"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 22 mars 2009

W T Q X Y Z D O R E M I F A K G B C H U S N J V P L

Chères Amies, Chers Amis, Peuple du Monde, même si ceci s’adresse principalement aux usagères et aux usagers de la langue de Molière, et de la mienne … (Enfin bref, passons…), ce jour est un grand jour !
Voici enfin que va paraître sous vos yeux éberlués l’analphabet qui manquait pour régler la classification de ce dictionnaire analphabétique auquel je sais que chaque jour, et même chaque nuit paraît-il, nombre d’entre vous s’attachent, de plus en plus, convaincus, au fur et à mesure de sa progression irrésistible, que ce siècle, que dis-je, que ce millénaire, ne sera pas sans cette invention libératrice, sans cette véritable révélation qui nous vient et dont je ne suis, sachez-le, que le modeste, l’humble, le fragile messager !

Ça va comme ça ?
Oui, c’est pas mal.
Je veux dire c’est pas trop too much ?
Non. Non.
T’es sur ?
Oui. T’es bien dans ton truc là !
C’est pas un peu emphatique ?
Mais non. Mais non.
C’est pas un peu pompeux ?
Mais non j’te dis !
Bon ok.

Donc, disais-je, j’ai l’immense plaisir, l’ineffable de la fontaine joie, l’incommensurable de lapin bonheur, l’inconjugulable* satisfaction, l’inouïstitie* félicité, l’indubitable pour deux près de la fenêtre ravissement, et j’en passe, si, si, de vous présenter l’analphabet de la langue française. Certes l’élan qui m’emporte saurait faire que ne puisse se tarir le flot qui m’emporte aussi, c’est assez dire si nous vivons un très emportant évènement. Mais c’est bien un nouveau vent qui se lève où vont s’envoler vaille que vaille les vieilles valises valétudinaires dont le poids nous voûtait le dos.

C’est bien ça, non ?
Ouai ça en jette !
J’te sens comme un doute ?...
Oh non.
Si, si.
Non… C’est… C’est poétique !...
Tu crois !?
Y’a pas un peu trop de v ?
Voui… Peut-être…
Bon c’est pas grave. Continue.
Ok.

Voici donc un nouveau désordre dont je forme ici le vœu qu’il ne devienne jamais un nouvel ordre. Sinon c’est pas la peine de se casser la tête. Vous êtes d’accord avec moi ! Non, ce n’est pas une question.
Mais sans plus attendre je vous laisse à présent déguster cette merveille, avec, en prime, quelques explications dont les lumières ne seront peut-être pas de trop, si ce n’est pour vous aider à comprendre, du moins pour éclairer à mon intention, vos visages émus, vos yeux étincelants, vos fronts empreints d’une si neuve et si touchante virginité !

M’sens un peu fatigue là…
Tu m’étonnes !
Vais m’allonger un peu…
C’est ça. J’t’amène ta tisane.

Well, well, well :

L’analphabet s’énonce ainsi :

W T Q X Y Z D O R E M I F
A K G B C H U S N J V P L

Alors oui, disons-le tout de suite, ça commence par le W. Je dois en effet à l’honnêteté, qui m’en doit aussi d’ailleurs, mais c’est une autre histoire, de dire que je règle là un vieux traumatisme d’enfance : l’appel par ordre alphabétique ! La distribution par ordre alphabétique ! Le passage par ordre alphabétique ! Et ce n’est pas Monsieur Z…, ni Mademoiselle Y… qui me contrediront. Les heures d’attente ! Sauf ! Sauf lorsqu’un enseignant, par exemple, prenait tout à coup un étrange plaisir à distribuer, en inversant l’ordre susdit, les copies d’un devoir pour lequel la note attribuée avoisinait la température de l’eau avant qu’elle se transforme en patinoire. Mais c’était rare. Grâce à cet analphabet, Mademoiselle A… et Monsieur F… vont frimer un peu moins !
Et pour faire bonne mesure, au cas où, dans un contexte social et relationnel marqué par une vaste tendance à la familiarité, on ferait l’appel par le prénom, le T, délicate majuscule de mon charmant prénom, est en deuxième position. Na !
Ensuite vient le Q. Je vous en prie, on se calme. Il ne s’agit pas là de compléter je ne sais quelle trinité introductive. C’est seulement que je voulais être sur de ne pas l’oublier : je suis tellement tête en l’air quelquefois !...
En quatrième position on découvre le X : vous savez comme il arrive que l’inspiration, et l’expiration aussi, il faut bien le dire, empruntent parfois des voies mystérieuses. De ce fait je dois vous avouer que je ne sais trop comment expliquer que le X arrive directement après le Q. Mais nous savons que certaines autres voix sont, comment dit-on déjà ?... Oups, j’ai oublié. Ca va me revenir, ne vous inquiétez pas.
Sautons du X au Y, puisque l’un et l’autre se suivent. Là encore vous me retrouvez : eh oui : XY : c’est un garçon ! Je vous l’accorde, ce n’est pas plus rassurant que ça. Mais c’est tout de même un repère qui peut avoir son utilité. Dans certains bas résilles… N.b. Je n’ai jamais porté de bas résilles. Mais soyons prévoyant…
En sixième position le Z. Là encore pour ce qui est de remonter dans un ordre où cette lettre faisait figure de lanterne rouge ce ne sont pas Messieurs Zapatero, Zorro, Zaratoustra, Zacharie, Zapata, Zatopek, Zeeman, Zinoviev, Zurbaran, Zelenski, Zworykin, Zidane, Zeppelin, Zedong, ni Mesdames Zézette et Zizijeanmaire qui s’en plaindront. Bien qu’il soit possible que ça n’en ait pas gêné certains, ou certaine, d’être à la queue.
De la septième à la quatorzième place nous trouvons une enfilade musicale : D O R E M I F A : n’est-ce pas délicieux ? J’ai même pensé à mettre de la musique dans cet analphabet ! Quel talent n’est-ce pas ? Oui, je sais…
Ensuite cela devient plus, comment dire, conceptuel. En effet la quinzième, la seizième et la dix-septième place sont occupées par les lettres K, G et B : difficile de me souvenir de ce que veulent dire ces plaisantes initiales, cependant de vagues réminiscences esquissent dans un lointain assez peu festif des imperméables sombres, même par beau temps, des chapeaux mous sur des crânes durs, et des interviews rarement teintées de peopolisation, en vue de savoir ce que Monsieur Untelovkov a comme excuse pour ne pas être venu acclamer en ce 1er mai prolétaire le riant défilé des ogives nucléaires parkinsonnesquement* saluées sur la Place Rouge par une brochette de momies engoncées dans leurs couches confiance. Sous entendu est-ce la marque des couches qui dérange Monsieur Untelovkov ? Un peu dérouté par cette vision, le K, le G et le B m’ont échappé, moins dans le souci de rendre hommage au sémillant héritier de cette aimable officine qui dirige la Russie actuelle avec une main de fer dans un gant d’acier que dans l’impatience de voir le sémillant en question plus proche de la bière dont on visse le couvercle que de celle dont on vide quelques bocks.
En dix-huitième, dix-neuvième et vingtième position nous rencontrons le C, le H et le U. Une petite fantaisie sanitaire en ces temps où il fait de moins en moins bon se distraire à être malade lorsqu’on a pas la chance d’être du côté de la queue sur le billard et qu’on est réduit à faire la boule dans l’espoir maigrissant et amaigrissant de ne pas tomber trop vite dans un trou noir.
En vingt-et-unième, vingt-deuxième et vingt troisième position le S, le N et le J. Oui ça fait SNJ, c’est pour ça que j’ai préféré mettre CHU avant, pour que ça ne touche pas KGB : on n’est jamais trop prudent. Ce n’est pas Anna Politkovskaïa qui va s’en formaliser, et pour cause.
Et nous terminons avec le V, qui perd une place, le P, qui en perd neuf, et le L qui lui en perd quatorze. Notez que ça donne l’occasion de mettre un peu de higth tech dans cet analphabet grâce au VPL : Virtuel Programming Language ! Vous ne vous y attendiez pas ? Moi non plus… Vous ne savez pas ce que c’est ? Moi non plus… Vous vous en tapez finalement ? Finalement, moi aussi !
Nous tenons toutefois, avec un nous solennel et donc de majesté, à présenter à toutes les personnes dont le patronyme commence par la lettre L, nos excuses les plus rigolotes. Et puis que voulez-vous ce n’est quand même pas ma faute si lorsqu’on fait une liste faut tout le temps qu’il y ait un premier, un dernier, et quelques indécis entre les deux !

