"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 31 mai 2009

Noires heures

Les noirceurs ondulantes en huiles dorées
Créatures dansantes aux gestes charmeurs
S’élèvent sur la plaine au berceau déploré
Nouant en haut du ciel de troubles profondeurs.

Leurs longues mains sont celles qui durent verser
Des bassins plein de larmes dans la nuit des temps.
Là leurs palmes informes aux bras élancés
En recueillent les grains pour faire de l’encens.

Dans leur poisseux visages aux masques sans traits
Quelques trous de regards percent d’un autre monde.
Il en pleut de ce froid aux terrifiants attraits
Qui resserre le corps d’une vieillesse immonde.

Créatures démentes aux tendres langueurs,
Elles ont pour chanter d’un lancinant murmure,
Le souffle qui s’échappe des caves du cœur,
Et les mélodies qui s’étranglent en brisures.

Là tu dors éveillé. Là les cruels vestiges
Qui se sont érigés, stèles des vœux ravis,
Ile de ton délire, puit noir d’un vertige,
Protègent ta prison. Là tu vis hors la vie.

Là tu traînes avec des grâces dépravées,
Creusant avec méthode dans le moindre indice
D’une clé où le nom de ton sort soit gravé
Pour la tordre avec la rage de ton délice.

Tu allonges la liste d’astres moribonds,
Et tu les attribues aux guerres ancestrales,
Avant de les couvrir des thèses des démons,
Invoqués pour plaider l’habitude brutale.

Tu lis dans les abysses des textes anciens.
Tu scrutes les raisons que cache le présent.
Tu sens venir la proie des écrans reptiliens.
Et le ciel toujours vide armé de partisans.

Là tu laisses donc sombrement te consoler,
Les fantasmes obsédants de ta servitude.
Au milieu d’eux tu sondes, l’esprit désolé,
L’origine immature de ton hébétude.

Aussi tu interroges d’exsangues ferveurs
Qui te tenaient debout pour gagner un peu d’or
Du continent promis à l’absurde faveur
Des bavardes statues que les peuples adorent.

Tu guettes le moment d’anéantir la danse
Que font autour de toi, fluides gras et luisants,
Les déports de ton être aux inquiètes voyances,
Qui calment l’horizon d’un enclos apaisant.

Ce n’est pas tant qu’existent ce profond lavoir
Ni que son industrie à chaque fois augmente.
Mais tu sais la séduction dont a le pouvoir
La mort qui avec ton désir tour à tour mentent.

lundi 25 mai 2009

... Et ne plus revenir.

