"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

mardi 29 décembre 2009

Leurre rouge

Rouge aurore, disais-tu, depuis le début, depuis la grande colère par quoi tout a commencé. Rouge aurore, statique, réduite, progressivement, à ce minuscule trou scintillant, persistant, d’une mémoire présente et interdite.
Et si loin, si loin, alors qu’avançant, de plus en plus loin, tu y vois de mieux en mieux. Tu en fixes le point sensible lorsque tu t’adosses à un monticule, jambes étendues devant toi, sur le refuge d’un arpent de glace. Tu voudrais comprendre la distance. Et à chaque fois qu’il te semble saisir un élément, ou même plusieurs assemblés, quelque chose crie et meurt autant de comprendre que de ne pas pouvoir. Et, le cœur plein la bouche, le seul refus dont la décision te demeure, c’est de gémir.
Tu le sens. Comme tu sens ton corps avoir déjà pourri tant de fois, et s’être lavé, et toujours avoir pourri de nouveau, et l’odeur de ce pire tant attendu qui perdure, de ce pire qui jusqu’à maintenant s’étale encore, trop vaste, sans circonstance, avec les hordes inépuisables de chevaux éblouissants qui en couvrent et en découvrent successivement l’empire humide aux couleurs instables.
Depuis quand es-tu là. Affalé. Avec pour tout masque la sinistre béatitude d’être touché de l’autre bout du monde par cette infime lueur dont tu dépendrais comme d’un heureux maléfice. Avec pour conquête d’en avoir soutenu la vue dés le commencement. Et l’épuisement d’avoir vécu. Imagines-tu.
On ne se fatigue pas d’avoir marché. D’avoir combattu. D’avoir parlé. Elevé la voix. D’avoir bu et rebu. D’avoir joui dans des lits sans adresse au nombre noyé. D’avoir jeté aux vents des joies nues, des révoltes sans grain, des slogans de coquelicots et des journées entières à errer sur des quais avec pour compagnie celle d’oiseaux ironiques.
On ne se fatigue pas d’être parti sans retour. D’avoir quitter le feu barbare qui râlait sur sa couche défigurée. D’avoir dû beaucoup trépigné d’abord avec dans un poing têtu une étincelle volée et dissimulée. D’avoir dû aux ronces. Aux inévitables inconsciences. Aux autres métamorphosants. Aux penderies closes des apprentissages. Aux curiosités sincères ou menteuses. Aux somnambules carapaces. On ne se fatigue pas d’être tombé, bien sûr. D’avoir aimé. D’avoir trahi. D’avoir haï. D’avoir été semblable. Ou singulier. De s’être mater dans le miroir, lâche, égoïste, tricheur. D’avoir joué. D’avoir perdu. Ou gagné, quelquefois. D’avoir gravi la montagne et, du sommet, d’avoir vider l’espoir dans le prochain à remplir.
On ne se fatigue pas de se perdre. De chercher. De fouiller. De cambrioler. De questionner. Ni du néant qui nargue. Qu’on peut toujours gaver de clous brillants, de rosiers morts, de lames de rasoirs, de tout ce qui peut lui écorcher le gosier en réponse à son ricanement, pour l’entendre gargouiller comme un siphon déréglé.
On ne se fatigue pas de s’abandonner. Ou d’abandonner. De l’abandon. Rappelle-toi : il t’a tenu la main et pressé contre lui. Il n’a rien dit et t’a laissé ne rien dire. Il t’a aidé à dormir. Il t’a fait traverser. Il a permis qu’on te prenne, qu’on te morde, qu’on te saigne, qu’on te lèche, et que tu en fasses autant toi aussi. Il a permis que tu vois l’invisible. L’âme de l’arbre et de la pierre et le ridicule innommable du mort apprêté dans son cercueil désert. Il a permis que tu apprennes l’appel de l’animal qui n’est pas encore venu. Le bruit de l’eau torrentueuse au milieu d’une mer de sable. Le son du feu dans ta main calcinée. La plainte de ton petit archet sur ta courbe vertébrale. Il t’a même appris des choses que tu ne sais pas et dont la seule science consiste à en préserver le secret fatal.
On ne se fatigue pas d’avoir ressenti l’infini. Où, qui sait, d’en faire mortellement partie. De nager à tâtons dans des livres intemporels. D’aller puiser sous des temples légendaires. De cogner son bon sens falsifié dans des dédales affolants. Justement affolants. De briser des écrans aux hydres propriétés. De fuir. De contourner. De revenir. De se détourner. Pour se retrouver virussé par l’arcane d’une beauté insoluble. A porter comme une verrue ou comme un charme redevenu anonyme.
On ne se fatigue pas de s’être incliné sous le passager. Sous le furtif. L’inconsistant. D’avoir enduré l’esprit si poudreux des jours. D’avoir subi de tant de pleurs la déformation du lointain, de la fenêtre de la chambre, et de quelques halls bruyants. Probablement de quelques bouts de mémoire. Ou de visages éteints. De fêtes fanées. De maisons. De routes. De voyages. Et de quelque corps chaud auquel tu aurais voulu t’arrimer plus qu’à tout autre.
On ne se fatigue que d’être allé nulle part.
Que d’être allant nulle part. Et nulle part allant, d’être de moins en moins.
De se réduire à ce minuscule voyant écarlate qui grésille tout là-bas. Faible témoin d’une ténèbre grise. A l’antipode d’une banquise en débâcle dont les esquifs tombaux se heurtent au gré du flot berçant, puis s’éloignent les uns des autres.
Rouge aurore. Rouge leurre. Pauvre petit œil sanguin, pétrifié, borné à l’autre bout du parcours, et qui jamais ne se lève pour donner le jour. Quinquet buté dont le poinçon te poursuit sans bouger et parvient jusqu’à toi pour t’effleurer de son trait sans histoire.
On ne se fatigue que d’être allé nulle part. Oui.
Unique horizon que fabriquent les marées impassibles pour tendre le mirage d’un sursit d’hypothèse, le territoire rétréci d’un radeau dérivant. Un jardinet flottant entre les ondes. Une propriété résiduelle. Assez peu à arpenter pour enregistrer la progression des engourdissements. Assez peu à occuper pour liquider les encombrants. Les piles de départs et de retours desséchés. Les orphelins de toi. Les fauteuils divorcés. Les boites de carnets. Les bibelots millésimes. Les châteaux de cartes géographiques. Les rampes de lancements. Les abreuvoirs d’eau de pluie. Les agoras et les costumes.
Puisque tu auras cédé à l’imposture et cru tromper ton aube avec un éclat d’enfer. Déplorable Orphée qui se sera tant retourné, pour s’assurer que l’œil malin ne disparaissait pas, qu’il en aura été lui-même changer en pierre. Tu te transformeras en un pantin humain, exsangue, au yeux prisonniers, cherchant inlassablement, de ton îlot, à apercevoir la pointe rougeoyante te désigner jusqu’à la fin comme un matin qui n’a pas eu lieu. Un jour ôté du calendrier. Une trajectoire sans vie. Une ligne chargée d’activités diverses.
Peut-être voudras-tu, un temps, ressassant des épisodes, trouver qu’il y avait un but, un objectif. Un projet. Le pire sera alors que tu réalises qu’il ne s’agit pas de ça. Aller, ici, ne désigne pas un lieu, une ligne d’arrivée, un achèvement, une maison, un enfant, et pas davantage une œuvre ou autre réussite de cet ordre. Aller signifie un état de soi qui grandit. Qui à la fois s’allège et s’épaissit. Qui vit dans la chair et hors la chair, indifféremment. C’est boire et transpirer pour écrire en marchant. C’est dormir en parlant. Pour moins penser à soi. C’est s’oublier plus que pour l’autre. C’est accepter de rencontrer l’inexplicable sans intriguer pour se faire une parure d’une réponse au mieux inutile, au pire définitive. C’est ne plus s’appartenir en superflu. N’y être pas pour soi, patienter, et voir. Puisque nous sommes condamnés à être libre, à un moment ou à un autre, aller c’est apprendre à travailler un choix.
Sois sans crainte, lorsque la fatigue t’aura suffisamment dévoré, tu n’auras plus de choix. Il doit te rester pas mal d’illusions. La sale petite perle de sang qui pend sur l’horizon d’où tu viens va demeurer visible encore longtemps. Lorsque tu ne la verras plus tu comprendras ce qu’il y a de plus futile à comprendre. Et si tu les connaissais, il est possible alors que tu prierais pour que le caprice des hordes inépuisables des chevaux éblouissants soit magnanime.

vendredi 18 décembre 2009

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(Pages déchirées)

