"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 31 août 2009

L'âme citoyenne


Fallait-il faire un blog de plus ? Avec les jolies couleurs qu’il faut pour être reconnu ou détesté au premier coup d’œil ! Fallait-il mendier à la porte d’un autre blog en disant : « Tenez, j’ai gratté ça ! Ca vous intéresse-t-y ? » Puis à force de pencher d’un côté, de l’autre, et parfois même en avant ou en arrière, au risque d’un torticolis carabiné, je me décide : ce sera ma rentrée à moi, qui suis si peu sorti. Une page politique, ou prétendue telle, sur mon blog déjà là, près de mes autres délires : finalement ça ne déparera pas !

L’âme citoyenne.

Elle habite les rues de toutes les villes. Et toutes les campagnes. Elle circule, preuve d’humanité en progrès partout où la démocratie, perpétuel lieu de controverse entre l’être et l’ensemble, infini de complexité entre l’individu et la collectivité, se fraye inexorablement un chemin, établit inlassablement son modèle exigeant, dans les sociétés qui ont su, souvent dans la douleur, presque toujours sur une durée importante de temps, accéder à sa souveraineté.
L’âme citoyenne est une partie de chaque femme, de chaque homme qui est né ou qui a fait le choix, cette notion soit-elle discutable, de venir vivre, dans un pays dont le régime politique est régi par les règles de la démocratie.
Toujours à parfaire, toujours à défendre, et sans doute en sera-t-il constamment ainsi, et sans doute est-ce préférable, la démocratie suppose que toutes et tous consacrent une partie au moins de leur conscience, de leur réflexion, de leurs aspirations, de leurs désirs, à sa pérennité, à son développement.
Parce que rien n’est jamais fini. Achevé. Acquis définitivement.
Parce que tous les éléments de confort, de prospérité, peut-être même de bonheur, qu’une société est parvenue à gagner grâce à la démocratie, nécessitent qu’on continue à prendre le plus grand soin d’elle, et non pas qu’une fois atteinte telle ou telle qualité d’existence, on se replie sur ce confort, sur cette existence, en pensant, plus ou moins paresseusement, qu’on a plus qu’à s’en rassasier en se convaincant que cela durera forcément autant que soi, autant peut-être que sa descendance, sans qu’importe réellement tout autre mouvement extérieur. Mouvement extérieur vis à vis duquel, de surcroît, on se sent étranger. Imprudemment étranger.
C’est sans doute pourtant à ce phénomène que les sociétés Européennes, et d’autres, sont confrontées aujourd’hui.
L’âme citoyenne est en veilleuse.
Elle n’a pas disparu. On la sent beaucoup se chercher. On la devine aussi beaucoup se reposer, plus ou moins tranquille ou plus ou moins fébrile. Et fréquemment on la sait s’ouvrir de multiples chemins dans de multiples fleurissements associatifs, culturels, politiques, pour défendre une cause, se révolter contre l’indignité, lutter pour la reconnaissance d’un droit dévoyé, se battre becs et ongles contre le sort misérable fait à tant de personnes, dans nos pays et ailleurs. Et on la voit alors, cette âme citoyenne, parfois hébétée comme une danaïde, parfois éreintée comme un sisyphe.
Bien sur les forces, et les consciences de ces forces, sont encore nombreuses à se mobiliser, ou plus encore à vouloir le faire.
Mais ce nombre ne suffit pas. Il ne peut plus suffire.
Et s’il est une chose qu’il faut à présent retrouver, une chose à la rencontre de laquelle il faut se porter, s’il est une dimension qu’il faut reconquérir, il est bien possible que cela soit ça : l’âme citoyenne.