Puisque les jardins traversés se sont refermés.
Tout là-bas, au bord du promontoire qui domine la dernière plaine avant la grande aurore aux longues mains froides et blanches, la vieille indienne mille fois morte, broie des herbes psychotropes dans un antique pilon de pierre. Elle y ajoute, par toute petite quantité, de cette pluie qui est tombée la veille, très rapidement, et dans laquelle a trempé une clarté de lune rousse. Rien ne presse dans ses gestes. Un vibrato brisé filtre de sa bouche, entremêlé de syllabes répétées, entremêlant une mélodie hypnotique, chant du sang et du souffle, ancestral, et qui va au dessus des étendues d’arbres et de rochers, âme qui se rend, qui se restitue au cosmos, après avoir servi le corps qui demeure, pour les fourmis et les lézards, les chacals, et peut-être aussi pour les bannis qui arpentent l’étroit rivage où ils errent, tout étant accompli, mais empêchés cependant de partir.
Toi, les jardins se sont refermés.
Derrière toi, les maisons en tornades amènes ont rempli la fontaine en s’y diluant et tu n’y perçois déjà plus les voix de leurs habitants. Les champs de guerre se sont repliés et le sceau rouge qui les verrouille commence à consumer les enveloppes de hurlements. Les quatre coins du square ont été noués et le baluchon sur l’épaule de l’enfant a disparu avec lui dans le goulot d’une bouteille jetée en l’air par une vague vers un soleil de matinée. La musique en cristal, en métal, en dent de scie et en sucre bleu a bu tous ses moulins avant que le silence la déguste à présent, accompagnant ta promenade en taisant petit à petit les dernières sonorités à mesure que ton souvenir comprend n’en avoir plus besoin.
La dernière terreur est maintenant loin. Elle a finit par s’épuiser d’un coup de nerf brutal et elle gît quelque part en aval, dans la poussière, devenue momie de pierre friable, lugubre friandise que le vent lèche avec ironie. Les ultimes désirs se sont transformés en plumes, puis rassemblés en éventail de plumes, puis regroupés en longues ailes qui se sont greffées sur d’immenses poissons mordorés sortis des eaux. Leurs vols tirent à leur suite les infinis soieries du ciel encore chargées des teintures d’innombrables nuits. Machinalement, un à un, tu prends dans une de tes mains les objets dont le bric-à-brac gonfle le sac qui pend à ton épaule. C’est un vérin de cuivre. Un flacon violet. Un canif rouillé. Un stylo d’écaille. Une bille de cristal. Une montre arrêtée. Un gobelet de bois. Une clé usb. Une chaînette de fer. Une goule de jade. Chaque objet que tu tiens, tu le fais tourner dans ta paume, tout en marchant. Tu le serres, sans trop forcer. C’est une emprise chaude et acide. Tu penses à la terre. A une terre brûlante. Jusqu’à ce que tu sentes l’objet s’amollir dans ta main, entre tes doigts. Se disloquer progressivement. Avec toute la douceur qu’on peut deviner dans l’infinie lenteur d’un mouvement humain vers une aspiration suprême. Lorsque tu n’as plus dans ta main qu’une petite boule de terre, tu la brises, tu l’effrites et la sèmes sur le chemin.
Tu t’en seras à peine aperçu. Tu t’es approché assez près maintenant. La profonde mélopée de la vieille indienne plane du promontoire sur les cimes et les pierres.
Tu peux l’entendre.
Ton sac est presque vide.
La chronologie s’était muée en forêt de saisons verticales dans l’espace d’une cellule où tu avais décidé de resserrer ton existant. Cela avait pu couvrir l’intervalle réel d’une journée. C’est sans importance. Le temps d’un vol d’un continent à l’autre. Celui de parcourir un parc. Celui d’être resté immobile au bord du fleuve au cours désormais inutile. Rien de plus que celui de l'enseignement. Celui de savoir et d'apprendre. De connaître. Pour soutenir chaque jour de chaque année. Dans le soufflet d'accordéon capricieux où des fragments avaient la longueur des plages les plus éreintantes à parcourir. Où la densité d'une période heureuse se réduisait à une clairière dans une jungle étouffante. Rien de plus que ce facétieux fourbi de fétiches pour en marquer les pages. Les minutes. Les batailles. Les baisers. Les sueurs pesantes et quelques sommeils tranquilles.
Aujourd'hui, le seul sourire qui te reste est le sourire que tu as su avoir en toute ignorance, dés le début. Lorsque tu as écouté, soir après soir, du creux d'une enfance dont tu te démenais à maîtriser l'épouvante, ce que dissimulait le vacarme des chutes qui se précipitent au fond des gouffres. Tu ne te souviens plus si tu as maudit cette révélation. Ni même s'il y eut de la peur dans ce que tu as alors éprouvé. Il t'est resté ces marées qui montaient dans la nuit, venues du fond de ton corps croissant, qui soulevaient ton coeur et le ballottaient jusqu'à ce que tu t'endorme enfin, noyé abandonné par les flots sur le sable luisant.
