"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 26 août 2009

Le temps des cerisiers. (Et le temps des cons)


J’imagine puisque je n’y suis pas. Je n’y suis pas mais je les connais ces allées. Ces petites rues dans les quartiers résidentiels, dans les cités pavillonnaires ajoutées à des villages, dans les banlieues préservées, pas forcément cossues, et pourtant ça et là épargnées par la laideur des grands ensembles.
Il y a donc des maisons. Je vois qu’elles sont modestes. Jolies. Simples. Avec des jardins devant et derrière. J’ai vécu dans l’une d’elles il y a très longtemps. Je suis allé souvent, d’année en année, à certaines périodes plus qu’à d’autres, visiter des amis dans l’une ou l’autre de ces maisons.
Selon l’ancienneté on nomme rues ou allées les voies qui partagent les parcelles. Qui les alignent. Qui permettent tout simplement de circuler. Pour agrémenter ces espaces, où même au milieu d’importants complexes urbains on cherche à conserver du charme, du plaisir pour les yeux et quelquefois pour les narines, on plante des arbres le long de ces rues ou de ces allées. Des tilleuls. Des marronniers. Des platanes. Des peupliers. Des cerisiers.
Au gré des saisons, accompagnant les changements dans les jardins, les teintes et les physionomies évoluent, dans les verts, les roux, les nus, au son lumineux des jours, dans le calme confort des nuits. On s’isole un peu, à plusieurs, dans ces parcs coquets, du contingent extérieur. On peut avoir une impression de privilège lorsqu’on a terminé de prendre connaissance quotidiennement des horreurs du monde. Celui d’à côté. Ceux d’ailleurs.
Les enfants s’y trouvent mieux.
Dans l’allée que je vois ce sont des cerisiers qui avaient été plantés. Les floraisons de cerisiers sont parmi les plus beaux évènements de la nature. Courtes mais particulièrement lumineuses. Qui s’achèvent en pluie de pétales au moindre de ces vents frais de mars ou d’avril où Rilke devait voir les méchantes transitions du printemps.
Mais dans l’allée que je vois il y a également des cons.
Le con est un objet assez peu littéraire à mon goût. Le con est une matière qu’il faut travailler pour l’insérer dans un texte. Ca ne coule pas de source. D’abord il faut s’entendre : certes le con est à l’origine un mot qui désigne l’organe sexuel de la femme. Lequel n’a pas vocation à être plus con qu’un autre organe sexuel, si vous voyez ce que je veux dire. Et comme il semble impossible de remonter à l’origine de la facétie lexicale qui fit un jour dériver ce mot vers des intentions si différentes et notamment pour qualifier une certaine sorte de gens dont on croit devoir penser que leur sens commun réside uniquement dans des lieux communs autrement qualifiables de commodités par quoi on désignait autrefois les fosses d’aisance, on voudra bien ne pas me tenir rigueur d’utiliser celle, de commodité, qui me permet ici de parler des ennemis des cerisiers en les appelant des cons.
Car les cons dont il est question étaient les ennemis des cerisiers.
De toute façon s’il est nécessaire de donner une certaine épaisseur au con afin de mieux justifier l’emploi de ce mot dans un texte, la matière ne manque pas. En effet si le con est ici l’ennemi du cerisier, c’est que très souvent le con est ennemi par nature. Sans ennemi le con serait obligé de s’interroger. Lui-même. Tout seul. Sauf disfonctionnement pathologique avéré, le con tout seul deviendrait obligatoirement moins con. La production de l’ennemi par le con est, remarquons-le, une production presque toujours collective. L’épaisseur du con provient très fréquemment des couches que les cons entre eux s’ajoutent les uns aux autres. C’est en groupe que les cons travaillent à leur œil chafouin et à leur morne tronche. Pour être sûr d’être con et a fortiori d’avoir raison de l’être, le con a besoin du miroir du con d’en face. Tout ceci ne préjugeant pas de l’existence du con jovial, du con heureux, qui sont les mêmes que précédemment lorsqu’ils leur paraît avoir atteint un vague niveau de notoriété, ou tout autant lorsqu’ils ont le sentiment d’avoir remporté une grande victoire. Le con victorieux étant un anti-sommet de l’humanité dont les abysses résistent encore à toute exploration de leurs fonds insondables.
Le con victorieux gagne des batailles. Ce qui explique en grande partie l’état du monde actuel, et l’état de la société, notamment.
Le con victorieux se réjouit d’une bataille gagnée sur des cerisiers. En l’occurrence pas pour des queues de cerises, lesquelles sont, en décoction, un excellent laxatif, ce que le con peut être aussi mais avec des effets indésirables dont la liste ne tiendrait pas sur les étagères des Archives Nationales.
Comment le con gagne-t-il une bataille contre des cerisiers ?
