"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

samedi 31 janvier 2009

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La vie. Un vol. La vie comme un vol. Plein air. Des vols et des avions. Des vents et des fuseaux. Des heures sur océan. Simple déplacement. Voyage. Fuite. Poursuite. Des sauts sur des montagnes. Des sas d'attente. Des reines de tarmac en pacotille stressée. Des rongeurs de pendules et leurs greffons électroniques. Des sons de cathédrale. Des paranoïa. Des incidents internationaux. Des zonards. Des flics et des militaires. Des menaces. Des fatigues et des retards. Une importance de plus. Quelque chose de plus grave. Des détecteurs de bombes. Des gamins excités. Des panneaux qui cliquettent et des derniers appels. Des deux qui se déchirent comme dans la chanson de Brel. Des migrateurs. Des demandes d'asile. Des hall de fastes modernes. Des sous-sol sordides. Des cloisons entre des classes. Des Very Importunate Persons. Grains sombres parmi des gens de billets et de papiers


Dans des bungalows de chantier, montés à la hâte, au bout des pistes des aéroports, des femmes et des hommes transitent ; on leur a maillé des limbes grises et sales qui leur servent de couloir pour attendre entre deux enfers. Entre deux sorts injustes. Comme une moustiquaire miteuse ces linges se mélangent à eux, étouffent les sons de leurs existences, pendant de cintres bureaucratiques.
Destin de clandestin.
Et lorsqu'ils ne sont plus là-bas, cachés à notre vue, ils sont juste quelques rescapés au dessous de là où nous vivons : on sent l'ondulation de leurs vies individuelles et groupées parmi nos déambulations. Entre le dessous de nos semelles et l'improbable hauteur d'un sol à nettoyer.
Réfugiés.
On sait qu'ils vivent. Certains finissent plus ou moins par habiter quelque part, ici ou là. Ils mangent. Ils boivent. Tout est précaire pourtant il doit suffire parfois qu'un hébergement dure plusieurs semaines pour qu'ils croient s'être installés. Il y a de la transparence semblable à celle du verre dans leur vie ; substance fragile qui les rend riches de fenêtres un jour, et parias invisibles le lendemain. Devoir d'invisibilité pour les polices, pour quelques chiens, quelques voisins. On sait qu'ils vivent. Qu'ils sont vivants. Mais on les garde dans des galeries parallèles, sorte d'anti-ville, où on les aperçoit, dans le blanc formica des premiers métros. Dans les barges vert d'eau des bus de nuit.
Si normalement ou presque qu'ils s'habillent, ou que parfois ils marchent, il faut se déguiser un peu pour les suivre anonymement. Il peut se faire que ce soit une circonstance qui nous déguise jusqu'à faire qu'on se le sente, et qu'on soit un moment comme eux. La tête fatiguée d'une nuit passée sans dormir. A traîner une envie d'être loin de là où on est seul sans autres. Le corps tombant sur lui même. L'intérieur réduit d'une rivière qui s'assèche. La face déteinte dans l'hivers de toutes les premières heures des jours.
Je suis dans une rame, ligne U7.
Au début je ne le vois pas. Il est face contre la porte du wagon. Je suis à l'autre bout. Quelqu'un passait devant lui au moment où il est monté. Il est resté debout. Signe d'un trajet court. Non. Il est resté ainsi contre la porte durant plusieurs stations. Une fois il a dû ouvrir pour faire passer un autre voyageur. La rame est ressortie de terre après la porte de la ville rencontrant alors une autre obscurité. Entrant dans la zone. La banlieue.
Je le suis. Il est dans la nuit juste avant les forêt.
Le suivre, c'est suivre ses hanches. Sa nuque. Son dos étroit. Sa tignasse noire. Entrevoir à un tournant l'esquisse d'un profil. Moitié le deviner, moitié l'inventer. Avoir envie de le connaître pour s'assurer du résultat. Même à priori sans projet. Pour soi c'est déjà sur. Sinon pourquoi être là.
Le suivre, en demeurant imperceptible pour lui. Que s'il se retourne à un moment pour savoir ce qu'il sent comme ça derrière lui, qu'on sent quand une présence se fixe sur la notre, juste d'un regard, ça arrive, et qu'on surprend ce quelqu'un nous regardant fixement, que s'il fait mine de s'apercevoir de quelque chose, lui, devant moi, il ne me repère pas pour plus qu'un semblable, sur un chemin commun, rentrant dans son trou pour y passer la nuit. Que l'incolore de nos silhouettes nous confondent jusque sous les réverbères blancs ou oranges. Que ma tête et mes yeux brûlés lui évoquent bien les rares qu'il croise dans ces parages, à ces heures.
Le suivre à travers une cité de bâtiments : pas forcément l'air délabré la nuit sous les éclairages urbains. Faut regarder attentivement pour voir les portes d'escaliers défoncées ou arrachées. Les tags nerveux. Les peintures craquelées. Les ordures abandonnées un peu partout. Ici une épave de voiture brûlée. Ici un hall saccagé. Là un groupe de jeunes habitants, parlant fort et sautillant sur place, ce qui fait un trou de vie dans l'ambiance morne. Là, pas très loin un homme avec un gros manteau sort lentement d'une cave avec une vieille mobylette.
Celui que je suis ne s'arrête pas là. Il va au fond de la ville où ont échappé aux dernières démolitions des pavés de vieilles habitations insalubres. Angles de rues dévastés où restent érigées dans un sursis crasseux une ou deux colonnes de logements entre des murs rongés ; ça pue le froid, la sale lumière de secours ; ça grince de rafistolage ; il y sourd une rumeur de ventres serrés, de battements inquiets, de pas amortis, de paroles coincées entre la retenue de planque et l'écart de rage miséreux.
Il entre dans un des deux trous noirs, au rez-de-chaussée ; il n'y a plus de portes. Je me suis posté de l'autre coté de la rue, près d'une palissade de chantier. Il n'y a pas d'éclairage dans l'escalier. J'attends de voir quelque chose s'allumer à l'étage où il s'arrêtera. Mais rien. Rien ne s'allume. Je pense qu'au bout d'un moment il a dû pénétrer dans un appartement. Et bien sur, il ne doit plus y avoir d'électricité ; ou autre chose : ils sont plusieurs à se partager l'abri : on laisse l'obscurité quand on rentre, pour pas déranger les autres. Des qui pourraient devoir se réveiller dans déjà rien de temps pour aller bosser. Qui viennent de rentrer, éreintés, et qui se sont écroulés sur un matelas à même le sol, dans le sommeil dans lequel, le temps d'y penser, lui aussi s'est déjà plongé, juste un peu déshabillé.
Il est couché sur le ventre, les mains jointes au dessus de sa tête dans l'improbable saisissement d'un ballon. Son profil s'estompe dans la pénombre. La fatigue des traits s'y dissimule. Il dort tout de suite. Il va verser dans le rêve.
De quoi qu'on rêve la nécessité en est totale. On a fait des expériences en cherchant ce que ça serait d'empêcher les gens de rêver : deviendraient fous. Tueraient tout le monde.
Il faut rêver sa colère et son amour. Celui qui parviendrait à gouverner les rêves provoquerait des cataclysmes. Il faut rêver sa noyade et son décollage. Il faut rêver son élan, son retour, son désir, sa foi ; les trouver dans des énigmes grimaçantes, ou entre des doigts d'orfèvre.
Dans le noir de ses yeux clos il n'est pas possible de lui voir rêver quoi que ce soit. On doit passer par la peau de sa nuque, par un trou d'oreille, par sa bouche entrouverte, un dos d'une main, la cambrure de ses reins. Encore se peut-il qu'il ne soit qu'enfant pas revenu, flânant sur une grève chaude près d'un flot marin lancinant. Qu'il ne soit pas vraiment devenu guerrier armé pour se donner au monde. Qu'il ait toujours compté et compte toujours avec l'age. Ce en quoi il a tort. Et l'écrasement ne stimule pas toujours des révoltes ; au mieux les tient-il à la fleur de terre où s'accrochent les plantes sauvages. Au pire n'oublions pas que parfois le pied qui écrase parvient à faire croire qu'il a raison.
Alors croire en attendant en la peau de la nuque, le dos des mains, les oreilles aux yeux clos, et les reins fatigués. En le corps qui contient ; et qui, doit-on l'espérer, l'attendre, même infiniment, s'ouvrira un jour, en ordre de colère, comme les contingents sont en ordre de bataille.
Ne plus s'arranger d'être sous l'être.
Les rêves de fuite ne suffisent pas. Les rêves d'ailes ou de coques puissantes fendant les flots. Les rêves énigmatiques dans des dédales absurdes. Les rêves reposants de demains en lendemains, avec au bout un avenir qu'on atteint jamais. Des rêves arides sous lesquels on vieillit, enfant inachevé.