Tu n'échangerais pour rien, à présent, ce trésor inouï dont tu sus t'emparer sans avidité, avec la prudence modeste d'un aventurier qui défriche une porte secrète dans un flanc de montagne, à la source d'un torrent, sous les ruines d'un temple écroulé depuis toujours.
Tu ne t'es même jamais plaint de ce qu'il t'en a coûté de patience pour trouver comment faire avec cette distorsion dont le ciel s'est ouvert inexorablement en toi, en tant de pluies, tant de froid, tant d'aridité, tant de soleils aveuglants.
Tu as tressé, sans te lasser, jamais, ton fil qui parle. Cette ligne de vie, ainsi qu'on la nomme sur un voilier, pour aider dans l'obscurité et la tempête à ne pas perdre l'équilibre et basculer par dessus le bord. Ton fil qui dit. Ton fil qui tendu s'est tue aussi, souvent. Tu as mis une moitié du chemin à le voir. À avoir conscience de le tenir. Tu t'es même accordé de t'émerveiller de son existence en admettant qu'il était la tienne.
Au pied de la roche d'où, sur son promontoire, la vieille indienne tourne avec précaution une tige de bois dans le fond du mortier de pierre, toujours psalmodiant son chant éternel, tu sais que tu devras passer la prochaine nuit.
Il y aura du loup aux yeux d’huile ambrée. Du serpent de verre aux filaments mauves. De la salamandre pour verser dans ta bouche entrouverte le bouillon du marais aux œufs de chimère. De minuscules pattes aux bouts de membranes veloutées et diaphanes soulèveront tes paupières pour se tremper dans tes iris. Regroupés par centaines, par milliers, autour de toi, au dessus de toi, les faisceaux des regards nocturnes, d’oiseaux et d’insectes, consumeront tes vêtements et les remplaceront d’un voile pâle et fripé. Un griffon aux ailes de fumée viendra sur toi, coucher ta tête dans sa gueule, et te serrer sur son pelage doux et glacé. Les palmes des feuillages frotteront délicatement le silence pour qu’y flottent avec légèreté les stridulations, les hululements, les bruissements, toile d’ondes et de sons, sur les prémices de ton plus grand rêve.
Tu oublieras que tu te demandais comment saluer la grande sorcière noire.
De là-haut, le chant de sa vieillarde vestale te bercera.
Tu ne seras déjà plus là lorsqu’à l’aube les longues mains blanches et froides s’ouvriront sur l’horizon absent. La vieille indienne sera penchée sur toi et lavera ton visage avec une poignée de feuilles humides. Son chant aura cessé. Tu chercheras ses petits yeux noirs et luisants dans son masque de terre ciselée. Ils croiseront les tiens quant après avoir lavé également tout ton corps, avec d’autres poignées de feuilles odorantes, elle t’invitera à te lever et à la suivre. Tu ne douteras tellement plus de quoique ce soit que tu ne t’étonneras pas non plus de ressentir encore assez de force pour gravir sans peine l’éperon de roche. Parvenu tout au bord, tu verras une couverture de laine colorée et une coupe de bois. La vieille indienne s’assiéra en retrait et reprendra son chant, presque inaudible au début, puis peu à peu plus dense, plus intense.
Tu t’installeras en tailleur au bord du précipice. Tu te couvriras les épaules et le dos. Tu plongeras tes yeux le plus loin possible. Tu ignores si tu espéreras, une dernière fois, que quelque chose fut.
Tu prendras entre tes mains la coupe de bois et tu apercevras un étrange reflet de toi à la surface du liquide épais et sombre.
Puis sans quitter du regard le grand jour blanc qui se lève devant toi, sans limites, sans plaines, sans forêts, sans montagnes, sans océans, tu laisseras doucement, doucement, doucement, couler dans ta gorge le philtre parfumé.
Tu ne penseras pas au goût que cela a. Puisque tu seras seul à le connaître.
Tu reposeras la coupe.
Tu entendras sous la voix de la vieille indienne qui s’élève derrière toi, la combustion qui commence dans ton ventre.
Le chant s’amplifiera pour s’emparer de ta douleur au fur et à mesure que la cendre remplacera ta chair.
Jusqu’à l’ultime regard de tes yeux qui accompagnera un envol invisible poussé par les mots indéchiffrables qui se sont mis à danser et flamber dans la gorge de la vieille indienne.
Un envol vers l’au delà blanc et vide. Où ton dernier éclair de lucidité se sera dés lors évanoui dans ton dernier vertige.

