour mieux m’évacuer pourtant. Par quelles voies as-tu pu me liquider à ce point. Et finalement, qu’est-ce qui te garantit que rien ne subsiste. As-tu bien appris quelle maladie je suis. Peu importe. Tu peux l’avoir compris et tu te battras pied à pied jusqu’où il faudra pour ne plus rien jamais céder à mon empire. Ou à ce qu’il en reste. Pour ici. A présent. Ma seule alternative aurait été d’aller sur ta tombe pour verser un peu de mon pourrissement afin d’aider à ta décomposition. Et je te regarde. Intouchable. Ton allure. Ton maintien. Quand je pense a ce que j’aurais pu faire de toi avec un peu de travail supplémentaire. Une nouvelle peste. Une ordure inédite. Un chacal de palais. Altier et rusé comme tu parais, là, devant moi. Avec mon mensonge, ma veulerie et ma duplicité. Tu pouvais devenir un maître toi aussi. Tu pouvais devenir guerre et famine. Riche, donc, et puissant. Tu pouvais devenir feu et sang. Plaintes et hurlements. Chef d’orchestre de la dévastation. Le seul destin qui me mérite et que je mérite. Dont tu aurais hérité. Je n’ai aucune connaissance de ce que tu as choisi. Aucune. Tu as dû t’en faire enseigner presque tout. A moins que tu n’ai déjà chercher à en savoir lorsque tu étais dans ton coin. A mon insu. J’ai été négligente. Ton sourire vit sur tes lèvres au fur et à mesure que tu suis mes pensées. Je te hais. Je te hais d’autant plus que tu te refuses à me haïr. De la détestation. C’est tout ce qu’il te reste pour moi. De la puante détestation. As-tu déjà commencé de me tuer. Est-ce cela que je dédaigne de sentir dans ma poitrine pleine de mes petits enfers habituels. Est-ce cela qui m’agite mollement malgré moi. Est-ce cela que distille l’expression de ton visage. Et des lueurs blanches qui entrent par les fenêtres. Et ma fatigue sans fin qui assoupit ma hargne. Quand bien même serais-je éternelle. Dis-moi. Dis-moi. Ne m’aurais-tu peut-être jamais appartenu. Dans mon ventre immonde est-il imaginable qu’ait été fécondé un pareil objet que toi. Et c’est de ça que tu vas me tuer. Que tu me tues. Tu te lèves. Tu vas à une des fenêtres. La lumière t’y habille comme je ne t’ai vu à aucun moment que tu as dû passer avec moi. Tu regardes vers l’extérieur. Je ne peux plus me mettre debout. Mon âge peut-il périr. Mon corps s’effondre de l’intérieur. Tu tournes vers moi ton visage éclairé. Je meurs. Je m’essouffle. Mes écrous se dévissent et je suis près d’écarquiller les yeux en te voyant. Etranger soudain à tout ce que je viens de te dire. Tu n’as même pas l’air de savoir un rôle. Tu es sans une once de pitié. Sans la plus furtive compassion. J’étouffe. Tu me regardes comme quelque chose qui se dégonfle. Naturellement. Tu te rapproches de la table. De la table vide où autrefois je t’aurais servi à manger et à boire. Tu te penches un peu, à l’autre bout. Tu n’a plus de sourire sur tes lèvres. Je suis ta guerre qui meurt. Une fureur hideuse et invalide s’affole au fond de moi,empêchée de sortir. Mes mains, vieilles pattes bosselées, s’agrippent aux bras du fauteuil. Il y a dans tes yeux une patience qui me défit. Je sens qu’un peu de bave coule de ma bouche. Une pesante agitation provoque des tressautements dans toute ma carcasse. Je me suis mise à puer. Je le sens. Un vague son de torture sort de ma gorge. Tu me tues. Et lorsque tu es certain de ça, que tu vois mes yeux se révulser enfin, tu te redresses, ajustes le bas de tes manches de chemises avec ceux de ta veste, et tu quittes tranquillement la pièce. Même pas intéressé d’assister jusqu’à son terme à mon agonie. Tu me laisse crever seule. Et je suis certaine, finissant d’étouffer, que tu imagines sans peine mon dernier souffle rauque. Ma tête ridée, rougie et boursouflée penchant d’un côté. Le filet de bave jusque dans mon cou. Et la lumière qui continue d’entrer dans la pièce, cortège gracieux qui pénètre jusqu’à ma dépouille pour couvrir d’un voile glacé, l’amas de ma laideur.

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