"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 31 août 2009

L'âme citoyenne


Fallait-il faire un blog de plus ? Avec les jolies couleurs qu’il faut pour être reconnu ou détesté au premier coup d’œil ! Fallait-il mendier à la porte d’un autre blog en disant : « Tenez, j’ai gratté ça ! Ca vous intéresse-t-y ? » Puis à force de pencher d’un côté, de l’autre, et parfois même en avant ou en arrière, au risque d’un torticolis carabiné, je me décide : ce sera ma rentrée à moi, qui suis si peu sorti. Une page politique, ou prétendue telle, sur mon blog déjà là, près de mes autres délires : finalement ça ne déparera pas !

L’âme citoyenne.

Elle habite les rues de toutes les villes. Et toutes les campagnes. Elle circule, preuve d’humanité en progrès partout où la démocratie, perpétuel lieu de controverse entre l’être et l’ensemble, infini de complexité entre l’individu et la collectivité, se fraye inexorablement un chemin, établit inlassablement son modèle exigeant, dans les sociétés qui ont su, souvent dans la douleur, presque toujours sur une durée importante de temps, accéder à sa souveraineté.
L’âme citoyenne est une partie de chaque femme, de chaque homme qui est né ou qui a fait le choix, cette notion soit-elle discutable, de venir vivre, dans un pays dont le régime politique est régi par les règles de la démocratie.
Toujours à parfaire, toujours à défendre, et sans doute en sera-t-il constamment ainsi, et sans doute est-ce préférable, la démocratie suppose que toutes et tous consacrent une partie au moins de leur conscience, de leur réflexion, de leurs aspirations, de leurs désirs, à sa pérennité, à son développement.
Parce que rien n’est jamais fini. Achevé. Acquis définitivement.
Parce que tous les éléments de confort, de prospérité, peut-être même de bonheur, qu’une société est parvenue à gagner grâce à la démocratie, nécessitent qu’on continue à prendre le plus grand soin d’elle, et non pas qu’une fois atteinte telle ou telle qualité d’existence, on se replie sur ce confort, sur cette existence, en pensant, plus ou moins paresseusement, qu’on a plus qu’à s’en rassasier en se convaincant que cela durera forcément autant que soi, autant peut-être que sa descendance, sans qu’importe réellement tout autre mouvement extérieur. Mouvement extérieur vis à vis duquel, de surcroît, on se sent étranger. Imprudemment étranger.
C’est sans doute pourtant à ce phénomène que les sociétés Européennes, et d’autres, sont confrontées aujourd’hui.
L’âme citoyenne est en veilleuse.
Elle n’a pas disparu. On la sent beaucoup se chercher. On la devine aussi beaucoup se reposer, plus ou moins tranquille ou plus ou moins fébrile. Et fréquemment on la sait s’ouvrir de multiples chemins dans de multiples fleurissements associatifs, culturels, politiques, pour défendre une cause, se révolter contre l’indignité, lutter pour la reconnaissance d’un droit dévoyé, se battre becs et ongles contre le sort misérable fait à tant de personnes, dans nos pays et ailleurs. Et on la voit alors, cette âme citoyenne, parfois hébétée comme une danaïde, parfois éreintée comme un sisyphe.
Bien sur les forces, et les consciences de ces forces, sont encore nombreuses à se mobiliser, ou plus encore à vouloir le faire.
Mais ce nombre ne suffit pas. Il ne peut plus suffire.
Et s’il est une chose qu’il faut à présent retrouver, une chose à la rencontre de laquelle il faut se porter, s’il est une dimension qu’il faut reconquérir, il est bien possible que cela soit ça : l’âme citoyenne.
