"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

samedi 29 novembre 2008

Sur des ruines

Les rideaux opaques d’épingles fines et fluorescentes dégoulinaient du ciel sans interruption. Ils enceignaient d’un cirque sonore, d’un écran grésillant, la coque enfoncée jusqu’à mi hauteur dans un sol invisible sous une couche de vapeur stagnante chargée d’une lumière irradiante. Des moignons d’armature dressaient leurs extrémités déchiquetées et tremblantes. Des tôles arrachées pendaient des torsades de câbles au bout desquels se balançaient ici un quelconque boîtier déglingué, là un dispositif de commande aux voyants brisés.
Dire où cela se situait dans un calendrier n’était ni envisageable ni utile. Un point géographique n’aurait pas été repérable.
Des ruines anonymes. A peu près anonymes. Des ruines échouées là, d’une conscience éloignée et néanmoins inéluctable. D’une conscience sienne. D’antipodes familiers, entraperçus. Puis découverts.
Des ruines primitives. Une navigation en évidence figée qui n’avait cessé de le suivre depuis avant sa venue initiale.
Il avait par l’effet immanent d’un retour régulier su rejoindre un quai au bord d’un séisme sidéré où elles gisent, avec les voix qui s’y font entendre, plus ou moins fortes, plus ou moins agonisantes, les livres mal clos sur leurs paquets de pages froissées. Et quelques silhouettes coincées dans des travées, contre la parois, sur le sol, dans des recoins.
Il s’asseyait habituellement à la poupe où un morceaux de pont assez important qui n’avait pas été emporté servait d’abris à ses méditations.

Il s’y sent, non de mieux en mieux, mais de plus en plus proche de lui-même. De ses sources troubles et sinueuses, de ses fils tissés, les tous premiers, de ses origines les plus limpides, de ses fondations les plus vraies, les plus invraisemblables, les plus solides, et les plus regrettables. Il compte, comme un fou ferait des grains de riz d’une légende, tout ce qu’il a fallut qu’il tienne pour que l’épave soit encore quelques chose à lui, et que les créatures qui l’y encombraient n’y soient plus que ce qu’il a si durement réussi à en faire : des sacs d’os sous des chairs desséchées.
Il y vit, de plus en plus aisément, de cette matière curieusement chiffrée qui se précipite d’en haut et a fini par décalquer, par la persistance d’un miroitement magnétique, sur son corps presque nu une seconde peau permanente au grain mouvant selon certaines intensité, certains reflets. Etats d’excitation, de désarroi, de songe, de ressentiment, de colère. Sa peau transformée en matrice d’un langage qui s’insinue en lui pour dialoguer avec sa pensée aride aux cheminements laborieux.
Une faune d’insectes et de petits rongeurs anime discrètement le bâtiment exilé en deçà des lignes de flottaison. Sous tout ce qui se vit, se ressent, peut se savoir, et quelquefois s’apprendre. Ici tout à été avalé, digéré, infus, distillé, vomis, exsudé, pleuré. Les matières sont mortes. Ou finissent de mourir. Il s’en assure continuellement.
Sous le déluge qui protège son isolement, il ne capte pas le furetage de leur petites pattes. Le crissement de leur allées et venues continuelles, affairées qu’ils sont à des occupations pressantes, importantes, illisibles, vaines et probablement vitales.

