"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 25 mai 2009

... Et ne plus revenir.

Puisque les jardins traversés se sont refermés.
Tout là-bas, au bord du promontoire qui domine la dernière plaine avant la grande aurore aux longues mains froides et blanches, la vieille indienne mille fois morte, broie des herbes psychotropes dans un antique pilon de pierre. Elle y ajoute, par toute petite quantité, de cette pluie qui est tombée la veille, très rapidement, et dans laquelle a trempé une clarté de lune rousse. Rien ne presse dans ses gestes. Un vibrato brisé filtre de sa bouche, entremêlé de syllabes répétées, entremêlant une mélodie hypnotique, chant du sang et du souffle, ancestral, et qui va au dessus des étendues d’arbres et de rochers, âme qui se rend, qui se restitue au cosmos, après avoir servi le corps qui demeure, pour les fourmis et les lézards, les chacals, et peut-être aussi pour les bannis qui arpentent l’étroit rivage où ils errent, tout étant accompli, mais empêchés cependant de partir.
Toi, les jardins se sont refermés.
Derrière toi, les maisons en tornades amènes ont rempli la fontaine en s’y diluant et tu n’y perçois déjà plus les voix de leurs habitants. Les champs de guerre se sont repliés et le sceau rouge qui les verrouille commence à consumer les enveloppes de hurlements. Les quatre coins du square ont été noués et le baluchon sur l’épaule de l’enfant a disparu avec lui dans le goulot d’une bouteille jetée en l’air par une vague vers un soleil de matinée. La musique en cristal, en métal, en dent de scie et en sucre bleu a bu tous ses moulins avant que le silence la déguste à présent, accompagnant ta promenade en taisant petit à petit les dernières sonorités à mesure que ton souvenir comprend n’en avoir plus besoin.
La dernière terreur est maintenant loin. Elle a finit par s’épuiser d’un coup de nerf brutal et elle gît quelque part en aval, dans la poussière, devenue momie de pierre friable, lugubre friandise que le vent lèche avec ironie. Les ultimes désirs se sont transformés en plumes, puis rassemblés en éventail de plumes, puis regroupés en longues ailes qui se sont greffées sur d’immenses poissons mordorés sortis des eaux. Leurs vols tirent à leur suite les infinis soieries du ciel encore chargées des teintures d’innombrables nuits. Machinalement, un à un, tu prends dans une de tes mains les objets dont le bric-à-brac gonfle le sac qui pend à ton épaule. C’est un vérin de cuivre. Un flacon violet. Un canif rouillé. Un stylo d’écaille. Une bille de cristal. Une montre arrêtée. Un gobelet de bois. Une clé usb. Une chaînette de fer. Une goule de jade. Chaque objet que tu tiens, tu le fais tourner dans ta paume, tout en marchant. Tu le serres, sans trop forcer. C’est une emprise chaude et acide. Tu penses à la terre. A une terre brûlante. Jusqu’à ce que tu sentes l’objet s’amollir dans ta main, entre tes doigts. Se disloquer progressivement. Avec toute la douceur qu’on peut deviner dans l’infinie lenteur d’un mouvement humain vers une aspiration suprême. Lorsque tu n’as plus dans ta main qu’une petite boule de terre, tu la brises, tu l’effrites et la sèmes sur le chemin.
Tu t’en seras à peine aperçu. Tu t’es approché assez près maintenant. La profonde mélopée de la vieille indienne plane du promontoire sur les cimes et les pierres.
Tu peux l’entendre.
Ton sac est presque vide.
La chronologie s’était muée en forêt de saisons verticales dans l’espace d’une cellule où tu avais décidé de resserrer ton existant. Cela avait pu couvrir l’intervalle réel d’une journée. C’est sans importance. Le temps d’un vol d’un continent à l’autre. Celui de parcourir un parc. Celui d’être resté immobile au bord du fleuve au cours désormais inutile. Rien de plus que celui de l'enseignement. Celui de savoir et d'apprendre. De connaître. Pour soutenir chaque jour de chaque année. Dans le soufflet d'accordéon capricieux où des fragments avaient la longueur des plages les plus éreintantes à parcourir. Où la densité d'une période heureuse se réduisait à une clairière dans une jungle étouffante. Rien de plus que ce facétieux fourbi de fétiches pour en marquer les pages. Les minutes. Les batailles. Les baisers. Les sueurs pesantes et quelques sommeils tranquilles.
Aujourd'hui, le seul sourire qui te reste est le sourire que tu as su avoir en toute ignorance, dés le début. Lorsque tu as écouté, soir après soir, du creux d'une enfance dont tu te démenais à maîtriser l'épouvante, ce que dissimulait le vacarme des chutes qui se précipitent au fond des gouffres. Tu ne te souviens plus si tu as maudit cette révélation. Ni même s'il y eut de la peur dans ce que tu as alors éprouvé. Il t'est resté ces marées qui montaient dans la nuit, venues du fond de ton corps croissant, qui soulevaient ton coeur et le ballottaient jusqu'à ce que tu t'endorme enfin, noyé abandonné par les flots sur le sable luisant.
