"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 3 mars 2009

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Il sera niché dans un petit coin d'édition : mais justement ce sera aussi un coin rentré dans ce domaine où il s'est trouvé, dans les immanences au gré desquelles nous tâchons de naviguer, qu'on croit hors de moi, que je doive également naviguer.
J'ai bien fait de ne pas aller voir le stade de Wimbledon.
Un objet donc prend forme, physiquement, et sa matière, précisément ordonnancée va ensuite passer dans les machines. Je ne sais pas si je pourrais voir l'objet être, sortant de cette suite d'étreintes d'acier et de flashs électroniques. Donc déjà je me poste en guetteur imaginant. Papier. Encre. Reliure. Carton. Illustration. Je laisse le pas être franchi par ce cortège qui en fin de compte, pour presque m'échapper, me devance depuis longtemps.
Ce sera un objet intime. Mais tout autant un symbole. Une conjuration. Et une porte. C'est un type d'objet qui s'ouvre comme une porte. Et puis il y a une autre porte. Et une autre. Et ce n'est qu'une succession de portes. C'est un couloir. C'est un tunnel. La clarté n'est encore, pour le moment qu'une sensation.
Je vois m'arriver quelque chose qui d'une beauté me distrait d'une autre. C'est un or, et il me détourne des dorures.
Je suis pour cela pris par la main avec une discrétion, et une intelligence, inédite pour moi.
Comme j'ai le souvenir de t'avoir entendu, parler d'une douceur inconnu et d'une persistance estimable.
Ainsi que je t'avais raconté ces arbres disparus, dont une trace infime reste pourtant quelque part dans la terre, et dont l'espèce renaît après des siècles, des millénaires peut-être, une fois que le mal qui les a décimés a été vaincu par le vide même laissé par la proie éradiquée.
Je n'ose plus trop dire de quoi que ce soit que c'est ce qu'il y a de plus important : cependant je suis sur qu'il faut apprendre à recevoir la beauté. Rien à voir avec la vulgarité des enveloppes commerciales. Rien à voir avec je ne sais quelle quintessence d'esthétisme au delà duquel on ne trouve plus que théâtre mortifère.
Je ne sais dire.
Pas encore.
Dire.
C'est que ce qui existe est fait de beauté. C'est la façon, pour tant de raisons différentes, souvent dans l'obscurité de se tenir loin de nous mais liées à nous par une distance ininterrompue, de ne pas exister que les beautés désertent. De ne pas rencontrer de l'existant. Ou du mal existant également. D'un paysage, d'un visage, d'une vie, d'une maison. Les harmonies ne sont fixées là où des collèges d'esthètes ont défini à quoi tient que ceci soit beau, et pas cela, qu'en dehors du vivant, et n'obtiennent que du temps la valeur d'être beauté par la durée avec laquelle elles s'imposent encore. Jusqu'aux immenses soins qu'on leur dispense pour les préserver. Les embaumer.
Ce qui est animé est fait de beauté. Ce qui est allumé. Dépossédé d'une attitude finie que le vieillissement va corrompre. Détournable. Offert aux habillages du vent. Soumis aux dissimulations des brumes. Prêt pour un accident.
Ceci demande une enquête : plusieurs peut-être.
Procéder à quelques interrogatoires.
Proposer des pistes.
Et ne pas se faire d'illusion sur l'inexpugnabilité des rochers. Ils peuvent nous donner l'impression de gagner sur notre pourrissement : leur ultime transformation ne sert qu'à mesurer notre précarité.
La première fois vu, il nageait. Sable jaune encore brûlant, fin de journée. Plage sauvage d'où les estivants s'en allaient par petits groupes vers des douches et des soirées. Lignes aléatoires et paresseuses des vagues tièdes s'effaçant en pointillés blanchâtres. Entre le trait hypothétique de l'horizon et les rangs effrangés d'écumes dissoutes, on le voit nettement ; rien de son physique. Tout de sa nage énergique et régulière, rapide, filant dans la première profondeur de l'eau, avec pour seule révélation de puissance la rotation métronimique des bras ; c'est d'ailleurs ce qui rend particulièrement fascinante cette nage : on peut se douter que le battement des jambes entraîne le corps dans sa progression, mais de cela on ne perçoit rien ; et comme cette rotation des bras ne suffit pas réellement à expliquer la vitesse à laquelle il progresse, ce nageur dispose d'un pouvoir étonnant de fluidité à la force mêlée. Le résultat est là : devant mes yeux. Nage du corps amoureux de l'eau. Cours de l'eau amoureuse du corps. Dans le coeur harmonique d'un orchestre, un violon, un piano. De temps à autre l'action des bras s'arrête, corps continuant de filer quelques brasses, puis les bras recommencent à ramer, méthodiques et vigoureux. Sans être jamais gênés par l'ondulation des vagues qui se forment mollement sous lui. Il se noie. Les nageurs se noient. Ils y survivent parce qu'ils ont un savoir faire. Ils se noient ainsi que se noient certains êtres dans l'amour. Dans d'autres sortes d'éléments aussi. Dans des marais. En eux même. Dans la fuite. Dans la douleur. Dans la rage. Sous la ligne de flottaison d'une imperceptible toile de verre qui arrondit les angles d'attaque.