Et hop, c’est fini !

Deux précisions : il n’est pas exclu que, mon caprice aidant, comme si j’avais besoin de son aide pour ça, je me livre ultérieurement à quelques retouches. Il est fort probable de toute manière, dés que je m’apercevrais qu’on s’y habitue, que je chamboule tout ça vite fait bien fait.

Ah oui ! Les voix la toute à l’heure ! C’est impénétrables il me semble qu’elles sont.
* prochaines entrées dans le dico analph.

mardi 17 mars 2009

Contricipation

Fallait-il mettre un peu d’ordre ? Le doute n’est pas permis. Il est même plus prohibé qu’une bouteille de whisky dans les Etats Unis du début du siècle dernier et qu’une armure en acier trempé lors d’ébats sexuels. Enfin bon, ça dépend.
Donc mettre un peu d’ordre.
Le saviez-vous ? Je tiens, enfin j’essaye de tenir, à jour, et parfois à nuit, la liste des mots déjà définitionnés, ou en attente de définitionnements, pour l’établissement de ce dictionnaire analphabétique. Et qu’est-ce que je m’aperçois-je en l’ouvrant ce matin : c’est même pas classé ! Consternation ! Et perplexité …
Et oui, perplexité, car imaginez-vous, imagine-toi, peuple avide de connaissance, que mon premier réflexe fut immédiatement de classer tout ça par ordre… alphabétique … J’en ris encore. Donc un ordre analphabètique est à l’étude : il vous en, il t’en sera, fait part très prochainement, peuple béat devant tant d’inventivité !
Mais plus inquiétant, je me suis aperçu que certaines lettres n’étaient représentées par aucun mot, ni définitionné, ni en attente de l’être : il s’agit du H, du J, du Q (je n’en suis qu’à peine remis), du W, du X et du Z.
Bon pour le W j’ai une petite idée qui devrait fonctionner à merveille…
Mais pour les autres …
Enfin j’ai fait le bilan du nombre de mots définitionnés depuis la création de cette œuvre à caractère encyclopédique et du nombre de mots en attente de l’être. Bilan 36 mots définitionnés à ce jour, et 26 à ce jour, qui patientent dans les limbes de la conscience humaine.
Un bon quintal de responsabilité vient donc, concomitamment, de me tomber sur les épaules, certes solides, mais bon, je vais peut-être embaucher quelques déménageurs… Ca aidera.
Vous voilà donc informés de l’état des lieux : ne venez plus dire qu’on vous tient à l’écart des affaires.
Vous en déduisez, ce que j’en ai déduit moi-même, c’est dire si on est jamais seul à avoir une bonne idée surtout lorsque je l’ai eu en premier, qu’une sorte d’organisation va dorénavant présider aux destinées de ce dictionnaire. Et ça vous rassure. Ca te rassure, peuple égaré dans les méandres où sinuent les ondes vagues de nos incertitudes impérieuses bousculées par les courants aléatoires de nos repères provisoires !?! Hein !?! Ne dis pas non. Je te sens du chef qui opine en ton fors intérieur. Qu’est-ce que tu crois ? Que tu peux te dissimuler à ma prescience ? Ha la la : tant d’insolence dans un être aussi chétif…
Donc on va s’organiser.
En trois points.
En trois points ?
Oui, pourquoi ?
Pour rien.
C’est pas un peu… maçonique.
Rhôôô, c’que tu peux être suspicieux.
Suspicieux ?
Oui, suspicieux. Je trouve.
Bon ok. Alors trois points.
Oui trois points.
Premier point : il sera prochainement établi un ordre analphabétique afin que vous puissiez vous-même ranger ces mots selon la classification dont je vais décider.
Deuxième point : il sera procédé aux définitionnements de mots de tel sorte que les lettres non représentées à ce jour, soit que des mots les utilisant sont en attente, soit qu’aucun mot n’existe encore pour les représenter, soient enfin présentes et complètent ainsi le projet faramineux dont auquel il est question.
Troisième point : il sera mis un frein à cette pratique, ô combien blâmable, consistant à ne plus jamais respecter la place d’un mot dans la file d’attente au détriment de certains qui sont en souffrance, et je suis poli, et au bénéfice d’autres qui jouent les stars comme une vulgaire pétasse déguisée en starcacadémie qui rentre dans le métro avec son closer dans sa mimine peinturlurée en s’imaginant qu’elle gravit le podium des trouduc awards. (Et je suis poli.)