Lui, cet autre de quelques instants, à la fin de cette filature improvisée, je lui veux un rêve rouge, chaud et électrique. Quelque chose qui l'empêcherait de dormir encore une deuxième fois déjà dormant. Dormeur songeant dormir. Qu'il sorte d'un encoquillement, en procédant des bras comme d'un double balancier. Et un tambour aux écoutes inversées, grondement de thorax sans bouclier. Et une foule d'eau dont le roulement des têtes contient des contines obstinées. Danseur qui naît. Il quitte la révérence des humbles en s'élevant. Sa tête apparaît. Son visage. Je ne l'ai connu que dans les ombres et les marges des ombres. Que marchant devant moi sur la ronde qui ceint le flanc dur de la survie. Sans visage. Là, il apparaît. C'est une lame courte à la bouche de chair. Un fil qui se perd dans un front large et haut. De chaque coté un double onyx luit d'une chaleur lointaine. Des boucles épaisses et noires accrochent ses tempes. Il n'a pas d'expression. Pas plus qu'il n'a à exprimer l'équilibre attentif où il doit se tenir sur le double ciseau de ses jambes qui se déplie. Pour régler l'oscillation il replonge son visage sous son ombre. Il s'ébroue brièvement secouant sa chevelure. Les bouts de ses doigts au bout de ses bras tendus du creusement de son dos, contactent des points invisibles, reconnaissance d'empreintes dans le programme magnétique. Ses yeux noirs ressortent. C'est d'un geste du cou qu'il relance son visage. Une des branche du ciseau a quitté le sol et lève entre ses mains une troisième paume. Le cristal de voix qui vibre sur les peaux grondantes attache à son lustre ce triple cordage de fibres longues et sèches. Seule sur le tambour la pointe du deuxième pied maintient la transmission avec le solide et le tellurique. De l'imprévisible se prépare. La position inattendue à partir de laquelle va se produire un prodige, ou peut-être rien. Et y compris dans ce rien, façon de ne pas y croire, l'innocente surprise de se laisser faire en ne s'appartenant plus que par un abandon. Se laisser faire. Comme on est fait d'une autre terre que la sienne, et modelé par d'autres mains que celles que l'on se connaît. Toute la partition est là. Elle se joue. Elle fait le ciel et le safran dans le bol de riz. Les océans et la gorgée d'eau. Les pas et le grand saut. La beauté là, et celle qui vient. Il suffit d'un souffle sur sa joue, et son visage part doucement de coté, et son pied sur sa pointe pivote, son genou fléchit, un temps, se raidit, un temps, deux temps, fléchit à nouveau, un temps, deux temps, trois temps, se raidit, pareillement, et fléchit, et toute la coupe de son corps commence lentement à tourner. La lumière s'offre un à un tous ses contours, et touche en alternance le haut de son visage, le fuseau d'une cuisse, le balancement de son sexe, le relief serré d'une épaule, la forme diverse d'une main. Les trois lianes de chairs nerveuses et souples qui lancent leurs pales au dessus de sa tête alignent une ellipse. C'est très vite cette hélice au milieu de laquelle fusent les cristaux qui tient dans son volant cette ronde d'un seul. De son visage mince, tiré vers l'extérieur par la force de cette ronde, ses yeux incandescents découpent des volutes, que le tambour reforme à chaque cercle. Le pied au sol se tord, se retend, et se retord, et se retend, et encore, mécanique de précision ; c'est un effort de titane, résistance de l'acier, agilité de la gomme. Un tour de potier où naît une urne vitale. Que veux-tu qu'il advienne toi ? Si rien ne l'arrête plus, que va devenir ce calice au tambour plein d'un chant d'eau fraîche et claire.. Une folie le prend tournant déjà depuis. Souvenons-nous. Le temps des soldats qui en guerre ne le compte plus. Le temps du croyant égal à celui de son rocher. Le temps de la vieillesse sous celui des enfants. Les cadrans délavés. Les importances poussières. Les plannings à la plage sous le sable, le sel, l'eau, le vent. Les ménagères enfouies sous leurs écrans d'arrêt. Le monde lâche comme un épiderme vide coule sous la scène. La roue du danseur projette un autre jour. Pour l'instant nul ne sait et nul ne répond : s'il faut ou non attendre que de sous le muscle de chaque membre de cette roue glisse un tranchant. Craindre qu'il y ait une arme dans l'intention de la grâce. C'est à dire cette arme là par laquelle toujours jusqu'à maintenant les opprimés de tous les mondes ont cru devoir exprimer leur colère pour être entendus des oppresseurs. Le danseur change de pied. Désormais pour mieux se déplacer et aller voir les mondes, il saute de temps en temps d'un pied sur l'autre, celui qu'il libère allant chaque fois remplacer au dessus de lui celui sur lequel il vient de sauter. Ce n'est pas une machine rapide. Mais il a acquis une telle régularité qu'à présent oui, il faut aussi savoir si cela concernera tous les mondes qu'il va visiter. Pour ça la scène va se dérober ; les éclairages vont s'estomper jusqu'à le laisser poursuivre sa rotation sous tous les cieux, sur toutes les terres. Il changera de figure : la roue avec les mains, en boule recroquevillé, contre le froid et les pluies, roulant tout allongé sous les balles des vigiles, retrouvant sa corolle pour entraîner les siens, les attirer, devenir gravité, nébuleuse, amas, cortège, fusion d'un même élan, mélange de tous les cris, de tous les épuisements des femmes, celles des déserts où elles sont réfugiées, et celles des argentines aux hommes confisqués ; mélange de tous les poings des hommes qui ne veulent plus mourir de gloire nationale ni divine ; mélange de tous ceux qui vont finir par préférer voir ce tourbillon chétif devenir un grand bal, que continuer à fermer leurs sens pour ne plus percevoir le fracas des milles fissures dont chacun est cerné. Avant une explosion ? Oui, aussi. Peut-être. Sans doute évitable pourtant. Mais souvent les rêves ne font pas le tour jusque là où nous sommes : ils demeurent décousus de nous. Ils nous portent, mais nous laissent presque à tous les coups dans un endroit où nous n'avons pas davantage de lien avec l'opportunité d'une aventure nouvelle. Nous en avons trop su en si peu de temps ; il ne nous en reste que juste assez pour attendre encore.
Toi tu ouvres des mots. Je t'ai vu depuis le début sur la scène, touché par cette danse comme par un climat recherché. Une inclinaison à vivre plus heureusement près de cette chorégraphie. Assis en tailleur, tu ouvres des mots ; bien plus que des livres. Tu n'ouvres pas de livres. Les livres te sont ouverts. Tu ouvres les mots. Tu le fais dans un temps immédiat, car ce n'est plus un geste que tu apprends, c'est une disposition naturelle que tu maîtrises. Le temps que cela nécessite est replié pour toi comme une recette d'alchimiste ; ton travail ne peut se voir que si on agrandit un morceau de seconde pour scruter se qui se déroule dedans. Il peut s'agir d'une opération. Tu soulèves doucement l'épiderme. Tu regarde les organes qui font vivre ce mots-là. Ils n'ont pas tous les mêmes. Ni les mêmes de la même façon. Tu détailles les synapses dont il se sert pour toucher les autres, et comme ce qui a été ainsi pensé, voulu pensé, cru pensé, inspiré, comme ce qui est venu a pris forme : afin de transplanter cette organisation, ce jeu d'organes, dans le corps d'une autre langue.
Moins médical ; tu ouvres des mots : où est la porte d'un mot. Où sont les portes. La trappe d'un mot. Son vantail opaque. Son oeil de verre. Son pli de peau par où la déchirure sera ou la plus tendre ou la moins limpide. Le pli de peau du mot peau d'ailleurs. Deux lèvres entrouvertes ou bien tout de suite un découvert de corps où s'avèrera une instance, un meurtre, une vieillesse, une palpitation, une nacre, un message clos, une chair brûlante, le dégagement d'un col de chemise, le frôlement d'un autre nu : les horreurs du dessous, les grâces du dessus ; quoi faire dire aux premières de pas si noir qu'on croit et dire aux secondes de pas si lumineux qu'on espère.
Ouvrir des mots. Un équilibre aussi. Doublement : c'est ton équilibre, et tu fais de l'équilibrisme.
On tente ça depuis tout petit. On l'ignore rudement. Dans le temps transformiste où le futur d'un homme commence à se négocier. On peut s'enticher d'une histoire de grain de sable avec Dieu. J'attachais à ce supposé individu, en tout cas impalpable, la petite voix qui me parlait. Je l'attachais d'autant plus que je ne me privais pas de lui répondre beaucoup. Il ne pouvait alors être question d'un moi à moi. Bien plutôt était-ce un moi avec quelqu'un d'autre. Je faisais mon intéressant. Je plongeais jusqu'aux abysses de la perplexité en interrogeant tour à tour la science et ce qu'on pouvait savoir de Dieu à propos de la présence dans le creux de ma main d'un grain de sable. D'un simple grain de sable. Le granule micronésien à peine visible sur la chair de ma jeune paume entrait en concurrence avec le vertige du ciel. Ca ne m'aidait pas à me placer. Dans cette recherche là j'étais assez peu enclin à imiter mes semblables pré-hommes pour qui l'abîme de la perplexité tenait entre les rondeurs naissantes des filles et la rondeur d'un ballon de foot. Je cherchais des angles. Des points de vue. Donc je ne cherchais pas à me placer. Je n'hésitais toutefois pas à tenter de convaincre de l'opportunité de mon questionnement certains copains de classe. J'en trouvais qui pouvaient me regarder avec un sympathique mélange d'étonnement et d'admiration très diffuse. Eux ne se posaient pas de question. L'avenir se profilait. Et cela s'écrirait sans eux. Avec l'un d'eux on allait après les cités dortoirs récemment construites au bord de la ville, dans les champs encore épargnés par l'urbain gris ; il avait réussi à gratter ici ou là un peu de monnaie et il avait acheté un paquet de P4 ; cigarettes dégueulasses fabriquées à partir de résidus de tabac. Un étui de quatre coûtait l'équivalent de quelques carambars. On fumait ces horreurs en cheminant vers le petit village de C. où il habitait. En chemin toussant et crachant, je lui racontais mes histoires et lui proposais de partager mes angoisses existentielles. Ce qui m'inquiétait, bien qu'alors je n'aurais pas dit que cela m'inquiétait, j'aurais plutôt dit que cela me contrariait, c'est l'assurance avec laquelle il trouvait des réponses. Je ne percevais pas le son des verrous de sa voix en mutation. Mais je faisais tout pour, avec la plus digne des mauvaises foi, garder mon équilibre, donc mon instabilité, donc mes angoisses faute de mieux. J'ai dû esquisser quand même quelquefois l'idée que justement si je choisissais un espace tel que celui qui tournait obligatoirement autour de ce grain de sable c'était bien parce qu'il fallait habiter ça et rien d'autre. Je me rappelle très bien le regard que je portais alentour : je travaillais aux précipices. Sur les orées entre les champs labourés et les forêts qui restaient encore fabuleusement menaçantes. Entre les balises de leurs pistes et les no man's land où elles pointillaient leurs canaux.