L’âme citoyenne de l’employée de caisse d’un supermarché abusée par des conditions de rentabilité qu’on lui impose et dont les profits sont si peu pour elle. L’âme citoyenne d’un agent de production en ligne dans une usine et qu’on met en concurrence, comme un simple outil, avec un autre, à l’autre bout du monde, et dont on lui raconte qu’il coûte cinq à dix fois moins cher . L’âme citoyenne d’un jeune diplômé qui hésite entre un stage non rémunéré et un emploi sous-qualifié. L’âme citoyenne d’un autre jeune sans qualification qui oscille entre l’abandon et un poste sous payé dans un centre d’appel. L’âme citoyenne d’une femme de quarante ou cinquante ans jetée dehors d’une entreprise. Et de combien d’autres dont le problème n’est plus que de savoir comment se débrouiller dans une cité hostile, et si rarement de savoir qui va les aider. Qui va faire qu’on ait enfin un autre choix que, comme dit une chanson, celui de la jungle ou du zoo.
En chacune et en chacun l’âme citoyenne est la part de soi qu’on dédie à cet ensemble qu’on nomme démocratie et que jusqu’aujourd’hui nous avons acceptée en tant que meilleur système d’organisation de nos sociétés. Sous réserve que faute de connections suffisantes on en vienne à croire que ce système puisse prochainement être remplacé, sournoisement, ou autoritairement, par un autre dont les forces, elles aussi, sont toujours en travail.
Cette âme sommeille en beaucoup de nos concitoyennes et de nos concitoyens. Tristement convaincue que sa voix est trop faible. Sombrement cernée par les immenses questions et problèmes qui se posent au monde actuel, dans les transitions menaçantes où nous sommes. Se sentant démesurément insignifiante. Démunie de tout pouvoir réel.
C’est à cette âme, à cette âme citoyenne, qu’il faut s’adresser, si nous voulons renouveler notre démocratie, défigurée par les empires médiatiques, assaillie par les discours démagogiques, dépossédée par la corruption.
Dans la rue où elle joue trop les indifférentes. Dans toutes les rues. A la sortie des usines. Des supermarchés. Malgré les fatigues. Sur la place du village. Dans les universités. Trouver un langage de la ferveur simple et les mots qui semés et ressemés finiront par germer de nouveau. Un langage aussi de la justesse, et peut-être même de la sévérité. Parce qu’il ne doit plus être possible de se laisser abattre et de ne plus pouvoir que se plaindre. Parce qu’il ne doit plus être possible de se sentir menacé et de ne se résoudre qu’à se défendre contre son voisin, contre son collègue. Ou contre quel autre, il y peu désigné dans un programme politique en partie basé sur le ressentiment, la rancune, la méfiance. Un programme qui obtînt, lors du vote du 5 mai 2008, le vilain résultat qu’on sait.
Evoquer l’âme citoyenne, de cette façon, sur ce mode qui s’essaye au long de cet article, c’est d’abord parler, chacune, chacun, à la sienne propre.
Et trouver la parole qu’il faut pour aller à la rencontre de l’âme citoyenne qui sommeille, c’est auparavant entendre ce dont l’âme citoyenne de chacune et de chacun résonne, et raisonne.
Nous pourrons avoir les meilleurs arguments du monde, la meilleure façon d’envisager tel ou tel problème, économique, social, écologique, d’éducation, de santé, de culture, de sécurité, de justice, sur l’immigration, sur les enjeux internationaux, si à aucun moment nous ne donnons à l’âme citoyenne le goût d’y avoir accès, non seulement parce que toutes et tous sommes concernés, mais bien plus parce que toutes et tous nous devons avoir à en dire, et que ce dire ait de l’importance, alors la démocratie stagnera, et donc, fatalement, reculera.
L’âme citoyenne ne s’incarne plus guère, et encore n’est-ce que sporadique, que dans le bulletin de vote. Un bulletin qui peut faire penser de plus en plus à une sorte d’hybride qui résulterait du croisement entre un caméléon et un papillon.
Redonner de la chair à cette âme, ce serait rendre du corps à l’acte hautement symbolique et significatif de voter.
Parce que cela doit recevoir du sens en amont pour pouvoir en attendre en aval.

