"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mercredi 15 juillet 2009

Hordelou 0 (Ebauches et fragments)

Il s’attendait à des dérèglements. Chacune, chacun s’y attendait. Il y avait là, pour beaucoup, un sujet de crainte que les obligations de leur quotidien emmaillotaient d’une assurance résignée. La précarité de cet alliage occasionnait sporadiquement des fuites de panique. Qui se résorbaient encore assez vite. La crainte supplémentaire d’un engrenage de brutalités en émeutes et les proportions que cela pourrait prendre rappelait rapidement à la raison dont on savait, confusément, les réseaux devenir de plus en plus ténus. Quand bien même les regards s’emplissaient peu à peu, depuis des années, et maintenant des mois, des jours, d’inquiétude et de ressentiment, quand bien même les moindres signes d’urbanité s’estompaient, quand bien même la méfiance répandait sa grisaille verdâtre partout où deux êtres se croisaient, il paraissait préférable à toutes et à tous de maintenir ce qui pouvait l’être dans le morne continuum d’une cité finissante, plutôt que de laisser s’échapper les colères, les violences, les haines emprisonnées fiévreusement dans des âmes recroquevillées, dans des cœurs endurcis.

Plus indistinctement, parce que défendus par de nombreuses épaisseurs que des vanités supérieures, des angoisses déguisées, édifiaient, avaient édifié, dans tous les esprits, les êtres, les personnes, les gens, perdaient pied. Par à coup. Par degrés, l’un, descendant, entraînant vers un autre. Par glissades abruptes ou rugueuses. Caillouteuses ou nuageuses.

Du plus proche au plus lointain, par hoquets tonitruants ou par d’insidieux abandons, ce qui pouvait être su, semblait connu, devait être éternel, alors qu’il ne s’agissait, sur quelques millénaires, que de l’accumulation provisoire de quelques milliards de temps humains, se décomposait, se désolidarisait, défaillait.
Presque plus un lieu, presque plus un domaine, espace ou processus, anodin ou complexe, qui ne fut atteint par les forces implacablement logiques de cet empire phénoménal de mouvements, de désagrégations, de chaos villageois et de cataclysmes continentaux dont les développements se propageaient à présent jusqu’au seuil des imprévisibles.
Les strates de fonctionnement dans lesquelles les groupes, les sociétés, sur leurs innombrables niveaux, s’étaient organisés, les uns sur les autres, les uns sous les autre, faiblissaient d’abord, accoutumées à leurs propres lourdeurs, puis s’effondraient.
Eau, air, terre, animaux, végétation, la nature, premier sujet et premier objet de ces bouleversements, ne répondait plus elle même aux lois auxquelles on s’était si tranquillement habitué. Qui d’ailleurs avait appelé ça des lois ?
Rares étaient les livraisons d’informations qui ne relatent pas une nouvelle dégradation. On annonçait que dans tels pays dix ou vingt espèces d’oiseaux avaient disparu. On prévoyait qu’un fleuve, privé bientôt de son glacier, perdrait la moitié de son débit, et risquait de se tarir. Des plaines réputées fertiles se desséchaient. Des dizaines de milliers, des centaines de milliers d’habitants ici ou là, privés de ressources, s’engageaient dans d’épouvantables exodes. D’importantes conférences intergouvernementales aboutissaient à des constats d’impuissance en enregistrant le nombre actualisé d’occupants affamés qu’abritaient misérablement des camps de réfugiés que leurs dimensions faisaient ressembler à des métropoles de toiles étalées sur des frontières déchirées. Un tsunami avait ravagé à lui seul plusieurs millions de kilomètres carrés de terre. Des villes avaient été englouties. En se retirant l’océan avait abandonné tant de corps humains qu’il avait été impossible de les compter. Des sommets internationaux, aux effectifs grossis d’experts en tous genres, s’ingéniaient à ordonner de nouvelles règles pour que les consortium les plus importants collaborent avec les pouvoirs politiques afin de contenir grâce à leurs puissants moyens financiers, les effets de ces désastres. Mais comme en parallèle des basculements climatiques, une lèpre spéculatrice s’était emparée de toutes les économies du monde, ces sommets, ventres enflés d’intentions hétérogènes, mettaient bas des résolutions au format de petites crevures posthumes.

