"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 24 juillet 2009

G 18

Symétrique pointe
Ouvre les volets
Du fruit thyroïdien
Jusqu’à la racine
Plantée dans le rêve
Les rideaux s’écartent
Détachés dans l’air
Ailes de poisson
Goûtant de crépuscule
Le ciel se réfléchit
Dans le théâtre rouge
Expérience de nuit
De fluides cicatrices
Le stylet illettré
Oscille sur la plaie
Seringue au trou muet
En attente d’un rôle
Les dents des anges font
La ronde cannibale
De leurs chimères vides
Escorte indispensable
De roses quelques mains
A l’élégance pourpre
D’en bas océanisent
Le lit du monde absent
Vol
Vol
Vol enfin
Enfin abandonné
Frêle mise de terre
Aux souffles orageux
Cri
Cri enfin
Enfin sans les frontières
Sans les fracas
Sans les avis
Ni les retours de lames
Dans leurs airs déguisés

Jusqu’au rire sismique
Au bord des yeux tremblants
Jusqu’à la danse ouverte
Au bout du corps en nage

Un soluble maillon
Dans une incandescence

jeudi 23 juillet 2009

Le bonzaï à bidules

Pour celles et ceux qui auraient suivi les récentes aventures de « la Grande Chaîne des Touillettes », en date du 26 juin de l’an de grâce 2008, et un peu plus lointainement l’épisode du « Bonbon dans ma boîte à lettre », du 5 mai du même an de grâce que précédemment, cet article sera moins surprenant que pour celles et ceux qui débarquent, et auxquelles* je recommande de s’accrocher ferme à leur pince à épiler. A défaut d’autres poignées… D’autres attaches…
Comme vous n’êtes pas sans l’ignorer, car vous aussi, vous placez l’étonnement à un niveau qui se satisfait peu du bazar commun des farces et attrapes, nos jours et nos nuits sont peuplés d’objets, de choses, de trucs, de machins, de bidules, dont, avec un peu d’inattention, on peut agréablement, parfois, souvent, ça dépend, se demander d’où ils viennent. Où mieux, d’où ils sortent. Et même, d’où ils ressortent.
Certains se flattent de représenter un événement, un temps, une heure, un lieu, un être. Ils jouissent de l’étrange privilège de vous suivre jusque dans de très nombreux déménagements. Ce petit coffret italien reçu des mains de qui, en pleine adolescence, et dans lequel un maigre fourbi s’entasse, dirait-on, sans raison. Ce masque de feu, ramené du Sri Lanka, par un, au visage égaré, à l’époque des brouillons d’amour. Objets fidèles. Témoins magnanimes.
Et puis, il y a les autres. Impossible de savoir comment ni pourquoi ils se trouvent ici. Sur mes étagères. Depuis longtemps. Depuis un nombre d’années, vague. Hier tel toujours. Toujours tel juste cet instant où je pose mes yeux dessus. La bille de verre mordoré qui sert de point à un gros i, un boulon de cuivre et de laiton, ramassé après des travaux sur une voie de chemin de fer, et dont le modèle est utilisé pour fixer les rails sur les traverses. Le flacon bleu translucide au verre esquinté, rayé, usé. Le coquetier de bois peint avec son œuf de marbre rose.
Enfin, comme ce boulon dressé à côté du gobelet de verre rouge sombre, les objets ramassés. Récupérés. Glanés. Presque jamais volés. En tout cas plus depuis très longtemps. Près du gros boulon, un autre, plus petit, en acier, qui traînait sur le bitume du parking de l’aéroport de Miami. Mois d’avril dernier. Ces trois pieds de fer abandonnés contre un arbre, près du pont levant, et qui ont dû soutenir durant des générations un poêle à charbon ou une cuisinière en fonte. La grosse tasse jaune dans laquelle je me sers les hectolitres de thé vert que je bois, découverte dans un placard d’un appartement vide que je visitais. La délicate paire de ciseaux de couturière, à l’effigie d’une cigogne, dont les deux lames forment le long bec effilé, trouvée dans une cabine téléphonique, à la gare de Toulouse.
Objet perdus. Objet trouvés.
Jusqu’à la nécessité, progressivement, d’investiguer un peu plus ce langage. D’intervenir. De proposer au supposé inanimé de dire. Serait-ce que pour s’amuser, peut-être. Pour tromper le mutisme d’un autre silence. Pour se souvenir que tout finit en corruption. Corrompre la matière sans vie en laissant croire, en faisant penser, même, que sans âme, il en est une, pourtant. Suffit de l’inventer, avec trop peu de sérieux, et une pincée de gravité.
C’est ainsi que le bonzaï à bidules trône depuis quelques mois sur une de mes étagères basses.