Des noms de toutes sortes. Des noms de partout. Les sonorités de leurs énoncés maladroits, tonalité saturée, se cognent aux baies vitrées de l'autre coté desquelles les avions se vident et se remplissent. Hall de l'aéroport de Miami. Destination retour. Des noms en anglais, en espagnol, en allemand, en français, en italien. Des noms de gens attendus, en retard, égarés, perdus ; devenus importants tant leurs patronymes sonnent à travers tout le hall et au delà, à cause d'un siège vide dans l'appareil, d'un nom sur une liste qu'on a pas pu cocher. La vertu cardinale de la sécurité s'est emparée de tous les points ; sa girouette affolée règne au dessus de tous les horizons. Réservés et un peu craintifs, il n'y a pas un passager qui dirait quoi que ce soit contre ça ; l'avion c'est fragile. On fouille les bagages à notre insu. On vous rappelle pour vous redemander vos papiers d'identité. La mélodie froide et courte des notes électroniques qui préviennent d'un nouvel appel à personne. Tient celle-là, ça fait trois fois au moins qu'on la réclame. Toujours rien apparemment. On commence à connaître le nom. Selon la consonance on invente vaguement un physique. Avec un ou deux appels de plus on en viendra à imaginer un embryon d'histoire. Puis on s'interrogera. Un mystère s'insinuera parmi les voyageurs du même vol. Petit à petit cela s'apparentera à cette valise qu'on surprend à n'avoir quiconque qui la porte, et qui est là, au milieu d'un espace dont on s'éloigne insensiblement, qu'on contourne, avant qu'un service d'ordre n'organise la neutralisation du périmètre, que l'objet paraisse alors aussi monstrueux du potentiel qu'il peut contenir, que ridicule de ce qu'il renferme en définitive, quant on finit par l'ouvrir, n'ayant détecté en principe aucun explosif : des chemises, des pantalons, des slips, des chaussettes, une trousse de toilette, un drap de bain "Mickey Parade", une boite de préservatifs.
Et des images : pour patienter avant l'embarquement : des rangées d'écrans connectés à CNN. Bush fait son cirque : plus on le voit, plus on sait que c'est bien lui, le Président des Etats Unis, plus on l'écoute, plus on l'observe, ses mimiques, ses poses, ses rodomontades, plus on a de mal à croire possible que ce soit sous la représentation de ce type que ce pays soit gouverné. Cela à l'avantage de se convaincre régulièrement que son rôle va très bientôt prendre fin. Et l'inconvénient de pouvoir penser aussi que si il a pu se faire qu'on mette là où il est ce grotesque et stupidissime individu, il n'est pas possible d'exclure qu'on l'y maintienne. Avec les mêmes moyens ; empruntés aux pires pratiques d'une république bananière qui disposerait du cynisme d'un empire soviétique.
Dans les jours que j'ai passé, dans cette ville de rien, j'ai vu les premières pages des journaux : on va de ceux qu'on tue, comme faits de guerre, à ceux qu'on découpe en morceaux. Vidéo à l'appui. On est allé, suivant le cours logique auquel on pouvait s'attendre, des morts aux combats aux prisonniers torturés.
Tout ça est en image. On pourrait se repasser les bandes à l'infini ou presque. C'est pas du Tarantino cette fois-ci : c'est du direct live : la lame va entailler la chair du cou, les tissus les uns après les autres, le sang va couler très vite ; ça a l'air simple. Mais on devine qu'il doit falloir une poigne bien déterminée pour accomplir cet acte. Il ne faut pas de demi mesure. La main qui tient le supplicié doit être aussi ferme que celle qui manie le couteau. Comme dans les salles de la prison d'Abou Graib, il faut avoir les membres trempés dans une imperturbable certitude d'un bon droit au dessus de tout autre pour torturer des prisonniers comme ceux de cette prison l'ont été. Comme ceux de toutes les prisons. De tous les abus. De toutes les autorités en régime. Y compris les démocratiques affublés.
On sait cela depuis longtemps. De nombreux héritages nous ont laissé ce qu'il faut de témoignages plus ou moins complets. Les auditions sont loin d'être terminée.
Peut-être pas encore d'images comme celles-là : où cela concerne un tel potentiel pour tout être, que là encore, soit on admet que chacun doit disposer d'une voie pour s'en émanciper, soit l'impossible confirmation qu'une voie universelle existe nous laisse pour toujours à la merci de ces horreurs.
Bush : cet individu n'existe pas. C'est un décodeur qui nous envoie le message d'une autre forme de pouvoir qui le dépasse, bien évidemment, et qui dirige plus sûrement désormais qu'aucun autre chef, de cet état où d'un autre, a jamais gouverné. Si les révolutions s'originent et s'organisent à partir de la rupture entre les peuples et leurs dirigeants, nous voyons bel et bien, comme en Europe aussi, et dans beaucoup d'autres endroits, ce qui est en train de se préparer, dans un temps qui reste incertain, mais pour une échéance qui est pratiquement inévitable.
C'était donc Miami : ville de rien. Un ami. Une invitation. Une semaine dans ce nothing land de palmiers, d'affairistes, de plages, de soleil. Une résidence de luxe. La Lyncoln avenue et ses cafés animés. Le confort sans conscience des déambulations dans le soir tiède. Les groupes vautrés dans les sièges larges. D'autres resserrés autour de sonos indifférentes. Tout le monde est gentil. Il n'y a pas de heurts. Pas d'agressivité. On aimerait ça s'il n'apparaissait en filigrane, dans l'ambre artificiel qui nimbe la soirée, qu'une fabrication a été nécessaire. Sur Ocean Drive le vacarme est partout, pour couvrir encore davantage cette dépense factice d'humeur vitaliste. La clinquance des façades clignotantes, bariolées, outrancièrement colorées et illuminées. Racolage multisexe : chacun, chacune, est la pute de l'autre. Ce n'est pas un érotisme qui vient des yeux. C'est une pornographie qui suinte des corps. C'est une consommation de temps à ne rien faire. L'amour moins encore que tout. Une illusion de plus pour écraser la douce. La plus douce. La si douce. Celle des simples lèvres qui frôlent la nuque jusqu'à la morsure. Celle d'un corps lentement fait de deux. L'odeur éternelle. La maille en fil de soi accrochée à la ronce sous l'aube de la mort.
Ici tout est fait pour que rien ne meurt. Que rien ne vive assez pour avoir à mourir. Mais je n'ai pas vu les autres quartiers ; ceux comme partout, dans les grandes villes de ce pays, et d'autres pays, d'autres villes, beaucoup, ceux où s'entasse, se stocke, la matière première de toute société productiviste : le salariat au robinet.
Juste une escapade hors zone jusqu'à Key West : rien à voir avec une clé ou un ouest. Les premiers espagnols à avoir abordé ce long crochet de terre à fleur d'eau, pendant de la Floride au cas ou l'ysthme de Panama céderai - et il a cédé d'un canal mais le crochet n'a pas été utile - ces premiers espagnols, donc, n'ont trouvé sur ces bouts de terre que des ossements : Key West vient d'une déformation lente et complexe d'un mot en hispanique signifiant ossements. Key West : l'idée d'un arrangement envisageable malgré l'importance très visible de la communauté gay. Les maisons de bois et le danger de submersion. Un je ne sais trop quoi dire de plus honnête dans la proposition de n'y être personne. Un brouhaha tranquille. Des couleurs tendres. Une clause de sauvegarde sur un étal turquoise.
Rappel, hésitant mais pourtant assez tangible, de la ville où j'avais passé la semaine précédente : Syracuse. Oeil de la Sicile orienté. Vers l'Orient. Sur un bateau amarré devant la vieille ville, isolée de peu du continent. Le skipper éprouve les mêmes goûts pour Berlusconi que toi pour Bush : des goûts de meurtre. Je me souviens.
Eole et sa compagnie de l'Olympe sont un peu paresseux ; ou capricieux. Trois jours en tout de navigation. Technique et grisant. Des arrivées vespérales dans des ports minuscules où le peu de souci de la grâce à fait se mêler des agencements rentables autour d'anciennes merveilles. On découvre des bijoux dans des écrins de bétons. Plus loin dans les terres, de vieilles cités baroques défendent leur trésors, un peu à l'italienne, sans vraiment avoir l'air de s'en préoccuper, mais en fin de compte sans céder aux assauts des optimisateurs. Ragusa, Noto, ou le sens du théâtre pour vivre au jour le jour. N'importe quel ragazzo, n'importe quelle ragazza, ont échangé leurs déclarations dans le tympan d'une église où l'on devait entendre une Callas anachronique chanter l'Elixir d'Amour. N'importe quels amoureux ont pu fondre par leur lèvres sous un balcon les protégeant de deux griffons magnifiques. N'importe quel amant a pu demeurer seul sur l'immense escalier d'un palais ocre et rose, la tête dans les mains, délaissé. On est prince de naissance lorsqu'on naît dans de telles villes.
J'ai longuement traîné dans Syracuse. Sur cette scène là, aussi. Ville antique superposée de beauté, et de l'inévitable crasse dont toute ville du sud, ou est-ce la Méditeranée, ou est-ce le latin, se farde plus ou moins, comme une femme mûre se farde de ses poudres, inquiète de ses charmes ; et soucieuse d'ombres qui vont avec l'age, et répondent au soleil plus franchement qu'auparavant.
Je suis dans cet été, au milieu de ce bain de vapeur et de clarté. A deux enjambées de saisons d'où j'ai voulu renoncer à ce que nous soyons, je me souviens, quelquefois, proches à nous parler, à nous voir, nous sentir et nous chercher, parfois nous comprendre. Finalement sans rien ; je veux dire sans projet que prendre un peu de sable dans le creux de ma main et le laisser filer à travers mes doigts dans le tamis des tiens et ainsi de suite, jusqu'à un résidu, traces de silicate sur nos paumes. Preuve de rien. Hors de question de savoir de quelle plage nous aurions eu le temps de brasser tout le sable. Je n'ai jamais encore pu prendre l'habitude que cela ait cessé. J'en saurais bien trouver le goût et le plaisir de refaire ces gestes. Et d'y mettre des mots.
Mais Syracuse, c'était au printemps. J'aime l'italien. C'est beau comme du français et en plus ça chante. Ca a toujours un cul et ça s'appelle un cul. Pourtant ça peut se plaindre comme un plafond couvert d'or. La voie d'un bateau sur le flot prévisible d'una furtiva lagrima, au bord d'être comique, n'était la sincérité du silence alors dissimulé. Opéra pudique. L'Italie a une éternité. Tout comme la France. Qui l'ignore descend dans les basses fosses de la civilisation. Ca te regarde Syracuse. Federico, notre hôte, me dit que c'est parce que dans une ville telle que Syracuse, on se connaît toutes et tous plus ou moins ; alors on mate celui ou celle qu'on croise pour savoir si on se reconnaît. C'est fréquemment le cas, mais d'où, de quand, quelquefois c'est distant, on en reparle, on en prend le temps, s'il faut on prend aussi un verre, on se repère à un ami commun, tient on va l'appeler, on va boire d'autres verres, et venez donc manger la pasta à la maison, c'est une grande famille, si forte d'être ensemble, qu'on oublie que chacun pleure, una furtive lagrima, dans le gosier des vagues, dans les échos de pierre dorée. Dans la solitude vivante. Et je ne dois pas omettre de parler de ce groupe de chats de rue, cinq ou six, sous un porche dans une ruelle, en train de se repaître, tous en rond, d'un grand plat de spaghetti à la sauce tomate. C'est unique au monde. Et rien au monde ne les aurait dérangé : juste un regret : je n'ai pas retenu leurs noms.

lundi 14 décembre 2009

Oeil

Prenez un œil. Je veux dire, faites en sorte de disposer d’un œil. Un œil frais, de préférence. Frais comme un gardon, comme on dit. Mais pas un œil de poisson. Un œil humain, c’est indispensable. Enfin comprenez : s’il faut apprendre à lire à un poisson ça ne va pas être facile. Bien sûr le poisson peut aisément être un bon messager. Il saurait sans difficultés se faufiler à travers les lignes ennemies par exemple. Il peut se glisser dans le sexe d’une femme et engloutir celui de l’homme et, avec sa bouche qui a toujours l’air de dire « ba, ba, ba… », faire croire qu’il dit « je t’aime » alors qu’aucun son ne sort, qu’il ne dit rien. Qu’il fait ça uniquement pour respirer. Dans l’eau.
S’il faut lui apprendre à voir, rien qu’à voir, ce ne sera pas simple non plus. Pensez donc ! Les buildings de Manhattan. Un corps dans le bain aurifère des bougies plantées autour d’une couche de marbre. L’homme qui penche sur ses pas pour les éclairer. La nuque qui s’offre au coût d’un bijou. La cage thoracique qui s’ouvre sur les forêts boréales en plein incendie. Les petits bouts de bipèdes qui circulent à tâtons et n’en croient plus leurs yeux. La rivière crasseuse à force de laver les pieds des usines à gaz. Le jeune garçon, si mince qu’il peut dissimuler le peuple de son crime derrière un réverbère, en profitant qu’il est allumé comme une bulle exorbitée au dessus du boulevard où tout semble ordinaire, où tout s’emploie à hiverner dans des manteaux aveugles qui font rire les chauves-souris lesquelles devraient être mieux reconnues pour leur évident sens de l’humour, remarquable notamment lorsqu’on en côtoient dans une salle de cinéma où l’on diffuse les aventures d’un certain vampire d’opérette. Mais là n’est pas le sujet.
En règle générale évitons de mêler tout animal à cette histoire. Ils ont leurs problèmes et il est probables que nous en soyons un.
Je veux dire prenez un œil. C’est une image. Pour lui malheureusement ça n’en était pas une. Je vous fais grâce des hurlements atroces de ses victimes témoignant assez de leur profond désaccord, certes très imparfaitement exprimé, mais tout à fait sincère. Il ne prenait pas l’œil de n’importe qui. D’abord il n’a jamais pris celui d’un borgne. Il me dit, un jour que je lui demandais pourquoi, un peu sottement, je le reconnais, que c’était aussi inutile que de poser une pareille question. Je n’ai rien ajouté. Il ne s’intéressait pas à moi pour sa quête. Je préférais ne pas trop attirer l’attention. De plus je me souvenais qu’il m’avait avoué sa curiosité pour le strabisme. Etant affecté de cette bizarrerie oculaire, je redoublais de vigilance lorsqu’il essayait de me regarder ses yeux dans les miens. Il savait ma faiblesse pour lui. Et pour ses yeux à lui, plein de catastrophe et de tendresse. De pluie glacée et d’éternel printemps. Que j’avais chaque jour, et chaque nuit alors qu’ils disparaissaient dans l’ombre, une irrépressible envie de prendre au fond de ma gorge pour les consoler. Combien de fois ai-je regretté de ne pouvoir le faire. Il n’aurait jamais accepté. Probablement qu’il redoutait qu’on le console. Déjà lui expliquer que ce qu’il faisait ne servait à rien c’était une épreuve. Une épreuve de faiblesse, vu sa détermination. Il répliquait qu’il devinait ce que je suggérais. Qu’il aurait été préférable de s’attaquer directement au cerveau. Il objectait avec aplomb et une justesse longuement méditée que le cerveau posait trop de problèmes. L’œil ça provoquait un choc. Un choc suffisant. Il reprochait à la nature de nous en avoir fait deux. En en supprimant un ça obligeait à mieux se servir de celui restant. Je contestais ce point de vue. Il s’énervait. Il me criait qu’on s’en foutait. Lui avait choisi l’œil. Je n’avais qu’à trouver autre chose puisque j’étais si malin. Je lui avouais qu’il me serait tout à fait impossible de retirer quoique ce soi à quelqu’un, comme ça, comme il opérait, à sa manière. Que c’était cruel. Qu’il fallait plutôt changer ce qu’il y avait à voir, à regarder. Il me lançait sur un ton de défi que je n’avais qu’à m’occuper de ça. Mais qu’en attendant lui continuerait. Il trouvait sans cesse des livres à écrire. Il m’expliquait qu’il devait bien y mettre des yeux pour lire. Puisqu’il n’y avait plus d’autres solutions. Je me demandais où il les dénichait tous ces livres sans écriture. Vu l’ampleur des décombres. Il éclatait de rire. Justement, répondait-il, il suffit de remonter les filons et on découvre les mines.
A mon anniversaire il m’avait effectivement offert un très vieux volume, un volume unique, que je savais être conservé dans une très grande bibliothèque, et dans lequel il avait enfermé l’œil droit de quelque trois cent personnes dont il me promettait, pour me rassurer sans doute, que leurs regards ne se portaient plus sur l’humanité depuis très longtemps. J’avais beau lui exprimer ma désapprobation, il avait insisté pour que je reçoive son cadeau. Il caressa une de mes paupières d’un index précautionneux. Je mis le livre dans mon sac. Formant le projet de m’en débarrasser dés que possible. J’avais beau l’aimer, j’étais quand même un peu inquiet. Et depuis le cyclone il y avait tellement de police dans les rues : je n’avais pas envie de subir une fouille et qu’on m’interroge sur cet objet épouvantable.
C’est à partir de ce jour que j’ai commencé à changer. A changer d’amour pour lui. Il était devenu tout à fait incontrôlable. Il pleurait de plus en plus. Sa façon de dire qu’il avait faim. Il évoquait pour moi ces criminels qui en ont tant fait qu’il ne peuvent plus l’effacer qu’en continuant. A plus forte raison parce qu’il s’apercevait, lui, que ça ne servait à rien. Ca n’était plus que son mode d’action. Il avait l’air de comprendre qu’il avait choisi une activité absolument vaine. Quant il soliloquait sur l’horreur qu’il s’inspirait finalement à lui-même, je le laissais, sans rien dire, posant simplement ma tête sur son épaule. Mais s’il sentait une autre présence, son instinct le gagnait de nouveau. Il cherchait d’où cela provenait. Je le voyais disparaître à un coin d’immeuble, un cri affreux s’échappait au delà des toits en volute brève et tragique, et il revenait avec son trophée, serré dans son poing. Il cherchait un bouquin qui convienne. L’ouvrait à une page dont il secouait le contenu de poussière noire, y plaçait l’œil collecté, bien au milieu, puis, avec un coup de main délicat, qu’il maîtrisait parfaitement, il claquait violemment le livre pour le refermer. Il m’avait raconté qu’il procédait ainsi lorsqu’il était enfant, avec les papillons.
J’ai toujours craint les traces dont sa rencontre avait pu marquer mon esprit. Cependant je n’ai jamais pu comprendre que l’absurdité de ses crimes. Quelque chose d’irrépressible. C’est lui un matin, alors que nous marchions dans le fond du canal avec de longs tubes dans la bouche pour pouvoir respirer, qui m’avait expliqué en gestes rêveurs ces histoires de poissons. Je lui ai proposé d’expérimenter ces bouches de poissons dont il parlait. En le regardant avec insistance. Il me répliqua en formant des « ba, ba, ba… » avec la sienne. Je compris qu’il devait être tard. Plus tard encore, alors que nous nous étions mis à sécher, tout nu, sur un dos de barque retournée au milieu d’un trottoir condamné par des éboulements, il exprima un regret et m’annonça qu’il allait s’en aller. Je lui fis part de ma tristesse et de mon soulagement.
Il m’invita à l’accompagner à la pointe de la digue qui s’alignait avec le soleil sur la mer enflée et grondante. Nous nous embrassâmes. Je fixais ses yeux si terriblement beaux. Il souffla sur mon regard. Se retourna. Plongea. Et se mit à nager. J’attendis que le tout petit point qu’il devint après quelques minutes achève de se dissoudre.
Je voulais dire prenez un œil. C’est une image. C’est rien. Ca papillonne. C’est facile. Ca frétille. Ca matte. Ca trompe. Ca flotte sur la soupe. Ca sombre. Ca pleut en plein été. Mais ça regarde aussi tellement le crime. Ca défie tellement la douleur. Il peut y avoir tant d’indifférence, et de calcul, et de mépris. L’œil humain, oui, évidemment.
Je me souviens de lui. Tous les jours. Lorsque je suis en colère je l’imagine de retour, à la nage, inchangé, rieur, et prêt à recommencer.
Plus fréquemment j’essaye d’imaginer les papillons coincés dans les livres.
Quelques temps après son départ la police a retrouvé sa tanière et sa collection originale.
Ca a fait pas mal de titres dans les journaux. Plus que les conséquences du cyclone. Exagérations habituelles.
Pendant ce temps la vie reprenait son court normal.
On croisait un peu plus de gens qui se toisaient d’un sale œil et d’autres qui portaient un bandeau noir en travers du visage.
Moi aussi j’entrepris de reprendre une vie à peu près ordinaire.
Je n’y suis pas vraiment arrivé.
Même si, tout bien pesé, j’en suis venu à conclure qu’il était quand même un peu dingue ce mec.
Et sachant ce qu’il m’aurait répondu si je le lui avais dit.