samedi 23 mai 2009

David et les prisonniers


Il n’y a personne. Bien sur on entend des pas. Il y a un brouhaha de murmures. Des groupes d’ombres qui se bousculent. Mais il n’y a personne. Il suffit de se tourner un peu dans tous les sens. C’est seulement comme un obstacle de plus mis entre soi et l’objet. Entre soi et ce que l’on est venu voir.
Ce que je suis venu voir. Rencontrer. Découvrir.
Il faut donc un peu de patience supplémentaire. Trois pas d’un côté, deux pas en avant, deux pas de l’autre côté, un en arrière, et être absent aux autres pour pouvoir se sentir assez seul. C’est une cérémonie.
C’est une salle de cérémonie.
C’est un temple exilé des olympes.
Le dieu est dressé là-bas, sous une large coupe de lumière qui verse sur lui une aura amplifiée de solitude et de silence.


Avant de parvenir jusqu’à son socle, je dois visiter les prisonniers. Etre visité par les prisonniers.
Les prisonniers.
La chair d’un art dans celle du marbre. Métamorphisme travaillé par un génie surnaturel. Prodige d’un inachèvement. Sortir d’une prison. Y demeurer. Les membres encore pris dans le minéral sensible. Visages ébauchés. L’incertaine mesure d’un temps incomptable pour devenir prêt à vivre, ou prêt à mourir.
Mais vois : instance de vivre sous tes regards. Tu es dans la pierre.



Le prince humain t’attend sous son dais où les jours du ciel le couronnent depuis qu’ils succèdent aux nuits, et elles aux jours, et que la goutte horaire dérisoire remplit un vase sans fond, tombe, claire, puis s’enfonce dans l’obscurité, et se dissout dans le néant qui vient.



Tu entrerais sous cette couronne, étroitement, au dessus des foules désorientées, qu’on devrait renvoyer aux heures premières de leur ignorance libre et naturelle. Tu entrerais sous cette coupe qui s’élargit alors vers les horizons, vers toutes les terres, tous les océans, pour être au monde diffusion de cette beauté insue, dont il s’éloigne un trouble songe au cœur exsangue, pour être un peu de toi, à toi, si tu parviens un jour, une nuit, un matin, dans bref laps anachronique volé à la matière qui nous vole, à lâcher de toi une once d’éternité qui ne s’oublierait jamais.



Et parle-lui. De toi.
Comme il l’a aimé son créateur. Comme il a désespéré, aussi. Plus intelligent qu’aucun dieu.
Preuve que lui ce créateur exista, plus intelligent que tout dieu puisqu’il t’a envoyé traverser les siècles, que tu en traverseras encore tant, alors que lui, ce créateur est mort. Sans dieu. Si ce n’est de façade.



Regarde aussi : prince humain et ses grandes mains de paysan. Ses grand pieds de paysan. Ses grandes mains de sculpteur. D’ouvrier. De maçon. Sa taille de géant.
Dis-lui : ton regard jamais croisé. Au dessus. Au delà. Perdu. Souffle. Onde illimitée où toi, encore prisonnier, tu dois chercher les vibrations qui remplaceront le burin qui forma ton ébauche et dont on lit les traces heurtées, douloureuses, là où la pierre close s’est ouverte sur ton corps, où close, également, ton âme attend, encore, attend.


Je te disais que nous avons perdu la beauté. Que nous la perdons.
Et je croyais que tu ne m’entendais pas.
Mais tu me dis que non. Et tu te montres à moi. Et de même, tu me dis, moi. Ainsi que tu me dis, prisonnier, comme ceux qu’on doit visiter avant d’arriver sous le ciel qui baigne le prince humain.


Tu me dis que tu as lu ce corps, ressenti sa grâce vivante inatteignable. Tu es allé jusqu’à m’expliquer qu’il n’y a peut-être rien, pourtant. Rien que cet érotisme froid. Cette chair médusée. Que le choix de l’insensibilité puisse être le préférable. Que la violence est possible. Que les larmes ne sont qu’un petit gouffre de soi qui s’ouvre à l’intérieur sur un cri à défaut d’autre chose pour aller habiter la lumière. Et si la lumière pouvait alors égarer une aumône d’elle dans le fond de cette gorge muette pour se mêler à un mot informe.
Et je croyais que tu ne m’entendais plus.
Et tu te montres à moi. Et tu me demandes de te faire prince humain. Tu me racontes la beauté qui est là. Que quelle qu’elle soit, elle est inachevée. Que c’est ce qu’il faut voir en voyant même sa perfection.
Qu’ainsi, souvent, le temps se trompe.