Voilà, voilà.
Et donc, afin de combler le manque de C dans ce dictionnaire et de faire droit à un mot qui commençait sérieusement à prendre la poussière sur sa petite étagère je vous présente, today :

Contricipation : n.f. (n.b. : n.f. ne veut pas dire norme française, ça veut nom féminin.) Au premier regard on distingue très bien un nombre plus ou moins déterminé de racines possibles. A l’exception de la racine carrée, et encore, je connais des pervers qui la voient partout. Evidemment on trouve du con. Le con est, selon les humeurs, soit l’organe sexuel de la femme, soit un individu dont un trait de la pensée peut être, par exemple, de croire qu’en coupant quelques têtes on est susceptible d’améliorer le contenu qui se trouve dans celles que l’on ne coupe pas.
On trouve du tri. Le tri est une activité, là encore ce n’est qu’un exemple, qui permet à un homme qui préfère le con lorsqu’il s’agit de l’organe sexuel de la femme, de ne pas se tromper en essayant de sodomiser un individu dont un trait de la pensée serait, par exemple, d’imaginer qu’en coupant quelques têtes on est susceptible d’améliorer le contenu qui se trouve dans celles que l’on ne coupe pas.
On trouve du ci. Ce ci là n’a rien à voir avec le si qui gît entre le la et le do dans la gamme des notes dites de musique qui permettent dans certains cas à un homme qui préfère le con lorsqu’il s’agit de l’organe sexuel féminin, de roucouler dans l’attente plus ou moins frénétique de perdre la tête sans qu’on la lui coupe, dans d’exubérants ébats avec l’objet de sa préférence qui sera bien venue de perdre la tête aussi tant que cela ne relève pas de l’obsession de quelque individu dont un trait de la pensée soit, par exemple, de rêver qu’en coupant quelques têtes on est susceptible d’améliorer le contenu qui se trouve dans celles que l’on ne coupe pas.
On trouve du pa. Et dans la foulée du tion. Pour ne pas dire du pation. Au féminin cela donne passion. Autant dire une affection qui ici, on l’aura utilement observé, oppose deux catégories de personnes dont les théories au sujet de ce qu’il en est de perdre la tête n’empruntent guère ni aux mêmes moyens, ni, surtout, aux mêmes objectifs.
Et on se dit bon : maintenant que j’ai les racines je vais comprendre ce que ce mot veut dire. Et on se trompe. Comme souvent. Particulièrement quand les racines sont de la sorte enchevêtrées.
Eh oui : quelquefois dans la vie il faut savoir faire simple. Le mot contricipation est à vrai dire une contraction maïeutique qui résulte d’un coït entre le mot contribution et le mot participation. Pourquoi faire me direz-vous tout pantoisant* ? Tout simplement dans le but légitime d’accoupler deux notions distinctes afin d’en créer le déséquilibre d’une troisième. Voyez-vous lorsqu’on contribue on apporte son tribut. Lorsqu’on participe on prend sa part. On ne peut tout de même pas, sans arrêt, prendre sa part sans apporter son tribut, ni apporter son tribut sans prendre sa part : ça serait pas bien. Au bout du compte on resterait sans tribut ou sans part. C’est bien d’avoir un peu des deux. Certes vous soulignerez avec ce doigté de crayon que j’apprécie tant chez vous qu’il faudrait s’entendre sur la nature de la part et sur celle du tribut. Comment vous donner tort ? Sans avoir recours à ma mauvaise foi légendaire ? C’est impossible. Je vais donc avoir recours à ma mauvaise foi légendaire.
Et ce n’est qu’un début.

* Prochaine entrée dans cette fabuleuse contricipation** au progrès de la conscience humaine. Selon les règles en trois points fixées en préambule du présent article.

** Ca, ça vient tout juste d’entrer, si vous suivez un peu…

dimanche 15 mars 2009

A.B. (c)


Le premier jour d’après la mort
De celui qui vient de partir

Allons-nous en cendre
Neiger sur des terres inconnues
Allons-nous en cendre
Neiger sur des plaines perdues

Est-ce là ce qu’on laisse
Ca a quoi d’importance
Avoir fait que la chance
On en ait su l’adresse

Et ce quoi que l’on sème
Dans la tendresse au noir
Embrasser sans pouvoir
Mesurer comme on s’aime

C’est pas pour de la cendre
En neige sur des vers
C’est pas pour de la cendre
En neige tout couvert

C’était quoi ce que vit
Ce prince ici dormant
Au premier jour absent
Du côté de la vie

Une sobre élégance
Ecrin d’un cœur qui fume
Qui consomme et consume
L’alcool de l’existence