mardi 8 décembre 2009

La peur

On lui dit un visage. Selon les traditions, les inspirations, c’est un visage vert. Ou un visage bleu. D’un bleu blafard. Un sale bleu de tête étranglée. Ca peut-être aussi une face blanche et livide. Mais sous ces différentes appellations, nées des effets physiologiques que sa présence provoque, elle n’a qu’un nom : la peur. Elle a ses adeptes du frisson. Ses amateurs de cauchemars cinématographiques. De manèges retournées. Et même de pentes dévalées, sur un vieux vélo sans frein, et au bout une route où déboulent des camions. Elle a son folklore. Ses mythes. Ses millénaires. Ses gourous. Sa roulettes russe. Ses panoplies. Ses petits cabinets sombres. Ses prophéties apocalyptiques. Ses croyants et ses réfractaires. Ses troupeaux dociles et ses rebelles ironiques.
Et puis elle a sa politique. Des politiques, mais au bout du compte une seule. A peu de choses près toujours la même. Là, plus de masques blêmes. Plus de versets cabalistiques. Plus de défis morbides. Et plus d’effets spéciaux.
Non, là, Madame La Peur a des promoteurs un peu plus sérieux. Là elle doit régner mais surtout servir. Là elle peut se répandre à condition d’être utile.
Elle bénéficie pour cela de dispositions spéciales.
On lui fabrique un objet. Voire plusieurs. On lui désigne un peuple à conquérir. On la rappelle à ses rôles anciens à travers l’Histoire. Aux boucs émissaires qu’on lui a sacrifiés. Autrefois couronnée en grande pompe à Nuremberg, aujourd’hui elle grimpe les audimats dans les médias. Question d’époque. On lui aménage de nouveaux moyens, on la modernise. Mais on ne change rien à son principe de propagation ni à l’archaïsme de son industrie. Par dessus les oripeaux de sa fonction on glisse des sourires adaptés, peaufinés sur les établis du marketing, policés aux velours hypocrites de la communication : rictus désolés, rassurants, protecteurs, compassionnels.
On ? Ses commanditaires : ils voudraient gouverner : alors ils en vendent dés qu’un micro se tend. Qu’une caméra passe par leurs tribunes beuglantes. Ou ils gouvernent déjà. Ils se sont emparés de toutes les manettes. Ils tiennent tous les fils. Ils multiplient les mains dont ils ont besoin pour articuler la geste bien réglée des marionnettes qu’ils ont choisies. Et rompus aux talents des parieurs avisés, ils spéculent sur les rapports de leur investissement.
Les temps doivent être inquiets. C’est une condition sine qua non de la réussite de leur méthodique entreprise. Ils faut une période propice à l’angoisse, à toutes sortes de craintes plus ou moins fondées, de replis fantasmatiques. S’ils ont su fabriquer le marasme économique et la déshérence sociale que leur commande la doctrine à laquelle ils obéissent, s’ils ont su découdre tout ce qui tenait tant bien que mal, sous prétexte de cette réforme dont ils ânonnent le bréviaire idéologique avec la ferveur bornée des zélateurs intéressés, ils savent qu’ils pourront recourir aux soins perfides de la peur pour consolider ce qu’ils font s’écrouler, à défaut d’avoir jamais eu l’intention de construire quelque chose de solide à la place de ce qu’ils détruisent.
Temps heureux pour ces petits maîtres épouvantables. Le monde entier leur offre une marmite dans laquelle ils peuvent puiser de quoi préparer leur soupe empoisonnée. Dérèglements climatiques, crise financière, tensions persistantes ou nouvelles aux relents de guerres, et suprême délice, menace supérieure, régal de ces chefs de cuisine pestilentielle, les mouvements de populations, les émigrations, les immigrations, les migrations.
Et le revoilà. L’immortel objet de toutes les frayeurs populaires, populacières. L’étranger. Et les revoilà, ces mille et son unique visage. Sa peau, sa tignasse, son allure, ses vêtements, ses mœurs, son odeur, ses manies, sa foi dangereuse, évidemment dangereuse, sa culture bizarre, évidemment bizarre, et ses intentions, évidemment de piller le pays, de coloniser nos villes, et bien sûr, bien sûr, d’attenter à notre identité nationale.
Et revoilà, sainte alliance relookée, le sabre neuf d’une terreur et le neuf goupillon d’un catéchisme nationaliste.
D’une autre origine tout aussi éternelle il y a cette autre exigence requise pour le service de la peur. Les gouvernants aux faces mielleuses ne l’ont pas oubliée. Ils ont cultivé les conditions de son épanouissement : la bêtise, la lâcheté, la veulerie, la mesquinerie, la misère, l’injustice, la frustration, la rancune, et maîtresse de toutes ces petites horreurs humaines, de toutes ces entraves aux bénéfices douteux, c’est elle, l’ignorance. La souveraine ignorance. Pusillanime, modeste et méfiante ou arrogante, matoise et ventrue. L’ignorance qui se plait d’elle-même. Qui se préfère dans son miroir vide. Qui se complait de sa suffisance d’en savoir assez pour en réfléchir le moins possible. Coquetterie simplette parée des foisons de pacotilles cueillies dans les vitrines des médias affiliés. Peuple alouette aux éblouissements soumis.
La peur. Oh ça fait déjà de longs mois, de longues années, qu’elle rampe un peu partout. Parmi les étrangers de l’intérieur, dans les zones reléguées ou s’allument de temps en temps des feux de violences urbaines. Elle rampe. On la filme dans les rues, dans les magasins, dans les transports en commun. Elle rampe. A longueur de journaux télévisés mis en scène par leurs personnels domestiques bien élevés.
Et les reins de plus en plus remplis de ses macérations aux effluves grises et poisseuses elle s’agite à présent, comme une bête obèse sous les imprécations de ses dresseurs.
Et elle va se redresser. Par à coup. Subrepticement. Comme une nouvelle drogue à laquelle on s’habituera. Chimie politique des dealers aux langues adroites. Très adroites. Au verbe habile. Avec des manières d’emballages opulents pour envelopper leur dessein viral. Avec des indignations compassées pour protester de leurs soins impuissants. Avec finalement du bagout en guise de verve. Et du culot en guise de courage. Et la sécurité en bandoulière pour promesse d’apaiser l’hydre qu’ils nourrissent.
La peur.
Qui se redresse.
Qui va se redresser.
Si on la laisse faire.
Si nous les laissons faire.
Si nous nous laissons faire.

vendredi 4 décembre 2009

Chimère

Alors tu te rendors, mystérieux appétit.
Tes langueurs éreintées sur les lentes pâtures
S’écoulent pesamment, volcaniques bavures,
Vers le gosier béat du cœur qui ralentit.

Dans les chaleurs mouillées se tend et se dilate
La pénombre encensée par les odeurs des chairs.
Et la faveur obscure de ce sanctuaire
Protège entre leurs bras un sommeil écarlate.

Ici leur corps tremblant d’une grève épiderme
Atteignent les chevaux harassés de leur course.
De même illuminés ils reniflent la source
Dont s’irise ébloui le flot qui se referme.

Ici un temple dort, unissant leurs visages,
Partage de leurs vœux aux fluides égarés,
Mélange de leur goût aux bouches emparées,
De leurs songes reçoit les sinueux hommages.

De leur souffle l’empreinte de leurs voluptés.
Que leur vienne la grâce, ici, d’emprisonner
Le sentiment du feu dont il se sont donnés.
Qu’ici s’incline le salut de leur beauté.

Ils se sont relégués de rien dans ce repaire.
Ils se sont étonnés que tout sens les ait fui
Juste à sentir la faim qui les avait conduit.
Ventre en creuse bataille et mâchoires primaires.

Pénétrant enlacés dans le règne des faunes
L’animal au secret des suaves salives,
En rampant de la peau sous les paumes lascives,
Sentait déjà l’humeur qui dévidait son aune.

Les griffes en fusion nacrant l’échine d’ambre,
L’incisive enchâssant les maxillaires lèvres,
Fauve qui avec l’alter échange sa fièvre.
D’étreintes invoquée la chimère se cambre.

Le puits rauque percé par les gémissements.
La rage délicieuse aux mille éclats surgis
Se déploie et déforme un zénith élargi
Sous lequel du plus haut vient le renversement.

La peau en sueur jouit de sa nimbe dorure.
La créature enivrée se roule et se tord,
De l’éperon dressant son impatient essor,
Du fourreau présentant sa prenante monture.

Rudes ardeurs trempés au galop du Centaure.
Otage de tendresse sous l’arche des reins.
Lion ailé conduisant l’attelage marin.
Passage d’une étrave à proue de sémaphore.

Harnaché au garrot de la sauvagerie,
Dégoulinant des eaux suintées par tous les pores,
Ecumant et grondant et se roulant encore
Dans des élans gracieux doués de brusquerie.

Monstre sublime épris de gestes magnifiques.
Les longs cris se supplient, s’implorent que ne cesse
La dérive barbare parée de caresses
L’entraînant se vautrer en dévotions orphiques.

Sous cet ébat fumant d’un rut incandescent
L’esprit dissout répand son philtre dans les veines
Et l’âme dans les flancs de cette intime arène
Se saisit de ses rennes pour charmer le sang.

Dans cet envoûtement le ressac et le flux
Accélèrent ensemble leur force en cadence
Et l’animal flairant la trouble délivrance
Se redresse et se cabre et il ne manque plus

Qu’un tour d’étau ultime aux membres qui se nouent.
Qu’une chute élancée vers le haut d’un cratère.
L’enchaînement flambant se soulève de terre
Et fait jaillir de lui comme un volcan s’ébroue

Sève chaude et cris noirs aveuglants et nacrés
Projetés au dehors au sein d’un vide en feu
La syncope d’un trait dans un émoi furieux
Suspendue dans le laps d’un infini sacré

Fixant sa pointe aiguë de vertige orageux
Avant d’en libérer les vapeurs opulentes
Sur la chairs sidérée aux haleines brûlantes
Agitée de sursauts et de sanglots nerveux.

Chevauchée médusée traversée du courant
Diffusé dans la fibre en exaltants frissons,
Frémissant la mâchoire et renversant le front,
Bouche écumante et l’œil devenu dévorant.