Au commencement n’était pas un verbe. Non. Au commencement était une sorte de boule informe de reliures à spirales, du type de celles qu’on utilise pour relier des paquets de documents importants, fréquemment destinés à meubler des réunions importantes, avant de finir dans des boites à archives qu’on remise ensuite dans d’immenses sous-sols afin de consolider les fondations des immeubles où siègent des entreprises très importantes. C’est Zorah qui m’avait fait l’offrande de cette boule de minces ressors, sur lesquels elle venait d’épuiser son peu de patience, à l’époque de « La Grande Chaîne des Touillettes ».
Un premier réflexe eut consisté à jeter à la corbeille cette chose incongrue. Cependant, selon moi, ce premier réflexe est en fait le réflexe zéro. Le premier réflexe étant de conserver ladite chose, et de voir.
Rentré chez moi, j’avisai un long crayon de bois, dont le fût est orné de ce motif en vrille qui lorsqu’il roule sur une table offre la vision d’une vis sans fin. Fascination garantie lorsque, écolier ou collégien, on dispose de cette distraction pendant qu’un enseignant ennuie son monde. Rires tout aussi garantis de l’assistance si on se fait surprendre dans cet état de divagation.
Je plantai le crayon dans l’étroit goulot d’un petit vase de terre acheté quatre ans plus tôt à Syracuse, et sur la tige du crayon j’emboîtai la boule de fil métallique, prenant soin, ensuite, d’étirer harmonieusement les ressors restés libres, à la manière d’improbables branches, afin de je ne savais pas encore quoi, mais sûrement afin de.
Et la fin ne tarda pas à pointer son museau infini.
Peu de jours auparavant, n’avais-je pas récupéré, sur le quai du Bassin de la Villette que je descends presque quotidiennement avant d’aller me perdre dans le métro, une petite broche, représentant, grâce à un minutieux assemblage de fines perles, une coccinelle et un papillon ? Le premier fruit de mon arbrisseau était tout trouvé. Le deuxième suivit de près. Un gros pendentif en verre bleu foncé, imitant un bouchon de carafe, et qui ornait un paquet de friandises dont on m’avait récemment fait cadeau. Pour assurer une éventuelle filiation, j’accrochai très vite dans le branchage insolite, quelques maillons conservés chez moi de « La Grande Chaîne des Touillettes ».
Un véritable festival de trouvailles s’ensuivit. Le hasard, pris d’une soudaine frénésie de copulation avec la coïncidence, à moins que ce ne soit l’inverse, semait ses petits à tous les coins de rue.
Une boucle d’oreille en métal argenté gracieusement ciselé, ornées de douze petites perles noires. Un fer à chaussure, dont je me souviens m’être demandé si le cheval qui était sur les épaules de son propriétaire s’était aperçu de la perte. Un billet de cinq livres Egyptiennes datant de l’époque de Néfertiti, ainsi qu’en témoigne, au recto, le portrait de cette Reine de Beauté. Une autre boucle d’oreille, en pâte de verre avec deux perles vertes ; ce qui me laisse dubitatif sur la propension féminine à perdre des boucles d’oreilles comme on perd ses gants : un seul à la fois. Une épingle de sûreté en inox. Un faux billet de cent francs. Celui-là est désormais plié en avion au sommet du crayon.
Vous je ne sais pas, mais moi si : lorsque j’ai envie de me nourrir rapidement d’un plat facile à préparer, j’ouvre un des nombreux paquets de tortellini dont je fais régulièrement l’emplette quand je m’adonne à la plaisante activité de faire mes courses. Or, la marque de tortellini que j’achète a le bon goût de clore ses emballages d’un merveilleux petit bout de fer gainé de plastique vert. Une fois déplié il suffit d’enrouler cette attache sur un stylo pour lui donner la forme d’une spirale, de ménager un petit crochet au bout, et voilà un peu de feuillage pour mon petit bonzaï.
Rien n’est plus simple.
Plus inutile.
Plus dénué d’intérêt.
Sauf à ce que je rêve, à travers cette hétéroclite concrétion, hommage loufoque au peuple sans vie auquel nous confions des éclats de mémoire, plus ou moins repliés, qu’en parler m’épargne d’y croire, et de prétendre, qui sait, comme certains brocanteurs le firent récemment, qu’on aille admirer cette facétie dans un salon du palais de Versailles.
Quand le seul cristal dans lequel cet objet ait une chance de vivre, de sa vie minuscule, n’est que celui sur lequel, de temps à autre, je referme mes rideaux, pour nous souvenir. Et sourire d’un temps immobile dans les bras duquel nous passons, sans bien savoir, quelquefois, nous laisser bercer.