S’en va-t-il en cendre
Neiger sur le manque de lui
S’en va-t-il en cendre
Neiger sur l’éveil de nos nuits

vendredi 13 mars 2009

Silence

Comme l’intérieur de ce qui est nu. Du corps dévêtu allongé sur le sofa. De la lumière blanche qui floue le grain de la peau. Sans musique. Immobilité. Image sans le son. Quelques voyants rouges, verts, bleus, disséminés. Certains qui clignotent. Une heure abstraite, affichée à la seconde près, dans les cristaux d’un cadran. Pas le moindre bruit qui provienne d’au delà des cloisons. Le lit défait et vide d’un fleuve et une source muette comme une bouche entrouverte, et une petite eau froide qui commence à couler d’un nid de pierres quelque part à l’abri d’une caverne.
Le silence.
Un écran sur la surface duquel défile le monde affolé.
Un autre sur lequel sont alignés des pages qui se suivent et tentent d’être un ruisseau.
Et tout extérieur est nu également.
Les objets, dans la clarté diurne, sans ombre. Inertes.
L’instance du dedans s’inquiète.
Un puit s’élargit au milieu du magma tiède où flottent les organes. Un effroi stoïque en fait remonter sous les paupières grandes ouvertes une question en chaîne qui répète le même anneau clos sur le précédent, sur le suivant, et chacun se brise en sortant sur un objet posé ici ou là, sur une pensée s’évaporant entre les murs et contre les vitres glacées.
Eteint le masque ambiant du bruit protéiforme qui enrobe le temps de scansions, de plages, de parole, de drapés, de couleurs, en une interminable excuse d’être absent au cœur de ce qui se tait.
Expérience de miniaturiste qui fabrique chaque pas d’un éclat importun aboli, en direction d’un dehors interne d’où voir progressivement disparaître la vitrine abusive des cités qui vibrent d’empressements. Rejoindre le désert de l’origine et espérer qu’une nouvelle faim s’installe dans le ventre vacant.
Laisser s’évanouir les fumées. Laisser menacer les équilibres précaires. Laisser s’alléger les charges qui encombrent les peines. Qui meublent d’occupations, de distractions, d’obligations et de fuites impromptues les éphémérides cousus dont l’arlequin déguise le seul cours de l’usure.
Reconquérir l’état d’être un, et pauvre, et peut-être déjà mort, en ceci que rien n’aurait été vécu, à part ce qui permet d’accepter d’être là contre l’aumône faite au souci du sens, et celle faite aux plusieurs, et mène l’illusion au milieu de ce qui brille, de ce qui éclate, de ce qui vrombit, de ce qui chasse l’obscurité, de ce qui a peur de soi si jamais survient une panne électrique.
Replier les paravents jusqu’à leurs brindilles. Les meubles jusqu’à leurs feuilles. Fondre les livres jusqu’à la sève. Les fétiches jusqu’à leur lave. Sans violence. Par le simple mouvement d’une déliquescence qui range petit à petit le décor par le trop plein.
Que renaissent, que reviennent, que réapparaissent, les pépites d’âmes atrophiées que la mémoire s’évertue à contenir dans les niches où la relèguent les trépidants devoirs de si souvent l’éviter, pour mille petits prétextes plus ou moins lâches, plus ou moins honnêtes, préférables et complaisants.
Et les voilà, dispersés, qui s’avancent du bout de l’oubli dans l’air sec et vacillant, fragments divers de pendules arrêtées, fusains diaphanes de visages éloignés, gestes en suspend de danses inachevées, pièces aux contours déchirés d’un puzzle déjoué.
Et le revoilà le cailloux aux micas sur lequel on a trébuché, croyant alors que là finissait cette route, au lieu de ne rien croire et de prendre ce clin de pierre comme une nouvelle provision.
Et le revoilà le passager réservé avec lequel on s’est entre pillé des harmonies de maladresses, des leçons de paresse, et que l’on a enfui sans avoir saisi quoi en être.
Et les revoilà. Raisons d’un avenir, tentations de comprendre classées dans le désordre de leur importance. Battements détachés du battement continu, rouages qu’on a démantelés pour les entasser dans une boite de clés aveugles.
Et les pelotes de papiers aux navettes de lignes serrées ou distendues, pansant des blancheurs innocentes de fils entremêlés le long d’une ininterruptible cicatrice, vitale, aux extrémités trempant dans un berceau de cris et dans une tombe vide.
Et les restes des traces semées en émois par des lèvres de mots perdus devenus mouches sucrées dans des abreuvoirs de baisers. Les chairs magnifiques vêtant d’une perpétuité intacte une chapelle crânienne entre deux paumes épanouies. Les souplesses sismiques des extérieurs condamnés que les sucs joignent en intrusions lovées de marées soulevées sur du néant vainqueur.
Souverain silence où tout renaît.
Plus immense et plus pillé que toutes les profondeurs marines.
Plus abattu et plus brûlé que toutes les forêts.
Plus ignoré qu’une langue qui meure.
Et qui, pourtant, onde spectrale, ne cesse de circuler à travers le monde. Autour des morts, des souffrants, des emmurés, des réfugiés, des exilés, des sans rien de fixe, des sans rien devant, sans eau, sans fleurs, sans pain, sans repos.
Silence de l’inaccompli. De ce qui attend d’être entendu. De venir. De repousser la foire des mots évidés, des professions de foi, des messages messianiques, des débats de dupes. De difracter les mosaïques des prières et des menaces. De convaincre les cris. De couvrir les ordres. De contraindre les meneurs et les meutes. De glisser avec soin sur les colères écartelées. D’insinuer dans les reins le retrait réparateur qui ouvrirait à assez d’épuisement pour que le plus bruyant s’y noie. De refleurir, grain de l’esprit d’un air lavé de ses cendres, sur les sols harassées, d’un vivant reposant aux oreilles étonnées.
Silence où je te sais plus que jamais.
Horizon sommeillant. Lande rêveuse. Dessinant près d’un piano fermé les élégants arpèges de notre apesanteur. Présent qui invente, inspiré de ton ailleurs inatteignable, pour cette heure diluée que je sers à ma mémoire à venir, la valse de demain et de maintenant qui meurt.
Dans un intérieur nu.
Dans le silence.
Un écran plein du monde affolé.
Un autre où s’alvéole une transe d’insecte.
Et tout extérieur, de même, nu.
Les objets, déshabillés dans la lumière du jour.
Et l’instance du dedans, enfin, qui s’inquiète.