Dans l’immobilité où l’instant sans limite
De lui-même s’éteint, où peu à peu s’effacent
Les traces des éclats, l’esprit reprend sa place.
La chimère haletante à son tour se délite.

Un fragment de cosmos est l’unique unité
Dont elle va mourir après avoir su naître.
Elle s’est affalée avant de disparaître
Rendant les corps émus qu’elle avait empruntés.

Vers le gosier béat de leur cœur ralenti
S’écoulent pesamment, volcanique bavures,
Des langueurs éreintées sur de lentes pâtures.
Ainsi tu te rendors, mystérieux appétit.

mardi 1 décembre 2009

La fabrique du vrai

L’usine : des roues avec des dents. Les grandes mastications. Désaffectée l’usine. Hall de brique et de verre. Tôle et béton. Ateliers rangés. A cessé de hurler et de trembler, temple embarrassé de ses austères autels d’acier, de ses processionnaires aux roulements obsédants, de ses totems mécaniques, de ses vasques chaudes, de ses arcs luminescents, de ses palans cérémonieux, mais ne résonne plus que du néant témoin peureux de ce qui existait.
Avait-il existé quelque chose. Ou revenait-il déjà de si loin.
Planté au milieu des rangées de machines. Echo des grandes fabrications qui balbutièrent d’abord dans la caverne. Suite pointillée derrière le cheval puissance foudroyé, puis dérivant des années au delà du présent. Au delà même de tout futur. Rescapé des questions primordiales, follement ingénues. Follement assassines. Assis sur des berges inconfortables, boueuses ou rocheuses, mouvantes, puantes, conservant dans leur glaise quelques pas ingénieux et parmi les roseaux quelques clartés d’esprit emmêlées dans des brumes souvent de circonstances.
Dressé, là, filament crépitant sur un axe piégé. Sur cette parcelle d’Olympe intime et parcourue de capteurs, bouclée sur elle-même d’une entreprise désolante.
De quoi donc servir encore cette machine à rassembler mille mondes pour entrevoir. Puisqu’elle n’appartient qu’à lui. Qu’au mieux les grands absents, un ou plusieurs, ont tout à fait disparu. Des entrailles du sol autant que du zénith. Du cœur de la pierre autant que de toute sève. D’avant même le premier livre, et de toute éternité.
De quoi nourrir à nouveau des ruminations contemplatives. Quoi mettre au monde. Quoi murmurer et laisser s’évaporer. Quoi élever dans cette étables, parfois, des bruits ordonnés en cadences sanglées. Quand de partout les horizons, oubliés par la nuit, vrombissent d’oreilles débordantes. S’exorbitent de regards saturés. Quoi œuvrer qu’un bibelot de plus espérant un spotlight. Alors que les matières premières affluent, endogènes de conscience qui se négocie par morceaux, par bribes, par déchets, en enchères distraites et joviales.
Debout, seul, enfin, toujours début.
C’était terminé les récitations. Les citations. Les bréviaires. Les pièces de verbes qui ne s’encastrent que d’une seule manière. Dans un seul sens. Dans un seul but. Stérilisé jusqu’aux frontons. Gravés dans les règlements intérieurs. Catéchisé sous les appâts fascinants d’un océan bordé de vigies. Automatisé par la grâce de renoncements rémunérés dans une monnaie qui n’a jamais existé. Des musées entiers avalés avant que de connaître. Des colonies de monuments sous lesquels il faut naître. Des cultes de mémoires qui n’en demandaient pas tant, ravalés par leurs officiants, et desquels on se devrait d’être.
Pour faire quoi.
Penser quoi, aimer quoi, vouloir quoi.
Avec quels semblables.
Etait-il devenu suffisant de faire. Depuis qu’on avait été informé des résultats.
Qu’il s’en était aperçu. Qu’il avait arrêté. Arrêté d’aimer, pareillement.
Un matin où il avait dû sortir de là, précipitamment, sans réfléchir, en courrant, avec à la place du crâne un tambour muet, total, écrasant.
Et qu’il en avait croisé d’autres. Beaucoup. Et de plus en plus. Comme lui. Surgis de leurs fabriques. Courrant dans tous les sens. Serrant leur tête dans leurs mains levées. Ou écartant les bras comme des aéroplanes en vrille se jetant sur l’instant de s’écraser dans la terre. Il s’en enjambait, prostrés, mottes humaines pétrifiées. Il s’en découvrait dans les hautes herbes, sous des taillis, étendus et béants, les yeux perdus dans l’abîme bleuté.
En s’approchant, ici ou là, d’un hangar en pleine zone, d’un immense atelier coincé entre des piles d’édifices gris, il en avait découvert encore d’autres travaillant à des brèches.
A ouvrir des brèches. A la pioche, au marteau. Au canif pour les plus résistants. Ou, qui sait, ceux restés les plus prudents. Ceux qui s’étaient résolus à s’arrimer à un doute résiduel comme on arrime un malade à son goutte à goutte.
Des fracas terribles accompagnaient les cris des plus acharnés. Une toiture s’affaissait. Des gravas se répandaient. L’une d’entre eux, une femme en robe rouge, était endormie nerveusement dans un amas de papier formé par l’écroulement d’un mur. Elle gardait à la main, dans son sommeil agité, la truelle qu’elle avait utilisée pour entailler ce mur et en faire tomber la surprenante matière. Par instant son bras, qui tenait l’instrument se levait et dessinait dans l’air quelques figures incontrôlées.
Des sons de masse assénés sur des presses, sur des robots, jaillissaient alentour, en carillons brutaux, en morse frénétique, en percussions violentes. Un homme, assis dans une entrée, ciselait des petites plaques métalliques puis les jetait au loin. Il hochait négativement la tête et éclatait d’un rire cinglant à chaque fois qu’il en lançait une.
L’un des prostrés en vit une atterrir juste devant lui. Il la saisit entre ses mains et la contempla longuement.
Peut-être la contemple-t-il toujours. Et même l’a-t-il lue. Et, pire, comprise. Pour quoi que ce soit de vrai. Et plus rien de rassurant.
Certains retardataires priaient. A moins qu’ils n’aient pas pu faire autrement que de retourner au seuil de la faille initiale. Celle d’avant le feu. Ou plus modestement pour combler le vide entre leurs paumes besogneuses.
Le tambour rapetissait. Il cessa de courir. Il rencontrait des gens moins désemparés qui, pareillement à lui, divaguaient. Ils se toisaient mutuellement. Méfiants, abattus, inquiets. Il se dit qu’il lui fallait rejoindre son habitat. Au moins trouver de quoi tenir le temps qu’il faudrait. Ainsi qu’au commencement, lorsque rien ne se passe. Que rien n’advient. Et surtout que rien n’est promis. Mais que tout est là, quand même.
De retour à l’intérieur il s’allongea sur le ciment.
Il travailla, le plus discrètement possible, à modeler quelques phalanges avec leurs articulations. Il pensa avec une infinie retenue à naître de peu, vivre de rien et mourir inaperçu.
Il imagina que cela puisse suffire pour le moment.
Il tînt effectivement jusqu’au soir.
Puis il pensa à demain.

mardi 24 novembre 2009

Retour au silence

Vaste main aux fenêtres orangées, comme un front engoncé sous l’éponge du ciel.
De là-haut pendent des versatiles au bout de leur fils, indécis immobiles.
Dedans filent des vestibules à travers les pendules vernaculaires.
Il se conte des ailes mortes, écailles en quelque sorte, de dépouilles au delà des portes.
L’origine et le bout du chemin ont versé de part et d’autre d’une île d’eau.
Une fête penchée aux craintes paresseuses hante autour d’un feu soporifique une robe d’alcool aux cristaux inclinés.
Les impers perpétués accrochés aux patères dans une entrée de bronze au battant statique.
Il se tire des soies aux coins des chambres, par grâce décolorée, inhabitées.
Les mots remplacent leur absence et leur absence les remplace. Ils sont devenus peu. Presque rien. Sablier à perte.
Sur le toit, autour des murs, c’est une houle aux amples plis qui rassemble le dehors dans un col d’horizons mouvants, remonté jusqu’aux arbres.
Les ultimes efforts s’apaisent. A l’intérieur. On ne se défera pas d’un peu de boue aux semelles. On apprivoise la plainte alentour.
C’est la dernière case allumée comme une fibule vive qui retient tous les pans des terres endormies. C’est un dernier regard qui retient entre eux les voyages pensifs, par les pointes de leurs amarres qui plongent dans les doutes, dans les distances, dans les incohérences, dans les hypothèses, que les profondeurs retenues font peu à peu se taire.
Et c’est lui qui s’avance alors.
Et s’élève. Et monte. Depuis des jours. Feutrant les dallages. Couvrant les murs. Lui, beau, calme, solennel et simple. Lui, d’un encensoir bienveillant qui irise la vue sur tout objet posée. Lui, dormant de son éveil si souvent contrarié. Lui, si souvent dans un coin, guettant les sarabandes des voix, les agitations, les effusions, les élancements, les déperditions. Ou qui attend, aussi. La fin de l’amour. Le désert au soleil. L’épuisement des cœurs et des énervements. La floraison sensible et les cruautés de sa croissance. Lui qui tente à l’ennui de rendre ses marées, ses jusants, ses grèves exposées aux quatre points d’où naissent des puits que l’on croit vide parce qu’on ne sait y écouter.
Lui, d’après les corps aimés, les corps aimants, les corps embrassés, les corps explorés, et puis agrippés, confondus, exhalants, bruissants de souffles et de peau, et s’épuisant, hagards, à relire le plaisir pour qu’il en demeure, en lui, par lui, lui d’après l’insatiable éphémère.
Lui, famélique d’après les guerres. Lui, agonisant de froid dans les blessures et les déchiquètements. Enfanté par tant d’âges oubliés et commémorés. Assassin sans couteau des paroles cosmétiques. Et, les mains dans les poches, qui caresse la patience jusqu’à ce que son tour vienne. Car il vient. Toujours. Son tour de faiseur, lisse et glacé, de gêne plantée dans des pointes de chaussures. Son tour de passe-passe où on peut encore prendre des reflets grimaçants pour des sourires de tranquillité.
Lui, d’après la plaisanterie. Mulot narquois sortie de sa cachette. Féerie de bestioles aux discrétions suspectes. Filet aux mailles imprécises des parfums et des odeurs chuchotantes. Matière vivante qui épouse la charpente en craquements indistincts.
Lui, si doux, malgré le sel qu’on lui jette pour l’empêcher de s’envoler. Lui, si jeune, et tendre, et plein d’égards, dans les plis même, dans les traits, laissés par des plumes dont la plupart n’auront pas su, seulement, être vraies. Tendre veilleur de ce qui persiste. Accompagnateur des cris sans échos. Des regrets inévités. Des pas qu’il appuie vers le prolongement qui lui échappe.
Lui, au retour précieux. Diffus et propice. Qui pour le temps où on se livre à lui, recule les emplois calendaires qui se dévident et s’accumulent.
Lui, dont la grâce insidieuse peut aussi s’installer comme une flatterie à l’inutilité. Dont les vapeurs translucides savent pactiser avec l’insomnie. Et qu’on peut retrouver le regard décavé, sans s’être aperçu de rien, quand les linges détrempés s’allégent assez pour enfin laisser revenir le jour. Ou que dans un ciel nu le soleil perce de nouveau.
Là, maintenant, inconnu familier qu’on congédie, il faut refaire un peu de bruit. Décrocher ses tentures. Jouer des portes. Mettre un peu de musique. Appeler quelqu’un, au téléphone, à l’autre bout du chemin restauré. Que les autres passagers qui sont allés dormir se réveillent.
Tandis que des fonds perplexes mais sereins, on ressort une tête à la langue timide et aux yeux ahuris. Que l’esprit décanté se remet, mesuré, à frémir mollement. Qu’une fraîcheur insinue, fine poudre d’argent, son frisson sur le corps engourdi. Que la pluie recommence. Ou que le bleu s’étale. N’importe. On ira aussi bien marcher pieds nus dans l’herbe ou dans la boue.
Il n’est pas de saison lorsque son retour nous prend, nous berce et nous repose. Et que, à notre insu, peut-être, il nous rend à nos sens, lavés, recousus, avec, retrouvées, une faim et une soif qui menaçaient de s’oublier.