dimanche 30 août 2009

Scaphandre

Une plume fichée sous le crâne aquatique
Périscope tactile aux cils de cécité
Lent bovin revêtu d’un fuseau hermétique
Nageoires en dérive en dessous des cités,

Vers l’abreuvoir des vases aux bourbeux limons,
Où roulent dans des bassins et dans des canaux
Les heures de la Lune et les pleurs des amonts,
L’animal échappé aux quai où son anneau

Le tenait attaché, se laisse divaguer.
Défaire des surfaces où la clarté crue
Broie la plus petite ombre enfouie dans les aguets.
Oter de l’air où le pesant est un intrus.

Coque close il y rêve de vieilles frayeurs
Depuis longtemps muées en forêts toutes pleines
De chiffres et de sons aux absconses valeurs
Dont l’énigme frémit d’une enceinte lointaine.

Ebauche de ce quoi qu’on nommerait une âme,
Accordée comme un sort au don de détacher
La part sans répondant du jeu des calligrammes,
Elle emporte un instant aux mourantes tranchées.

Autour de son sonar ondoient des chevelures.
Leur voix mythique entraînent vers l’ombre profonde
L’enveloppe de chair absentée des parures,
Pour l’en aller poser sur le plus bas des mondes.

Figurée, c’était l’heure échouée en décadence,
Que le cycle du trouble dispute aux ailleurs,
Quand les huisseries ferment toute dépendance
Qui n’est pas du corps, là, plongeant de l’intérieur.

Que l’antre de la bouche où veille l’enfant sage,
Au moment de la pièce où le vide s’allonge,
S’ouvre en invitation vers les doux marécages
Que peuplent en instance les lucides songes.

Le plus souvent draguant sous les rumeurs lascives
Les pâtures laissées aux oublis délétères,
Et parfois émergeant des surfaces plaintives,
Sans rupture à son cours, c’est l’heure serpentaire.

C’était lorsque la chambre pressée sous la lampe
Vers les fenêtres penche et glisse sous la porte,
Jusqu’à la rive en une irrésistible rampe
Où attend l’autre aveugle que l’absence apporte.

La descente n’est plus qu’une tendre habitude.
Sans geste, sans regard, sans envie et sans guide.
L’aphasie perfusée d’une claire inquiétude.
Le cœur freiné. Le ventre creux. Le désir vide.

Comme allez se coucher sous la veine agitée
Dont l’opiniâtre flux presse les digestions.
Sous les essoufflements des moulins excités,
Dont les changements meuvent les exploitations.

D’une étable marine au cristallin voilé
Rejoindre l’infini de son curieux étroit,
Et la panse inversée où longtemps avalée,
Macère la matière inerte qu’on la croit.

Plutôt qu’on ne la pense pour la propager.
Concrétion sans science et pleine de prémices
C’est un corps de mille autres alors allongé
Dont lentement s’empare le lit des abysses.

Et là, rendu qui sait à l’ère de l’étrange,
S’adonner sans mesure aux mémoires présentes,
Ruminer de nouveau les termes des échanges,
Loin de l’avide gouffre aux chutes déshérentes.