Tu n'échangerais pour rien, à présent, ce trésor inouï dont tu sus t'emparer sans avidité, avec la prudence modeste d'un aventurier qui défriche une porte secrète dans un flanc de montagne, à la source d'un torrent, sous les ruines d'un temple écroulé depuis toujours.
Tu ne t'es même jamais plaint de ce qu'il t'en a coûté de patience pour trouver comment faire avec cette distorsion dont le ciel s'est ouvert inexorablement en toi, en tant de pluies, tant de froid, tant d'aridité, tant de soleils aveuglants.
Tu as tressé, sans te lasser, jamais, ton fil qui parle. Cette ligne de vie, ainsi qu'on la nomme sur un voilier, pour aider dans l'obscurité et la tempête à ne pas perdre l'équilibre et basculer par dessus le bord. Ton fil qui dit. Ton fil qui tendu s'est tue aussi, souvent. Tu as mis une moitié du chemin à le voir. À avoir conscience de le tenir. Tu t'es même accordé de t'émerveiller de son existence en admettant qu'il était la tienne.
Au pied de la roche d'où, sur son promontoire, la vieille indienne tourne avec précaution une tige de bois dans le fond du mortier de pierre, toujours psalmodiant son chant éternel, tu sais que tu devras passer la prochaine nuit.
Il y aura du loup aux yeux d’huile ambrée. Du serpent de verre aux filaments mauves. De la salamandre pour verser dans ta bouche entrouverte le bouillon du marais aux œufs de chimère. De minuscules pattes aux bouts de membranes veloutées et diaphanes soulèveront tes paupières pour se tremper dans tes iris. Regroupés par centaines, par milliers, autour de toi, au dessus de toi, les faisceaux des regards nocturnes, d’oiseaux et d’insectes, consumeront tes vêtements et les remplaceront d’un voile pâle et fripé. Un griffon aux ailes de fumée viendra sur toi, coucher ta tête dans sa gueule, et te serrer sur son pelage doux et glacé. Les palmes des feuillages frotteront délicatement le silence pour qu’y flottent avec légèreté les stridulations, les hululements, les bruissements, toile d’ondes et de sons, sur les prémices de ton plus grand rêve.
Tu oublieras que tu te demandais comment saluer la grande sorcière noire.
De là-haut, le chant de sa vieillarde vestale te bercera.
Tu ne seras déjà plus là lorsqu’à l’aube les longues mains blanches et froides s’ouvriront sur l’horizon absent. La vieille indienne sera penchée sur toi et lavera ton visage avec une poignée de feuilles humides. Son chant aura cessé. Tu chercheras ses petits yeux noirs et luisants dans son masque de terre ciselée. Ils croiseront les tiens quant après avoir lavé également tout ton corps, avec d’autres poignées de feuilles odorantes, elle t’invitera à te lever et à la suivre. Tu ne douteras tellement plus de quoique ce soit que tu ne t’étonneras pas non plus de ressentir encore assez de force pour gravir sans peine l’éperon de roche. Parvenu tout au bord, tu verras une couverture de laine colorée et une coupe de bois. La vieille indienne s’assiéra en retrait et reprendra son chant, presque inaudible au début, puis peu à peu plus dense, plus intense.
Tu t’installeras en tailleur au bord du précipice. Tu te couvriras les épaules et le dos. Tu plongeras tes yeux le plus loin possible. Tu ignores si tu espéreras, une dernière fois, que quelque chose fut.
Tu prendras entre tes mains la coupe de bois et tu apercevras un étrange reflet de toi à la surface du liquide épais et sombre.
Puis sans quitter du regard le grand jour blanc qui se lève devant toi, sans limites, sans plaines, sans forêts, sans montagnes, sans océans, tu laisseras doucement, doucement, doucement, couler dans ta gorge le philtre parfumé.
Tu ne penseras pas au goût que cela a. Puisque tu seras seul à le connaître.
Tu reposeras la coupe.
Tu entendras sous la voix de la vieille indienne qui s’élève derrière toi, la combustion qui commence dans ton ventre.
Le chant s’amplifiera pour s’emparer de ta douleur au fur et à mesure que la cendre remplacera ta chair.
Jusqu’à l’ultime regard de tes yeux qui accompagnera un envol invisible poussé par les mots indéchiffrables qui se sont mis à danser et flamber dans la gorge de la vieille indienne.
Un envol vers l’au delà blanc et vide. Où ton dernier éclair de lucidité se sera dés lors évanoui dans ton dernier vertige.

4 commentaires:

Nelson a dit…

Enocre une fois un très beau texte ! Et un bout de roman ?
:-*
N.

Thy Wanek a dit…

Un p'tit bout...
Et de fil en aiguille ...
;-D
Biz !!!

Romain Brun a dit…

Juste un truc vite fait, avant plus ample commentaire, puit : invariable, toujours un "s". Mais ce doit être un oubli…

Thy Wanek a dit…

Oui : peut-être un problème de stock aussi ...