mardi 17 novembre 2009

Défait l'être


Un moteur, sans qu’on se soit jamais demandé comment les pièces se sont assemblées, se sont imbriquées, encastrées, réglées les une avec les autres. Une mécanique insonorisée. Les pas qui vont tout seul. Les bras et le regard ballants. Les dernières lumières de l’aquarium jaune où sont accoudés quelques sauriens engoncés qui hésiteraient, s’ils s’en donnaient encore la peine, entre le retour aux fonds marins, et un prochain interstice par où se faufiler pour gagner à la faveur de la nuit un sursit machinal.
Le trottoir, un quai repoussé des yeux jusqu’à ce qu’il ne finisse pas. Les têtes des fémurs sans effort dans les iliaques. Les rotules modestes. Suivant les cases du cadastre alignées en façades tombales. Nuque froide. D’où pendent comme un manteau superflu, sur les épaules gênées, les épaisseurs tiédies aux essences mordantes. Un peu de carburant pour les souffleries lentes et par la bouche, furtifs mirages forains, des goulées de vapeur que gobe l’air glacé. De quoi brûler un peu dans la batterie vide. Où le flux peut aller et venir sans contrainte.
Un son. Sous une voûte sourde. Les talons réguliers. Anatomie du temps sur la partition nue avec la même note rangée sur la même ligne. Le tempo qui va comme un cheval de bois déraillé du manège. Le métronome calmant au fond des yeux hypnotisés.
Il n’y a rien d’autre. Ces villes n’existent pas. On les traverse. C’est tout. Quelquefois en une heure. Quelquefois il faut plusieurs jours. Il arrive qu’on s’y égare. Qu’on préfère s’y égarer. Des saisons, oui. Ca peut durer des saisons. En fait une seule, une unique saison. Recommencée. Et recommencée. Et recommencée.
On y pénètre. Lourds. Encombrés. Pourtant déjà si on a su franchir la porte, celle du nord, celle de l’ouest, c’est qu’on sait. Et qu’on cesse. On a quelque chose à perdre. Tout peut-être. Jusqu’à ce qu’on ne sente plus que le moteur et deux ou trois bricoles qui demeurent pour dire voyez, c’est encore de l’être. Plus de beaucoup, non. Mais si vous saviez le frôler, comme un peu de douceur nous frôle parfois, il en goutterait quelques mots et si ça vous inspire, si ça vous parle, vous pourriez les garder. Vous rentrerez chez vous et vous direz que vous avez trouvez une preuve. Souvenez-vous en quand même. Il arrive que cela pâlisse comme cette chimie moderne sur certains tickets. Et sans la mémoire, vous oublierez vite que cela existe. Bien qu’il soit possible que vous n’ayez pas à vous en servir.
Et ces rues ne conservent rien. Vous entreriez si vous pouvez dans un de ces aquariums pour questionner. Et on vous regarderait de travers. Pas méchamment. Mais on vous regarderait à la manière dont on dévisage quelqu’un qu’on a dû connaître il y a bien trop longtemps. Et vous seriez obligé de comprendre que si vous n’avez rien à perdre, mais pas dans le sens où vous avez l’habitude qu’on le dise, c’est que vous n’avez rien à faire là. C’est une ville où on ne pose pas de question. D’ailleurs on y pleure pas non plus. Ou alors en cachette. On y rit. Certains soirs. Lorsque tous les autres sont couchés. On y joue du tonnerre dans les ventres sonores. On s’y vomit des gros paquets de joie rocailleuse. Pour rien. Comme tout, pour rien. On essaye d’entraîner celui qui n’y arrive pas. Celui qui part toujours le premier. Pour aller se balader dit-il. C’est un marcheur. La vieille patronne qui est quasiment morte depuis longtemps mais qui n’a pas complètement tout foutu en l’air demande si c’est un semeur ou un cueilleur. Les autres rient de plus belles. Qu’est-ce qu’elle veut qu’il cueille ou qu’il sème par ici lui lancent-ils. Alors elle essaye d’expliquer en se marrant avec eux. Elle n’en est plus à dire que ça lui rappelle ceci ou cela. Ou quelqu’un. Ca devient rare que ça leur rappelle quelque chose. Ou bien ils font des mots. Celui qui marche, ils ont fini par le surnommer « petite cylindrée » : parce qu’il consomme peu mais qu’il marche longtemps. Et puis quand la tempête est passée, ils redescendent sur leurs coudes. Doucement. Ballons dégonflés. La patronne fait sa caisse. Ils échangent encore quelques claquements de mâchoires. Ca va fermer. Il doit y en avoir un ou deux qui l’envient, secrètement, celui qui marche. Ca prend mieux la place de ce qui s’est défait.
Même s’il ne cueille rien. Ni qu’il ne sème rien non plus.
On doit pouvoir s’user moins durement.
Au début on doit penser. Et puis ça doit s’effilocher. Sans qu’on s’en aperçoive. Ca s’évapore dans la fatigue. Et la fatigue devient un soutien. Ça s’insinue dans les reins. Ca fait comme une traîne. Et ça disparaît au fur et à mesure. Sous le crâne aussi. Des ailes silencieuses qui balaient et dispersent, et aident à maintenir le regard droit devant soi pour avaler le fil sur lequel la note, patiente, équilibre le funambule.
Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Juste la mécanique.
Le quai qui déroule son pavé ou son bitume. De temps à autre un train furieux qui file et à une fenêtre son visage. Etait-ce le sien vraiment. A cette vitesse. Non. Pas sûr. Il repassera. On verra bien. Si c’est pour devenir sans importance. Si c’est pour n’être plus que là, le plus possiblement là. Si c’est toujours son visage c’est simplement qu’il est trop tôt. On doit attendre le prochain train. Ou autre. Dans ces villes il y a même des navires qui vous passent sous le nez avec des familles qui font des grands signes et qui doivent se croire dans un film. Il y a également des chats qui miaulent. Ca fait autant d’indifférence. On peut leur dire un mot. Presque jamais les caresser. De toute façon il ne faut pas enrayer la mécanique. Se laisser faire. Défaire. Parvenir à entendre la petite broyeuse. Par instant. Comme on aimait, la tête sur l’oreiller, autrefois, écouter son cœur résonnant dans l’oreille. La petite gommeuse vibreuse. Celle qui effacera ce visage. Celui-là ou un autre. Qui fera disparaître les images du film. La petite grignoteuse qui va manger la rouille avec les souvenirs inachevés où elle s’est déposée.
Il y a de la répétition. Ce carrefour par exemple. Il faut choisir. On ne peut pas toujours aller tout droit. Ca demande beaucoup d’usure pour ne plus choisir. Gagner la confiance du pilote automatique. Tester l’aveuglement. Eviter les rencontres bien qu’il y ait très peu de risque. On devient invisible. C’est l’étape la plus encourageante. On le repère facilement car alors on ne fait plus peur aux rats. Il vous regardent déambuler devant eux et il paraît qu’il ont des regrets de trésors gâchés. On les pendrait en affection. Mais c’est bien entendu hors de propos.
Ce n’est pas qu’il faudrait ne plus souffrir mais tant qu’à faire se contenter de souffrir de ne plus.
Mieux qu’un arbre en hivers. Mieux qu’un chien qui ne sent plus les coups. Mieux qu’un total idiot qui s’échine à vouloir naître. Et ce qu’il a salement raison malgré tout.
On ne sait pas ce que deviennent les quelques uns qui sont arrivés à leurs fins. Peut-être nous croisent-ils, impeccablement transparents. Ou se sont-ils dissous. Evanouis. Tout ce qu’ils attendent c’est qu’à son tour le corps cède. Pour le reste il n’ont plus rien. Selon les cas ils ont sans doute conservé une pointe de méchanceté ou un grammage de gentillesse. Le calendrier glisse sous la porte. Chaque jour n’est que ce seul jour. Chaque nuit n’est plus qu’une seule nuit. On imagine. Mais à quoi bon.
Il n’y a au fond qu’un danger dans ces villes. Ou plutôt il n’y aurait. Car il est difficile d’envisager que cela se soit produit. Il faudrait vraiment ne pas avoir de chance. Etre entré par inadvertance. Avoir jouer les curieux et s’être soi-même pris au jeu. Rien n’est moins un jeu.
Et ce n’est même pas pour ça que ce danger, ce serait d’y croiser un enfant.

vendredi 23 octobre 2009

Pâle heure

Du quai désert et de l’eau toute posée sur elle même, lourde, lisse et immobile. D’un pas qui balance comme un rocking-chair d’une sieste qui plane sous les vêtements. D’un fil pendant d’une voûte vide qui oscille dans l’air comme un radar sans contact. D’un éloignement retourné en lentes palmes translucides qui repoussent en ramant toutes les réalités. Les fauves et les pourpres. Les oripeaux de tous les costumes. Les surfaces des scènes. Les débarras providentiels. Les pesées indécises. Les penchants fardés. Les croix de chemins et les tapis de marbre. D’un élan arrêté qui se replie en corolle, draperie panoptique qui ré-enroule le champs de son ressort.
Du ciel entre deux lunes troubles, sans savoir si c’est quoi qui commence ou si c’est quoi qui finit, une peau diluée en frileuses vapeurs très loin confine d’un côté les apprêts de la nuit ou ses dernières cendres, de l’autre le projet d’une aube ou un luxe crépusculaire.
Ne cherche pas cette heure sur un cadran quelconque. Ni dans une mémoire même toute neuve. Ni dans un tout prochain rendez-vous. Elle ne peut être que présente. Et un présent à toi. Offert.
Une matière fluide que tu sens en suspension autour de toi, qui se resserre sans t’oppresser et t’enveloppe. Une texture douce, impalpable, dans l’espace de laquelle fondent tous les alentours, les murs, les paysages, les visages et les choses, la nature et l’inanimé. Où toi même tu sens tes limites corporelles se dissoudre. Tes sens anesthésiés. Ton cœur indifférent. Ton esprit perdant ses formes habituelles.
Comme au milieu des marées de rumeurs, tu t’éteindrais d’une fine mousse de clarté blanche. Comme au milieu des façades bleues d’où dégoulinent les connexions tu reculerais d’une fatigue insomniaque. Comme encerclé toujours par les rouleaux sans cesse ré-encrés de titres lâches ou hurlants, tu te replierais. Tu te retrancherais dans une nuée sourde, aveugle, interdite.
Brouillée l’image de tel malheur dont disparaît aussi la main de l’enfant rangé sous un atelier dans la main du clandestin traqué sur une frontière. Enfumé le film de la mort qu’on distingue, incrédule, en morceaux indécents sous le soleil crasseux de contrées ravagées. Noyées les colères courbées qui se regroupent, qui se dispersent, se regroupent encore, s’éparpillent à nouveaux, d’êtres désabusés, trompés, dépossédés, harcelés, menacés, broyés, et qui sentent la poudre et ignorent ce que dit cette odeur infernale. Figée sans un cri sous son voile ta sœur humiliée, battue, assassinée. Et le soldat à peine plus grand que son fusil. Et les chiens qu’on laisse devenir tes frères dans des ghettos.
Evanouies les clameurs des espérances au goût de sel qui rongent le monstre répugnant en s’acharnant à le détruire plus vite qu’il ne reconstitue incessamment.
Le monstre répugnant. Cet hydre répandu dont tous les gras replis on envahi toutes les terres et tous les océans. Dont tous les gras replis prolongés en serpents flasques et glacés se propagent partout où des sangsues avides et grimées d’autorité le nourrissent en suçant son huile empoisonnée. Cet immondice enflé dans les foires boursières et même maquillé, par sa cour de bouches zélées, en bonace dispenseur de bienfaits mirifiques. Cette créature obscène aux mille langues avisées qui tantôt parlent le fiel en bavant du sucre, tantôt suintent du miel en crachant des sentences. Cette hideuse idole qu’un veau d’or ferait ricaner, attifée et clinquante de miroirs venimeux dans lesquels on peut voir les reflets déformés des canons qui s’emploient à maintenir son culte. Et son clergé facile, prosterné, docile. Ces petits maîtres des beaux marchés qui n’ont dés leur naissance qu’une âme domestique.
Décalqués ruisselants sur les murs qu’écarte l’heure pâle qui te viens enlever au violent cauchemar.
Fuite élogieuse, tout y est force de se taire. De ne plus rien dire, ni en creux ni en vague. De laisser se flétrir les pierres bavardes et les minces feuillages dernièrement lancés au dessus de l’arène. Si déjà tu en es là, c’est que les retours ont cessé, provisoirement, de te servir de drame.
Si tu sais que ton petit cosmos trouble veille enfin, sans houle et sans feu, rendu à l’instance qui t’évoque bien avant d’être venu.
Si rien ne te manque alors. Qu’à peine un peu d’acide témoigne des objets assoupis du cœur, éteints dans son vase silencieux, comme des preuves sacrées.
Si tu sens le sommeil tenir tes reins qui tanguent sur ta promenade, et le tuteur d’une ancre délaisser tout ton geste.
Si tu n’es plus qu’une eau avec un peu de souffle. Et plus même le son de tes semelles sur le pavé.
Si ce que tu vois n’est plus que le papier d’un décor travaillé où s’est dissout ton rôle.
Si tu n’as plus qu’à respirer. Sans heurt. Comme en reculant un pied devant l’autre.
Goûte.
Goûte en plein dans la page qui brûle, qui se déchire, au verso du rouleaux sans arrêt déclamé, funambule sur le fil du feuillet qui commande, goûte à part des débats aux pattes innombrables, dans l’estompage des images inconsolables, dans cette pâle heure ajoutée aux clapets des autres, goûte ta gracieuse évaporation.
Goûte.
Cette amicale absence.