samedi 29 août 2009

Table vide

Voici donc la table à laquelle tu m’invites. Vide. Sans rien dessus. Pas même un fruit dans un panier. Un peu de vin dans une coupe. La table à laquelle tu m’invites. C’est moi qui le dit. Je suis venue. Sans savoir vraiment pourquoi. Me distraire une fois de plus de tes interrogations infantiles. Faut-il que tu sois sûr, une fois encore, une dernière fois, de ce qui va mourir. De ce que tu vas tuer. Es-tu soucieux qu’il y ait peut-être quelque chose à dire. Que ce qui n’a jamais été dit puisse l’être enfin. Tu crois me délivrer et tu penses que je pourrais alors avoir également envie de te délivrer toi-même. C’est vrai que tu as toujours eu cette naïveté. Cette force naïve d’attendre que vienne ce que tu sais exister, qui t’es destiné, et qui donc doit venir. Forcément. Mais autant te le dire tout de suite, ça ne viendra pas plus maintenant qu’auparavant. Et ça ne viendra plus du tout, dans l'avenir. Je n’éprouve pas pour autant la satisfaction que tu y vois une marque d’agrément pour moi lorsque je te dis ça. Tu es résolu à me marquer ton indifférence la plus totale, la plus entière, la plus achevée. Tu as chercher par tous les moyens à m’atteindre pour que je souffre. Tu as compris depuis longtemps que c’était très difficile à réaliser. Qu’il te faudrait beaucoup travailler pour parvenir à jouir du mal que tu veux me faire. Je suis sure que tu espérerais même que je sois dupe de cette préoccupation principale pour toi. Mais tu auras beau faire, prince de caniveau, je n’ignore pas de quoi tu vis. De quoi tu ris bien sur. Mais surtout de quoi tu pleures. Et de quoi tu es mort toi aussi, quelque sursit que tu sois arriver à te construire, provisoire après provisoire. La seule manière de t’être enfui que je puisse t’envier d’ailleurs. Le courage a dû me manquer. Ou je n’en avais pas tant besoin que toi. J’avais mes armes, après tout. Toise-moi de l’autre bout de cette table. Oui. Revois-moi, créature à travers les âges. Et celui que tu sais que j’ai à présent au seuil de la pourriture que tu me prépares. Revois-moi, boue volcanique. Gorgone hirsute. Mais aussi miel venimeux. Trafiquantes de floraisons. Tu vois, oui, ma tête. Sans âge en vérité. Cela fait des siècles et des siècles que de ma panse pendante tombent des nains illuminés qui s’échangent le feu assassin avec des armées d’autres surgis pareillement pour expier des colères sans fond, des colères de pierres, des colères de hurlements d’avant le monde. D’avant toi et tes semblables. D’avant ta propre rage enchantée de beauté mais dont je lis pourtant au fond de ton regard qui me fixe, la permanence menaçante que tu crains toujours. Tu veux me faire croire que tu ne la crains plus. Que tu l’as domptée. Définitivement. Et si j’éclatais alors de mon vieux rire tonitruant. Possible que tu restes froid. Impassible. Souverain même. Peut-être. Tu plisses un peu tes paupières pour m’offrir un regard amusé. Tu formes sur ta bouche un tout petit sourire. Mais tu n’a rien conquis. Rien gagné. Rien obtenu. Tu n’es même pas la plus belle victoire de la guerre. Sa victoire sur l’espérance. La victoire de ses serviteurs sur les enfances broyées. Sa victoire de mes chers marchands de canons jusque sur ma propre gangrène de la paix. Que voulais-tu savoir. Que voulais-tu apprendre. Tu ne te faisais pas l’illusion de me voir pénitente. Je ne comprends pas, tu sais. Qu’après avoir si patiemment fait couler mon sang dans tes veines tu aies pu te débarrasser de ses poisons. Que tu n’aies pas voulu consommer ta destruction. Ne confonds pas être libre et être libéré. Tu accentues ton sourire. Tu es devenu si fort. Je vais mourir. Tu vas me tuer. Tu vas m’extraire de ta vie comme on ôte une tumeur. Faute d’avoir pu percer mes kystes endurcis de corne. D’avoir pu me vider de ma sève noire. Quelle qualité de sadisme t’es-tu fabriqué pour me parler ainsi d’épingles et de couteaux. Deux choses que j’ai toujours su de toi : ta violence et ton opiniâtreté. Comment faire avec un désir de cruauté dans l’âme et tout près, un cœur nu. J’aurais dû mieux t’apprivoiser. Je te voulais dur et implacable. Comme moi. Salement orgueilleux. Elégamment arrogant. Ton visage me souris et tes yeux brillent. Tu me sens douter. Je n’ai pas senti que tu me mentais. Probablement parce que tu ignorais que tu mentais. Ce que l’on nomme le mal a ceci de commun avec ce que l’on nomme le bien : il y a pour l’un comme pour l’autre des souterrains par lesquels on peut se dérober à eux. Même si certains sont plus fréquentés que d’autres. Le savais-tu que tu m’échappais. Tu as dû le comprendre petit à petit. Tu buvais mon lait. Tu avalais mes fulminations. Jamais tu ne vomissais. Comment digérais-tu tout ça. Je n’avais pas à te chercher ici ou là. Dans mon ombre vaste et mouvante tu avais ton coin et tu t’y tenais, presque sans bouger. Sage et consciencieux. Discret et docile. Le tort des maîtres est de ne