Parfaitement calme, miroir des sommets, engonçant jusque dans de secrètes soutes, percées dessous les rives, les pleines réserves d'une dépense qui vient, une eau vit du silence. Et le pourrait aussi d'un trait de plume pour tromper je ne sais dire quoi de métal à sa surface. De l'éclat translucide d'une oeuvre lapidaire. De même d'un léger souffle. Du sentiment de quelque chose de l'autre coté des montagnes.

Novembre était sur le pivot de la terre ; l'automne et les autres s'inversent.
C’est le bon moment pour naître de ce qui meurt.

vendredi 30 janvier 2009

La rue debout

Ils ont mis la rue debout !
Ah ! Décidément rien ne les arrête !
Ah ! Ils en trouve du pognon ! Pour faire ça !
Pour que les gens aient bien à manger
Pour que les gens aient où habiter
Pour que les gens soient un peu content
Ca fait bien des histoires
Ca dit qu’il n’y en a plus
Ca dit économiste ci, ça dit conjoncture là

Mais pour commettre ça
Ils n’en ont pas manqué

Comment va-t-on défiler maintenant ?
Avec la rue debout !
Et ce trou dans la ville
Ce barrage devant nous !

Ils ont mis la rue debout !

Pas n’importe laquelle :
Celle du 1er Mai
L’avenue du 1er Mai
L’avenue de la République
L’avenue du Peuple
L’avenue en porte voix
L’avenue du danger
Pour le fricot banquier
L’avenue qui dit non
Au pervers boursier
L’avenue qui dit non
Aux barons mâchoires
L’avenue de la joie
D’être ensemble et si forts
D’être ensemble et sans nombre
D’être ensemble et d’y croire
A n’en plus jamais pouvoir reculer
A n’en plus jamais vouloir plier
A n’en jamais jamais
Jamais jamais céder !
L’avenue du printemps
Aux jeunes gueules d’amoureux
Aux belles gueules entêtées
Aux vieilles gueules qui gueulent encore
Parce que ça on le sait :
On l’oublie plus !
Faut pas se taire !
A aucun moment !
Au pire il faut murmurer
Il faut faire rumeur
Sourdre un brouhaha
Rester une menace !

Faut pas un seul instant
Que ce gros ventre obscène
Enflé de ses pillages
Puisse se croire en paix
Comment va-t-on protester maintenant ?
Avec cette rue en moins
Dressée comme une potence
Au cœur de la cité

Eh bien on va y aller quand même !

On va grimper ! Tresser des cordes !
On va s’aider ! Trousser nos manches !
Tailler des planches ! Et puis des pierres !
On va tracer les plans pour un grand escalier
Ca nous prendra du temps mais on le construira
Les plus hardis, les plus agiles
Feront de l’escalade
Pour aller tout en haut crier qu’on crie encore
Crier qu’on est pas mort et que c’est pas fini !
Que nous ici on sait ce que c’est le travail
Et le courage aussi, et aussi le partage !
Que c’est plus dur pour nous toujours de se défendre
Mais qu’on se défendra et qu’on en a la force !

Et puis on y jouera dans cette rue debout
Les plus légers ou les plus fous
Feront du trapèze entre les réverbères
Les plus pressés les plus affamés
Feront des nids d’amour
Dans les arbres horizontaux
Les enfants danseront
Sur les panneaux publicitaires
Les anciens chanteront
Des chants de camarade.

Et quand tous de nouveau nous pourrons remonter
Cette rue arrachée, cette rue déchirée
Que nous aurons reprise, durement reconquise
Ils pourront nous entendre au bruit que ça fera
Au slogan du vacarme à la joie des clameurs
Au tonnerre que sera la danse sur ces marches

Quand nous serons en haut de cette rue brisée
Nous apprendrons à voler
Et nous y arriverons

Ils se seront cru débarrassés de nous
Ils seront à leurs tables en train de se gaver
Ils seront détendus leur police à leur pied
Ils seront protégés de leur justice en laisse
Ils seront dans leurs lits de sale éternité
Ils seront dans leur film comme dans leurs trafics
Tout juste content de nous avoir oublié

Nous noircirons le ciel qu’ils voulaient nous noircir
Et couvrirons la ville qu’ils voulaient nous prendre
Envahirons les toits sous lesquels ils comptaient
Vivre enfin tranquille, le peuple enfin maté

Et cette rue debout, leur unième méfait
Deviendra notre rue debout
Notre rue debout
Pour mieux leur tomber dessus !

mardi 27 janvier 2009

Dublin-Belfast-Glasgow-Edimbourg-Glasgow-Belfast-Dublin-Epilogue

Et donc pour finir d'en finir et que ce soit terminé une bonne foi pour toute du fait que quand ça suffit y faut que ça cesse, voici un peu de mes photos à moi !

Trinity College à Dublin : classe non ?

Les 5/7me de la p'tite troupe de Dublin.

1/7me de la même : et donc le complément est derrière l'objectif.

Embarcadère de Besfast : moi aussi je sais faire du bleu si je veux pas.
Une statue de mon signe zodiacal, the Unicorn, dans Glasgow : sympa is'nt it ?
Brown stones in Glasgow : j'aime bien.
Photgraphe photographié pendant qu'il règle son appareil photographique : passionnant !

Pour joindre l'utile à l'agréable ??...

Edimbourg : c'est beau !

Edimbourg : c'est beau !

L'Union Jack.

Edimbourg : c'est beau !

Gargouille : j'me demande qui a servi de modèle...

Edimbourg : c'est beau !

Bourrés dans le bar à blues de Glasgow...

Le grand pont rouge de Glasgow : j'adore !

J'adore tellement qu'en voila une autre !

Une statue dela Passionaria : voir Guerre Civile Espagnole pour les moins informés.

Pont de chemin de fer à Glasgow.

Moi aussi je peux prendre des jolies photos de mouettes qui batifolent.

Moutons crépusculaires...

Pour joindre l'utile à l'agréable ... j'aimerais voir la dégaine de l'alcotest ...

A l'aéroport de Dublin : je charge les photos de Greg sur mon netbook : il s'impatiente : "Bah attend ! Ca charge là !"

Aer Lingus... Aer Lingus... Pour joindre l'utile à l'agréable... Nous sommes rentrés sur Air France !
Voilà : cette fois c'est fini fini fini fini ...

samedi 24 janvier 2009

Yessouicanner

Bon ! Bah oui, il faut encore se rendre à l’évidence, si ça continue l’évidence va pas tarder à afficher complet, voilà de nouveau un mot qui passe devant tous les autres qui attendent leur tour, ce qui n’est possible que grâce au droit souverain que j’exerce sans partage de faire ce que je veux sur mon blog.
Ceci dit j’ai une petite excuse cette fois : ça n’entamera pas le bloc d’airain de mon autorité indiscutable, et d’ailleurs indiscutée, mais ça calmera peut-être un peu un peuple éventuel toujours prompt à regimber au risque même de se prendre quelques coups de matraques : vraiment quelle inconscience !
Ma petite excuse c’est que le mot d’aujourd’hui est un mot commençant par un Y : et ces mots-là, vous le savez, on en trouve pas beaucoup dans un dictionnaire de langue françaisifiante digne de ce nom. Donc j’en profite !