* Oui, je sais l’accord féminin/masculin … Mais je vais y revenir. Parce que cette histoire d’accord dominant du masculin ça commence à saouler, et cependant un accord dominant féminin, ça saoulerait aussi !
Et j’ai ma p’tite idée là dessus …

lundi 20 juillet 2009

Les radeaux

Les yeux en essaims sous la surface étendue
D’un ciel devenu eau, abaissé sur les corps
Dont les champs sont couverts et qu’on croyait perdus,
De paupières n’ont plus, ni de vie, ni de mort.

Ils voient la toile trouble qui tangue et qui semble
Glisser au dessus d’eux comme un film envoûtant.
Des formes aux contours silencieux mais qui tremblent,
Passent ici solitaires là-bas en rangs.

Ils perçoivent le poids lourd de convois d’acier,
Ecrasant un moment les serpents de lumière
Tombés de l’au delà en éclats de glacier
Pour éclairer de froid leur vue de cimetière.

Ils sont du calme jour, toujours trop rare et court,
Les dormeurs sans sommeil aux consciences lucides,
Regards du plus lointain où l’oubli sans recours
Lâche au matin sans cesse le cri des Atrides.

Et de la nuit, la seule et précieuse membrane
Qui adoucisse l’onde qui les éblouit,
Le songe impénitent qui s’enfonce et qui glane
Des restes de raison dans les terres enfouis.

Ils voient ramper des ombres dont parfois les bouches
Approchent leurs iris d’une haleine en désordre,
Et d’autres dériver, étalées sur la couche
Lisse où elles ont fini de geindre et se tordre.

Et des crachats de feu strier de mille baves
Des rumeurs métalliques aux concerts emplis
De frayeurs arrachées jusque du fond des cave,
Pour l’œuvre qu’un enfer n’a jamais accomplie.

Ils voient aussi passer, cortèges insolites,
Formés de bois croisés, des esquifs solennels
Sur lesquels un seul corps et que chaque autre imite,
Gît, blessé, alangui, dans sa fin éternelle.

Ils sont du jour guerrier, toujours fréquent et long,
Les guetteurs impuissants, lambeaux témoins d’honneur,
Regards germés ailleurs, le grain sourd d’où l’affront
Lâche au matin sans cesse les chars des fureurs.