lundi 9 mars 2009

Harvey Milk



C’est à propos d’un temps que les moins de quarante/cinquante ne peuvent pas avoir connu. Vu de la où on se balade la main dans la main, tous sexes confondus, fidèles ou pas fidèles, dans Castro et autour comme rue Sainte Croix de la Bretonnerie et ailleurs, ça va paraître incroyable à certains ces images de descentes de flics tabassant des mecs en les extrayant de force de leurs lieux de rencontre et les entassant dans des fourgons. On sera moins étonné par les propos d’Anne Bryant ou du sénateur Briggs qui brandissent la loi de Dieu pour dénoncer, fustiger, condamner les « déviants » : ce sont des propos qu’on entend encore aujourd’hui. Pour paraphraser Bertolt Brecht, le ventre de la haine reste fécond.
Restons vigilant.
Rien n’est jamais fini.
C’est aussi ce que dit ce film.
Ce film qui est aussi un film qui milite pour la politique. La politique au sens noble. Pas au sens pur. Car la politique ne peut pas être pure. Elle doit s’efforcer de l’être le plus possible. Pour permettre au mieux le progrès vers une société qui ne soit pas un monde des uns contre un monde des autres, mais un monde de tout le monde.
C’est un film juste et drôle. Je veux dire un film qui mêle avec finesse ces deux caractères que j’aime voir cohabiter, nonobstant d’autres, dans la nature humaine : la gravité et la légèreté. C’est un film qui montre aussi comment se tissent entre elles les nécessités individuelles et sociales. Les raisons d’être seul et celles d’être ensemble. Un film où on reconnaît que le courage n’a pas forcément besoin d’héroïsme. Et où pourtant la lucidité dessine dés le début, pas seulement parce que l’histoire nous est connue, le profil du destin qui menace le premier ou la première d’entre nous qui ose. Mais qui ose quand même. Exemple édifiant de celui qui dépasse son ombre pour emmener ses sœurs et ses frères vers un peu plus d’humanité.
Un film de Monsieur Gus Van Sant : ce qui, il faut le dire, se fait de mieux dans le cinéma actuel. Ce n’est pas un hasard.
Avec Monsieur Sean Penn : oui, excellent.
Pas une performance, non.
Plutôt un don.

vendredi 6 mars 2009

Le chien

Le chien est le meilleur ami de l’homme. Pour être complet, il est aussi le meilleur ami de la femme. Et pour être exhaustif la chienne est la meilleure amie de l’homme ou de la femme, ou des deux. Mais laissons à chacune et à chacun le choix de sa vie intime. Un point commun notoire nous permet de mesurer l’opportunité de cette proximité entre ces espèces : vous avez sûrement remarqué qu’on appelle chien, ou chienne, des concrétions pluricellulaires de formes et d’aspects extrêmement différents. Cela va des petits paillassons à pattes qui glapissent tout ce que ça peut en répondant à des appellations patronymiques tout à fait grotesques, jusqu’aux cerbères apathiques de la taille d’un veau et puant comme une poubelle, répondant aussi à des appellations patronymiques tout à fait grotesques. En passant par des sortes de saucisses à moignons, des molosses plus hargneux qu’une groupie lepéniste, des boules de plis qu’on écrase entre deux parpaings à la naissance pour faire joli, des crevettes pathétiques, des paires d’oreilles ramasse miettes, et caetera, et caetera… Sans compter les résultats plus ou moins effondrant consécutifs aux copulations sans retenues auxquelles se livrent les mâles et les femelles de ces catégories sans même le moindre sens de la dignité dont on s’attendrait légitimement que le souci fasse hésiter le chihuahua avant que de crapahuter la sainte bernard.
Et vous avez aussi remarqué, donc, qu’on a tendance à accorder le titre d’homme ou de femme à des individus dont la variétés des apparences n’est pas sans rappeler celle des engeances canines évoquées plus haut, juste au dessus, si vous suivez.
Si vous lisez cet articles en partant de la fin, c’est certainement moins clair…
L’être canin est le meilleur ami de l’être humain.
Egratignons d’entrée ce douteux truisme, qui n’a rien à voir avec Madame Cochon, dont nous avons dit le plus grand bien, ainsi que de son époux, il y a quelques temps dans cette même rubrique, et tant qu’à faire égratignons le à coup de bulldozer, ça sera pas un mal.
Personnellement je ne suis le meilleur ami d’aucun chien, ni même d’aucune chienne. Ho la ! Reposez tout de suite votre combiné téléphonique avec lequel vous vous apprêtiez à porter plainte auprès de la SPA, je ne suis pas non plus le meilleur ennemi de cette anomalie animale. Il y a bien pire que moi, et je n’ai jamais fait de mal à un chien. Ni à une chienne.
Mais que(ue) voulez-vous, je n’y arrive pas. Les chiens, j’y arrive pas. Les chiennes non plus. Il est a noté d’ailleurs que les deux ont cette sale manie de remuer la queue. Alors je m’y perds. Et pour un mec fragile comme moi, c’est pas bon de s’y perdre.
Pourquoi je n’y arrive pas. Je pourrais répondre avec ces colliers de banalités qui vont du chien de garde au chien policier en faisant un arrêt chez le chien de chasse. Mais est-ce digne de moi ? Non, bien sur ! C’est vrai qu’un chien, on lui lance un bâton ou une baballe et il rapporte. Entre nous c’est tout ce qu’il rapporte. Mais a-t-on vraiment bien expérimenté le lancé de chat : après tout qui dit qu’avec un peu de persévérance le félin ne reviendrait pas lui aussi ? Je pourrais aussi me livrer à cette description sans concession des promenades pour le caca ou le pipi de l’animal, dans les petits matins tapis sous des brumes froides où sous des soirs plus mornes qu’un crime dans un roman de Simenon, avec le maître ou la maîtresse qui poireaute, pendant que Lucrèce ou Roudoudou cherche son bout de trottoir idéal afin d’y abandonner son étron. Je pourrais, tant que j’y suis, vitupérer sur les curieux bipèdes qui manifestent leur amour des animaux en enfermant des chiens grands comme des mobylettes dans des appartements petits comme des clapiers, sur les mémères multi liftées qui s’imaginent que leur Lolita de Grompenschtroumf, pure race attestée, aurait elle aussi besoin de fréquenter des salons de beauté quatre fois par semaine, et sur les ceux qui en ont, et qui les protègent en arborant au bout d’une laisse à triple chaîne en acier trempé un toutou aussi engageant qu’un vigile néo nazi shooté au crack.
Je pourrais. Mais là n’est pas le fond du problème.
Le fond du problème c’est le fond du regard du chien. Ou de la chienne.
Existe-t-il un endroit au monde où se trouve concentré avec plus de désespérance l’état de vanité du tout et du rien, l’agitation du monde, la fuite du temps, la vacuité des ambitions, l’improbabilité de nos survies, nos avenirs de vers de terre, nos efforts pour nous accrocher, nous raccrocher, nous y croire, nous y voir et quelquefois même nous y croiser et nous y rencontrer, avec plus de désespérance l’état de vanité, le grand malheur universel, que dans les yeux d’un chien. Ou d’une chienne. Tout en remuant la queue.
Non.
Lorsqu’un chien, ou une chienne, me regarde j’ai toujours l’impression qu’il ou elle me dit : « Ok, t’as pas la gaz, mais te décourage pas : t’habites quand même au huitième étage. »
Le chien, quelque soit son sexe, n’a aucun avenir. Il mange sa pâtée, se gratte des puces réelles ou imaginaires, parce qu’il faut qu’il se gratte, et va de temps à autre poser sa bonne gueule de rescapé provisoire sur les genoux de son ou de sa propriétaire pour lui rappeler que ce n’est plus la peine, pendant que celle-ci, ou celui-là, voit défiler sur son écran les images en boucles des misères et des atrocités qui ont suivi leur cours tout au long du jour, dans des reportages déjà dépassés par l’actualité.
Et puis le chien aboie. Et ça, c’est carrément insupportable.
Je me souviens, il y a très longtemps, avoir séjourner dans une immense ville d’Amérique du Sud, dont la moitié était constituée de bidonvilles. Là-bas on dit favelas : c’est plus pimpant. Une quantité incroyable de chiens erraient dans les rues. Et se livraient la nuit à des concerts d’aboiements absolument dantesques. Fortuitement y’avait pas le gaz, et j’étais en rez-de-chaussée. C’est sans doute à cette double coïncidence que je dois d’avoir survécu.