Yessouicanner : v.t. ou i. ce qui veut dire que c’est un verbe, en l’occurrence du premier groupe vu sa terminaison, transi quant il fait froid, ou intransi quand la température ambiante est correcte. De l’anglo-sexué « yes », qui veut dire oui, du franco-d’accord « oui », qui veut dire yes en anglo-sexué, et de « canner » qui veut dire : garnir un dossier de jonc ou de rotin tressé.
On sent bien au premier abord que nous nous orientons vers un définitionnement paradoxal. Et on a bien raison de sentir ça. C’est que, voyez-vous, il est fréquemment utile de ne pas prendre les mots au pied de la lettre. Le contraire est envisageable quoique cela nécessite alors une gymnastique autrement plus acrobatique. Pour ce qui est du yes et du oui, on comprendra sans peine, pour peu qu’on ait l’encéphale encombré de davantage de matière grise active que d’eau tiède croupie, qu’il s’agit là d’une sorte de double croche à caractère tautologique née et mue par le principe de l’entente cordiale, principe de gestion qui anime les relations entre ces deux grands peuples que sont les Britanniques qui ne se prennent pas pour n’importe qui, et les Français qui ne se prennent pas pour n’importe qui non plus. Même si nous n’oublions pas cet aphorisme ironique qui dit que finalement l’Angleterre ce n’est jamais qu’une colonie française qui a mal tourné. D’ailleurs c’est un peu excessif.
En fait l’attention va se porter tout naturellement sur cette histoire de dossier garni de jonc ou de rotin tressé. Car c’est là que réside l’énigme. De quel dossier s’agit-il ? Et par là même, de quel jonc ? De quel rotin ? Et… Tressé par qui, par quoi, comment, dans quel but ? Hein ? Finalement ?
Sachant que le jonc est un végétal arborant naturellement une tige longue et flexible, que le rotin est une tige aussi, extraite d’un palmier, et qu’on utilise pour la confection de paniers ou de sièges, on est naturellement tenté d’en déduire que le dossier dont nous parlons est celui d’une chaise ou d’un fauteuil. C’est simple, c’est évident, ça coule de source comme on dit !
But, but, but …
Il ne vous a pas échappé qu’un slogan avait fleuri ces derniers mois sur à peu près toutes les ondes, et à la faveur de la promotion présidentielle d’un séduisant gazou dans un pays où on mange beaucoup plus de cheeseburgers que de Bœuf Bourguignon. Je vous rappelle ce slogan au cas ou vous auriez passé le dernier semestre de 2008 dans un trou à deux mille mètres de profondeur : « Yes we can ! ». Evidemment, à première écoute, et d’autant plus qu’il existe dans la langue vernaculaire de ce pays une traduction certes expéditive, mais aussi bien pratique, on en a conclu que oui, nous pouvons. Cependant un habile déchiffrage du message sous-jacent va nous éclairer sur le vrai contenu du propos. Face à l’ampleur de la tâche qui attend le séduisant gazou en question, succédant à un ahuri notoire qui fut durant huit ans entourés d’un aréopage de tarés cupides avec lesquels le dit ahuri s’est employé, passez-moi l’expression, à foutre le bordel un peu partout, il est indubitable que le message en filigrane est : « Oui, oui, nous allons garnir les dossiers de jonc et de rotin tressé. » Je vous l’accorde, dit comme ça, il n’est pas sur que c’eusse été très porteur électoralement. Aussi doit-on se munir d’une interprétation qui hisse le propos à la hauteur de la fonction. Bien sur qu’il ne s’agit plus là de dossiers de chaise ou de fauteuil. Mais bien plutôt de dossiers politiques, économiques, diplomatique, et tique et colégram. Et si le projet est de les garnir de jonc ou de rotin tressés, c’est de toute évidence une métaphore par laquelle il est préconisé de leur rendre le confort que huit ans de débilo-bushisme leurs a ôtés à grand coup de canon, de pillage boursier, etc…
Voilà, voilà.
C’est édifiant non ?
On en conclue, serait-ce que provisoirement, que nous espérons bien qu’un peu de confort va effectivement être rendu à certains dossiers comme celui, tout récemment encore bien explosif du conflit dit « du Proche Orient » : Histoire que d’un côté on se sente un peu moins à l’aise dans son fantasme expansiono-palestinocide, et que de l’autre on retrouve une meilleure assise qui ne tienne plus d’une dépendance à la dinguerie fanatico-allahphile.
Ceci dit faut voir comment on va tresser tout ça …

N’onosbtons* pas qu’en outre le danger de ce genre de mot est évidemment de tomber dans le lexique de marketing de gens dont les intentions sont sûrement moins rassurantes que celle du désormais Premier Gazou Etasunien.

Exemple :

Récent échange entre la Baderne Papale et néanmoins néo-nazie qui se fait appeler benoîtement alors qu’à l’origine il a un nom de char d’assaut, et un de ses points de suspension cardinale qui se demandait si quand même, bon :
Le Cardinal : - « Dis donc ta Sainteté ! Ca va pas la tête de réhabiliter quatre évêques qui sont pour envoyer les femmes qui avortent au bûcher, et dont un va même jusqu’à dire qu’à Auschwitz y’avait pas le gaz dans les chambres ? »
La Baderne : - «Eh ! Oh ! Tu me prends pas la tête avec ça ok ?!? Pour le moment personne dit rien. Et si ça gueule chez les païens démocrates on s’arrangera pour yessouicanner l’affaire et c’est tout ! »
Le Cardinal : - « Ouai ! Bah moi je suis pas sur que ce soit une bonne pub pour nous ! Déjà qu’on a plus grand monde dans nos boutiques ! Tu parles d’une façon de faire les soldes ! »
La Baderne : - « Mais mon pauv’ cardinal ! On s’en tape ! De toute façon avec la restauration du rite de Pipi V on tourne le dos à l’assistance ! Alors qu’est-ce qu’on s’en fout de savoir si y’a du monde ! »

* Onobster : à venir, et peut-être plus vite qu’on ne croit. Enfin… peut-être…

Dublin-Belfast-Glasgow-Edimbourg-Glasgow-Belfats-Dublin-6

Nous quittons sous l’abat-jour de la nuit, épaisse, pluvieuse, les côtes Ecossaises. Arrivée à Stranraer pour reprendre le drôle de bateau qui nous y amena quelques jours auparavant.
En doutait-on ? C’était trop court. Pas vraiment envie de rentrer.

Nous traînons un long moment dans Stranraer et près des grands débarcadères en attendant l’embarquement. Y’a rien à Stranraer. Juste des bateaux qui arrivent et des bateaux qui partent. Le petit bourg un peu éteint semble vivre à part de l’activité portuaire.
Nous allons passer la nuit à Belfast. Un nom de ville qui m’impressionne un peu. A cause du passé. Un peu comme Berlin aussi.
Mais bon, nous n’allons y passer qu’une nuit et repartir tôt demain matin pour Dublin où nous reprendrons l’avion pour Paris.
Nous arrivons rapidement au bed and breakfast.
Et je vais en profiter pour une digression relative à certaines installations sanitaires…
Il paraîtrait qu’il soit dans les mœurs de nos amis anglo-saxons de rechercher une sorte de raffinement technique, et prétendument pratique, dans les mécanismes de robinetterie des douches. Technique, sans doute. Pratique c’est à voir. Je pense plutôt qu’avant de confirmer une réservation dans un de leurs charmants établissements d’accueil hôtelier, il conviendrait qu’ils s’assurassent de ce que le client potentiel possède effectivement son diplôme de bano-douchologie. Ou du moins qu’on se disposa à dispenser à ces mêmes aspirants clients une formation ad hoc sur le maniement des instruments et la lecture du tableau de bord. Certes à première vue la douche est équipée d’un long tube flexible dont une extrémité est branchée sur la tuyauterie tandis que l’autre se termine par un pommeau. Certes on constate la présence de deux robinets dont on se dit, un peu naïvement que l’un doit commander le débit d’eau chaude et l’autre le débit d’eau froide. Seulement voilà. Il y a également un bizarre compteur gradué, d’étranges graduations sur les robinets, des boutons, un levier, et très vite on s’interroge sur la sophistication du dispositif. Et on a bien raison de s’interroger. Ma première déduction m’a porté à imaginer que cette complexité servait un soucis d’économie d’eau. Louable. Forcément louable. Après avoir dû laissé s’écouler des dizaines de litres de flotte dans l’attente qu’elle soit enfin à la température désirée, cette première déduction s’est heurtée aux hypothèses de deux conclusions possibles : ce n’est pas pour économiser l’eau ou alors c’est pour économiser l’eau et c’est complètement raté. Bien sur on finit quand même par se doucher : sous un filet d’eau tout juste chaud…
Je me suis dit que j’allais rappeler la Queen pour lui faire part de mes observations ; c’est vrai que nous sommes très intimes depuis quelque temps… Et finalement je me suis ravisé : j’attendrais de devenir Président de l’Europe, et paf ! J’imposerai des normes sur les équipements sanitaires : pour une douche : un tuyau, un robinet d’eau chaude et un robinet d’eau froide. Et pis c’est tout !
Il fallait que ce soit évoqué, c’est fait, là dessus nous allons boire un verre en ville, histoire quand même d’avoir respirer un peu son ambiance.
Sur recommandation du mec qui nous a accueilli et montré notre chambre, nous nous rendons dans un bar où, dans la salle du fond, il y a concert. Sono pas terrible mais chanteuse à tripes. J’ai beaucoup aimé. Greg, moins : l’a trouvé ça un peu commercial.


Moi je regarde aussi autour, les gens, Irlandais du nord. Je cherche à voir ce qui peut rester des années de guerre civile chez ces femmes et ces hommes qui boivent, qui dansent, qui rient. Faudrait demeurer plusieurs jours pour ça. Parler avec elles. Avec eux. Pas le temps. Nous ne faisons que passer.
Nous buvons nos dernières bières.

