"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 12 décembre 2008

Funérailles d'un fantôme

Comment fait-on cela, oui : les funérailles d’un fantôme. Où voit-on cela. Où cela peut-il avoir lieu. Y aurait-il du monde qui viendrait. D’autres fantômes. D’autres survivants.

Cela provient d’un temps voulu. Cela se devine. Autant le dire, cela peut se devoir à la sensation d’un encombrement un peu honteux. On aurait dû déjà mille fois s’y résoudre. Pourtant on a gardé ça en soi. Comme si on confondait vivre dans le passé et vivre avec le passé.
Comment fait-on cela : interrogation pusillanime.
Tu sais que tu dois le faire. Donc tu le fais. Si tu ne sais pas, le comment est sans aucun intérêt. Il te manque de savoir à quel point c’est devenu indispensable. A quel point il faut le laisser partir. Si savoir cette importance te manque, savoir ce que cela joue en toi, c’est que tu n’es pas prêt.
Mais si tu es parvenu au stade de savoir et de prendre la décision de te séparer de cet habitant mort qui n’a plus rien à faire chez toi, alors tout s’organisera de la façon la plus naturelle qui soit. Tu trouveras sans peine par quel moyen te défaire de cette présence éteinte et tu éprouveras tes plus justes sentiments au moment de t’en libérer.

Regarde, c’est déjà là.

Cela commencera un matin. Très tôt. A la pointe de l’aube. Un de ces jour de printemps timide auquel l’hivers s’accroche et qu’un soleil pâle éclaire d’une caresse froide. Dans la difficile charnière de ces deux saisons. Un entre deux portes où rien n’est oublié et où quelque chose de différent doit arriver.
Il y aura cette colline si tu veux. Celle qui t’a si souvent servi pour t’y perdre selon ce que tu y inventais. Celle qui, ce jour-là, délaissera l’éternité plane de la vallée par une pente imperceptible. Qui s’élèvera, nue, presque sans végétation. Sans aucun habitat. Terre brune au maigre pelage d’herbe drue et sèche. Dos voûté qui montera, se rétrécissant vers un cou sans tête, qui versera au delà, par un invisible plongeon, dans les épaisseurs d’une forêt, dans des eaux, celles d’un lac, dans des écumes, ou sous une ville qui vibrionne au bas d’une chute d’épaules terrassées.
Tu auras commandé de la musique. Des suspensions de notes de vents dans des bois graves se succédant en larges boucles ponctuées de scansions feutrées battues sur des peaux voilées. Un chœur, tout d’abord inaudible, dont l’ampleur diaphane se posera sur cette partition simple à mesure que tu avanceras vers le sommet. Un chant, des harmonies jamais nées ailleurs que dans tes antiques pénombres. A l’intérieur de tes chambres où se sont formés dans le feu caché de ta forge tenace les substances qui coulent dans tes veines, dans les réseaux de tes sens, et dont sont advenus ta façon d’aimer, ta façon de haïr, ta façon de douter, ta façon d’espérer. De même tes raisons de rire, de chercher, de vouloir, de te tromper, de pleurer.
Une musique en toi seul.
Car il n’y auras que toi. Toi, comme ceux qui viendront. Autres fantômes ou autres survivants. Toi comme cette colline qui n’existe pas. Cette aube que tu auras fabriqué. Cette terre en friche que tu auras retrouvée quelque part au bout d’un long parcours révolu. Le concert de cette marche si souvent entendu autrefois qu’il te suffira de rejouer sous ton crâne pour y noyer ta sècheresse.
Ne t’attends pas à voir, gravissant devant toi la pente glacée de la lande aride, un catafalque tiré par un cheval. Ne t’attends pas à voir, tombant des quatre bords, une étoffe de deuil qui couvrirait un corps. C’est en toi ce que tu vas abandonné pour toujours, là-haut, sur la crête mauve dont l’esquisse se précise avec l’arrivée du soleil. C’est l’être d’une histoire achevée. C’est le cadavre, au constat si souvent reporté, d’un enchevêtrement de fuites, de retours, d’élans, de partages, de refus, de promesses, de volontés, d’échecs. C’est une enveloppe vide et embaumée depuis longtemps dont les reliefs témoignent de tout ce qu’il y a eu en si nombreuses et vaines tentatives pour qu’y souffle encore, après son dernier souffle, quelque chose de possible qui ressemblât à ce qui l’avait animé dans des débuts devenus méconnaissables. Tous les souvenirs l’ont quittée. Tu les as logés en toi. Comme tels. Sans plus la moindre idée, la moindre pensée, qu’ils puissent nourrir dans quelque avenir, même incertain, une suite où tu serais, en compagnie de cet autre, rescapé, reformant un ensemble capricieux avec de fragiles remémorations.
Ceux qui viendront n’apparaîtront qu’à chacun de tes pas, cortège de mémoire muette. Leurs présences fluides te suivront. Tu sentiras derrière toi la traîne mollement agitée de leur procession. Tu devineras qui ils sont. Et que pour certains il ne sauront rien des motifs de cette cérémonie.
Tu n’avanceras, et n’en trouveras la force sans cesse plus exigeante, que dans la douleur sans âme qui étendra en toi sa plainte rugueuse et maintiendra à elle seule le pas de ton corps penché dans cette ascension funèbre. Elle tremblera par instant au bout de tes doigts. Elle enserrera ton cœur. Ensablera ta gorge. Videra ton ventre affamé. Tu éprouveras dans tes chairs, dans tes articulations, son rouge acide de fer.
Tu sauras ce qu’elle est. Que nous n’abandonnons rien qui ne laisse une plaie. Même s’il s’agit d’un bien dont l’origine n’a plus d’autre visage qu’une poignée de mots tombés en plomb d’une espérance qui a contenu de l’or.
Tu durciras ta certitude, en ton intime le plus reculé, en admettant de te satisfaire d’avoir su cueillir l’or et d’avoir pu comprendre, malgré que ce fut difficile, ce que le plomb disait. Peut-être émanait-il déjà depuis plus de temps que tu ne croies d’un esprit renonçant.
Tu rejetteras dans le magma sans flammes qui progresse en toi les récoltes de regrets que tu as accumulés et sous lesquels tu dissimulais ta persistance inutile.
Une puissance, enfermée tout au fond de toi pour donner libre cours à l’anéantissement qui se prépare, rassurera pourtant ta détermination harcelée par la honte et menacée par la vanité. De sa cage, tu l’entendras t’encourager à ne pas craindre les derniers et terribles efforts que la douleur produit à l’approche d’être réduite en cendre comme une fièvre brûlante au lendemain d’avoir été transpirée par un corps épuisé mais reposé.