Et de la nuit, la seule au coeur vertigineux,
Ceux qui veillent encore, au miroir pénitent,
Dont le nombre grandit sous l’écran capiteux,
Et regardent voguer des radeaux sous le temps.

mercredi 15 juillet 2009

Hordelou 0 (Ebauches et fragments)

Il s’attendait à des dérèglements. Chacune, chacun s’y attendait. Il y avait là, pour beaucoup, un sujet de crainte que les obligations de leur quotidien emmaillotaient d’une assurance résignée. La précarité de cet alliage occasionnait sporadiquement des fuites de panique. Qui se résorbaient encore assez vite. La crainte supplémentaire d’un engrenage de brutalités en émeutes et les proportions que cela pourrait prendre rappelait rapidement à la raison dont on savait, confusément, les réseaux devenir de plus en plus ténus. Quand bien même les regards s’emplissaient peu à peu, depuis des années, et maintenant des mois, des jours, d’inquiétude et de ressentiment, quand bien même les moindres signes d’urbanité s’estompaient, quand bien même la méfiance répandait sa grisaille verdâtre partout où deux êtres se croisaient, il paraissait préférable à toutes et à tous de maintenir ce qui pouvait l’être dans le morne continuum d’une cité finissante, plutôt que de laisser s’échapper les colères, les violences, les haines emprisonnées fiévreusement dans des âmes recroquevillées, dans des cœurs endurcis.

Plus indistinctement, parce que défendus par de nombreuses épaisseurs que des vanités supérieures, des angoisses déguisées, édifiaient, avaient édifié, dans tous les esprits, les êtres, les personnes, les gens, perdaient pied. Par à coup. Par degrés, l’un, descendant, entraînant vers un autre. Par glissades abruptes ou rugueuses. Caillouteuses ou nuageuses.

Du plus proche au plus lointain, par hoquets tonitruants ou par d’insidieux abandons, ce qui pouvait être su, semblait connu, devait être éternel, alors qu’il ne s’agissait, sur quelques millénaires, que de l’accumulation provisoire de quelques milliards de temps humains, se décomposait, se désolidarisait, défaillait.
Presque plus un lieu, presque plus un domaine, espace ou processus, anodin ou complexe, qui ne fut atteint par les forces implacablement logiques de cet empire phénoménal de mouvements, de désagrégations, de chaos villageois et de cataclysmes continentaux dont les développements se propageaient à présent jusqu’au seuil des imprévisibles.
Les strates de fonctionnement dans lesquelles les groupes, les sociétés, sur leurs innombrables niveaux, s’étaient organisés, les uns sur les autres, les uns sous les autre, faiblissaient d’abord, accoutumées à leurs propres lourdeurs, puis s’effondraient.
Eau, air, terre, animaux, végétation, la nature, premier sujet et premier objet de ces bouleversements, ne répondait plus elle même aux lois auxquelles on s’était si tranquillement habitué. Qui d’ailleurs avait appelé ça des lois ?
Rares étaient les livraisons d’informations qui ne relatent pas une nouvelle dégradation. On annonçait que dans tels pays dix ou vingt espèces d’oiseaux avaient disparu. On prévoyait qu’un fleuve, privé bientôt de son glacier, perdrait la moitié de son débit, et risquait de se tarir. Des plaines réputées fertiles se desséchaient. Des dizaines de milliers, des centaines de milliers d’habitants ici ou là, privés de ressources, s’engageaient dans d’épouvantables exodes. D’importantes conférences intergouvernementales aboutissaient à des constats d’impuissance en enregistrant le nombre actualisé d’occupants affamés qu’abritaient misérablement des camps de réfugiés que leurs dimensions faisaient ressembler à des métropoles de toiles étalées sur des frontières déchirées. Un tsunami avait ravagé à lui seul plusieurs millions de kilomètres carrés de terre. Des villes avaient été englouties. En se retirant l’océan avait abandonné tant de corps humains qu’il avait été impossible de les compter. Des sommets internationaux, aux effectifs grossis d’experts en tous genres, s’ingéniaient à ordonner de nouvelles règles pour que les consortium les plus importants collaborent avec les pouvoirs politiques afin de contenir grâce à leurs puissants moyens financiers, les effets de ces désastres. Mais comme en parallèle des basculements climatiques, une lèpre spéculatrice s’était emparée de toutes les économies du monde, ces sommets, ventres enflés d’intentions hétérogènes, mettaient bas des résolutions au format de petites crevures posthumes.