Il faut rentrer.
Demain route grise jusqu’à Dublin.
Avion.
Paris.
Et c’est fini.
Heureusement il y a déjà d’autres projets de voyages en vue.
C’est bien d’avoir toujours un projet de voyage en vue.

dimanche 18 janvier 2009

49 > Cinquantième


Cinquantième. Exit quarante neuf. C’est fait. Voyons ce qui vient. C’est la cinquantième fois que je commence une année. Ca pourrait être la routine. C’est vrai après tout. Globalement quoi : un printemps, c’est un printemps. Un été, c’est un été. Un automne, un automne. Et un hivers, c’est l’hivers.
Mais non, bien sur.
C’est que tous les printemps ont toujours cette même force. Cette puissance mêlée de transitions difficiles, de poussées douloureuses, d’arrachements au sommeil, traversée de pluies fertiles, de fraîcheurs traîtresses, de frissons insouciants, des fatigues causées par des croissances irrésistibles. Ce recommencement où la fleur de lumière se dresse à nouveau de plus en plus haut dans le ciel. Cet encensoir de terres humides, de parures florales, d’herbages drus dont les odeurs parviennent jusqu’en ville, parce que l’idée en est portée par les vents adoucis et par les brumes, et que cela peut suffire à en iriser les visages au dessus des écharpes dénouées. Ce hall de vie sous lequel ressortent, ça n’avait pas disparu, les rires dans les squares, les concerts désordonnés dans les arbres, éclaircis d’un écho que l’air renouvelé fait tinter comme milliers de petites perles émouvantes d’indéfectible indifférence totale et souveraine.
Une chambre, où tout se serait endormi jusqu’au seuil de mourir, et dans laquelle se rouvrent les fenêtres. Dans laquelle reviennent les courants d’air.
Les étés. Aux jours de plages allongées au plus loin que se puisse aller chercher la pointe de l’aube, au plus loin que se puisse repousser l’ultime lueur crépusculaire. Aux chaleurs. Aux orages. Au sud éblouissant. Aux sueurs paresseuses. Aux fêtes brûlantes. Aux fièvres de désirs nus sous des lunes tièdes. Sous des plafonds célestes jonchés de constellations prolixes. Aux fontaines cachées. Aux reins alanguis sous les vêtements légers. La poussière sèche sur la transpiration. La douche du soir. Le ciel nerveux. Les vacances foutraques. Les longs soirs d’oisiveté. Les parades débrayées. Les impatiences avant les premiers éclairs. Les feux d’artifices. Les romans de voyages. L’or cruel du soleil. Les parfums capiteux des fleurs chauffées. Les jeux novices et hésitants. Les fournaises des verrières de gare. Les volées de cris dans les vagues. Les rêves d’aventures contre les billets retours. Les fortunes de souvenirs au tourisme des rituels.
Sommeil nu sur le lit pendant que l’air chaud de la nuit remue mollement les rideaux à la fenêtre ouverte.
Automne. Et puis l’automne. Plus rien ne tonne. L’horizon remonte vers le nord. Vendanges de tout contre l’épuisement de la nature. La paupière du jour se met à descendre plus bas. Il va falloir grappiller avec adresse les derniers instants de douceur. Sous les frondaisons où la mort dorée va éteindre les arbres. Il tombe des châtaignes aux bogues piquantes. Les affaires reprennent dans les cités. Les cimetières vont refleurir. Dans l’entrebâillement des nuages se glissent des feux lointains et mystérieux. Aller y voir. Bientôt. Mais sérieusement. Découvrir ce que c’est que cet autre étoile. La mélancolie se dérange sous les froissements que font les pas dans l’épaisseur des feuilles. Puis elle se repose et elle se fait sentir en de suaves et délicats relents de pourriture. Prochain terreau. Il pleut. Il pleure. Il refroidi. Petit à petit. Il y a de l’ambre dans l’émoi. Un sentiment de posséder quelque chose d’unique emprisonné dans un écrin de sève, pour en garder le feu immobile près du cœur pour après, quand toutes les forêts seront nues, tous les chemins boueux, tous les ciels, même bleus, mouillés, et les journées resserrées comme de petites casemates sous l’empire grandissant de la nuit et de ses épais brouillards.
Derrière les carreaux les regards penchés suivent dans la rues les gens penchés sous l’averse d’un moment ou le fin crachin de processions en jours gris.
Alors l’hivers. Annoncé à grand renfort de festivités trompeuses. Et consolatrices. L’hivers, d’abord grimé de lustres et de paillettes. Et lorsque tout est enlevé, rangé, que l’ivresse pour ne pas l’avoir trop vu venir, est passée, il est là, déjà là, il attend. Il attendait, sûr de sa longue silhouette sombre et imprécise. De ses longs doigts maigres et agiles. De son envergure aux ailes de vent glacé. De son savoir-faire d’alchimiste. De sa charnière longue où un interminable violon joue sa plainte au coin d’une rue que des passants conjurent en y jetant une pièce. De son refuge obligé derrière les murs, entre les murs, sous les toits, près des cheminées, sous les lainages, dans les pot-au-feu. Sûr de la mort romanesque pendant laquelle se fabrique sa fin à venir. Sûr de son travail sous la terre couverte de gel. Sûr que les enfants n’ont pas peur de lui. La preuve, certains voient le jour sous le manteau de ses vastes nuits.
Dans le berceau, près du radiateur, le nouveau venu sent comme la nuit peu engloutir de temps et le jour être si peu. Et cependant c’est déjà l’heure où cela recommence à s’inverser. Et ses yeux s’ouvrent de plus en plus au fur et a mesure qu’entre le début et la fin c’est la nuit qui replie ses draps.

Pourtant, pourtant pas deux printemps semblables, pas deux étés, ni deux automnes, ni même deux hivers. Sur les temps qui paraissent se répéter, il y a celui qui passe. Celui qui disparaît à chaque pas. A chaque mot. Dont les limons s’emmagasinent et sont traités par l’usine à mémoire dont on essaie plus ou moins de régler les curseurs. Avec des pinceaux, des plumes, quelques honnêtetés, quelques sournoiseries, des aiguillées de fils blancs, ou pas tellement blanc, ou qu’on voudrait transparents. Mais on ne peut pas tout. Et puis ce n’est pas fini. Loin de là.
Rien n’est fini.
Il paraît d’ailleurs que les capricornes sont ainsi. Ils ont le temps avec eux. Ca m’arrange bien je dois dire.

Cinquantième. Saint quand t’y aimes. Saint quand tu aimes. Je joue avec. Saint : pourvu que non. Quand : jusqu’au bout. Jusque toujours. Jusque jamais. Jusqu’à la dernière vague. La dernière rose. Je m’entraîne aussi pour ça. Jusqu’au dernier regard. Et dans le flou qui suit et l’évanouissement de la dernière lueur. Et bien après, peut-être, le dernier autre. La dernière indécence avec son petit feu têtu. T’y aimes ? Tu aimes ? Tu parles si j’aime ! Est-ce pour cette raison ? Et si c’était l’inverse… Et même plus moi. Plus besoin. Juste ce qu’il faut pour que ça fonctionne. Et comprendre. La distance parcourue oui. Plus de la moitié à présent, sans doute. Rien d’autre que l’inquiétude qui change de coté. Faire la part ainsi de ce qui change et de ce qui ne change pas. De ce qui devrait changer et de ce qui est immuable.
Et de la même manière que des lambeaux de chrysalides, continuellement se détachent de la vie qui avance, morceaux inanimés d’importance déchue, des peaux mortes qui ne protègent plus rien, et ce qui reste trouve alors son existence propre, son utilité, sa liberté, son énergie ressourcée. Ce qui n’a nullement changé, finalement, sous la répétition des déguisements, sous la manie des apparences.


Je me demande si vieillir ce ne serait pas se dénuder. De l’intérieur. Se garder, c’est légitime, des atteintes extérieures de la corrosion. Se préserver de la rouille. Mais au fond de soi laisser venir l’être sans yeux qui voit tout. L’être sans oreilles qui entend tout. L’être sans bouche et qui murmure. L’être absent sans qui rien n’a de sens même justement insensé.
L’idiot assis sur ses bagages et qui progressivement, oui, progressant, se débarrasse du surplus des intelligences importées, trie le malgré tout du livre d’airain, découpe les pages, rejette les balises dont des racines obstinées ont figées la parole de plomb dans des terrains aux strates envahies d’épouvante historique, déshabille l’amour de sa ronde immature, qu’on affecte lorsqu’il semble qu’il faille se séparer des éclats de l’enfance pour jouer des rôles.
Apprendre à vivre la parole autre. Reformuler l’intransigeance. Et imaginer que la guerre qui est née avant soi s’achève aussi avant soi.