pas assez se méfier de la docilité. Il s’y élabore quelquefois des plans imperceptibles, dans des silences calmes et patients, têtus comme les éternels projets d’évasion des condamnés à perpétuité. Je t’observe en train de détecter ma vanité. En ai-je aussi. Sans un mot tu me dis que oui. D’ailleurs sans un mot tu me dis que je ne serais que ça. Même ton visage s’est éloigné de l’autre côté de mon horreur ainsi qu’il est à présent à l’autre bout de cette table vide où il n’y a rien à partager. Plus rien. Je t’observe. Tu détailles ma trogne. La masse avachie de mon intacte puissance maléfique. Tu enfonces les pointes acérées de tes yeux dans les petits écrous serrés des miens. Tu devras te satisfaire de ta certitude d’y être parvenu. Je commence à te croire convaincu de n’avoir jamais attendu plus que cette certitude, et rien de ma part pour confirmer quoique ce soit. Et je n’ai, pour m’assurer, que la conviction que tu ne connais rien de moi que parce que tu le connais également de toi. Pour mieux m’évacuer pourtant. Par quelles voies as-tu pu me liquider à ce point. Et finalement, qu’est-ce qui te garantit que rien ne subsiste. As-tu bien appris quelle maladie je suis. Peu importe. Tu peux l’avoir compris et tu te battras pied à pied jusqu’où il faudra pour ne plus rien jamais céder à mon empire. Ou à ce qu’il en reste. Pour ici. A présent. Ma seule alternative aurait été d’aller sur ta tombe pour verser un peu de mon pourrissement afin d’aider à ta décomposition. Et je te regarde. Intouchable. Ton allure. Ton maintien. Quand je pense a ce que j’aurais pu faire de toi avec un peu de travail supplémentaire. Une nouvelle peste. Une ordure inédite. Un chacal de palais. Altier et rusé comme tu parais, là, devant moi. Avec mon mensonge, ma veulerie et ma duplicité. Tu pouvais devenir un maître toi aussi. Tu pouvais devenir guerre et famine. Riche, donc, et puissant. Tu pouvais devenir feu et sang. Plaintes et hurlements. Chef d’orchestre de la dévastation. Le seul destin qui me mérite et que je mérite. Dont tu aurais hérité. Je n’ai aucune connaissance de ce que tu as choisi. Aucune. Tu as dû t’en faire enseigner presque tout. A moins que tu n’ai déjà chercher à en savoir lorsque tu étais dans ton coin. A mon insu. J’ai été négligente. Ton sourire vit sur tes lèvres au fur et à mesure que tu suis mes pensées. Je te hais. Je te hais d’autant plus que tu te refuses à me haïr. De la détestation. C’est tout ce qu’il te reste pour moi. De la puante détestation. As-tu déjà commencé de me tuer. Est-ce cela que je dédaigne de sentir dans ma poitrine pleine de mes petits enfers habituels. Est-ce cela qui m’agite mollement malgré moi. Est-ce cela que distille l’expression de ton visage. Et des lueurs blanches qui entrent par les fenêtres. Et ma fatigue sans fin qui assoupit ma hargne. Quand bien même serais-je éternelle. Dis-moi. Dis-moi. Ne m’aurais-tu peut-être jamais appartenu. Dans mon ventre immonde est-il imaginable qu’ait été fécondé un pareil objet que toi. Et c’est de ça que tu vas me tuer. Que tu me tues. Tu te lèves. Tu vas à une des fenêtres. La lumière t’y habille comme je ne t’ai vu à aucun moment que tu as dû passer avec moi. Tu regardes vers l’extérieur. Je ne peux plus me mettre debout. Mon âge peut-il périr. Mon corps s’effondre de l’intérieur. Tu tournes vers moi ton visage éclairé. Je meurs. Je m’essouffle. Mes écrous se dévissent et je suis près d’écarquiller les yeux en te voyant. Etranger soudain à tout ce que je viens de te dire. Tu n’as même pas l’air de savoir un rôle. Tu es sans une once de pitié. Sans la plus furtive compassion. J’étouffe. Tu me regardes comme quelque chose qui se dégonfle. Naturellement. Tu te rapproches de la table. De la table vide où autrefois je t’aurais servi à manger et à boire. Tu te penches un peu, à l’autre bout. Tu n’a plus de sourire sur tes lèvres. Je suis ta guerre qui meurt. Une fureur hideuse et invalide s’affole au fond de moi,empêchée de sortir. Mes mains, vieilles pattes bosselées, s’agrippent aux bras du fauteuil. Il y a dans tes yeux une patience qui me défit. Je sens qu’un peu de bave coule de ma bouche. Une pesante agitation provoque des tressautements dans toute ma carcasse. Je me suis mise à puer. Je le sens. Un vague son de torture sort de ma gorge. Tu me tues. Et lorsque tu es certain de ça, que tu vois mes yeux se révulser enfin, tu te redresses, ajustes le bas de tes manches de chemises avec ceux de ta veste, et tu quittes tranquillement la pièce. Même pas intéressé d’assister jusqu’à son terme à mon agonie. Tu me laisse crever seule. Et je suis certaine, finissant d’étouffer, que tu imagines sans peine mon dernier souffle rauque. Ma tête ridée, rougie et boursouflée penchant d’un côté. Le filet de bave jusque dans mon cou. Et la lumière qui continue d’entrer dans la pièce, cortège gracieux qui pénètre jusqu’à ma dépouille pour couvrir d’un voile glacé, l’amas de ma laideur.