Il venait de lire un des derniers articles d’un site d’information politique. Un article paru le matin même. Un grand conseil réunissant les dirigeants d’un groupe de nations protégées – c’était l’intitulé, il se demandait encore ce que cela signifiait – venait de s’achever sur une déclaration commune concernant le sujet des migrations. La peur qui allait coiffer toutes les autres. L’origine des guerres archaïques. Le moyen d’un nouveau chantage. Le déclarant, chargé de proclamer ce qui avait été décidé, était le plus roué dans la manipulation de ces instruments. Personnage voyant et volontiers tapageur il avait dû se régaler en lisant à la presse la liste des décisions prises. En substance il s’agissait de celles qu’il avait déjà rendues effectives pour l’état qu’il dirigeait. Filtrage des population immigrantes, traque forcenée des clandestins, reconduites aux frontières pour femmes, enfants, hommes, vieillards, sans distinction. A cela s’ajoutait désormais la délimitation d’une zone franche tout le long des frontières, assez vaste pour y masser les flux de populations qu’on prévoyait de voir arriver et équipée d’infrastructures adaptées.
Après avoir achevé la lecture de l’article, il n’avait eu aucune peine à l’imaginer, le roitelet agité, dressé sur la pointe des pieds pour rattraper la taille des autres sur la photo, goguenard, jouissant sans retenue d’avoir imposé ses vues à ses chers collègues, souriant tel un colporteur qui aurait réussi à vendre un cercueil à quelqu’un qui serait déjà mort et enterré.

Appuyé au bord de la rambarde, les baies vitrées grandes ouvertes, il regardait les eaux du bassin, qui, de ce côté-ci de l’immeuble, léchaient les fondations. Le niveau avait baissé depuis quelques jours. Depuis que la chaleur, étouffante, s’était installée sur la ville. Il compta rapidement. Cela faisait quasiment trois semaines. C’était le mois de mai en région tempérée et la température avait grimpé comme si c’était le mois d’août sous les tropiques. Le soleil descendait, grosse bulle de gaz incandescente, dans un ciel au bleu difforme. Montait en ville une sale ambiance de plomb énervé. A cette heure de fin d’après midi les gens ressortaient dans les rues. Lents, dépenaillés, bouches ouvertes, paupières presque closes pour protéger leurs yeux de l’air brûlant. Ils allaient et venaient dans les couloirs d’ombre que le jour déclinant étendait sous leurs pas. Certains transportaient des ventilateurs apparus en stocks massifs à la devanture de tous les bazars de quartier. D’autres charriaient des packs de bouteilles d’eau. Les terrasses des cafés étaient vides. Les clients se retrouvaient à l’intérieur près des appareils d’appoint que les cafetiers avaient prestement achetés pour rafraîchir leurs établissements. Les klaxons retentissaient au moindre ralentissement intempestif de la circulation. Quelques groupes de jeunes garçons, de jeunes filles, se formaient sous les arbres. Ils avaient l’air trop fatigués pour même entretenir leurs habituelles conversations animées. Ils demeuraient là, s’adressant de rares propos et scrutant leurs alentours.
De sa fenêtre il avait remarqué une bande de ces jeunes adolescents, apparemment les mêmes tous les jours, qui s’asseyaient par terre, sous les tilleuls, sur le bord d’en face du bassin. Ils fumaient des cigarettes. Se partageaient des boissons. Leur calme lui semblait insolite. Au bout d’une ou deux heures, au moment où la chaleur donnait l’impression de s’être un peu dissoute dans des prémices d’obscurité, ils repartaient. Se dispersaient. En haut du bassin, près de l’écluse, dans des cabanes alignées et adossées aux palissades d’un chantier, des clochards, des sans domicile fixe, se secouaient en titubant. Ils s’extirpaient de leurs habitacles de planches et de cartons, s’approchaient du bord du bassin et trempaient dans l’eau des linges divers, chemises, draps déchirés, rideaux en loques. Ils les essoraient sur leur tête, renouvelaient l’opération à plusieurs reprises, et une dernière fois il conservait le tissu gorgé d’eau et l’étendaient au dessus de l’entrée de leurs taudis de telle sorte que cela formât un rideau dégoulinant qui les protégeât de la canicule.