L’âme citoyenne de l’employée de caisse d’un supermarché abusée par des conditions de rentabilité qu’on lui impose et dont les profits sont si peu pour elle. L’âme citoyenne d’un agent de production en ligne dans une usine et qu’on met en concurrence, comme un simple outil, avec un autre, à l’autre bout du monde, et dont on lui raconte qu’il coûte cinq à dix fois moins cher . L’âme citoyenne d’un jeune diplômé qui hésite entre un stage non rémunéré et un emploi sous-qualifié. L’âme citoyenne d’un autre jeune sans qualification qui oscille entre l’abandon et un poste sous payé dans un centre d’appel. L’âme citoyenne d’une femme de quarante ou cinquante ans jetée dehors d’une entreprise. Et de combien d’autres dont le problème n’est plus que de savoir comment se débrouiller dans une cité hostile, et si rarement de savoir qui va les aider. Qui va faire qu’on ait enfin un autre choix que, comme dit une chanson, celui de la jungle ou du zoo.
En chacune et en chacun l’âme citoyenne est la part de soi qu’on dédie à cet ensemble qu’on nomme démocratie et que jusqu’aujourd’hui nous avons acceptée en tant que meilleur système d’organisation de nos sociétés. Sous réserve que faute de connections suffisantes on en vienne à croire que ce système puisse prochainement être remplacé, sournoisement, ou autoritairement, par un autre dont les forces, elles aussi, sont toujours en travail.
Cette âme sommeille en beaucoup de nos concitoyennes et de nos concitoyens. Tristement convaincue que sa voix est trop faible. Sombrement cernée par les immenses questions et problèmes qui se posent au monde actuel, dans les transitions menaçantes où nous sommes. Se sentant démesurément insignifiante. Démunie de tout pouvoir réel.
C’est à cette âme, à cette âme citoyenne, qu’il faut s’adresser, si nous voulons renouveler notre démocratie, défigurée par les empires médiatiques, assaillie par les discours démagogiques, dépossédée par la corruption.
Dans la rue où elle joue trop les indifférentes. Dans toutes les rues. A la sortie des usines. Des supermarchés. Malgré les fatigues. Sur la place du village. Dans les universités. Trouver un langage de la ferveur simple et les mots qui semés et ressemés finiront par germer de nouveau. Un langage aussi de la justesse, et peut-être même de la sévérité. Parce qu’il ne doit plus être possible de se laisser abattre et de ne plus pouvoir que se plaindre. Parce qu’il ne doit plus être possible de se sentir menacé et de ne se résoudre qu’à se défendre contre son voisin, contre son collègue. Ou contre quel autre, il y peu désigné dans un programme politique en partie basé sur le ressentiment, la rancune, la méfiance. Un programme qui obtînt, lors du vote du 5 mai 2008, le vilain résultat qu’on sait.
Evoquer l’âme citoyenne, de cette façon, sur ce mode qui s’essaye au long de cet article, c’est d’abord parler, chacune, chacun, à la sienne propre.
Et trouver la parole qu’il faut pour aller à la rencontre de l’âme citoyenne qui sommeille, c’est auparavant entendre ce dont l’âme citoyenne de chacune et de chacun résonne, et raisonne.
Nous pourrons avoir les meilleurs arguments du monde, la meilleure façon d’envisager tel ou tel problème, économique, social, écologique, d’éducation, de santé, de culture, de sécurité, de justice, sur l’immigration, sur les enjeux internationaux, si à aucun moment nous ne donnons à l’âme citoyenne le goût d’y avoir accès, non seulement parce que toutes et tous sommes concernés, mais bien plus parce que toutes et tous nous devons avoir à en dire, et que ce dire ait de l’importance, alors la démocratie stagnera, et donc, fatalement, reculera.
L’âme citoyenne ne s’incarne plus guère, et encore n’est-ce que sporadique, que dans le bulletin de vote. Un bulletin qui peut faire penser de plus en plus à une sorte d’hybride qui résulterait du croisement entre un caméléon et un papillon.
Redonner de la chair à cette âme, ce serait rendre du corps à l’acte hautement symbolique et significatif de voter.
Parce que cela doit recevoir du sens en amont pour pouvoir en attendre en aval.

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