"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

samedi 23 mai 2009

David et les prisonniers


Il n’y a personne. Bien sur on entend des pas. Il y a un brouhaha de murmures. Des groupes d’ombres qui se bousculent. Mais il n’y a personne. Il suffit de se tourner un peu dans tous les sens. C’est seulement comme un obstacle de plus mis entre soi et l’objet. Entre soi et ce que l’on est venu voir.
Ce que je suis venu voir. Rencontrer. Découvrir.
Il faut donc un peu de patience supplémentaire. Trois pas d’un côté, deux pas en avant, deux pas de l’autre côté, un en arrière, et être absent aux autres pour pouvoir se sentir assez seul. C’est une cérémonie.
C’est une salle de cérémonie.
C’est un temple exilé des olympes.
Le dieu est dressé là-bas, sous une large coupe de lumière qui verse sur lui une aura amplifiée de solitude et de silence.


Avant de parvenir jusqu’à son socle, je dois visiter les prisonniers. Etre visité par les prisonniers.
Les prisonniers.
La chair d’un art dans celle du marbre. Métamorphisme travaillé par un génie surnaturel. Prodige d’un inachèvement. Sortir d’une prison. Y demeurer. Les membres encore pris dans le minéral sensible. Visages ébauchés. L’incertaine mesure d’un temps incomptable pour devenir prêt à vivre, ou prêt à mourir.
Mais vois : instance de vivre sous tes regards. Tu es dans la pierre.



Le prince humain t’attend sous son dais où les jours du ciel le couronnent depuis qu’ils succèdent aux nuits, et elles aux jours, et que la goutte horaire dérisoire remplit un vase sans fond, tombe, claire, puis s’enfonce dans l’obscurité, et se dissout dans le néant qui vient.



Tu entrerais sous cette couronne, étroitement, au dessus des foules désorientées, qu’on devrait renvoyer aux heures premières de leur ignorance libre et naturelle. Tu entrerais sous cette coupe qui s’élargit alors vers les horizons, vers toutes les terres, tous les océans, pour être au monde diffusion de cette beauté insue, dont il s’éloigne un trouble songe au cœur exsangue, pour être un peu de toi, à toi, si tu parviens un jour, une nuit, un matin, dans bref laps anachronique volé à la matière qui nous vole, à lâcher de toi une once d’éternité qui ne s’oublierait jamais.



Et parle-lui. De toi.
Comme il l’a aimé son créateur. Comme il a désespéré, aussi. Plus intelligent qu’aucun dieu.
Preuve que lui ce créateur exista, plus intelligent que tout dieu puisqu’il t’a envoyé traverser les siècles, que tu en traverseras encore tant, alors que lui, ce créateur est mort. Sans dieu. Si ce n’est de façade.



Regarde aussi : prince humain et ses grandes mains de paysan. Ses grand pieds de paysan. Ses grandes mains de sculpteur. D’ouvrier. De maçon. Sa taille de géant.
Dis-lui : ton regard jamais croisé. Au dessus. Au delà. Perdu. Souffle. Onde illimitée où toi, encore prisonnier, tu dois chercher les vibrations qui remplaceront le burin qui forma ton ébauche et dont on lit les traces heurtées, douloureuses, là où la pierre close s’est ouverte sur ton corps, où close, également, ton âme attend, encore, attend.


Je te disais que nous avons perdu la beauté. Que nous la perdons.
Et je croyais que tu ne m’entendais pas.
Mais tu me dis que non. Et tu te montres à moi. Et de même, tu me dis, moi. Ainsi que tu me dis, prisonnier, comme ceux qu’on doit visiter avant d’arriver sous le ciel qui baigne le prince humain.


Tu me dis que tu as lu ce corps, ressenti sa grâce vivante inatteignable. Tu es allé jusqu’à m’expliquer qu’il n’y a peut-être rien, pourtant. Rien que cet érotisme froid. Cette chair médusée. Que le choix de l’insensibilité puisse être le préférable. Que la violence est possible. Que les larmes ne sont qu’un petit gouffre de soi qui s’ouvre à l’intérieur sur un cri à défaut d’autre chose pour aller habiter la lumière. Et si la lumière pouvait alors égarer une aumône d’elle dans le fond de cette gorge muette pour se mêler à un mot informe.
Et je croyais que tu ne m’entendais plus.
Et tu te montres à moi. Et tu me demandes de te faire prince humain. Tu me racontes la beauté qui est là. Que quelle qu’elle soit, elle est inachevée. Que c’est ce qu’il faut voir en voyant même sa perfection.
Qu’ainsi, souvent, le temps se trompe.


Il ne se passe rien dans ce temple.
Tu t’assoies sur un banc. En retrait. Tu tâches, discrètement, de saisir une ou deux pincées de mots sur un petit carnet. Tu te donnes secrètement aux méandres prosaïques de l’admiration. Tu tentes une disparition en imaginant te disperser autour du marbre lisse et froid. T’insinuer dans le grain dur et fragile.
Mais non.
C’est immobile. Inerte. Figé.
Toi seul peux lui donner la vie.
Ta vie.
Toi seul peux lui rendre un souffle.
Il est là pour ça.
Pour ton souffle.
Celui que tu lui rends.

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