La première semaine, cette météorologie surprenante avait été dans toutes les conversations. Toutes les thèses climatiques étaient passées au rabot du bon sens commun, au pressoir des avis autorisés, à la moulinette du fatalisme, à la toise des cassandres. On avait attendu des orages, prédis à la télévision par les apaisants officiants du bulletin du soir. Il n’y avait pas eu d’orages. Dés le début de la deuxième semaine le thermomètre avait dépassé les quarante degrés. Les thèses s’étaient diluées dans une première vague de torpeur. Depuis quelques années qu’on avait pu constater des failles dans les rituels des saisons, ce qui ne pouvait que s’imposer c’était évidemment qu’un nouveau stade de dérangement se manifestait. Que les plus savants faisaient et refaisaient leurs calculs et se préparaient à livrer leurs analyses. Que les uns affirmeraient une chose. Que d’autres suggéreraient un point de vue divergent. Que le conseil municipal en déduirait quelques mesures pour venir en aide aux plus fragiles, aux vieilles personnes, aux malades, aux enfants. Et que, en définitive, on allait principalement espérer, une fois de plus, que ce n’était qu’une excentricité passagère. Une de plus. Mais que dés la semaine suivante des pluies allaient revenir. Ces pluies de mai, si fréquentes qu’on s’en plaignait les années précédentes, à chaque week-end prolongé, et davantage lorsque les températures stagnaient piteusement autour de quinze degré.
Une troisième semaine de ce temps d’enclume et de fournaise s’achevait.
Il avait jeté un coup d’œil à son thermomètre un peu après midi. La température avait indiqué quarante six degrés. Il s’était versé un peu de café très noir dans le fond d’un grand verre, avait complété avec de l’eau du robinet, bu la moitié du contenu, et s’était remis à sa table devant son écran. Il transpirait légèrement sous sa chemise ouverte et dans son pantalon de toile, sans en être gêné. Des mèches de cheveux collaient à son front.