dimanche 18 octobre 2009

Hordelou -1

Voilà, tu sais qu’il est là maintenant. Muet, presque sans gestes, presque sans corps, avec ses yeux transparents et sa mâchoire osseuse. Avec sa peau si fine, couleur de corrosion. Tu peux entendre le son qui provient de sa nuque s’il tourne la tête. Tu peux le voir. Tu le regardes. Tu voudras le fuir et tu rentreras chez toi. Tu tireras les rideaux. Tu t’étendras sur ton lit. Tu ne voudras plus te demander s’il s’en ira à force que tu restes ainsi couché dans l’obscurité. A ne savoir quoi faire. S’il finira pas s’en aller. Ou s’il resterait, sous les pluies qui vont certainement se succéder maintenant. S’il resterait encore après le retour des affres du soleil brûlant de ses dernières semaines. A se dessécher. A tomber en poussière, à glisser sous le vent et à se dissoudre, de l’autre côté du canal, le regard vide, tant qu’il persistera, rivé à tes fenêtres. Sans jamais avoir eu la moindre intention de te retrouver, de t’ignorer comme tu l’as fait, ni de te perdre.
Tu croises depuis des années la puissante gorgone gazeuse qui lui nuira. Tu vas en rencontrer le fils exilé dans son taudis et le groupe de celles et ceux qui s’assemblent sous les tilleuls puis qui se séparent avant le soir pour regagner leur domicile. Eux le protégeront. Il faut seulement que tu laisses faire.
Tu es peut-être déjà prêt à ne pas renoncer. Peut-être déjà suffisamment débarrassé. Suffisamment désert. Suffisamment réduit à la ténuité et à l’étirement du son de l’archet sur le violoncelle qu’accompagne le ressac indifférent, qui s’est peu à peu habitué à ta mémoire nue. Ce n’est plus de la peur que tu ressens. Tu t’es faufilé en dessous et bien sûr tu ignores ce qui s’y cache. Tu n’éprouve plus le froid. Juste la froideur d’un fil sans sa gaine défensive.
Lorsque tu te rendras à nouveau dans cet autre appartement, celui de la personne qui t’aide, parfois, tu observeras de nouveau, de l’autre coté de la cour cette femme, belle, en noir, qui se déplace chez elle avec une lenteur folle et gracieuse et au sujet de laquelle on t’a raconté des histoires qui t’ont souvent fait penser à l’être de rien qui ne naît jamais mais de qui chaque expérience d’y échouer se prolonge des quelques mots de la phrase que tu n’a, toi-même, pas cessé de murmurer depuis le début.
Cette phrase que tu vis, formée dans des foisonnements qui en transformaient le cours en entrelacs inaudibles, puis que tu as, à ton insu, laissée s’étendre devant toi et te dépasser, vers l’insidieux isolement, se déchargeant de ses échafaudages, de ses cordages, puis de tes repos malades, de tes pendules promenades.
Tout est là. Et tu ne pourras plus dormir assez pour oublier qu’il est revenu. Pas oiseau, non. Ni prince. Pas lézard aux écailles mordorées. Ni sage au front d’ombre. Ni danseuse Africaine ou chanteuse Irlandaise. Ni centaure au poitrail d’airain. Pas davantage voyageur. Rien de ce que tu as pu imaginer mais rien non plus que tu n’aies su. Et véritablement espéré. Brouillon mille fois effacé. Epreuve mille fois reportée. Sonate blanche mille fois écoutée. Retour autant esquissé. Témoignage refusé.
Mais tu ne dors pas. Et finalement, si tu es rentré chez toi, tu n’as pas tiré les rideaux. De ses yeux sans vie il t’a encore plus reconnu que toi tu n’as deviné qui il est. Tu as parlé il y a quelques années d’un monde de réfugiés. Tu ne le l’abandonneras pas aux pluies, au vent, au soleil incandescent. Tu vas te souvenir du rêve qu’il faut. De l’enfant-corbeau. Plié dans une boite. Sous la tombée des feuilles. Du fleuve déployé. De tes pas dans la pente. Pour parvenir à la rive. Du petit corps presque éteint que tu serres contre toi. Et que tu as relâché dans l’eau froide et claire. Dans le courant calme et indifférent.
Tu t’allonges. Tu fixes le plafond. Tu te relèves. Tu te mets à ta fenêtre. Tu l’observes. Il ne bouge pas. Recroquevillé sur lui-même. Il se confond avec la couleur de la pierre contre laquelle il se blottit. Tu crois détacher des images.
Ce sont celles des réfugiés, oui. C’est toi. Ces images ne se détachent pas. Elles se superposent. Elles se décalquent les une sur les autres. Elles se fondent, se dissolvent, se reforment, se reconstituent, et à nouveau se flouent, se morcellent. C’est le énième peuple. Le peuple d’entre les peuples. C’est ton appartenance et ta déprise. Leurs semelles aux racines de sève qui perle sur des diagonales. Tu nies ton joug de nomade castré. Ils fuient. Ils fuient éperdument. Ils meurent. Tu perds le fil. Tu évites au mieux la vaine honte de ne pas te reconnaître. Tu ferais ton métier. Comme ceux qui photographiaient les migrants d’Ellis Island.
En toi bruit dans une progressive limpide harmonie le long message reçu tous ces derniers mois. Long message entrecoupé de tes questions restées pur oxygène pour te maintenir.
Tu vas retourner auprès de lui. Tu vas écouter ses serrures. Tu vas caresser sa porte. Tu vas finir par t’y abriter. Le plus sourd, le plus difficile soupçon que tu as sur toi se laissera cueillir comme un abîme s’élargit et offre enfin sa vraie respiration au souffle de la distance.
Le germe de l’inquiétude que tu gardes de partir, de repartir, ce germe que tu pinces mais que tu n’as pas éradiqué, pourrira naturellement.
Tu conserveras cette curiosité en revoyant quelquefois cette signature au bas du long message.
Ce sera sans interrogation : Téoxx n’a pas à avoir eu raison ou tort. Il n’a qu’à avoir été Téoxx. C’est tout.

dimanche 11 octobre 2009

Clairfoutument

Je viens de faire les comptes : j’ai répertorié 875653 messages de courroux, et accessoirement de coucous, dénonçant en substance l’abandon dans lequel il semblerait que j’ai laissé l’élaboration de mon génial Dictionnaire Analphabétique*, qui plus est au profit de répansions* multiples sur des états d’âmes chronico-protéiformes et les probables conséquences d’inhalation répétées de fumées plus ou moins licites qui doivent sûrement les inspirer sinon à quoi ça servirait de se ruiner en poudre de perlimpimpin, sauf à errer, à esser, à etter, et à etcaetérater même quand ça pourrait réussir, en dépit des aléas de toute tentative de comprendre voire de ne pas comprendre comme si on comprenait malgré tout parce qu’en fin de compte, comme je le disais au début de cette phrase acrobatique, c’est le chiffre qui compte et que 875653 messages, c’est pas rien nonobstant que ce ne soit pas tout non plus.
Bref, et je mesure la malhonnêteté de cette locution légitimement soupçonnable d’abus caractérisé, je ne vais pas me faire prier davantage pour me livrer pieds et poings liés, ce qui va requérir une gymnastique dont hélas il vous faudra faire votre deuil de tout enregistrement filmé, pas me faire prier, donc, pour publier séant un article que nous ajouterons à la liste des vocables plus ou moins utiles, ou plus ou moins crétins, dont j’ai la prétention de faire l’offrande au monde qui ne s’y attend pas, en quoi il n’est pas exclu qu’il ait tort. Mais restons modeste.

Clairfoutument : adv. Du latin classique « clarus » ce qui a l’avantage d’être clair et du latin copulatoire « futuere » qui signifie avoir des rapports avec une femme. Stop ! Je vous voir venir avec vos espadrilles à crampons et vos sabots à bandes fluorescentes : non, clairfoutument ne veux pas dire que ce soit simple d’avoir des rapports avec une femme. Sinon ça se saurait. Je ne veux pas dire non plus que ce ne soit pas simple, je veux seulement dire que la question n’est pas là.
En fait pour saisir le sens profond de clairfoutument il faut au préalable, et au champs qui suit, décliner quelques peu les racines dont nous sommes partis. Autrement dit décliner « clarus » et « futuere ».
« Clarus », en clair, donc, clair, ne pose pas énormément de difficultés. Outre ce qui est transparent, limpide, éclatant, plutôt pimpant lorsqu’il s’agit d’une couleur, évident lorsqu’il s’agit d’une explication sur l’origine de l’étant dans la métaphysique des batraciens par l’éminent professeur de philosophie Aldegrombard Lassassenadivitch, ou encore semé avec parcimonie quant il reste de la place entre les grains, lucide si on est voyant et brillant lorsqu’on y aura tirer telle ou telle affaire, ce charmant vocable évoque également moult images plaisantes parmi lesquelles nous retiendrons notamment le clair de Lune cher aux amoureux et le clair de notaire cher aux héritiers.
Pour ce qui est de « futuere », littéralement « foutre » dans un langage agrémenté d’un lest de piment, le sujet est plus complexe du fait d’une propension galopante, si j’ose dire, qu’ont nos semblables, et ce n’est pas vous qui direz le contraire, propension donc à foutre, à envoyer foutre, à envoyer se faire foutre, et plus encore à s’en foutre. Je passe, afin de ne pas ajouter à la confusion sur le substantif qui en découle, (je vous en prie…), et qui désigne le substrat liquoreux dans le lequel se trouve la petite graine qui sous cette bénigne appellation a sauvé tant de parents lors qu’il leur fallait expliquer à leur progéniture désabusée que non, les enfants ne sont pas largués du haut du ciel par des cigognes plus ou moins myopes ou plus ou moins habiles. Ceci dit de ce foutre est né un grand foisonnement, pour ne pas dire un grand foutoir d’expressions à géométries diverses où les propositions de fornications jouxtent paradoxalement des invitations à aller le faire ailleurs, et parfois même avec quelqu’un d’autre, voire plusieurs autres, ce avec des intentions qu’on devine peu amènes au point qu’on se demande s’il n’est pas alors souhaité que des excès de transpiration ne couvrent les parfums de la sensualité. Enfin, bon : chacun ses goûts. Et puis si ça se trouve, quand quelqu’un envoie une autre personne se faire foutre, est-ce réellement ce qui se produit le plus souvent ? De même lorsqu’un tel ou un tel, quand ce n’est pas une telle, décide de s’en foutre cela a-t-il vraiment à voir avec quelque pratique onaniste dont je ne sais plus qui rappelait fort justement qu’après tout c’est bien le seul moyen de faire l’amour avec quelqu’un qu’on est à peu près sûr d’aimer ?
Mais je m’égare et pas qu’en double file.
De ce foutre on a extrait particulièrement un adjectif : foutu. Là encore nous allons pouvoir retapisser, enfin bon, recouvrir, bref, aborder quelques contradictions. A priori foutu signifie que d’une façon ou d’une autre on est allé se faire foutre. A moins qu’on ait fait ça, donc, tout seul. (C’est unisexe.) Il faut croire que c’est sensé abandonner le sujet dans un sale état puisque nous remarquons aussi qu’au bout de quelques dizaines ou centaines de milliers de kilomètres on dit souvent d’une voiture qu’elle est foutue. Je ne veux pas ici préjuger de la sexualité des automobiles mais dans la mesure où on ne trouve en général sous le capot que des chevaux et pas de juments on voudra bien agréer l’expression de ma perplexité. Et de ma curiosité accrue pour les étalons.
Mais je digresse alors qu’il n’y pas qu’en Grèce…
D’autant que foutu s’applique aussi à qualifier positivement certaines concrétions pluricellulaires de type humanoïde, (c’est unisexe), dont on a plaisir à remarquer que les proportions, longueur des jambes, fuseaux des cuisses, rondeurs fessières, hanches ondulantes, gorges opulentes ou thorax bombés, etcaetera, donnent moins souvent envie de les envoyer se faire foutre que de s’en occuper soi-même. On dit alors de l’impétrante, ou l’impétrant, qu’elle est ou qu’il est bien foutu. Ce qui n’est pourtant pas si sûr tant qu’on ne s’est pas encore exécuté !
Par extension, manière de parler évidemment, on attendra donc l’exécution pour constater que foutre avec un sujet déjà bien foutu, ça peut être foutument bon. Et dans un grand élan de cet enthousiasme qui nous étreint quelquefois nous pourrons désormais souligner l’évidence de l’émoi en assurant que c’était clairfoutument bon.
Nous y sommes.
Clairfoutument, adverbe invariable alors que souvent femme varie et les mecs c’est pas mieux, est donc un tout nouveau mot qui nous permettra désormais de mieux attester en de multiples circonstances de notre contentement, de notre satisfaction, de notre éblouissement.
Toutefois, comme tout n’est pas toujours miel et jasmin dans notre mal foutu monde, on omettra pas d’envisager l’usage de cet adverbe tout neuf dans des cas moins jouissifs que celui précédemment évoqué.

Par exemple :

L’accession à la tête d’un puissant organisme de gestion urbain et immobilier de l’aîné de la progéniture d’un Méprisant de la République grâce aux entremises dudit chef d’Etat en vue de favoriser l’accédant et divers réseaux d’intérêts privés qui leur sont liés sur des modes qui confinent à des comportements mafieux, c’est clairfoutument un scandale.

Comment Madame la Ministre de la Santé Privée, ou en voix de le devenir, va-t-elle gérer l’attitude clairfoutument anti-citoyenne de nos compatriotes qui s’acharnent à ne pas vouloir attraper la grippe A à grande échelle, risquant ainsi de ridiculiser tous les efforts gouvernementaux déployés depuis des semaines pour faire croire que cette épidémie, en passe de s’avérer imaginaire, devait faire quelques milliers de morts dans notre pays ?