Il ne se passe rien dans ce temple.
Tu t’assoies sur un banc. En retrait. Tu tâches, discrètement, de saisir une ou deux pincées de mots sur un petit carnet. Tu te donnes secrètement aux méandres prosaïques de l’admiration. Tu tentes une disparition en imaginant te disperser autour du marbre lisse et froid. T’insinuer dans le grain dur et fragile.
Mais non.
C’est immobile. Inerte. Figé.
Toi seul peux lui donner la vie.
Ta vie.
Toi seul peux lui rendre un souffle.
Il est là pour ça.
Pour ton souffle.
Celui que tu lui rends.

jeudi 14 mai 2009

Voyage en Italie


Je mentais. Tu savais. Je ne disais pas des mensonges. C'est différent. Je ne disais pas la vérité. Je racontais une histoire jusqu'à ce qu'elle n'ait plus d'autre possibilité que de devenir vraie. Alors ça devenait la vérité. Et tu n'aurais plus eu qu'à y entrer. Et ça aurait été Florence, Firenze, qui est belle sans qu'elle ait besoin que ce soit vrai. Pourtant c'est vrai.
Florence. Aux pieds et au front de poussière. Firenze aux grâces échappées au cordeau méticuleux des muséificateurs. Florence qui se lave et s'en fout des chevaux de ses siècles qui ont poudré ses basques et transpiré sur ses noblesses. Firenze la Toscane, et si tu te frottes de trop près à sa pierre ou à ses beautés, ce sera pareil, tu repartiras avec un peu de cette crasse sublime dont les Médicis maquillaient peut-être leurs crimes. Dont les Pitti ont fardé leur haine avant de mourir assassinés.
Pitti. Le Palazzo. Les quatre grandes salles, au début. Peintes intérieur extérieur. Des murs ouverts sur des olympes entre des piliers de temples et sous des balustrades de théâtre. Tout est lisse. Tout est plat. Mais non. On nous trompe l'oeil. Un enfant accroupi derrière une balustrade. Regard malicieux. Joue avec la chaîne qui entrave un petit singe. Un autre, plus tard, observe tout d'en haut avec une longue vue. Tout est aussi vrai. Monde outside. Les dieux du monde. Les seuls qui vaillent. Pas cette chose unique imposée par l’obsession de vieilles tribus égarées. Le mythe multiple et foisonnant. Etourdissantes magnificences. S’y laisser enfermer en apprenant à en sortir par la voix des esprits qui couvre les murs.


Le Duomo. Le dôme. Santa Maria del Fiore. Le dôme. Le Duomo. La coupe du ciel renversée sur nos têtes. Prodige par ailleurs d'architecture. Le jugement dernier qui nous menace des quatre points cardinaux. Grimper jusqu'en haut. Quelle illusion. Gravir les escaliers labyrinthiques qui mènent jusqu'au sommet. Ce trou coiffé d'un savant et élégant chignon de marbre qui semble dépasser le plus haut des cieux. Le juge ment en dernier. Oui. Le non croyant que je suis pense : « Heureusement que Dieu n'existe pas. » Le croyant doit se dire : « Heureusement que Dieu existe. » Ou « Heureusement que ce n'est pas exactement comme ça. » Ou, en voyant les âmes harcelées dans les enfers : « Bien fait pour eux ! » Ou en contemplant le paradis : « Est-ce que j'y serais ? »
Je vais plus tard pouvoir me laisser aller aux dévotions que sont les miennes. Celles qui ne demandent aucun effort à mon émotionnel chronique. Je vois dans un palais Adonis mourant. Pris dans le marbre vivant de Vicenzo de Rossi. Et sa douleur presque bienheureuse de laisser le monde orphelin de ce qu'il va devoir chercher lui-même, jusqu'à sa propre mort sans jamais y parvenir. Tout au plus en effleurant parfois son mythe. En le caressant des yeux avec le sel des larmes. En se consolant peut-être dans la perfection d’une piéta, d’une mise au sépulcre, d’une descente de croix, ou, qui sait, d’une annonciation.





Terre de Sienne. Sienne terre à l'heureux qui y vit. Je mentirais vraiment si je te dis que je n'ai pas voulu te voir arriver au milieu des cyprès dont le bouquet couche son ombre, le soir, devant ma maison de Toscane d'où l'on voit les couleurs de cette ville fleurir et refleurir dans les chaudes vapeurs de ce mois de mai. Sienne, elle, absoute par le temps. Et moi peut-être trop tard. Mais je te vois arriver quand même. Et je ne sais plus quoi faire de ce que j'avais inventé pour te parler de tout sauf d'amour. Je t'ai demandé d'aller voir la ville avant de venir. Que tu te sois d'abord promener piazza del Campo. Toi, étranger parmi les foules de voyeurs. Puis que tu te sois perdu dans les rues où ils ne vont jamais, à part quelques uns. Que tu aies senti que cette ville t'appartient comme à tout le monde à condition d'être capable de se replier tant et tant qu'on ne puisse plus que souhaiter en être une brique, un réceptacle des lumières dont ses fronts sont polis, usés, dont ses méandres s'embrassent, dont sa profonde nature forme avec charme sa splendeur.