La guerre. Celle dont je ne dis rien. Parce que les mots m’étranglent. Celle d’en ce moment, même si toujours parmi d’autres. Celle qui se réinvente d’elle même, régulièrement, comme un rosier remontant aux épines mortelles et aux fleurs asphyxiées de mensonges. Celle dont entretiennent la forge du malheur, les sorciers du désastre. Celle qui éclate des gamins en morceaux sur des murs éventrés. Celle qui rampe inlassablement et fige une injustice constituée en droit comme un poison définitif. Et je pense à un des plus ardents et des plus abominables promoteurs de cette guerre en ce qu’elle est aujourd’hui. Il déambulait, il y a quelques années, reconnaissable entre tous par son ventre qui le précédait. Son ventre incroyablement proéminent. Sa grossesse monstrueuse. A se demander comment cette chose pouvait tenir debout et se mouvoir. Et lorsqu’il a eu fini d’accoucher de son affreuse progéniture, nourrie de sa haine, il est tombé dans le coma. Il y est toujours. Je l’imagine. Sur son lit d’hôpital, ou ailleurs ; les tubes qui le maintienne artificiellement comme vivant ; et les longs pans de peau vide de sa panse qui pendent autour de lui, atroce dépouille de sa puante victoire.

Les eaux du bassin de la Villette achèvent leur dégel. Je me suis promené toute la matinée dans la ville calme et presque silencieuse. Et mon petit assassin chantonnait en moi le goût de l’eau, le goût du pain et celui du perlimpimpin …
Fragment d’intemporalité.

La théière

La théière, en latin theiae-infusium-plantace, où l’on retrouve donc sans peine la notion de plantes en tasses, est un animal de la famille des tisanidés. Comment ça un animal, vous dites-vous, en vous demandant concomitamment si je ne suis pas tombé de l’armoire ? Parfaitement. Je dirais même que la théière et un animal de race supérieure, autrement plus développé que le chien, le chat dont il fut question tout récemment, et même que le poisson rouge. Il a été démontré, par moi seul, certes, mais si ça ne vous suffit pas comme référence je ne sais pas ce qu’il vous faut, que la théière possède un Q.I. de 130. Alors ?...
La théière est originaire de la Papouzanglie Septentrionale, une région du monde aujourd’hui oubliée, mais qui se situait à l’époque quelque part entre l’actuelle Grande Bretagne et l’Océan Pacifique. Non, pas de ce coté là ! De l’autre ! Rhââ ! Vous faisiez quoi pendant vos cours de géographie ?
La théière était à son apparition sur terre un herbivore scissipare. Scissipare n’a rien à voir évidemment, mais soulignons-le, on ne sait jamais, avec celle que l’on surnommait l’Impératrice Errante, qui donc partait tout le temps, et qui, affublée d’un sobriquet affligeant servit de sujet à une série de film affichant un taux de glucose qui ferait passer mon snickers de quand je prends un goûter avant d’aller m’agiter sur mes altères, pour un aliment diététique.
C’est le célèbre paléontologue Gottefried Bodenschlumzbränwrackensdorf, ça se prononce comme ça s’éternue, qui fit la découverte des plus anciens restes qu’on ait pu détecter d’une théière. La datation au carbone 14 fit remonter ces restes à quelque chose comme entre 100 et 200 millions d’années, ce qui nous fait une bonne trotte comme dirait ma voisine, la gentille Madame Dugoupil. Ca nous met en outre, car je sais que vous êtes avides de précisions, quelques part dans l’éon du Phanérozoïque, à l’ère du Mésozoïque, aux alentours du Jurassique et du et du Crétacé. En revanche je n’ai pas l’adresse exacte.
C’est assez dire si, d’une part, cette charmante créature était là bien avant nous, et si, d’autre part, elle a tenu le coup un sacré bout de temps, et nonobstant les enfilades de combien de catastrophes naturelles, avant de devenir l’animal de compagnie pour gens raffinés qu’elle est aujourd’hui.
Ce qu’on a pu déduire de sa longue période de vie sauvage, du fait des nombreuses recherches menées par ce même paléontologue dont vous m’excuserez de ne pas reproduire une seconde fois le nom à coucher dehors avec un bail en bonne et due forme, c’est que sa vocation se dessinait déjà dans ses mœurs primitives.
A l’époque il paraît établi avec une quasi certitude que la théière n’avait pas de couvercle. D’ailleurs on ne dit pas couvercle, on dit chapeau. Il semble qu’elle s’alimentait en se roulant dans l’herbe afin d’en collecter à l’intérieur de son ventre. Ce qui ne devait pas être très pratique, mais bon, elle n’avait pas grand chose d’autre à faire. Puis elle attendait qu’il pleuve et une fois remplie elle attendait que le soleil revienne. Ca infusait. Et quand c’était prêt elle se roulait à nouveaux par terre pour se vider. Et ainsi de suite. On peut supposer que ça devait l’amuser un moment mais qu’au bout du compte une sorte de conscience plus élaborée que chez d’autres représentants de la faune de l’époque, et de l’espèce humaine d’aujourd’hui, devait au fond lui faire pressentir la vanité d’une telle existence. C’est sans doute dans une situation de profonde déprime qu’elle se mettait alors à rouler une dernière fois, en s’efforçant d’atteindre un précipice, puis elle se jetait dans le vide et se brisait. Selon les travaux de Gottefried, appelons-le Gottefried et voilà tout, les plus petits bris demeuraient sur place tandis que deux ou trois autre morceaux plus gros étaient alors frappés d’un étrange phénomène qui transformait chacun en une nouvelle théière.
Signalons que ce célèbre paléontologue était aussi connu pour sa sobriété et qu’il faisait montre d’un niveau de fantaisie tellement insignifiant que même avec un microscope électronique on aurait été bien en peine d’en déceler le moindre atome.
Domestiquée par d’anciennes civilisations, notamment en Chinoiserie Orientale, il y a quelque 4500 ans, autant dire que c’est la porte à coté, on ne la croise plus guère, de nos jours, à l’état sauvage.
J’ai ouï dire que cette délicate bestiole se reproduisait désormais dans des usines ou quelquefois dans de modestes ateliers d’artisans. Mais je me méfie de la propagande…
Toujours est-il que la théière est un animal charmant. J’en ai toujours eu au moins une à la maison. D’une physionomie bonhomme, ou plutôt bonnefemme, elle pose, ronde, rassurante sur une étagère où elle aime néanmoins être assez en vue. Sa personnalité placide se révèle notamment lorsqu’on l’ébouillante avant d’y mettre le végétal à infuser et qu’on la remplit à nouveau d’eau bouillante. Ensuite elle infuse. Silencieusement. Sans miauler. Sans aboyer. Sans hennir. Sans glousser.
Je sais, les apparences sont trompeuses. Aussi faut-il avoir atteint un grand degré de sensibilité pour entrer en communication avec la théière. Cela se fera plus aisément lorsqu’on est à sa table en train de travailler. Moins facilement en jouant au football : la théière n’aime pas être ballottée pendant qu’elle infuse.
Et soyez assuré que cette tendresse que je nourris pour la théière ne doit rien à un quelconque mysticisme ou autre croyance : je suis complètement athée.
D’une complexion psychique un tantinet portée à la monomanie, la théière domestique apprécie moyennement qu’on la dédie à l’infusion de plusieurs mixtures différentes. Ce caractère est accentué par la matière noble de son tissu organique. Généralement la théière en verre s’en tape : elle n’est en verre que pour que son propriétaire voit s’opérer l’infusion de l’extérieur : c’est une tendance un peu voyeuriste assez peu compatible avec l’âme intrinsèquement secrète de la théière. A contrario la théière en fonte, en terre cuite, en faïence, en porcelaine, apprécie d’être consacrée à la préparation d’un seul type de boisson. Gens dont la distinction passe moins par le consumérisme d’un pseudo luxe exhibé à grand renfort de marques qui déguisent les fétichistes en panneaux publicitaires, vous êtes forcément sensibles à cette complexion et vous ne faites de thé vert que dans la théière à thé vert, de thé fumé que dans la théière à thé fumé, de thé au jasmin que dans la théière à thé au jasmin, etc … Sinon pif paf !
Dans la famille à laquelle la théière appartient il y a également la tisanière. En latin tisanae-infusium-plantace. Mais c’est une autre histoire.
Nota bene : le nom du thé, qui est en réalité un camélia, c’est pas Adamo qui me contredira, vient du fait qu’on le préparait dés le début de sa consommation dans des théières. Ce n’est pas l’inverse.
Pour l’anecdote l’inoubliable découvreur des plus anciennes traces de l’existence de la théière, notre cher Gottefried, péri à l’âge précoce de quarante neuf ans dans des conditions originales. Il avait ramené chez lui une théière, exhumée lors de ses fouilles, et qui miraculeusement était intacte. Il l’utilisa dit-on à y confectionner du thé rouge. Rien ne dit, toutefois, que ce fut en rapport avec quelques affinités collectivistes. Puis, pour on ne sait quelle raison, il finit par ne plus s’en servir et la remisa en haut d’une étagère, dans sa cuisine. C’est un soir où il en choisissait une autre pour préparer un thé noir, que l’animal délaissé se jeta du haut de l’étagère pour aller se fracasser sur le crâne du brillant paléontologue qui défunta sur le coup. Lorsqu’on découvrit son corps inanimé, on aperçu des petite miettes de terre cuite sur le sol. Pas assez pourtant pour reconstituer l’arme du crime qui était en même temps le criminel. On dû se rendre à l’évidence : les plus gros morceaux avaient disparu… Ce qui fit beaucoup jaser à l’époque sur une prétendue malédiction de la théière. C’est sans doute pour cela que chez certaines personnes les théières sont enfermées à clé dans des placards, ou, pour le moins, installée sur des étagères basses.