Afficher dans la vitrine d’un discours, avec une constance presque disciplinaire, un slogan promouvant l’intention de faire de la politique autrement et n’avoir aucun stock de ce même produit dans son magasin ne revient-il pas à se moquer clairfoutument du monde ?

Voilà, j’espère que vous avez clairfoutument compris : sinon relisez.
Ca va bien finir par venir !

* Déjà entré dans mon beau dico. anal. (Si vous suiviez un peu !?!)

The Remains of the Day

Les vestiges du jour. C’est le titre français de ce très beau film de James Ivory. Le but d’évoquer ce film, ici, n’est pas d’en faire une critique ni une apologie. C’est un film magnifique, subtil, génialement interprété, particulièrement par Anthony Hopkins et Emma Thomson, dans les deux rôles principaux.

Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est, précisément, une scène de ce film.
Pour celles et ceux qui l’on vu ils se rappelleront cette scène. Pour les autres, voici : parallèlement à l’intrigue qui se joue entre Monsieur Stevens, incarné par Anthony Hopkins, et Mademoiselle Kenton, incarnée par Emma Thomson, ce film relate les entremises d’un lord anglais, Lord Darlington, dans le courant des années 1930, pour favoriser le redéploiement de la puissance Allemande sous la sinistre égide du parti nazi et de son épouvantable dirigeant, devenu le dirigeant de cette même Allemagne. Lord Darlington, en l’occurrence, veut régler un compte qu’il estime avoir en tant que débiteur vis à vis des conséquences redoutables du Traité de Versailles qui a consacré quelques années auparavant ce qu’il appelle, en substance, l’humiliation de l’Allemagne défaite à la suite de la première guerre mondiale.
On assiste dans ce film à plusieurs entretiens, et même à une sorte de conférence, destinés à faire croire aux intentions pacifistes de l’Allemagne Hitlérienne, en vue d’en convaincre un délégué Français, assez pathétique, un délégué Américain, très méfiant, et divers responsables Britanniques plutôt enclins à appuyer sur la montée du nazisme leur rejet viscéral des communismes et des socialismes.
A propos de l’intention d’Hitler d’envahir les Sudètes, on entend notamment au cours d’un dialogue cette phrase restée célèbre, dans la bouche d’un responsable politique anglais, affirmant que tous les habitants de cette contrée ne valaient pas la vie d’un seul soldat Britannique.

Lors d’un de ces entretiens Lord Darlington converse avec trois hauts politiciens Anglais. Le sujet porte sur le bien fondé de laisser au suffrage populaire le soin de choisir les orientations politiques d’un pays. Monsieur Stevens, majordome très corseté de Lord Darlington, se trouve apostrophé par l’un des invités qui lui pose trois questions sur des sujets de politique monétaire et internationale. Le ton est condescendant et un rien goguenard. A chaque question le majordome répond qu’à son grand regret il ne se sent pas dans la capacité de répondre. Lord Darlington a l’air désolé de voir ainsi son principal serviteur mis dans l’embarras. Monsieur Stevens ne se départit pas de sa réserve de domestique zélé. Et les trois autres finissent par ricaner du majordome en protestant qu’on abandonne à ce genre d’ignorant le droit de voter sur des sujets auxquels il ne connaît rien.

Je ne sais pas vous, mais moi si. Si quoi ? Si, de temps en temps, j’imagine détourner une partie d’un film, même excellent, pour y projeter ma réplique, mon geste, mon jugement, et parfois davantage.
Dans la situation en question je vois bien Monsieur Stevens, poliment vexé, demander respectueusement à son maître, Lord Darlington, la permission de répondre quand même quelque chose à celui qui vient de l’interroger si méchamment. Et je vois Lord Darlington donner sa permission à son majordome. Et le politicien tout ouïe et rigolard curieux de ce que « le pauvre bougre », (ce sont ses mots dans le film), peut bien avoir à dire de plus. Et Monsieur Stevens, son petit plateau d’argent dans les mains, s’adresser calmement à son interlocuteur :
« Non, Monsieur le Ministre, je ne puis répondre aux questions que vous m’avez posées. Je ne le puis car je n’ai reçu aucun des enseignements indispensables pour en savoir assez sur ces sujets et donc pour me permettre d’avoir un avis suffisamment éclairé. Ainsi que la plupart des habitants de ce pays j’essaie de me tenir au mieux informé de ce qui s’y passe et si possible de ce qui se passe à l’extérieur. J’ai néanmoins la charge de mon emploi à assumer et je ne peux consacrer autant de temps qu’il le faudrait aux choses de la politique afin d’en comprendre tous les rouages, toutes les arcannes, toutes les subtilités. C’est pourquoi, dans notre pays, une majorité de personnes a décidé de vous confier la responsabilité des affaires au plus haut niveau. C’est pourquoi nous devons pouvoir vous faire toute confiance quant à la manière dont vous vous occupez du destin de ce pays. C’est pourquoi aussi, s’il s’avère qu’au terme du mandat qui vous a été accordé une majorité d’entre nous estime que vous n’avez pas rempli votre mission, ou du moins très insuffisamment, il nous sera possible de placer là où vous vous trouvez actuellement une autre personne dont nous supposerons qu’elle obtiendra de meilleurs résultats que vous. Et nous le ferons d’autant plus librement que toute personne qui occupe la place où vous êtes, Monsieur le Ministre, est rémunérée grâce à l’argent que chaque habitant paye, selon ses moyens, afin de pourvoir aux nécessités de l’administration de notre société. Monsieur le Ministre, c’est parce que vous avez, vous, disposé des louables ambitions et des justes opportunités que vous a inspirées et apportées votre destin que vous avez pu accéder à la charge considérable de servir notre pays. Dans le but de garantir à tous ses habitants paix, justice, liberté et un niveau de vie suffisant pour que chacun puisse s’y sentir au mieux compte tenu de sa condition. C’est parce que vous avez fréquenté les écoles qu’il fallait, que vous avez reçu les enseignements de haut niveau qui forment à pouvoir un jour conduire les affaires de la politique au plus haut degré de leur importance, que nous vous demandons de résoudre les problèmes qui se posent, d’améliorer les situations difficiles des uns et des autres, de favoriser le développement de tout ce qui est utile au bien-être de tous. Et, sans vouloir être désobligeant, Monsieur le Ministre, et bien que, je le répète, il me paraît indispensable que je sache m’informer correctement à propos du monde qui nous environne, je pense qu’aux trois questions que vous m’avez posées il est plus urgent que vous sachiez répondre plutôt que moi. Monsieur le Comte voudra bien m’autoriser cette allusion à la charge que j’exerce auprès de lui, charge pour laquelle je perçois mon salaire, alors voyez-vous, Monsieur le Ministre, mon avis est que Monsieur le Comte n’a pas à savoir comment j’exerce ma charge. Il n’a pas à connaître les détails contingents sur lesquels je dois agir jour après jour. Il n’a pas à se soucier de la manière dont je résous les petites difficultés quotidiennes ou exceptionnelles. Il lui faut juste constater que j’exerce ma charge pour sa plus grande satisfaction. Et Monsieur le Comte en sait sûrement assez en étant assuré que je rempli mon emploi sans avoir recours à quoique ce soit qui serait contraire à la morale et à la justice. Et cela sans que Monsieur le Comte soit pour autant ignorant de ce que recouvre les exigences de mon rôle, ni sans qu’il soit tenu au courant de telle sorte qu’il sache que tout fonctionne bien, ou moins bien parfois, du fait de quelques vicissitudes dont il n’a à suivre alors que le dénouement. Je suppose enfin, Monsieur le Ministre, que si Monsieur le Comte devait dans un avenir quel qu’il soit être déçu ou même mécontent des résultats de mon travail il lui appartiendrait de me signifier qu’il ne souhaite plus que je sois à son service. Dés lors il se mettrait en quête de quelqu’un pour me remplacer. Je pense donc, Monsieur le Ministre, que ce système que nous nommons la démocratie, en vigueur dans notre pays, permet rien moins que ce que s’autoriserait légitimement Monsieur le Comte. Bien que n’étant pas très érudit je me souviens avoir appris l’origine lointaine du mot ministre, Monsieur le Ministre. Vous connaissez aussi j’en suis sûr cette étymologie. Je ne vous ferai donc pas l’offense de vous la rappeler. Et vous en déduirez, Monsieur le Ministre, qu’en fin de compte nos rôles sont quelque peu semblables. Vous êtes au service de notre pays et si notre pays n’est pas satisfait de la façon dont vous le servez, il est bien naturel qu’il vous demande de céder la place à quelqu’un d’autre. Cela n’exige pas que je connaisse aussi bien que vous les tenants et aboutissants de notre économie, de nos ressources énergétiques ni de nos relations internationales. Il faut simplement que j’en sache assez pour conclure qu’au vu de ce qui résulte de votre action il est permis de continuer à vous faire confiance ou pas. Utile de vous conserver à votre place ou de vous en chasser. »

A la fin de cette tirade je vois un certain silence s’installer brièvement. Et le majordome, prévenant, poser une dernière question :
« Désirez-vous encore un peu de cognac, Monsieur le Ministre ? »