Lorsque tu seras parvenu au sommet de la colline, l’abord d’une syncope brouillera ta vue. Les tambours obsédants auront peu à peu enseveli le chant et battront à tes oreilles d’un glas précipité. Tu lèveras la tête vers le ciel et l’éclat blanc et froid du ciel inondé par la clarté d’un soleil sans feu, te frappera. Rien de ce que tu es ne te semblera t’appartenir encore. L’être de vécu dont la dépouille flottera en toi dans les sables mouvants de la douleur agonisante, se cognera aux parois de ta pensée absente.
Pris d’un vertige dont tu ne pourras même plus t’effrayer, tu tomberas, étendu sur la terre, avec, si tu en as le temps avant de sombrer, l’idée très fugitive de la mort venant recueillir son lot. Avec la vision tout aussi fugace de ton cortège s’effondrant autour de toi en volutes de fumée.

Et tu t’endormiras. En de profonds sommeils entrecoupés d’éveils inquiets à l’écoute d’un craquement, d’un sanglot, d’un froissement de quelque chose dont on arrache les racines à un sol inconsistant, d’un cri étranglé de mâchoires amorphes. Ce sera mieux si, au moment où cette mort t’ouvrira en deux pour saisir son bien, tu peux t’écarter d’elle sur un rêve qui te viendrait d’un souvenir heureux. Ce sera mieux si tu ne restes pas à l’observer au dessus de toi, cherchant de ses grands doigts effilés le contact de la dépouille, puis l’ôtant de toi dans des langes noirs avec plein de précautions, et l’emportant dans ses bras en la pressant tendrement contre elle.
Tu seras sans chagrin. Regarder cela sans chagrin pourrait ne t’être qu’insupportable.

Le toucher des orangers crépusculaires sur tes joues livides te réveillera.
Tu seras au bout de ce jour que tu as décidé. Débarrassé. Avec une légèreté nouvelle. Ton sensible intact. Ta force ressourcée. Et ce qui te manquera, aussi.
Cependant tu ne t’apercevras de rien. Cela te gagnera au fur et à mesure que tu te redresseras. Tu seras tout d’abord étonné. Tu ne te rappelleras que de la colline et tu te tourneras du côté que tu ignores pour savoir si au loin tu entrevois une forêt. Si au bas il y a les eaux d’un lac où d’un océan. Si au pied une ville est blottie, déjà dans ses lumières du soir.

Tu devras attendre un peu avant de recouvrer l’énergie de te mettre debout. Avant de revenir à toi. Que le présent redescende en toi.

8 commentaires:

Nelson a dit…

Après ça et dans "les ruines" ou est-ce que tu nous emmène ?
Comment fais-tu pour écrire des trucs pareils ?

Wolferatu a dit…

¨"Ô sombres héros de la mer qui ont sû traverser les océans du vide. A la mémoire de nos frères dont les sanglots si longs faisaient couler l'acide."

Thy Wanek a dit…

Je saurais (peut-être)où tout cela mène, Dear Nelson, quand j'y serais ...

Wolf, ok pour cette song of black desire, mais sur le tempo de l'adagio de Samuel Barber, please ...

Bruno a dit…

C'est étonnant ! Est-ce faux de dire que ça ressemble à de la parabole ? On aimerait bien être sur de deviner les clés.
On dirait quelque chose de toi de très intime. Et on y retrouve plein de choses qui nous parlent. Tout du moins qui me parlent.

Thy Wanek a dit…

Je ne dirais pas qu'il s'agit de parabole, Cher Bruno. la symbolique est sûrement trop incertaine.
Pour ce qui est des clés, je ne suis pas certain qu'il en faille.
Et comme tu dis en substance, chacun les siennes, n'est-ce pas ?
;-)

Bruno a dit…

Je cherche un fil entre différents textes. Comme "les ruines" ou "pensées sauvages".
N'y aurait-il pas quelques choses qui se tient dans tout ça ? Et qui pourrait faire un ensemble ? Je trouve qu'il y a plein de points communs d'une certaine façon. Et avec d'autres aussi.

Thy Wanek a dit…

Tu as sûrement raison Bruno. Tu comprendras bien alors, que je n'en dise pas davantage...
;-)

anonyme a. a dit…

Bouleversant, comme toujours.
T.