Et la vérité. Dans cette galerie où les dieux grecs et les empereurs romains gardent les lieux saints de l'art. Des larmes. Oui. Au bord constant desquelles on navigue. On flotte. On tangue. On chavire. Tu chavires je le vois. Le roman douloureux et enchanté de la foi. Les enfants de Niobé. Les yeux intérieurs des Flamands. Les arias des Italiens. Je te dis que nous avons perdu la beauté. Tu ne m'entends pas. Je te demande comment avons nous fait pour en arriver à des warholes. Je comprends que tu ne sais pas. Je me demande si une certaine foi, épuisée, d'autres détournées, ensuite, ça n'explique pas en partie cette perte. C’est une langue perdue qu’on tente d’ânonner des yeux en allant en pèlerinage dans des aquariums aériens où nous pouvons admirer, contempler, retrouver, pour ceux qui savent, tout ce qui nous manque. Pour ceux qui veulent vraiment. Qui ont l’audace encore de la sensibilité éprouvante, de l’émotivité primale. Quitter enfin ces lieux avec le petit sentiment, pincée de poussière, qu’on y laisse un peu de soi, et qu’on en emporte une richesse impérissable. Outre le sens dérisoire d’une révérence devant le jeune Antinoüs qui s’est sacrifié, et dont on a voulu imaginer le visage de l’amant d’Hadrien.


Et Sienne. Encore. Et je t'aperçois dans les nappes noires qui s'étalent jusqu'aux seuils. Et te voilà d'ici. Comme je t'ai voulu toujours. Je n'en savais pas tout. Pas assez. Presque rien qui te soit utile à toi, dans ces circonstances. Ce que tu habiteras ce ne sera pas cette maison, ni cette ville où je n'habite pas non plus. Pas réellement. Possible que ce soit parce qu'il n'y a rien à faire de moi ici. Ou que si je vivais dans cet endroit, dans ces rues, ou à proximité, dans la voluptueuse campagne environnante, j'en mourrais. D'une de ces façons de mourir qui épargnent le corps, mais jettent dans l'âme un grand arpent de voile pour y escamoter une part du monde auquel on devient alors absent. Définitivement. C'est le sort inévitable lorsqu'on décide de tout inventer jusqu'à ce que quelque chose prenne vie. Que cela émerge du drap couché qui se couvre du liseré noir des pleurs qu'on a su retenir non par pudeur, mais du fait d'une lassitude informulable. Une chute en attente d'éviter le pire. Etre un jour convaincu de s'être trompé en tout. Alors tout se tient là. Dans cette ville aux habitants comblés que sillonnent en aveugles pressés des vagues de bipèdes avec leurs prothèses photographiques. Dans cette ville pas très grande où tu te perds pourtant. Où je me perds également. Etourdis tous les deux par son âme profonde qui va chercher son eau vitale avec génie dans le sein de la terre. Rose immarcescible.



Et Florence, aussi, encore. Encore un peu. Pour aller déchiffrer les prisonniers de Michel-Ange. Pour aller se tordre le cou, une fois de plus, en élevant les yeux, sur la peau de marbre de David. Se poser dans un coin, sur un banc. A l’écart. Et se laisser s’envoler. Puisque nous ne nous reverrons peut-être jamais. Mais je t’en redirais davantage plus tard. Rien qu’à ce sujet. Rien que pour ça. Pour te mentir de nouveau. Dieu serait un modèle. C’est en cela sans doute que la foi ne m’est d’aucun secours. Je n’ai besoin d’aucun dieu. Ni pour aimer. Ni pour mentir. C’est pour cette raison aussi que je préfère les olympes et les panthéons. Avant de partir je vais m’incliner une dernière fois, piazza Della Signora, devant le vaillant Persée, un glaive dans la main droite et brandissant de l’autre la tête coupée de la Gorgone.