Pour parfaire quelque peu cette approche du client préféré de Royal Canin, notons ceci : le chien n’est pas seulement le meilleur ami de l’homme ou de la femme, à moins qu’il ne s’agisse d’une chienne, le chien veux-je dire, pas la femme évidemment, non, le chien est également le meilleur ami du Président de la République.
Je me suis fait cette réflexion au début lorsque nous avons assisté à l’installation dans ses nouveaux logis de l’Actuel Occupant de l’Elysée. En effet Pompidou avait un chien. Giscard avait un chien. Mitterrand avait un chien. Chirac avait un chien. Et Rolex-Man n’en a pas. Enfin, croyais-je. En fait il en un d’une race très spéciale. C’est d’ailleurs la première fois qu’on en voit un de cette espèce parvenir à ce niveau de notoriété. C’est un Frédéric Lefevre. En fait c’est un hybride de laboratoire. Cela se reconnaît à ces petits yeux durs de volaille de batterie et au fait qu’on ne lui voit jamais remuer la queue. Un modèle, on le voit, tout à fait adapté à son maître dont, dans certains cas, le regard mêlé d’impuissance et d’arrogance n’est pas non plus sans rappeler celui du cocker : un chien connu pour cacher derrière son apparence de bon cabot une agressivité pataude bien que très agaçante.