jeudi 27 août 2009

Les solitudes d'or

Rendu à soi au delà du rideau de sel
La scène balayée des déchet de ses mains
Des éclats de ses yeux, des bribes de cervelles,
Redevenu désert tout le parterre humain,

Ton comédien retourne au trou où le sang froid
Conserve ton moyen d’envisager les bords
D’où l’aube saisissante d’un nouvel effroi
Te fait craindre toujours d’abandonner ton fort.

Les chiens toutes la nuit, en étoiles hurlantes,
Crachats d’astéroïdes aux longues détresses,
Des chacals embaumeurs, les répliques errantes,
Ont rongé l’apparat de tes dernières liesses.

Car l’usure acharnée, sur tes orgueils flétris
Quand tu croyais te vaincre au long de tes dédales,
Sans cesse travaillant ton cuir endolori
T’aura bientôt défait de sa gangue brutale.

Même tes premiers soins envers ses funérailles,
Lorsque tu caressais les pierres étendues
Dans les parcs où pourrissent toutes les batailles,
Et leurs lâches espoirs sont à présent perdus.

Il survit dans la peau de terre médusée
Où ta froideur nouvelle en habits de parade,
Au mépris de ton sang avait su s’amuser,
A l’enfermer dans le trou de ta dérobade.

C’était le répondant au monstre quotidien
A la goule de souffre et à la silhouette
Que vêtait un drap rouge et qui, tu t’en souviens,
Rampait au fond de toi affolée et muette.

C’était le répliquant du réel hébété
Où cent mille fenêtres s’inquiétaient de toutes,
Rendaient grâce à l’hivers et criaient tout l’été,
Et de la nef des fous ne bouillait qu’une soute.

Voyant aux yeux croisé d’un royaume de Siam,
Arpenteurs scrupuleux des solitudes d’or,
Renifleur de magie à la cour de Priam,
Rassuré en lisant les Chants de Maldoror.

Apprenti évadé qui priait pour des charmes,
Maladroit écorcheur de sa frêle nature,
Il comprenait comment contenir un vacarme
D’une main et de l’autre éprouver sa capture.

Détaillant à l’allure d’un lilliputien
Les volumes d’histoire du drame et du crime,
Il sondait l’antidote des génies anciens
Sur la vrille obstinée de son barbare intime.

De lui battait ton cœur à la surface atone.
De lui chantait en toi la souterraine voix
Dont ton jour s’irriguait. De lui naissaient les zones
Dont la loque soyeuse étendait ton endroit.

De lui tu as reçu le don de vie manquante
Pour ajouter à celle que remplit la boue
Des venins délégués. Le don de vie vacante
Pour trouver le refuge où te tenir debout.

De lui tu as reçu les doigts de tisserand
Et le double langage de fil et de trame.
Le pouvoir de changer en temps de l’artisan
Le cours du précipice et ses pataudes rames.

De lui tu tiens l’offrande des noirceurs sans tain
De derrière lesquelles ce qui va venir
Est à peine infusé d’un brouillon de destin
Qu’on en sait l’os déjà jusqu’à son souvenir.

De lui tu tiens et lui tu l’as enseveli.
Emmuré de ta brique en conscience poreuse.
Noyé comme un oiseau sous de vilaines pluies.
Vendu comme un délit aux vanités heureuses.

Mais lui il a grandi et toi tu rapetisses.
Ignare tu savais. Quand tu penses danser
C’est lui qui se débat. Dans le moindre interstice
Où tu crois sommeiller il vient se dépenser.

Suaire liquéfié sur une chair vivace,
Tu vas croire périr sous des chutes salées.
Ton théâtre commun du goudron de sa crasse
Alors va prendre feu dans leur bouche avalé.

Lorsque tu reverras la route qui te sait
Tu le seras là bas, tout maigre aux yeux brillants.
Et en te retournant, les fumées sur le quai
Dévoileront les chiens calmés et sommeillants.

mercredi 26 août 2009

Le temps des cerisiers. (Et le temps des cons)