Il ne ressentait, pour sa part, aucune inquiétude. Plus exactement s’il ressentait quelque chose de cet ordre, cela n’avait pas de rapport avec cette chaleur inédite. Ce soleil ahurissant. Il lisait et relisait des conversations qu’il avait eu ces derniers temps par messagerie instantanée avec ce correspondant inconnu qui l’avait invité à se connecter à son compte en lui proposant de l’entretenir de quelque chose qui devrait certainement l’intéresser. Il avait eu le réflexe, d’abord il s’était surpris à le faire, de copier à part tous ces échanges.
Quelque chose qui devrait l’intéresser. Le contact se nommait Téoxx. Il n’avait aucun autre éléments. Ignorait si c’était un homme ou une femme. Bien que ce il ou cette elle s’exprimât au masculin. Ce qui n’était pas une preuve selon lui. Quelquefois il imaginait que c’était quelqu’un de jeune. D’autres fois que c’était quelqu’un de très vieux. Lors des premiers échanges, brefs et irréguliers, il avait été convaincu que cette personne le connaissait très bien. Jusque par des détails relatifs à sa vie d’adolescent. Ca l’avait fortement troublé. Ensuite cette certitude s’était entamée de doutes divers sur ce que ce Téoxx pensait savoir de sa vie actuelle, de ses activités, de ses relations. Il avait été aussi irrité de n’avoir pratiquement jamais de réponse claire au sujet de qui il était lui, ce contact sans visage, apparu dans son existence et qu’il s’était mis à visualiser sous la forme d’un fuseau bleu gris, sinuant, détaché d’une profondeur océanique sur une surface intermédiaire opaque derrière quoi se mouvait une sorte de bouche sans corps.
Passées les premières semaines de leurs échanges il avait fini par accepter ce mode, ce lien déséquilibré. Aucune perturbation n’avait affecté son réseau. Aucun avatar n’avait surgi dans son système. Aucun fichier n’avait été piraté.
Les appréhensions ressenties au départ s’étaient déplacées. Parcourant les pages sur lesquelles il avait compiler leurs dialogues, il était suspendu à une courte suite de ceux-ci autour d’une photo.
Il éditait chez un hébergeur une page où il exposait ses travaux de photographe. Il y en avait une grande quantité. Classés par ordre chronologique ou par sujet, il ne se souvenait plus toujours des premiers contenus qu’il avait publiés. Il avait donc été très surpris lorsqu’un soir Téoxx lui avait renvoyé une photo ancienne sur la messagerie, avec un commentaire.
La photo était en noir et blanc. Elle représentait une maison de deux étages, au fond d’un jardin, vraisemblablement située dans le quartier pavillonnaire d’une petite ville. Peut-être une petite ville de banlieue. On devinait dans ce que le cadre du cliché avait retenu que les habitations autour étaient en bon état, les jardins fleuris, l’atmosphère sereine. Au contraire la maison qui figurait au centre était visiblement abandonnée. Le toit était défoncé. Un petit balcon soutenu par deux piliers s’était affaissé, un des deux piliers s’étant écroulé. Des yeux crevés des fenêtres les volets, en partie décrochés, pendaient. Le jardin était dévasté. Il avait ainsi pris toute une série de photo de maisons, modestes, dans des lieux semblable, villages coquets, banlieues paisibles. Des maisons abandonnées qui tombaient en ruines. Il n’avait pas perdu de vue l’objet de ce travail qui lui avait fait sillonner les routes pendant des mois. Pourtant cet objet avait été par la suite enfoui sous quantité d’autres et il avait éprouvé un choc en voyant cette photo-là ressortir brutalement dans un message de Téoxx, avec cette simple phrase : « Lui non plus n’a pas oublié. »
Ce fut la première fois que Téoxx évoquait ce « lui » qui allait peu à peu devenir un protagoniste constant, et absent, de leurs conversations.

vendredi 10 juillet 2009

Wanèkien

Et hop ! Fini les vacances du blog ! Nous revoilà ! Ouf ! Il était temps ! Commençait à y avoir des toiles d’araignée !
Nous revoilà en forme d’ailleurs puisque c’est à la géniale rubrique de notre désormais célèbre Dictionnaire Analphabétique que va s’ajouter le présent article, au mépris de toutes les règles précédemment édictées pour sa constitution, et, pour la culture égocentrique de Moi, avec un mot tout droit dérivé de mon patronyme pseudonymique, au risque ébouriffant que ça devienne, tenez-vous bien, un mot commun.
En plus ça fait un mot à la lettre w, première lettre de mon analphabet : il n'y en avait pas encore !
On croit rêver !
Donc :