En premier lieu, le con est agressé. En réalité il se sent agressé. Car le con est plus souvent en situation de se sentir agressé. Bien plus qu’en situation de l’être. Ce qui fait le sale petit bonheur de quelques affairistes de la politique qui ont fondé sur le con les espoirs hélas prometteurs de toutes leurs politiques sécuritaires.
Donc le con est agressé. Mettons que cela survienne lors d’une fin de journée où le con, à sa fenêtre, attendant comme tous les soirs l’heure du journal de désinformation de sa chaîne préférée, contemple d’un œil plein de tendresse évidée la tonne et demi de ferraille dont est constituée son automobile amoureusement passée à la peau de chamois tous les week end. C’est le mois de juin. Il fait bon. Les oiseaux folâtrent. Les mulots aussi. Les chats également. Mais pas tous ensemble.
Or tout à coup et soudainement concomitamment, le con s’ébroue d’un paupière pesante en découvrant que le toit de son carrosse de supermarché est maculé de tâches rougeâtres. Notons que ce n’est bien sur pas la première fois que des cerises mûres tombent sur la tôle de sa bagnole garée devant chez lui. Il faut seulement savoir que l’éveil du con suit des phases au regard desquelles la succession des ères de la préhistoire peut faire figure, par la durée, de spot publicitaire. En fait jusque là, le con s’arrangeait de la situation en transposant sa haine des cerises mûres sur tout le fatras de ses petites haines ordinaires comprenant pêle-mêle les fonctionnaires, les émigrés, ceux qui gagnent au loto alors que lui, non, les jeunes, les vieux, les chinois, etc…
Mais ce soir là, le con a une sorte de révélation : ce sont les cerises qui sont coupables. Et responsables, cela va sans dire.
Et comme on l’a vu, le con est rarement seul. Le con a entre autre des voisins. Lesquels voisins ont également des autos garées dans l’allée des cerisiers.
Autant l’éveil du con peut prendre beaucoup de temps, autant lorsqu’il s’est sorti de sa léthargie, le con dans l’action devient alors un animal redoutable. Et la meute de cons une arme de destruction massive. S’entend la masse de connerie que ça représente alors.
Une autre caractéristique du con, lorsqu’il jouit du nombre, et pour peu qu’il sache disposer régulièrement de son révolver à bulletins de vote, c’est qu’il est un élément prisé par ce qui sort des urnes. En l’espèce l’édile que le con, en troupeau pétitionnant, va s’empresser d’aller voir afin que celui-ci mette un terme à l’insupportable situation où l’on voit des cerises mûres être plus libres que d’honnêtes citoyens.
L’édile ainsi interpellé, ayant à cœur, ou à cul, on ne sait pas trop, de satisfaire sa part de con que lui-même, probablement sympathisant, pour le moins, tient pour essentielle dans son élection, ne se fera pas autant prié que s’il était question d’aider une initiative d’alphabétisation dans un quartier dit difficile.
Après tout les analphabètes votent peu, voire pas du tout.
Il n’est pas exclu que le con doivent insister un peu pour obtenir que justice lui soit rendue et que les délinquants soient justement châtiés.
Ce n’est, cependant, qu’une question de temps.
Dans l’allée des cerisiers que j’imagine, et qui existe, il n’y a plus de cerisiers. Je vois tout au plus les souches qu’on a dû laisser, et qui permettent au con, certains soirs, à sa fenêtre, en attendant le journal de désinformation de sa chaîne préférée, de commémorer en son fort intérieur sa glorieuse victoire.
Cette histoire est vraie. Elle m’a été racontée par MC. Vous ne la connaissez peut-être pas, MC, et vous avez tort, mais à vous il sera beaucoup pardonné, en vérité, je vous le dis.
J’ai inventé ce qui est sûrement vrai, d’une façon ou d’une autre. Peu importe, ce n’est pas un reportage.
MC, qui habite dans cette allée des cerisiers coupés, a placardé un mot d’insultes à sa fenêtre pour protester. Elle y parlait des enfants.
Mais le plus gros problème avec les cons, c’est que la plupart du temps ils n’ont pas de leçons à recevoir. Sauf d’autres cons.
Y’a pas de morale.
Tout au plus s’ingénier, irréductiblement, à espérer qu’on prenne plus de plaisir, petit à petit, chez les cons, à réfléchir qu’à haïr. Et puis les cons, ça meurt aussi…

Dans un cas comme dans l’autre les cerisiers vont avoir le temps de repousser …

2 commentaires:

Marilyn a dit…

Ces cons là ont sans aucun doute oublié qu'un jour un certain Jean Baptiste Clément a écrit ce texte tout aussi magnifique que le tien, je veux parler bien sûr du "Temps des cerises"...

Thy Wanek a dit…

Chère Marilyn,

Ces cons là vivent davantage au temps des bonus, des émissions de TF1, etc ...
Alors tu sais, le temps des cerises,...
Heureusment nous sommes là !!!
;-D

Thy