J’imagine puisque je n’y suis pas. Je n’y suis pas mais je les connais ces allées. Ces petites rues dans les quartiers résidentiels, dans les cités pavillonnaires ajoutées à des villages, dans les banlieues préservées, pas forcément cossues, et pourtant ça et là épargnées par la laideur des grands ensembles.
Il y a donc des maisons. Je vois qu’elles sont modestes. Jolies. Simples. Avec des jardins devant et derrière. J’ai vécu dans l’une d’elles il y a très longtemps. Je suis allé souvent, d’année en année, à certaines périodes plus qu’à d’autres, visiter des amis dans l’une ou l’autre de ces maisons.
Selon l’ancienneté on nomme rues ou allées les voies qui partagent les parcelles. Qui les alignent. Qui permettent tout simplement de circuler. Pour agrémenter ces espaces, où même au milieu d’importants complexes urbains on cherche à conserver du charme, du plaisir pour les yeux et quelquefois pour les narines, on plante des arbres le long de ces rues ou de ces allées. Des tilleuls. Des marronniers. Des platanes. Des peupliers. Des cerisiers.
Au gré des saisons, accompagnant les changements dans les jardins, les teintes et les physionomies évoluent, dans les verts, les roux, les nus, au son lumineux des jours, dans le calme confort des nuits. On s’isole un peu, à plusieurs, dans ces parcs coquets, du contingent extérieur. On peut avoir une impression de privilège lorsqu’on a terminé de prendre connaissance quotidiennement des horreurs du monde. Celui d’à côté. Ceux d’ailleurs.
Les enfants s’y trouvent mieux.
Dans l’allée que je vois ce sont des cerisiers qui avaient été plantés. Les floraisons de cerisiers sont parmi les plus beaux évènements de la nature. Courtes mais particulièrement lumineuses. Qui s’achèvent en pluie de pétales au moindre de ces vents frais de mars ou d’avril où Rilke devait voir les méchantes transitions du printemps.
Mais dans l’allée que je vois il y a également des cons.
Le con est un objet assez peu littéraire à mon goût. Le con est une matière qu’il faut travailler pour l’insérer dans un texte. Ca ne coule pas de source. D’abord il faut s’entendre : certes le con est à l’origine un mot qui désigne l’organe sexuel de la femme. Lequel n’a pas vocation à être plus con qu’un autre organe sexuel, si vous voyez ce que je veux dire. Et comme il semble impossible de remonter à l’origine de la facétie lexicale qui fit un jour dériver ce mot vers des intentions si différentes et notamment pour qualifier une certaine sorte de gens dont on croit devoir penser que leur sens commun réside uniquement dans des lieux communs autrement qualifiables de commodités par quoi on désignait autrefois les fosses d’aisance, on voudra bien ne pas me tenir rigueur d’utiliser celle, de commodité, qui me permet ici de parler des ennemis des cerisiers en les appelant des cons.
Car les cons dont il est question étaient les ennemis des cerisiers.
De toute façon s’il est nécessaire de donner une certaine épaisseur au con afin de mieux justifier l’emploi de ce mot dans un texte, la matière ne manque pas. En effet si le con est ici l’ennemi du cerisier, c’est que très souvent le con est ennemi par nature. Sans ennemi le con serait obligé de s’interroger. Lui-même. Tout seul. Sauf disfonctionnement pathologique avéré, le con tout seul deviendrait obligatoirement moins con. La production de l’ennemi par le con est, remarquons-le, une production presque toujours collective. L’épaisseur du con provient très fréquemment des couches que les cons entre eux s’ajoutent les uns aux autres. C’est en groupe que les cons travaillent à leur œil chafouin et à leur morne tronche. Pour être sûr d’être con et a fortiori d’avoir raison de l’être, le con a besoin du miroir du con d’en face. Tout ceci ne préjugeant pas de l’existence du con jovial, du con heureux, qui sont les mêmes que précédemment lorsqu’ils leur paraît avoir atteint un vague niveau de notoriété, ou tout autant lorsqu’ils ont le sentiment d’avoir remporté une grande victoire. Le con victorieux étant un anti-sommet de l’humanité dont les abysses résistent encore à toute exploration de leurs fonds insondables.
Le con victorieux gagne des batailles. Ce qui explique en grande partie l’état du monde actuel, et l’état de la société, notamment.
Le con victorieux se réjouit d’une bataille gagnée sur des cerisiers. En l’occurrence pas pour des queues de cerises, lesquelles sont, en décoction, un excellent laxatif, ce que le con peut être aussi mais avec des effets indésirables dont la liste ne tiendrait pas sur les étagères des Archives Nationales.