Lui, le nageur, c'est dans la mer, comme dans l'amour. J'imagine la nature de l'oubli qui lui permet cette noyade où sa respiration n'est plus qu'un accessoire. Il est cheval et oiseau, comme sont les enfants qui soupçonnent à bon escient que le rôle d'homme qui leur arrive est de moins en moins compatible avec l'oubli. Il avance à la légèreté. Il est danseur. Enfant qui fait des pointes pour se hisser à la hauteur d'une tentations. On se plaint du nombre des accidents domestiques : pourtant si on songe à la quantité d'équilibristes qui tous les jours tentent cet exercice pour attraper ce qu'on a mis malencontreusement hors de leur portée, il n'y en a pas tant finalement ; ils sont assez malins. Lui, le nageur, il cherche à rejoindre l'ivresse de l'effort physique, pour autant donner un canal à son besoin de fatigue que s'en servir pour alimenter sa capacité de distance. Soliste au milieu d'une philharmonie. Lorsque les familles d'instruments se partagent la grande voûte en échangeant les motifs d'une fête, d'une course, d'un cortège, d'une tragédie, et qu'au pied d'un pilier, peut-être un peu à l'écart, dans un coin d'abside, une mélodie, un chant, une minceur, un trait sinueux, déroule, malicieux et grave, son être irremplaçable à la nécessité de tout.
Autour du nageur des inclinaisons d'accords s'élèvent parcourant un fond de plaine, glissent sur un flanc de coteau, passent au dessus d'une crête où l'on peut apercevoir des fibules de hauts bois, s'enroulent, toujours par en dessous, parfois autour, du violon, du piano, de la voix seule. Le corps discourt d'ondes si justes que rien ne peut en déranger l'ordre venu de la rareté. L'aiguille de l'archer s'empresse sur la porte cordée, les doigts fleurissent plus précipitamment au bout des mains, juste dans la surface le corps souple ondule, les cordes s'ouvrent sous la tension qui s'accélère, le clavier se désarticule écartant les parois du coeur, le corps ondule une fois encore plus vivement, s'élève, un fragment de mesure au dessus de l'eau et plonge, long et mince dans un passage étroit, inexistant la seconde d'avant, disparaît sous le roulement, dans un concert grondant, épinglé d'une broche d'eau jaillissante, noyé survivant sous la protection ventrale d'un plein étouffant d'où de nouveaux battements le tireront dans un instant. Deux mains dans l'épaisseur fluide, maritime, sonore, écartent la matière, la calment, la brassent en gestes codés d'envols sibyllins, le nageur remonte, les pans de l'orchestre s'élargissent, un filet, lent et ténu, descend du plus haut du violon, les mains pluvieuses du piano se secouent au dessus du choeur resserré, dans une poignée urgente de temps qui se décompte dans ses poumons, il active les palmes de ses jambes, les bras plaqués au corps, la tête renversée, les yeux ouverts, il voit la lumière éclatante remonter vers lui au delà de la mouvance aqueuse qu'il traverse. La tête renversée pour boire au plus vite la première bolée d'air qui va se présenter, qui arrive sur lui dés la fleur de l'eau transpercée, qui est là maintenant, qu'il a juste avalée sans s'en rendre compte en propulsant son corps hors de l'eau, geyser de notes en arpèges, dressé un bref instant sur l'appui irréel de la masse liquide, retombant dans un total abandon, d'asphyxie, d'ivresse, dans une détente qui repousse la nostalgie déjà du plaisir qui va se retirer, tandis que les morceaux de l'orchestre se regroupent en révérence finale, imposant un mode grave, serein, solennel, puis léger ; que les eaux de même se rassemblent sur les derniers troubles, recouvrant leur inaltérable roulement, dos d'un monstre vain, patient, invincible et compassionnel.