mardi 13 janvier 2009

Dublin-Belfast-Glasgow-Edimbourg-Glasgow-Belfast-Dublin-5

Donc retour à Glasgow. La même route qu’à l’aller, mais dans l’autre sens, en plus que c’est à l’envers et qu’on roule de l’autre côté. Pour quelqu’un comme moi dont le sens de l’orientation est à peu près aussi développé que le sens de la justice chez la Bégum de la Chancellerie, c’est pas facile.
Mais Garmin est là. Garmin veille. Susurrante. Murmurante…
Et nous regagnons la seconde ville d’Ecosse assez tôt pour y dîner. Ce qui est un bien grand mot. Car ouvrons toute de suite une parenthèse un peu désagréable, (merci : nous avons quand même eu du mal à trouver du plaisir à manger dans ces parages… et hop, refermons la parenthèse), merci.
Nous parvenons donc à nous sustenter de quelques nourritures à peine terrestres, et décidons d’aller boire ailleurs. Un premier bar très sympa et rigolo. Il s’y est même trouver une fille pour me mettre la main aux fesses en remontant des toilettes : non mais je vous jure ! Jusqu’où s’arrêteront-ils ? Cependant c’est un peu bruyant… Nous quittons l’endroit, sans savoir que ça va être pour l’envers. A quelques rues de là, une devanture sobre, dans le haut de Holland Street : nous rentrons, longeons l’immense bar au centre, parvenons à nous y faire une petite place : et en fait nous sommes à quatre pas d’une scène où ça joue. Greg ressort pour téléphoner. Je commande des Mac Ewans. Et, comme je disais, ça joue. Trois keums, âges oscillants entre soixante et soixante-cinq ans, un à la basse, un à la batterie, l’autre guitare-chant : et oh la la oui ! Ca joue ! Ca joue grave ! Du blues mes frères ! Du blues mes sœurs ! Du blues à mourir : le meilleurs ! Du blues qui déchire sa race ! Du blues que t’as rien à faire, ça te racle jusqu’à l’os, ça te serre les tripes, ça t’y enfouit le cœur, ça fait comme un grand pendule baroque et plein de vapeurs dans ta tête, ça te fait balancer à l’intérieur, ça te fait battre du pied à l’extérieur, ça te fait pleurer du bonheur d’être là quand même, d’être là malgré tout, ça te fait pleurer mais ça se voit pas, à cause de la bière qui seule fait briller tes yeux. Ca peut pas être autre chose…
Blues session : les musiciens changent, se succèdent, plus jeunes, ou pas. Et c’est à chaque fois comme ces tours de manèges à la fête foraine : ces trucs tordus dans lesquels tu montes pour avoir peur. Pour gueuler quelques minutes ta trouille du vertige et croire que tu vas pas y survire, mais que tu vas y survivre quand même, parce qu’il va bien falloir continuer. De toute façon.
Et la petite brune un peu ronde, dans sa roge rose fuchsia, qui se pointe au micro, à un moment, et nous lâche un Janis Joplin comme une sublime bulle mauve dans une nuit de nulle part.
Lorsqu’on sort de là, qu’on s’en sort, on ne veut rien d’autre : rien d’autre que se perdre dans les rues. De n’importe quelle ville. Où qu’on soit. Quoiqu’on soit. Et pourquoi faire…
Nous ne nous sommes pas perdus. Nous avons juste failli. Un peu. Nous étions à pied, donc sans Garmin, et un peu bourrés : j’ai le vague souvenir de quelques détours.
Nous nous sommes retrouvés au bord du Clyde, à prendre quelques photos d’un magnifique pont éclairé en rouge.
Et puis nous sommes rentrés à l’hôtel.
Ce soir-là Greg n’avait pas pris son appareil photo. Moi si, néanmoins je préfère en rester au concept que ces articles de voyages ne soient illustrés que par Greg : y’aura quand même une postface consacrée à mes images, rassurez-vous.
Lendemain : nous allons quitter l’Ecosse, après une petite visite au lac Lomond, puis en longeant la cote : je suggère un petit problème de timing quand à bien profiter des deux, vu que le jour s’affale dés 16h30… Donc je suggère …
Ici, une élipse…
Direction Stranraer via Lomond et la côte.
Je vous laisse avec les photos : j’ai encore plein de blues en dedans. Alors c’est beau un lac dans sa douce désolation d’automne. C’est beau le rivage marin léchouillé par une mer calme, une mer de mercure gris bleutée, avec des moutons dessus, et des moutons au bord, avec un ciel de palace de nuées teintées de plomb, qui donne envie d’aller voir la fin du monde pour bien entendu ne la jamais trouver.

Bon, faut pas qu’on soit en retard à Stranraer : y’a le bateau pour Belfast : ça serait bien de ne pas le rater…












lundi 12 janvier 2009

Le chat !


Félinophiles de tous poils, gâgâto-chatolâtres liquéfiés, ronronnomanes inconditionnels, accrochez-vous à Baudelaire, ça va grave tanguer !
Ca fait un bon moment que je me dis qu’il va falloir sérieusement rétablir la vérité. Certes il y a tant de vérités à rétablir, sans compter celles qui se recassent la gueule dés qu’on les a restaurées, qu’on ne sait plus trop où donner de la tête. Bref, c’est au top d’un agacement légitime, que, souvent, on se décide à s’attaquer à un sujet. Ne dites pas le contraire, vous faites pareil.
Donc, vous l’aurez sans doute compris, je vais m’atteler à la tâche ô combien risquée de remettre le chat à sa place. Je me suis au préalable fait établir une demie douzaine de faux passeports pour fuir à l’étranger, on ne sait jamais, les représailles pourraient être terribles.
Le chat est une créature dont le principal des activités consiste à manger, à roupiller, à mater le monde alentour avec une indifférence supérieure, et à torturer de jolis oiseaux et de facétieux rongeurs, les plus petits de préférence, avec un sadisme qui n’est pas sans rappeler certaines regrettées badernes généralissimes chiliennes ou autres, (en tout cas pas regrettées par moi).
A part ça, soyons clair, le chat ne sert à rien. A rien du tout.
Soyons aussi objectif que clair, force est de reconnaître que cet arrogant mammifère qui peut aussi dépenser son oisiveté à déchiqueter méthodiquement des volées de coussins et des kilomètres de tapis, et à parsemer toute une garde-robe de son poil importun, n’est pas complètement inesthétique. Il n’atteint évidemment pas l’infini élégance de la girafe, le chatoiement coloré du papillon et pas davantage la majesté du vol du héron cendré, mais bon, disons que c’est assez décoratif. Là s’arrête la liste des qualités de ce vaniteux félidé.
Je relisais récemment le sonnet de Charles, Baudelaire Charles, somme de déliquescence opiacée que ce grand poète crut devoir dédié un jour de trip particulièrement carabiné à ce petit fauve de cabaret. Franchement, c’est à se rouler par terre de rire.
Reprenons ça méthodiquement :

Les amoureux fervents et les savants austères
Donc, déjà, exit ma gardienne d’immeuble et la vieille fille du dixième.

Aiment également, dans leur mûre saison,
Donc exit les bambins joueurs et les vieillards à rhumatismes.

Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Puissant : un coup de tatane et on le colle au mur ; doux : caressez-le machinalement et vous allez voir les coups de griffes si le matou est mal luné ; orgueil de la maison : avec les canapés en lambeaux, oui, c’est d’un chic !

Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Frileux ! C’est pour ça que ça se vautre régulièrement dans les piles de pull-overs et que ça les remet jamais en place ! Sédentaires : tu parles ! Ils savent où se trouve la gamelle, c’est tout !

Amis de la science et de la volupté
C’est ça ! Et pourquoi pas jurés du prix Nobel aussi ! Voluptueux : je suppose que l’auteur voulait dire du racolage, mais ça marchait pas pour la rime…

Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres;
Le silence !J’en connais un qui, sauf à lui faire manger une balayette, peut passer des nuits entières à miauler sans raison : son assiette est pleine. Ah oui ! C’est ça ! Il manifeste sa joie d’être dans le noir ! Plaisante petite bêêête …

L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
Mais l’Erèbe est quelqu’un de sérieux. L’a autre chose à foutre que de s’encombrer d’un attelage de coussins à pattes.

S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ouai : moi j’aurais plutôt dit : si ces feignasses daignaient se bouger un peu l’arrière train histoire de se rendre utile et de mériter un peu leur pâtée de temps en temps : mais c’est vrai que ça fait plus de douze pieds…

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Traduction : ils se gobergent en permanence en prenant des poses de frimeurs congénitaux.

Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
C’est vrai que les Egyptiens de l’antiquité adoraient les chats : on voit où ça les a menés.

Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;
Faux ! Ca ne dort jamais complètement ces choses-là : ça fait semblant, ça guette, ça surveille : ça n’a pas la conscience tranquille ! Quand aux rêves sans fin : boulettes au saumon, mousse de lapin, souris sanguinolentes et oiseaux égorgés. Beuk, beurk, beurk…

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques
Ca roule de la croupe comme une vraie hôtesse de sex-bar, et ça ondule de la queue pour mieux nous montrer son trou du cul : quelle classe en effet !

Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Ca c’est sur que si ce bestiau est le roi, c’est bien le roi de la paillette !

Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Aaah les yeux mystérieux du chat ! Quelle rigolade ! Regardons-y de plus près : le regard du chat est vide, totalement vide, insondablement vide : aussi vide que le bocal crânien d’un supporter abonné du PSG !

Voilà ! Ca va mieux ? On redescend sur terre ?

Pour parfaire cette action en rectification, une petite anecdote. Par laquelle nous apprendrons que cette potiche ronronnante peut toutefois s’avérer excessivement comique : sans le vouloir…
Nous étions à Fontayre. Devant la maison il y a une mare, anciennement à canards, devenues à grenouilles. Au dessus sur le talus un bouquet de simili acacias qui grimpent assez haut. A l’époque Françoise et David étaient encombrés d’un chat, aujourd’hui décédé, qui répondait au sobriquet de Bowie. Je dis qui répondait, mais en fait il ne répondait jamais. D’ailleurs les chats ne répondent jamais. Ils réagissent dans le meilleur des cas au son que fait leur gamelle qu’on vient de reposer, dûment remplie, sur le sol. Voilà-t-il pas qu’un matin ce stupide animal entreprend de grimper dans les acacias. Ainsi qu’il est fréquent chez ces ahuris prétentieux il se met à miauler pour manifester son incapacité à redescendre. Donc un des fils de Françoise entreprend de grimper à son tour pour sauver le ridicule griffu de sa grotesque situation. Allez savoir ce qui se passe dans son absence de cerveau, au lieu d’attendre qu’on vienne le récupérer, il continue à s’élever dans les branches. Lesquels, vous avez remarqué, plus on grimpe, plus elles deviennent chétives. Et le gros lucifer de pacotille se retrouve bientôt en équilibre précaire sur une branchette, au dessus de la mare… Eh oui … Vous devinez la suite … J’avoue que la chute du matou, pattes écartelées, dans un miaulement à pisser de rire, et son plongeon dans l’eau verte et pleine d’algues, restera un de mes meilleurs souvenirs comiques, relativement à cette engeance à moustache. Il est a noté que le chat ne vole pas très bien mais qu’il peut nager à une vitesse surprenante. Pratiquement en apesanteur. Réduit à l’état de serpillière puante, on ne l’a plus vu pendant deux jours : le temps qu’il sèche et qu’il se nettoie…
Allez me soutenir après ça que le chat n’est pas un crétin !

Bien sur il y a des exceptions à la règle. De même qu’il n’est pas exclu que certains niaiseux peuvent croire devoir une carrière artistique à quelques prémices dans une vulgarissime starcacadémie, alors qu’ils ont peut-être un vrai talent, il y a des chats qui échappent à leur sort de bibelot.
Ce fut sans aucun doute le cas de « So What » : notre « Rutylante » s’en souviens.
Et même moi, aussi.

En illustration introductive à cet article salutaire une photo d’Yquem ; l’actuel chat de David et Françoise. Autant vous dire qu’il n’a rien de commun avec le célèbre Sauternes…

Il n’y a qu’à voir l’air hébété de l’animal, et encore, ce jour là il était en forme…

mardi 6 janvier 2009

Dublin-Belfast-Glasgow-Edimbourg-Glasgow-Belfast-Dublin-4


Nous voilà donc Garmin Greg et Moi en route pour Edimbourg. Je dis nous voilà en route, mais bien entendu le lecteur attentif et assidu aura perçu la clause de style exploitée à l’intention de créer un mouvement dans le présent à partir d’une action passée. Et qui commence un peu à dater. C’était déjà l’année dernière…
Cependant il y a encore deux étapes à traiter après celle-là, et il va bien falloir en finir.
Signalons d’entrée que cet article va iconographiquement faire l’objet d’un concept : pas la moindre bouille de Greg ni de Moi sur ces clichés ! Incroyable non ?
Oui, bon, sauf une exception, la première, où vous pouvez m’apercevoir usant d’une cabine téléphonique qui fit la célébrité de ces contrées lointaines à l’époque où il était difficile d’en mettre une, ou son équivalent pratique, dans sa poche. Là je suis en train de causer avec la Queen au sujet du tarif exorbitant des parcmètres et des contraventions au pays des Royaume-Unisiens. Parce que quand même !!! Une halte au Château, d’Edimbourg, deux heures de ticket = 3£ ! Nous retournons à la voiture avec deux minutes de retard, et vlan : 60£ de pv, comme à Glasgow la veille ! Alors je dis à la Queen : « Dis-donc Bessy, you don’t think you are exagering a little beat ? » Elle fait semblant de ne pas comprendre : « De qwuelle bite you are parling about, Sir ? » Du tac au tac je lui rétorque : « It is not the question Your Majesty. Just I think you want make yourself balls in gold under our back ! » Elle continue à faire l’Idiote. Et en même temps je sens sa voix trembloter. Elle a l’air toute émoustillée : « De qwuelles balls you are causing about, Sir ? » Elle m’agace : « Don’t change of conversation Queenetchkaïa ! I’m furious ! » Elle se fait langoureuse : « Do you want a meeting with me, naugthy boy ? Oh yes ! Tell me yes ! You seem so hot ! » Je suis consterné. Comme le montre assez bien la photo. Là-dessus elle me fixe un rencard derrière Buckingham le soir même. Effondré je dis juste en bafouillant un peu : « Heu well, well, well, I’m sorry, it’s a mistake, it’s a mistake. Allez ! Bye bye ma Queen ! » Et je raccroche.
Je comprends mieux pourquoi beaucoup de Grands-Bretons viennent s’installer dans notre beau pays de France. Encore qu’avec la sous-queen Carla et son roitelet talonné il n’est pas sur non plus qu’ils ne repartent pas bientôt…
Bref, Greg et moi décidons d’aller raquer nos pv à la poste, pour avoir le rabais de 50% : on m’avait parlé des soldes en Grande Bretagne : je voyais pas ça comme ça.
Heureusement cela n’a pas entamé la fièvre shoppinesque de Greg : ne pas confondre shoppinesque qui est une sorte de fièvre acheteuse avec la fièvre chopinesque qui elle est une fièvre éthylique provoquée par l’absorption effrénée de jus de céréales fermentées servies dans des chopines. D’ailleurs chopine vient paraît-il de Chopin, célèbre pianiste Polono-tuberculeux du milieux du dix neuvième siècle, que sa copine Georges trompait avec son pote Alfred, à moins que ce ne soit le contraire, à tel point qu’on en a oublié pourquoi une chopine s’appelait une chopine. C’est vous dire !
Mais bon revenons à nos moutons. En Ecosse ! Quel sens de l’à-propos n’est-ce pas ?
Donc Greg fait les boutiques. Nous finissons pas pénétrer dans une luxueuse échoppe à l’enseigne de Victor Hugo Boboss, ou de je ne sais plus trop quel concepteur vestimentaire à l’attention des jolis gazoux hébétés qui flottent dans des pub où ils ont des penderies grandes comme des salles à manger. Rayon manteaux. Logique, il cherchait un jeans ou des chaussures. Rapidement suivi par une vendeuse qui parfume agréablement son office d’un charme qui me fait comprendre que Greg ressortira avec un manteau. Donc quitte à faire je m’en mêle et c’est grâce à moi qu’au lieu de faire l’emplette d’un quelconque coupe-froid dont l’ordinaire pouvait rappeler la platitude d’une chanson de Bénabar, Greg consent à l’achat d’un magnifique manteau, très original, très classe, avec ce qu’il faut de sobriété et d’élégance raffinée. Du coup je vais rajouter à ma carte de visite « conseiller vestimentaire » : j’en connais un paquet que ça va sauver de bien des situations chiffonesques.
Mais là n’est pas l’essentiel. Dommage parce que ça fait déjà une page …
Non, l’essentiel, c’est qu’Edimbourg est une très très très très très belle ville. A deux ou trois très près. Sans rire, c’est une belle ville, ainsi qu’en témoignent les autres photos qui suivent et qui ne se ressemblent pas, bien qu’elles attestent toutes que d’une part ce que je dis est vrai, et que, d’autre part, Greg maîtrise de mieux en mieux son nouveau capteur d’images.
Notez sur deux d’entre elles la présence d’individus de sexe masculin, portant ici pantalons à carreaux, et là, jupe à carreaux, autrement nommé kilt dans l’idiome local mondialement répandu en l’occurrence.
Notez-le car, exceptionnellement, il me faut avouer que j’ai trouvé ça très seyant dans les deux cas. Or, et cela fera sûrement le sujet d’une prochaine communication scientifique, il m’est impossible de considérer comme faisant complètement partie de l’humanité tout représentant à verge et testicules se vêtant de quoi que ce soit à carreaux en dessous de la ceinture. C’est comme ça. J’en ai parlé. Cela ne ressort d’aucun symptôme de ma complexion névrotique. Et je vous le prouverai.
Nous profitons de ce trop court passage dans la capitale Ecossaise pour nous entendre, Greg et Moi, à propos d’un goût commun pour la cornemuse.
C’est émouvant.
La cornemuse.
Là-dessus, retrouvons notre Garmin adorée.
Et hop, back to Glasgow.