Wanèkien : adj. Du flamengo-néerlando-germano-ardennois « Wanègue », illustre individu bipèdique à destination humaine et de sexe à peu près masculin, qui vit en général sous des latitudes et longitudes tempérées, environ 48°51’24’’ nord et 2°21’07’’ est, sauf lorsqu’il lui prend d’aller s’égayer dans d’autres contrées, selon des rites approximatifs qui aujourd’hui encore plongent nombres de fameux astronomes et d’éminents entomologistes dans des expectatives dont les conjectures ne laissent pas de nourrir leur perplexité. Alors hein !?! Et de « ien », terminaison retenue pour former cet adjectif, ô combien qualificatif, et retenue au détriment de « ois » ce qui aurait donné « wanèkois », trop interrogatif, au détriment de « eux », ce qui aurait donné « wanèkeux », trop suggestif, (je vous connais), et au détriment de « iste », ce qui aurait donné « wanèkiste », trop fluctuant entre le pathologique et l’idéologique.
Donc « wanèkien ».
« Wanèkien » ne définit pas à priori une quelconque complexion physionomique : rien à voir avec un beau grand nez élégant et aristocratique, ni avec un léger et troublant strabisme. Non plus avec un physique de séduisante facture ou avec un crâne régulièrement rasé pour cause de déplumage avancé.
Après tout comme il est dit dans l’Ecclésiaste : « Vanitas vanitatum et omnia vanitas ».
Wanèkien relève bien plutôt d’une certaine dimension intérieure. (Je vous en prie !)
Le caractère « wanèkien » dénote un évident pragmatisme : toujours une main pour caresser et une autre pour baffer. Toujours un pied pour danser et un autre pour botter une paire de fesses.
Par nature taulérhent, au point d’avoir parfois oublier comment ça s’écrit, on est « wanèkien » lorsqu’on se sent tout aussi capable de ne pas souhaiter l’écartèlement en place public d’un croyant intégriste que tendancieusement titillé par les diverses postures que prennent régulièrement dans leur prières les adorateurs d’un dieu : à genoux, à quatre pattes, etc… C’est aussi que lorsqu’on est « wanèkien » on sait bien ce qu’on peut faire d’autre à genoux, ou à quatre pattes.
Ouvert à tout mais pouvant craindre les courants d’air, la sensibilité « wanèkienne » s’exerce à négocier entre son profond dégoût pour les exploiteurs de l’innombrable cheptel humain qui s’engonce régulièrement le cortex devant le journal de vingt heure sur TF1, et son profond dépit de voir ce même cheptel, si facilement agité d’une poignée de hochets publicitaires, s’en aller jouir de sa liberté sous vide dans les pimpants hangars de Monsieur Leclerc et de ses amis.
Peu encline à penser que miracles et formules magiques puissent tenir lieu de programmes politiques, la propension « wanèkienne » s’illustre, et le mot est faible, par une méfiance narquoise dés qu’un propos commence par « Moi, personnellement, je… », « La solution elle est simple… », « Il suffit de … », etc…
Parce que si « toi, personnellement, tu, avais la solution et qu’il suffisait de », depuis le temps, ça se saurait.
Indéfectiblement attaché, c’est un comble, à ce que la liberté ne soit pas une chaîne dont la seule ambition illusoire soit de remplacer toutes les autres, l’être « wanèkien » s’emploie, quasiment à plein temps, à agacer le « droit de », transformé de plus en plus en passe partout pour permettre à n’importe quel Monsieur Dubulbe de s’imaginer que le monde n’a été créé que pour sa seule distraction, ou à n’importe quel Madame Trucmuche de penser, au sens large, que tout autre est présumé parasite.
Résolument tramé d’une insubmersible fibre esthétisante, l’être « wanèkien » s’échine à partager des beautés rares en s’entraînant à se persuader que le dernier tube d’un produit de marketing n’est pas forcément de la merde sous prétexte que ça se vend à des millions d’exemplaires. Même si c’est souvent le cas.
Et c’est pas tout.
Doté d’un esprit passionné, l’être « wanèkien » est souvent la proie d’engouements irraisonnés pour des personnes, des musiques, des livres, des films, des paysages, des vins. Il se peut alors qu’il devienne un peu saoulant. Mais la juste contrepartie de ça c’est qu’il peut, par exemple, voir quelqu’un se servir du coca-cola en mangeant du délicieux bœuf bourguignon qu’il lui sert et qu’il a préparé lui-même sans pour autant étêter son convive.
Pêle-mêle, complétons cet approche en nous résumant : « wanèkien » veut dire à la fois démocrate et dictateur, rieur et mélancolique, jouisseur et métaphysique, beau et laid, caricatural et élégant, grossier et délicat, vulgaire et subtil, bref c’est tout un monde.
De là à dire que « wanèkien » signifie : qui me ressemble, il n’y a qu’un pas que je franchis, franchement, parce que sinon c’est pas la peine de se donner tant de mal !
C’est vrai quoi !