mardi 3 mars 2009

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Il sera niché dans un petit coin d'édition : mais justement ce sera aussi un coin rentré dans ce domaine où il s'est trouvé, dans les immanences au gré desquelles nous tâchons de naviguer, qu'on croit hors de moi, que je doive également naviguer.
J'ai bien fait de ne pas aller voir le stade de Wimbledon.
Un objet donc prend forme, physiquement, et sa matière, précisément ordonnancée va ensuite passer dans les machines. Je ne sais pas si je pourrais voir l'objet être, sortant de cette suite d'étreintes d'acier et de flashs électroniques. Donc déjà je me poste en guetteur imaginant. Papier. Encre. Reliure. Carton. Illustration. Je laisse le pas être franchi par ce cortège qui en fin de compte, pour presque m'échapper, me devance depuis longtemps.
Ce sera un objet intime. Mais tout autant un symbole. Une conjuration. Et une porte. C'est un type d'objet qui s'ouvre comme une porte. Et puis il y a une autre porte. Et une autre. Et ce n'est qu'une succession de portes. C'est un couloir. C'est un tunnel. La clarté n'est encore, pour le moment qu'une sensation.
Je vois m'arriver quelque chose qui d'une beauté me distrait d'une autre. C'est un or, et il me détourne des dorures.
Je suis pour cela pris par la main avec une discrétion, et une intelligence, inédite pour moi.
Comme j'ai le souvenir de t'avoir entendu, parler d'une douceur inconnu et d'une persistance estimable.
Ainsi que je t'avais raconté ces arbres disparus, dont une trace infime reste pourtant quelque part dans la terre, et dont l'espèce renaît après des siècles, des millénaires peut-être, une fois que le mal qui les a décimés a été vaincu par le vide même laissé par la proie éradiquée.
Je n'ose plus trop dire de quoi que ce soit que c'est ce qu'il y a de plus important : cependant je suis sur qu'il faut apprendre à recevoir la beauté. Rien à voir avec la vulgarité des enveloppes commerciales. Rien à voir avec je ne sais quelle quintessence d'esthétisme au delà duquel on ne trouve plus que théâtre mortifère.
Je ne sais dire.
Pas encore.
Dire.
C'est que ce qui existe est fait de beauté. C'est la façon, pour tant de raisons différentes, souvent dans l'obscurité de se tenir loin de nous mais liées à nous par une distance ininterrompue, de ne pas exister que les beautés désertent. De ne pas rencontrer de l'existant. Ou du mal existant également. D'un paysage, d'un visage, d'une vie, d'une maison. Les harmonies ne sont fixées là où des collèges d'esthètes ont défini à quoi tient que ceci soit beau, et pas cela, qu'en dehors du vivant, et n'obtiennent que du temps la valeur d'être beauté par la durée avec laquelle elles s'imposent encore. Jusqu'aux immenses soins qu'on leur dispense pour les préserver. Les embaumer.
Ce qui est animé est fait de beauté. Ce qui est allumé. Dépossédé d'une attitude finie que le vieillissement va corrompre. Détournable. Offert aux habillages du vent. Soumis aux dissimulations des brumes. Prêt pour un accident.
Ceci demande une enquête : plusieurs peut-être.
Procéder à quelques interrogatoires.
Proposer des pistes.
Et ne pas se faire d'illusion sur l'inexpugnabilité des rochers. Ils peuvent nous donner l'impression de gagner sur notre pourrissement : leur ultime transformation ne sert qu'à mesurer notre précarité.
La première fois vu, il nageait. Sable jaune encore brûlant, fin de journée. Plage sauvage d'où les estivants s'en allaient par petits groupes vers des douches et des soirées. Lignes aléatoires et paresseuses des vagues tièdes s'effaçant en pointillés blanchâtres. Entre le trait hypothétique de l'horizon et les rangs effrangés d'écumes dissoutes, on le voit nettement ; rien de son physique. Tout de sa nage énergique et régulière, rapide, filant dans la première profondeur de l'eau, avec pour seule révélation de puissance la rotation métronimique des bras ; c'est d'ailleurs ce qui rend particulièrement fascinante cette nage : on peut se douter que le battement des jambes entraîne le corps dans sa progression, mais de cela on ne perçoit rien ; et comme cette rotation des bras ne suffit pas réellement à expliquer la vitesse à laquelle il progresse, ce nageur dispose d'un pouvoir étonnant de fluidité à la force mêlée. Le résultat est là : devant mes yeux. Nage du corps amoureux de l'eau. Cours de l'eau amoureuse du corps. Dans le coeur harmonique d'un orchestre, un violon, un piano. De temps à autre l'action des bras s'arrête, corps continuant de filer quelques brasses, puis les bras recommencent à ramer, méthodiques et vigoureux. Sans être jamais gênés par l'ondulation des vagues qui se forment mollement sous lui. Il se noie. Les nageurs se noient. Ils y survivent parce qu'ils ont un savoir faire. Ils se noient ainsi que se noient certains êtres dans l'amour. Dans d'autres sortes d'éléments aussi. Dans des marais. En eux même. Dans la fuite. Dans la douleur. Dans la rage. Sous la ligne de flottaison d'une imperceptible toile de verre qui arrondit les angles d'attaque.
Lui, le nageur, c'est dans la mer, comme dans l'amour. J'imagine la nature de l'oubli qui lui permet cette noyade où sa respiration n'est plus qu'un accessoire. Il est cheval et oiseau, comme sont les enfants qui soupçonnent à bon escient que le rôle d'homme qui leur arrive est de moins en moins compatible avec l'oubli. Il avance à la légèreté. Il est danseur. Enfant qui fait des pointes pour se hisser à la hauteur d'une tentations. On se plaint du nombre des accidents domestiques : pourtant si on songe à la quantité d'équilibristes qui tous les jours tentent cet exercice pour attraper ce qu'on a mis malencontreusement hors de leur portée, il n'y en a pas tant finalement ; ils sont assez malins. Lui, le nageur, il cherche à rejoindre l'ivresse de l'effort physique, pour autant donner un canal à son besoin de fatigue que s'en servir pour alimenter sa capacité de distance. Soliste au milieu d'une philharmonie. Lorsque les familles d'instruments se partagent la grande voûte en échangeant les motifs d'une fête, d'une course, d'un cortège, d'une tragédie, et qu'au pied d'un pilier, peut-être un peu à l'écart, dans un coin d'abside, une mélodie, un chant, une minceur, un trait sinueux, déroule, malicieux et grave, son être irremplaçable à la nécessité de tout.