Il venait de lire un des derniers articles d’un site d’information politique. Un article paru le matin même. Un grand conseil réunissant les dirigeants d’un groupe de nations protégées – c’était l’intitulé, il se demandait encore ce que cela signifiait – venait de s’achever sur une déclaration commune concernant le sujet des migrations. La peur qui allait coiffer toutes les autres. L’origine des guerres archaïques. Le moyen d’un nouveau chantage. Le déclarant, chargé de proclamer ce qui avait été décidé, était le plus roué dans la manipulation de ces instruments. Personnage voyant et volontiers tapageur il avait dû se régaler en lisant à la presse la liste des décisions prises. En substance il s’agissait de celles qu’il avait déjà rendues effectives pour l’état qu’il dirigeait. Filtrage des population immigrantes, traque forcenée des clandestins, reconduites aux frontières pour femmes, enfants, hommes, vieillards, sans distinction. A cela s’ajoutait désormais la délimitation d’une zone franche tout le long des frontières, assez vaste pour y masser les flux de populations qu’on prévoyait de voir arriver et équipée d’infrastructures adaptées.
Après avoir achevé la lecture de l’article, il n’avait eu aucune peine à l’imaginer, le roitelet agité, dressé sur la pointe des pieds pour rattraper la taille des autres sur la photo, goguenard, jouissant sans retenue d’avoir imposé ses vues à ses chers collègues, souriant tel un colporteur qui aurait réussi à vendre un cercueil à quelqu’un qui serait déjà mort et enterré.

Appuyé au bord de la rambarde, les baies vitrées grandes ouvertes, il regardait les eaux du bassin, qui, de ce côté-ci de l’immeuble, léchaient les fondations. Le niveau avait baissé depuis quelques jours. Depuis que la chaleur, étouffante, s’était installée sur la ville. Il compta rapidement. Cela faisait quasiment trois semaines. C’était le mois de mai en région tempérée et la température avait grimpé comme si c’était le mois d’août sous les tropiques. Le soleil descendait, grosse bulle de gaz incandescente, dans un ciel au bleu difforme. Montait en ville une sale ambiance de plomb énervé. A cette heure de fin d’après midi les gens ressortaient dans les rues. Lents, dépenaillés, bouches ouvertes, paupières presque closes pour protéger leurs yeux de l’air brûlant. Ils allaient et venaient dans les couloirs d’ombre que le jour déclinant étendait sous leurs pas. Certains transportaient des ventilateurs apparus en stocks massifs à la devanture de tous les bazars de quartier. D’autres charriaient des packs de bouteilles d’eau. Les terrasses des cafés étaient vides. Les clients se retrouvaient à l’intérieur près des appareils d’appoint que les cafetiers avaient prestement achetés pour rafraîchir leurs établissements. Les klaxons retentissaient au moindre ralentissement intempestif de la circulation. Quelques groupes de jeunes garçons, de jeunes filles, se formaient sous les arbres. Ils avaient l’air trop fatigués pour même entretenir leurs habituelles conversations animées. Ils demeuraient là, s’adressant de rares propos et scrutant leurs alentours.
De sa fenêtre il avait remarqué une bande de ces jeunes adolescents, apparemment les mêmes tous les jours, qui s’asseyaient par terre, sous les tilleuls, sur le bord d’en face du bassin. Ils fumaient des cigarettes. Se partageaient des boissons. Leur calme lui semblait insolite. Au bout d’une ou deux heures, au moment où la chaleur donnait l’impression de s’être un peu dissoute dans des prémices d’obscurité, ils repartaient. Se dispersaient. En haut du bassin, près de l’écluse, dans des cabanes alignées et adossées aux palissades d’un chantier, des clochards, des sans domicile fixe, se secouaient en titubant. Ils s’extirpaient de leurs habitacles de planches et de cartons, s’approchaient du bord du bassin et trempaient dans l’eau des linges divers, chemises, draps déchirés, rideaux en loques. Ils les essoraient sur leur tête, renouvelaient l’opération à plusieurs reprises, et une dernière fois il conservait le tissu gorgé d’eau et l’étendaient au dessus de l’entrée de leurs taudis de telle sorte que cela formât un rideau dégoulinant qui les protégeât de la canicule.

La première semaine, cette météorologie surprenante avait été dans toutes les conversations. Toutes les thèses climatiques étaient passées au rabot du bon sens commun, au pressoir des avis autorisés, à la moulinette du fatalisme, à la toise des cassandres. On avait attendu des orages, prédis à la télévision par les apaisants officiants du bulletin du soir. Il n’y avait pas eu d’orages. Dés le début de la deuxième semaine le thermomètre avait dépassé les quarante degrés. Les thèses s’étaient diluées dans une première vague de torpeur. Depuis quelques années qu’on avait pu constater des failles dans les rituels des saisons, ce qui ne pouvait que s’imposer c’était évidemment qu’un nouveau stade de dérangement se manifestait. Que les plus savants faisaient et refaisaient leurs calculs et se préparaient à livrer leurs analyses. Que les uns affirmeraient une chose. Que d’autres suggéreraient un point de vue divergent. Que le conseil municipal en déduirait quelques mesures pour venir en aide aux plus fragiles, aux vieilles personnes, aux malades, aux enfants. Et que, en définitive, on allait principalement espérer, une fois de plus, que ce n’était qu’une excentricité passagère. Une de plus. Mais que dés la semaine suivante des pluies allaient revenir. Ces pluies de mai, si fréquentes qu’on s’en plaignait les années précédentes, à chaque week-end prolongé, et davantage lorsque les températures stagnaient piteusement autour de quinze degré.
Une troisième semaine de ce temps d’enclume et de fournaise s’achevait.
Il avait jeté un coup d’œil à son thermomètre un peu après midi. La température avait indiqué quarante six degrés. Il s’était versé un peu de café très noir dans le fond d’un grand verre, avait complété avec de l’eau du robinet, bu la moitié du contenu, et s’était remis à sa table devant son écran. Il transpirait légèrement sous sa chemise ouverte et dans son pantalon de toile, sans en être gêné. Des mèches de cheveux collaient à son front.