vendredi 9 octobre 2009

Descente

Nous retrouvons-nous au bord de ce trou sans oeil ouvert sur l’en haut indifférent. Au bord de ce trou sans œil, désert et atone. Ce gouffre dans lequel des milliers et des milliers d’orages ont précipité leurs eaux et leur foudre. Cette cavité, froide et sèche, où les sondes se perdent.
Orbite démesuré au bord duquel, souviens-toi, nous sommes venus tant de fois déjà nous pencher et dans lequel nous avons plongé des fils tellement longs qu’on aurait pu, avec, nouer les astres entre eux, tellement longs sans en atteindre le fond. Jamais.
Il régnait des contes ahurissants à son sujet. Rien ne s’y trouvait d’autre que son unique présence. Irrémédiable. Aucune clarté n’y pénétrait assez pour seulement qu’on y distingue quoi que ce fut. Son bord abrupt dissuadait d’en explorer les toutes premières profondeurs. A force de demeurer trop longtemps la tête au dessus de son ouverture on percevait, disait-on, un son indescriptible, une sorte de chant qu’auraient généré de sourdes vibrations, une plainte impossible à identifier, peut-être l’œuvre d’un courant d’air sur les reliefs des parois. Peut-être une créature tapie quelque part et piégée plus loin que n’étaient descendus nos filins, dans une anfractuosité, dans la boue qu’il pouvait y avoir dans le fond. Une créature qui mourrait là depuis des milliers et des milliers d’orages. Et davantage. On racontait aussi que ce son austère n’était en fin de compte que celui d’un écho vide dont le vertige s’emparait peu à peu des imprudents pour leur faire perdre l’équilibre et les happer.
Nous avons attendu des milliers et des milliers de pluies. Qu’elles puissent remplir enfin ce puits obsédant. Nous avons guetté les éclairs pour capter le peu que leur lumière furtive révèlerait de cette grande bouche sombre où leur passage trop rapide finalement nous aveuglait.
Entre les orages nous allions et venions. De nos contingences chronométrées à nos heures évasives dont la plupart nous ramenaient aux abords de cet abîme. Vains. Désarmés. Et nous imaginions alors ce que nous découvririons si un jour nous inventions un moyen de descendre. Nous étions encore enfants mais capables de remarquer que nous le restions à force d’entêtement. De ne pas comprendre pourquoi nous allions passer quelquefois des jours, ou des nuits, de si longs moments, tournant autour, nous inclinant au dessus de ce gosier monstrueux jusqu’à en entendre le chant voilé et venteux. Jusqu’à en être obnubilé, avec l’un l’autre, l’assurance que nous nous rattraperions mutuellement sil advenait que l’un des deux se penchât trop. De même de ne pas comprendre pourquoi nous n’irions pas. Les raisons ne manquaient pas. Nous échangions nos collections. Les laideurs qui nous faisaient fuir. Les absurdités qui jalonnaient nos présences au monde mécaniste et dont nous avons mis du temps à rire, du temps à mordre de rire. Si petitement furieux. Si misérablement en colère. Si maigrement triste. Nous fréquentions des sarabandes dessinées pleines de ventres criards, d’échasses cinglantes, de fripes haineuses et de poupées idiotes. Nous savions voir et il fallait refuser de tout voir. Pour que ça ne devienne pas tout à fait insupportable. Nous transformions ce qu’il était nécessaire de ne pas conserver tel quel. Parce que sinon nous aurions été étouffés. Rien ne semblait tenir, si tôt pourtant, qu’à un appel vers la terre et les vers auxquels nous prêtions les meilleures et les plus douces intentions. Les plus drôles aussi. Selon ce que nous souhaitions y voir enfouir et ronger. C’était facile.
Mais il y avait le cœur. Et ça, ça ne nous laissait pas en paix. Et nous avons crié souvent. Tu t’en souviens, oui, nous avons braillé à nous en évanouir. Nous avons hurlé certaines nuits au dessus du gouffre. Sans réponse. Une fois morte l’onde nerveuse et brutale de nos cris, le son de sirène fumante reprenait toute sa place, et nous, épuisés, nous tombions alors assis, juste au bord, et nous pleurions de fatigue et de quelque chose d’autre qui devait nous sembler heureux. Puis, de cet épuisement, il nous est arrivé de faire du sommeil. Nous nous endormions.
Nous descendions.
Plus tard, en suivant le radieux repoussoir des ombres, nous nous racontions nos trouvailles.
Nous avons rêvé de racines et de gangues glacées. De fontaines de roche d’où surgissaient des loups. D’un livre de terre au marque-pages fossiles. D’une rue démontée avec des mitraillettes. Il y avait eu une maison de verre aux chambres transparentes avec des cas d’amour dans toutes les géométries et toutes leurs mélancolies attachées en bouquets de doigts serrés. Il y avait eu des troupeaux de bovins dorés se reposant dans des marécages safrans. Une colonie d’araignées grondantes qui tissaient des échelles gluantes. Nous avons vu nos corps gisant dans la boue et geignant de tout en bas vers l’ouverture du trou que nous ne parvenions plus à apercevoir. Nous avons vu des armes. Chevauché des révolvers. Dégluti des pointes de flèches. Avalé de la poudre.
Quels âges avions-nous. Un jour, je m’en souviens, nous avons été si vieux que nos carcasses aux peaux pendantes nous ont fait mourir de rire. Nous caressions nos articulations comme si nous voulions en détecter les serrures. Nous grincions. Des fille vêtues de saules virevoltaient jusqu’à ce que leur lianes frôlent nos épaules, nos reins, nos sexes. Nous empoignions leurs chevelures mais elles ne laissaient dans nos mains que des chats à plumes qui nous tendaient des couteaux. Des généraux sanguinaires hurlaient alors des ordres et nous devions nous battre contre des vagues qui accouchaient de bandes de soldats suintants et contre des bataillons de marbre qui récitaient des prophéties.
Nous avons voyagé dans des coffres de voitures. Nous découpions des prières naïves dans nos épidermes bleus et nous les lisions à voix hautes pour ne pas qu’on nous oublie sur la route.
Nous rêvions de crânes et d’ossements. Et surtout de nos crânes. De nos ossements. Tu me prêtais un tibia. Je te prêtais une clavicule. Et nous nous rongions pour distiller l’invivable terreur de nos chaleurs émues. Nous enfoncions nos doigts sous nos occiputs aérés. Nous soufflions dans nos nez atroces et nous riions des sifflements obscènes que cela produisait. Nous comptions nos dents et quelques enterrements. Nous câlinions notre seul amour d’une paume abrasive.
Nous ne savions que le noir qu’il faut illuminer. Nous en étions sûrs. Il n’y a pas d’ombre à extraire de la lumière. Il n’y a que des fragments de lumière qu’on doit prélever dans le gouffre. C’est un tout autre travail. Aucune innocence ne peut l’accomplir.
Nous avons rêvé que nous étions des crimes. Pas plus criminels que nos complices rangés dans les cases des albums. Pas plus victimes que nos comparses anesthésiés de distractions.
Nous nous réveillions surpris. Nous pensions au risque que, dans les mouvements du sommeil, nos corps roulent trop près du bord du trou. Nous laissions faire. Nous nous racontions tout. Tentant de décoder. D’accord pour ne pas insister lorsque quelque chose nous résistait. C’était fréquent. Nous devinions que c’était mieux de garder de la lecture pour plus tard.
Nous apprenions à descendre.
Certaines frayeurs nous ont tétanisé. Nous troquions entre nous nos angoisses comme des sachets de drogue.
Nous mesurions nos progrès à l’aune de la peur de ne plus pouvoir remonter.
Nous nous sommes demandé combien de temps cela durerait. Nous l’ignorions. Ca n’a jamais cessé.
Nous nous retrouvions au bord de ce trou sans oeil ouvert sur l’en haut indifférent.
Tu te rappelles, dans le film, on nous parlait de discipline. S’ils savaient quel froid sévère et quelles blessures nous avons su endurer.
Avant de commencer à nous débarrasser de l’horreur. Avant de commencer à conquérir un peu de buvable rosée.
Avant de commencer à entendre les articulations qu’il y avait dans le son caverneux qui montait en lamento hypnotique. Avant qu’une toute petite voix veuille bien nous atteindre. Avant que son roseau volatile veuille bien enfoncer sa racine dans la boue du fond et pousser vers le haut, dans le vent, sa perplexe antenne.
Nous grandissions.
Nous nous retrouvons au bord de ce trou sans oeil ouvert sur l’en haut indifférent.
Nous avons dû apprendre. Un peu.
Alcool souffreux.
Comme un mal certain.
Un bien aléatoire.

lundi 5 octobre 2009

Messages clos

Je repensais à elle. Parce que je passe souvent à cet endroit. Ce carrefour sur cette avenue bruyante. Avec cette petite rue qui vient de la Seine. Je ne l’ai rencontrée que ce jour-là. Ce jour de début d’été. Avec du soleil. Peu de chaleur. Et beaucoup de vent. Trop de vent pour elle. Elle marchait au plus près des façades d’immeubles. S’appuyait à tout ce qu’elle trouvait à portée d’une main. Une canne dans l’autre. Ce petit bout de très vieille dame tremblante et entêtée. Grosses lunettes sur son petit nez rabougri. Une infinité de petits coups de griffes d’orfèvre sur son visage. Bouche ouverte et mâchoire crispée sur un souffle pénible. Elle avançait à tous petits pas prudents et saccadés sur ces jambes maigres. Elle arrivait au coin d’un immeuble. J’arrivais dans l’autre sens. Je commençais à distinguer ses deux yeux minuscules et affolés derrière les carreaux épais de ses hublots. Je fus d’un côté de la rue qu’elle devait traverser. Le vent déboulait encore plus vivement de ce couloir d’où les automobiles débouchaient pour s’ajouter au trafic de l’avenue. Je la voyais, agrippée à un mur, tournant la tête et se demandant comment franchir cet obstacle sans être emportée. Je traversai sans la quitter du regard. Elle me vit et tendant son cou dans ma direction, bredouilla quelque chose d’inaudible en fixant sur moi ses yeux usés d’une désespérance ordinaire. Usés comme tout son être de cette épreuve quotidienne qui l’amenait encore à sortir dans la rue pour des choses probablement nécessaires et tout aussi probablement inutiles. Parce qu’il y avait ce soleil quand même. Et cette chaleur timide. Si seulement il n’y avait pas aussi ce foutu vent. Lorsqu’elle comprit que j’allais l’aider elle prit sa canne dans son autre main et me tendit celle devenue libre. Je sentis sur mes doigts se serrer fébrilement les siens. Je passai un bras autour de ses épaules. Et nous entreprîmes la traversée de la rue. D’un signe de tête j’indiquai au voitures de s’arrêter. Je formais un rempart de mon dos pour empêcher le vent de la bousculer. Je regardais où elle plaçait chacun de ses pas. J’observais également son visage. Son regard. Une obstination désabusée où on pouvait deviner « Je suis encore là » et le « J’arrive » de la chanson de Brel. Je prenais mille précautions pour bien la soutenir sans lui faire de mal avec l’impression de transporter un lustre vivant tout tintinnabulant de ses cristaux et près de se briser à chaque seconde. Je sentais sur mon bras la pauvre force restante du sien assurer son appui. Cela dura quelque minutes. Lorsque nous atteignîmes le trottoir d’en face elle relâcha ma main et m’adressa un sourire un peu gêné. Je lui demandai si elle allait encore loin. Elle désigna de sa canne une porte d’entrée à quelques dizaines de mètres et me dit que ça irait. Elle dégagea doucement ses épaules de mon bras, me dit merci et reprit sa marche seule, se rapprochant de nouveau des façades pour se protéger. Je la suivis du regard pendant quelques instants. J’éprouvais encore dans ma main l’emprise de ses vieux doigts. Un mélange de merveille cruelle et de tendre tristesse fleurit furtivement en moi. Sans plus de manière. Me conservant un vague sourire. Me plissant les yeux sur la lumière estivale.
Je repensais à elle, parce que je passe souvent à cet endroit, que j’y suis passé ce matin, et qu’aujourd’hui en revenant chez moi j’ai pris le bonbon qui était dans ma boite à lettre.
J’en avais fait état en mai de l’année dernière. De cet objet insolite découvert un jour lors que je ramassais mon courrier. Ce jour où je me décidais à en parler je mentionnais que la friandise en question devait être là depuis déjà au moins un an. Possiblement deux. J’essayais des suppositions quant à sa provenance. Ai-je émis la possibilité d’une indifférence ? D’un geste inconséquent et farceur ? Y a-t-il des gestes inconséquents ?
J’ai jeté un coup d’œil presque chaque jour à ce bonbon, tapi au fond de cette boite. Pendant plus de deux ans. Sans le ramasser.
J’écoute toujours le premier mouvement de la symphonie Pathétique de Tchaïkovski que j’ai entendu je crois la première fois il y a plus de trente ans. Ce passage si puissant, si dense, ou la masse océane de l’orchestre s’ouvre en deux et engouffre l’âme jusqu’en ses cimes les plus effrayées et grelottantes.
Je connais par cœur le colin-maillard du Petit Bois de Saint Amand.
Et « Wish you were here ».
J’ai en mémoire, indéfectiblement, la java titubante de cette clocharde, un lointain soir d’hivers, sous la serre décorée pour Noël d’une grande gare de chemin de fer, et qui braillait sa chanson, de sa voix calcinée par l’alcool, interrompue de hoquets d’où surgissait un prénom d’homme hurlé du fond d’une outre tapissée de sel.
J’ai des collections de regards lépidoptères dans des volées de fenêtres. Des épingles colorées qui ici et là font des plis dans certains pans de jours sortis des calendriers. Et je me penche de temps en temps pour découvrir encore s’il y a à lire. Ce qu’il y aurait à lire.
Je suis environné d’oiseaux incisés d’où gouttent des perles stridentes qui ressemblent à des cris de joies. Et il y a peu j’ai vu une grande marelle dessinée à la craie sur le large trottoir à la porte de l’immeuble où j’habite. Devant moi une haute dame noire en grand habit coloré s’en approchait. J’ai un instant imaginé qu’elle allait la franchir en sautant sur les cases de la terre au ciel.
Je compte et je recompte absurdement les poissons dysmorphiques qui me récitent l’alphabet idiot des bulles béates de l’incompréhension dépossédée. Défaite méthodiquement par des logiques obligatoires. Je m’abonne sans fin, sous la surface, à la fidèle discrétion du sens indécis que prononcent les bouches ahuries de ces luisantes babioles.
Je me remémore mon troupeau de coffrets presque vides. Aussi les poèmes appris studieusement, petits tracts métalliques accrochés au blouson par deux trois mots saisis pour en préserver la lettre. Aussi les livres d’histoires, d’Histoire, encore d’histoire, trompeuse, trompée, mirages et vérités du corps tout contenu. Tout retenu. Tout là. Ballant. A ne rien comprendre. Ou ne comprendre que comme s’il ne pouvait s’agir que d’une récompense au bout d’un essai, d’une décoration tardive au revers, et la nervosité nouvelle d’un contentement à peine reçu déjà tranché, tartiné, avalé.
J’ai donc ramassé le bonbon qui était dans ma boite à lettres.
Et je pense à vous.
Messages clos.
A vos existences sublimes ou ridicules. A vos insignifiances. A vos croix. A vos points. A vos traits. A vos transmissions silencieuses. A ce que je vous fais pour m’en approprier les enveloppes et, qui sait, ce qu’il y a dedans. Ou seulement, oui, le papier doré. Pour en fixer le théâtre éphémère ou juste le tableau sur lequel je ne distingue qu’une beauté murale. En attendant mieux.
Messages clos qui ne veulent rien. Indociles aléas. Qui invitent. Qui trahissent. Qu’on ignore et dont on se détourne. Qu’on ignore peut-être jamais. Nuées de rébus. Bain incolore d’une conscience qui nous émigre sous des formes qui restent dissimulées. A peine allons-nous en riant y pêcher quelques écailles pour nous en coller sur le front le talisman superstitieux afin de gagner l’autre rive d’une difficulté.
Objet ou non. Sans horaires. Qu’aucun sens n’a fécondé. A moins que ne l’occupe une dictée incomplète. Objet ou autre. Rien. Avant qu’on y croise le moment d’en accepter un signe ou son emballage. Parfois en en dévoilant l’arcanne limpide ou brumeuse, parfois en en tenant fermée la gangue commune ou singulière.
Messages clos. Risible marée de bouteilles. Bazard humain. Encrier derrière la lumière. Stock de rouages déclassés. Pièces détachées.
Tiens celui-là, que je le torde pour attacher mes pages. Et il ne se tord pas et mes pages se déforment.
C’est le profil de la vieille dame. Pourquoi devrais-je me souvenir de la jeune fille qu’elle fut ? Pourquoi me demanderais-je si depuis toutes ces semaines passées, depuis ce jour où je l’ai aidée à traverser cette rue, elle est encore vivante ? Fallait-il que je sente ce charme trouble et désolant de la cruauté ?
Eh quoi ! C’est la main malicieuse d’un gamin qui a glissé ce bonbon dans ma boite à lettre ! D’ailleurs ils sont deux. Ils se battent pour ce bonbon. Ils se le disputent. Et l’un d’entre eux le jette dans une boite au hasard. Et lance à l’autre : « Va le chercher maintenant ! » En rigolant.
Peut-être qu’il faut être seul à parler, finalement.
Libre d’histoire ?