Autour du nageur des inclinaisons d'accords s'élèvent parcourant un fond de plaine, glissent sur un flanc de coteau, passent au dessus d'une crête où l'on peut apercevoir des fibules de hauts bois, s'enroulent, toujours par en dessous, parfois autour, du violon, du piano, de la voix seule. Le corps discourt d'ondes si justes que rien ne peut en déranger l'ordre venu de la rareté. L'aiguille de l'archer s'empresse sur la porte cordée, les doigts fleurissent plus précipitamment au bout des mains, juste dans la surface le corps souple ondule, les cordes s'ouvrent sous la tension qui s'accélère, le clavier se désarticule écartant les parois du coeur, le corps ondule une fois encore plus vivement, s'élève, un fragment de mesure au dessus de l'eau et plonge, long et mince dans un passage étroit, inexistant la seconde d'avant, disparaît sous le roulement, dans un concert grondant, épinglé d'une broche d'eau jaillissante, noyé survivant sous la protection ventrale d'un plein étouffant d'où de nouveaux battements le tireront dans un instant. Deux mains dans l'épaisseur fluide, maritime, sonore, écartent la matière, la calment, la brassent en gestes codés d'envols sibyllins, le nageur remonte, les pans de l'orchestre s'élargissent, un filet, lent et ténu, descend du plus haut du violon, les mains pluvieuses du piano se secouent au dessus du choeur resserré, dans une poignée urgente de temps qui se décompte dans ses poumons, il active les palmes de ses jambes, les bras plaqués au corps, la tête renversée, les yeux ouverts, il voit la lumière éclatante remonter vers lui au delà de la mouvance aqueuse qu'il traverse. La tête renversée pour boire au plus vite la première bolée d'air qui va se présenter, qui arrive sur lui dés la fleur de l'eau transpercée, qui est là maintenant, qu'il a juste avalée sans s'en rendre compte en propulsant son corps hors de l'eau, geyser de notes en arpèges, dressé un bref instant sur l'appui irréel de la masse liquide, retombant dans un total abandon, d'asphyxie, d'ivresse, dans une détente qui repousse la nostalgie déjà du plaisir qui va se retirer, tandis que les morceaux de l'orchestre se regroupent en révérence finale, imposant un mode grave, serein, solennel, puis léger ; que les eaux de même se rassemblent sur les derniers troubles, recouvrant leur inaltérable roulement, dos d'un monstre vain, patient, invincible et compassionnel.
Il s'est rapproché du bord en quelques brasses. La paresse languide d'après l'effort ôtait bien peu à sa vigueur. Face à la plage qu'il regagnait, sa tête devenait visible, oscillant d'un coté puis de l'autre pour happer les goulées d'air utiles. Bien qu'elle fut gorgée d'eau salée, on commençait à bien voir sa chevelure, blonde et bouclée. Ses épaules aussi étaient plus visibles. Il n'y a pas eu trop à essayer de les détailler car dés qu'il a eu suffisamment pied pour cesser de nager et marcher avec les vagues ce qu'il fallait pour en sortir, il s'est mis debout, de l'eau juste au dessus des reins.
La saison donnait à voir tous les montreurs, tous les charmeurs, tous les allumeurs, de tous les sexes, possibles et moins possibles. Tous les bronzés et les athlètes circonstanciels. Les beaux, les demi-beaux, les anciens beaux, les encore beaux, et les autres. Et les elles équivalentes ; faire valoir un corps quoiqu'il en soit, dans le climat estival dont il a été décrété souverainement par tous les marketing qu'il devait être l'occasion du partage suprême, celui de la séduction et du sexe, sans barrières, sans complexes, avec un devoir d'agir comme une cure de désintoxication contre la déprime, les lamentations sur les surcharges pondérales, les frayeur aux rides, les frustrations libidinales et autres outils de refoulement refoulés.
Lui quittait les eaux. Comme il avait dû y pénétrer. Extérieur à cette cour. Pareillement extérieur aux agencements des éléments autour de lui constitués en univers familier de sa vie comme sont familiers à un prince les murs de son palais et les fontaines de ses jardins. Sa démarche et son allure inspirait qu'il fut content, simplement et dignement de la nature environnante. Il n'avait pas à agir. Il n'avait à se soucier de rien. Il n'avait pas davantage à se persuader que, même sans les ornementations vespérales du ciel, sans la rumeur chorale des vagues, sans derrière lui à présent, l'infinité de lumière de l'eau comme si c'était la mer qui éclairait le ciel, même sans tous cela, sa beauté, à lui, serait demeurée intacte.
Parfaite stature d'un nageur d’une économie qui accentuait le dessin de chaque partie de son anatomie. Les reins étroits. Un pas de danseur au court déhanchement suivant des épaules un discret roulement. Tête droite, après avoir secoué vivement ses cheveux, coiffure luxueuse de boucles dorées. Visage ni sculpté, ni taillé, dans quoique ce soit, pas davantage né d'une matière improbable bienheureusement manipulée. Non. Visage, évident, simple, intouchable. Par quoi on doit bien se rendre compte qu'un peintre ou un sculpteur ne peuvent rien inventer. Impensable détermination. Qu'on pourra scruter au fond des patrimoines génétiques, au bout du bout des ADN, tout le temps qu'on voudra, on n'obtiendra pas le fin mot de la moindre explication. Que lorsqu'on a bel et bien essoré toutes les dernières croyances en un dieu ou assimilé, il n'y a plus rien à faire que s'arranger au mieux avec cette force particulière, sans s'y opposer, sans la nier, sans la fuir, en y attachant peut-être quelques uns des fils mystérieux qui nous permettent de nous tenir au cosmos, par lesquels on gardera un contact précieux, micro carat de diamant, avec cette grâce, de surcroît, elle-même, passagère.
Je vais savoir ce que sont ses yeux.
Je vais savoir son âge vertigineux.
Je vais savoir comment il se nomme.
Je vais savoir qu'il habite dans une zone près de la ville voisine.
Que ses mains sont vides.
Que sa voix est frêle lorsqu'il pose des questions.
Qu'il en pose beaucoup.
Que nous seront offerts quelques jours.
Que, oui, je l'ai dit, et il n'est pas exclu qu'en la forme cela reste un peu, la beauté nous est donnée.
Qu'il faut apprendre à s'en vêtir.
Ne pas avoir peur de la porter.
Et encore dans son intimité.
Qu'elle peut être un moyen de s'améliorer.
De devenir meilleur.
Qu'il faut oser refuser l'administration que l'on fait, que l'on a fait, des contingences où l'on a cru devoir inscrire le prolongement de son histoire propre. C'est un atelier de réparation où tout se détériore.
Aucun avenir ne peut, ni ne doit, admettre d’être condamné au passé.
Il s'impose de penser que nous méritons ce qui nous advient. Que nous n'avons pas plus. Mais que fréquemment ce pourrait être davantage.
Là où cela se sent le plus c'est dans les petites caches mutiques où nous avons la faculté de nous retirer quelquefois, si nous le voulons bien, si nous pouvons cesser de les obstruer, comme souvent, de prétextes, de fracas, de peur.
Sachant aussi qu'il est préférable de demeurer incognito à l'éventuelle activité des anges.