Comment le con gagne-t-il une bataille contre des cerisiers ?
En premier lieu, le con est agressé. En réalité il se sent agressé. Car le con est plus souvent en situation de se sentir agressé. Bien plus qu’en situation de l’être. Ce qui fait le sale petit bonheur de quelques affairistes de la politique qui ont fondé sur le con les espoirs hélas prometteurs de toutes leurs politiques sécuritaires.
Donc le con est agressé. Mettons que cela survienne lors d’une fin de journée où le con, à sa fenêtre, attendant comme tous les soirs l’heure du journal de désinformation de sa chaîne préférée, contemple d’un œil plein de tendresse évidée la tonne et demi de ferraille dont est constituée son automobile amoureusement passée à la peau de chamois tous les week end. C’est le mois de juin. Il fait bon. Les oiseaux folâtrent. Les mulots aussi. Les chats également. Mais pas tous ensemble.
Or tout à coup et soudainement concomitamment, le con s’ébroue d’un paupière pesante en découvrant que le toit de son carrosse de supermarché est maculé de tâches rougeâtres. Notons que ce n’est bien sur pas la première fois que des cerises mûres tombent sur la tôle de sa bagnole garée devant chez lui. Il faut seulement savoir que l’éveil du con suit des phases au regard desquelles la succession des ères de la préhistoire peut faire figure, par la durée, de spot publicitaire. En fait jusque là, le con s’arrangeait de la situation en transposant sa haine des cerises mûres sur tout le fatras de ses petites haines ordinaires comprenant pêle-mêle les fonctionnaires, les émigrés, ceux qui gagnent au loto alors que lui, non, les jeunes, les vieux, les chinois, etc…
Mais ce soir là, le con a une sorte de révélation : ce sont les cerises qui sont coupables. Et responsables, cela va sans dire.
Et comme on l’a vu, le con est rarement seul. Le con a entre autre des voisins. Lesquels voisins ont également des autos garées dans l’allée des cerisiers.
Autant l’éveil du con peut prendre beaucoup de temps, autant lorsqu’il s’est sorti de sa léthargie, le con dans l’action devient alors un animal redoutable. Et la meute de cons une arme de destruction massive. S’entend la masse de connerie que ça représente alors.
Une autre caractéristique du con, lorsqu’il jouit du nombre, et pour peu qu’il sache disposer régulièrement de son révolver à bulletins de vote, c’est qu’il est un élément prisé par ce qui sort des urnes. En l’espèce l’édile que le con, en troupeau pétitionnant, va s’empresser d’aller voir afin que celui-ci mette un terme à l’insupportable situation où l’on voit des cerises mûres être plus libres que d’honnêtes citoyens.
L’édile ainsi interpellé, ayant à cœur, ou à cul, on ne sait pas trop, de satisfaire sa part de con que lui-même, probablement sympathisant, pour le moins, tient pour essentielle dans son élection, ne se fera pas autant prié que s’il était question d’aider une initiative d’alphabétisation dans un quartier dit difficile.
Après tout les analphabètes votent peu, voire pas du tout.
Il n’est pas exclu que le con doivent insister un peu pour obtenir que justice lui soit rendue et que les délinquants soient justement châtiés.
Ce n’est, cependant, qu’une question de temps.
Dans l’allée des cerisiers que j’imagine, et qui existe, il n’y a plus de cerisiers. Je vois tout au plus les souches qu’on a dû laisser, et qui permettent au con, certains soirs, à sa fenêtre, en attendant le journal de désinformation de sa chaîne préférée, de commémorer en son fort intérieur sa glorieuse victoire.
Cette histoire est vraie. Elle m’a été racontée par MC. Vous ne la connaissez peut-être pas, MC, et vous avez tort, mais à vous il sera beaucoup pardonné, en vérité, je vous le dis.
J’ai inventé ce qui est sûrement vrai, d’une façon ou d’une autre. Peu importe, ce n’est pas un reportage.
MC, qui habite dans cette allée des cerisiers coupés, a placardé un mot d’insultes à sa fenêtre pour protester. Elle y parlait des enfants.
Mais le plus gros problème avec les cons, c’est que la plupart du temps ils n’ont pas de leçons à recevoir. Sauf d’autres cons.
Y’a pas de morale.
Tout au plus s’ingénier, irréductiblement, à espérer qu’on prenne plus de plaisir, petit à petit, chez les cons, à réfléchir qu’à haïr. Et puis les cons, ça meurt aussi…

Dans un cas comme dans l’autre les cerisiers vont avoir le temps de repousser …