Il s'est rapproché du bord en quelques brasses. La paresse languide d'après l'effort ôtait bien peu à sa vigueur. Face à la plage qu'il regagnait, sa tête devenait visible, oscillant d'un coté puis de l'autre pour happer les goulées d'air utiles. Bien qu'elle fut gorgée d'eau salée, on commençait à bien voir sa chevelure, blonde et bouclée. Ses épaules aussi étaient plus visibles. Il n'y a pas eu trop à essayer de les détailler car dés qu'il a eu suffisamment pied pour cesser de nager et marcher avec les vagues ce qu'il fallait pour en sortir, il s'est mis debout, de l'eau juste au dessus des reins.
La saison donnait à voir tous les montreurs, tous les charmeurs, tous les allumeurs, de tous les sexes, possibles et moins possibles. Tous les bronzés et les athlètes circonstanciels. Les beaux, les demi-beaux, les anciens beaux, les encore beaux, et les autres. Et les elles équivalentes ; faire valoir un corps quoiqu'il en soit, dans le climat estival dont il a été décrété souverainement par tous les marketing qu'il devait être l'occasion du partage suprême, celui de la séduction et du sexe, sans barrières, sans complexes, avec un devoir d'agir comme une cure de désintoxication contre la déprime, les lamentations sur les surcharges pondérales, les frayeur aux rides, les frustrations libidinales et autres outils de refoulement refoulés.
Lui quittait les eaux. Comme il avait dû y pénétrer. Extérieur à cette cour. Pareillement extérieur aux agencements des éléments autour de lui constitués en univers familier de sa vie comme sont familiers à un prince les murs de son palais et les fontaines de ses jardins. Sa démarche et son allure inspirait qu'il fut content, simplement et dignement de la nature environnante. Il n'avait pas à agir. Il n'avait à se soucier de rien. Il n'avait pas davantage à se persuader que, même sans les ornementations vespérales du ciel, sans la rumeur chorale des vagues, sans derrière lui à présent, l'infinité de lumière de l'eau comme si c'était la mer qui éclairait le ciel, même sans tous cela, sa beauté, à lui, serait demeurée intacte.
Parfaite stature d'un nageur d’une économie qui accentuait le dessin de chaque partie de son anatomie. Les reins étroits. Un pas de danseur au court déhanchement suivant des épaules un discret roulement. Tête droite, après avoir secoué vivement ses cheveux, coiffure luxueuse de boucles dorées. Visage ni sculpté, ni taillé, dans quoique ce soit, pas davantage né d'une matière improbable bienheureusement manipulée. Non. Visage, évident, simple, intouchable. Par quoi on doit bien se rendre compte qu'un peintre ou un sculpteur ne peuvent rien inventer. Impensable détermination. Qu'on pourra scruter au fond des patrimoines génétiques, au bout du bout des ADN, tout le temps qu'on voudra, on n'obtiendra pas le fin mot de la moindre explication. Que lorsqu'on a bel et bien essoré toutes les dernières croyances en un dieu ou assimilé, il n'y a plus rien à faire que s'arranger au mieux avec cette force particulière, sans s'y opposer, sans la nier, sans la fuir, en y attachant peut-être quelques uns des fils mystérieux qui nous permettent de nous tenir au cosmos, par lesquels on gardera un contact précieux, micro carat de diamant, avec cette grâce, de surcroît, elle-même, passagère.
Je vais savoir ce que sont ses yeux.
Je vais savoir son âge vertigineux.
Je vais savoir comment il se nomme.
Je vais savoir qu'il habite dans une zone près de la ville voisine.
Que ses mains sont vides.
Que sa voix est frêle lorsqu'il pose des questions.
Qu'il en pose beaucoup.
Que nous seront offerts quelques jours.
Que, oui, je l'ai dit, et il n'est pas exclu qu'en la forme cela reste un peu, la beauté nous est donnée.
Qu'il faut apprendre à s'en vêtir.
Ne pas avoir peur de la porter.
Et encore dans son intimité.
Qu'elle peut être un moyen de s'améliorer.
De devenir meilleur.
Qu'il faut oser refuser l'administration que l'on fait, que l'on a fait, des contingences où l'on a cru devoir inscrire le prolongement de son histoire propre. C'est un atelier de réparation où tout se détériore.
Aucun avenir ne peut, ni ne doit, admettre d’être condamné au passé.
Il s'impose de penser que nous méritons ce qui nous advient. Que nous n'avons pas plus. Mais que fréquemment ce pourrait être davantage.
Là où cela se sent le plus c'est dans les petites caches mutiques où nous avons la faculté de nous retirer quelquefois, si nous le voulons bien, si nous pouvons cesser de les obstruer, comme souvent, de prétextes, de fracas, de peur.
Sachant aussi qu'il est préférable de demeurer incognito à l'éventuelle activité des anges.

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