Il ne ressentait, pour sa part, aucune inquiétude. Plus exactement s’il ressentait quelque chose de cet ordre, cela n’avait pas de rapport avec cette chaleur inédite. Ce soleil ahurissant. Il lisait et relisait des conversations qu’il avait eu ces derniers temps par messagerie instantanée avec ce correspondant inconnu qui l’avait invité à se connecter à son compte en lui proposant de l’entretenir de quelque chose qui devrait certainement l’intéresser. Il avait eu le réflexe, d’abord il s’était surpris à le faire, de copier à part tous ces échanges.
Quelque chose qui devrait l’intéresser. Le contact se nommait Téoxx. Il n’avait aucun autre éléments. Ignorait si c’était un homme ou une femme. Bien que ce il ou cette elle s’exprimât au masculin. Ce qui n’était pas une preuve selon lui. Quelquefois il imaginait que c’était quelqu’un de jeune. D’autres fois que c’était quelqu’un de très vieux. Lors des premiers échanges, brefs et irréguliers, il avait été convaincu que cette personne le connaissait très bien. Jusque par des détails relatifs à sa vie d’adolescent. Ca l’avait fortement troublé. Ensuite cette certitude s’était entamée de doutes divers sur ce que ce Téoxx pensait savoir de sa vie actuelle, de ses activités, de ses relations. Il avait été aussi irrité de n’avoir pratiquement jamais de réponse claire au sujet de qui il était lui, ce contact sans visage, apparu dans son existence et qu’il s’était mis à visualiser sous la forme d’un fuseau bleu gris, sinuant, détaché d’une profondeur océanique sur une surface intermédiaire opaque derrière quoi se mouvait une sorte de bouche sans corps.
Passées les premières semaines de leurs échanges il avait fini par accepter ce mode, ce lien déséquilibré. Aucune perturbation n’avait affecté son réseau. Aucun avatar n’avait surgi dans son système. Aucun fichier n’avait été piraté.
Les appréhensions ressenties au départ s’étaient déplacées. Parcourant les pages sur lesquelles il avait compiler leurs dialogues, il était suspendu à une courte suite de ceux-ci autour d’une photo.
Il éditait chez un hébergeur une page où il exposait ses travaux de photographe. Il y en avait une grande quantité. Classés par ordre chronologique ou par sujet, il ne se souvenait plus toujours des premiers contenus qu’il avait publiés. Il avait donc été très surpris lorsqu’un soir Téoxx lui avait renvoyé une photo ancienne sur la messagerie, avec un commentaire.
La photo était en noir et blanc. Elle représentait une maison de deux étages, au fond d’un jardin, vraisemblablement située dans le quartier pavillonnaire d’une petite ville. Peut-être une petite ville de banlieue. On devinait dans ce que le cadre du cliché avait retenu que les habitations autour étaient en bon état, les jardins fleuris, l’atmosphère sereine. Au contraire la maison qui figurait au centre était visiblement abandonnée. Le toit était défoncé. Un petit balcon soutenu par deux piliers s’était affaissé, un des deux piliers s’étant écroulé. Des yeux crevés des fenêtres les volets, en partie décrochés, pendaient. Le jardin était dévasté. Il avait ainsi pris toute une série de photo de maisons, modestes, dans des lieux semblable, villages coquets, banlieues paisibles. Des maisons abandonnées qui tombaient en ruines. Il n’avait pas perdu de vue l’objet de ce travail qui lui avait fait sillonner les routes pendant des mois. Pourtant cet objet avait été par la suite enfoui sous quantité d’autres et il avait éprouvé un choc en voyant cette photo-là ressortir brutalement dans un message de Téoxx, avec cette simple phrase : « Lui non plus n’a pas oublié. »
Ce fut la première fois que Téoxx évoquait ce « lui » qui allait peu à peu devenir un protagoniste constant, et absent, de leurs conversations.

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