Cela ne prend pas tant de place qu’il y paraît. Un petit cosmos obsédant dans un coffret de terre grossière, logé dans une niche profonde, creusée dans un mur de caverne, au bout d’un souterrain tortueux dont l’entrée perce la pente d’une colline brûlée, sur une lande déserte qui dérive sans marée, sans océan.
Il sait simplement que c’est là. Sinistre cimetière théâtral des morts qu’il faut surveiller au cas où l’une d’entre elle viendrait à remuer dans sa chrysalide de pourriture, à geindre de nouveau sous sa croûte poreuse. Il s’est levé tant de fois durant ses longs séjours ici, pour aller donner du pied, et parfois du poing dans la forme avachie d’une de ces créatures.
Dans la plus grosse surtout. Celle qui gît à l’autre bout, vers la pointe, masse affalée sur le flanc et qu’il peut encore reconnaître à sa panse à peine dégonflée, au masque arrogant de la trogne qu’il y distingue malgré les orbites creux, les bajoues plissées abandonnées par la chair, dessous, presque entièrement liquéfiée. Un dernier vêtement, devenu linceul noirâtre, couvre ce corps jusqu’à s’être transformé en une peau momifiante, poisseuse et pétrifiée. Il y a une centaine de lunes qu’il a vraiment commencé à la frapper. Au début la grasse toupie esquivait les coups en dandinant sa croupe informe et en feulant comme une gargouille mêmement effrayée et persifleuse. Pourtant un jour, un coup de pied plus rapide, direct et puissant, en plein dans son estomac proéminent et flageolant, lui fit perdre l’équilibre. C’en fut fini. Cela ne se releva plus. Il se pencha pour lui flanquer son poing en travers de sa sale face grimaçante. Et cela tomba à moitié évanoui, enfin, pour la première fois. Cela se traîna jusqu’à un bord pour s’y adosser et cela se mit à grincer pauvrement d’une sorte de pleurs rouillés et sournois. Il fut si content de ne pas s’y laisser prendre. Il attendit un peu, puis s’en alla. Lorsqu’il revint, un peu plus tard, c’était immobile. Dés que cela senti qu’il était de nouveau présent, les grincements reprirent. Il s’assit là où il avait l’habitude de le faire. Il écouta quelques instants la sinistre sirène de cette faible plainte. Il s’en délecta. Il voyait un fin et délicat sillon creuser d’un minuscule crochet une interminable et douloureuse plaie à l’intérieur de la chair de la créature. Et il imaginait ce sillon, long filament argenté, qui dansait devant lui, gracieux, ondoyant, dessinant de sereines arabesques. Le mirage dura jusqu’à ce qu’un grognement interrompe le son continu de petit violon distordu. Il quitta son siège, s’approcha de la créature qui s’était recroquevillée en chien de fusil, offrant son large dos dans lequel il donna un terrible coup de talon. La trogne surgit de l’amas, se retourna brusquement vers lui en hurlant, il donna un second coup, et la tas s’affaissa de nouveau, peut-être évanoui pour de bon cette fois. Plusieurs fois, cela parvint, les lunes suivantes à se remettre à bouger. Roulant sur le ventre. S’étalant sur le dos. Se remettant sur le côté. Plusieurs fois cela avait de nouveau grogner, geint, couiner. Il avait dû à chaque fois se lever, plus ou moins prestement pour aller y donner des coups. Parfois il était agacé car dérangé dans le cour d’une pensée rassurante ou pris dans une rêverie compliqué dont il s’obstinait à décortiquer le rébus. Il était alors d’une ahurissante brutalité. D’autre fois il pouvait attendre et goûter le plaisir d’entendre ces bruits, ces gargouillis, ces gémissements, en suivant les yeux clos le chemin que devait faire la souffrance dans les méandres de la carcasse d’où ils sortaient, longs et chétifs, bruyants et brefs. Il se redressait dans ces cas-là plus calmement, avançait vers ce gros corps qui devait pressentir qu’il arrivait sur lui, qui esquissait alors un dérisoire mouvement pour se protéger, et il pouvait se faire dans ces circonstances que les coup fussent moins cruels.
C’est là-dessus qu’il s’est le plus acharné. C’est ce qui a été le plus long, et peut-être le plus pénible, à faire taire. A vider de toute sa nuisance. A contraindre à renoncer à lui faire du mal. En spéculant sur un aveu. Sur une révélation. Autant préoccupé d’y croire que d’appréhender le désastre que ces paroles produiraient. Paroles qui ne sont pas venues. L’outre ne se perça jamais d’aucun mots. L’énergie qu’elle contenait s’épuisa. Un combustible qui se tarit. Il y eut une dernière fois où il lui assena une volée de coup de pied dans le dos. Depuis plus rien. C’était resté sur le flanc, ainsi que cela reposait à présent. Inerte. Des symptômes du durcissement puis du pourrissement lui apprirent que cela devait être mort. Mais bien qu’il en fut à peu près convaincu, il persistait dans une méfiance dont il savait qu’elle même ne s’éteindrait pas tout de suite.

Il s’interroge encore : fallait-il que cela meure. Il s’interroge moins. Parfois pourtant il soupçonne un doute dissimulé au milieu des rats et des cafards. Il admet, depuis qu’il connaît cet endroit, qu’il soit condamné à une vigilance éternelle.
Il y a d’autres créatures à surveiller. Moins anciennes. Moins coriaces, sûrement. Plus compliquées à réduire. Qui parlent, elles. Qu’il entend. Auxquelles il ne répond pas. Ca n’est d’ailleurs que son mutisme qui les fait s’arrêter de parler, se dit-il. Il y en a aussi d’autres qui remontent aux premières époques. De très primaires qui lui rappellent la plus grosse. Celles-là sont déjà ratatinées sous ses accès de fureur. Des accès au cours desquels il est allé jusqu’à employer de lourds objets pour les assommer. Des pièces de métal pour entrer dans leurs chairs et en écorcher froidement les poches infectes.

Il y en a une plus particulière. Petite. Avec des nuances dorées. Qui repose et dont il émane une douceur déplacée dans ce trou sinistre. Il ne s’y est pas attaqué. C’est une forme fluette, close, dont nul son ne s’échappe. Il ne s’en méfie pas autant que de toutes celles qu’il rudoie, ou qu’il torture. Cela s’est couché sur le fond, près de là où il s’assoie. Il en sent la présence suspecte bien que pour le moment intouchable. C’est tellement tranquille qu’il pense que c’est mort de soi-même, sans qu’il ait eu à intervenir. Une inquiétude latente lui fait aussi penser que cela meurt simplement, sans un bruit, sans un mouvement, de ce qu’il fait mourir tout autour.

Il y a celle qui, morte, mince et longue, étendue dans un coin plus noir, refuse de dépérir. L’enveloppe est intacte. Comme si ce qu’elle contient restait prêt à se réveiller. Il sait qu’il est injuste envers elle. Il cherche à s’y prendre autrement que par la violence, le rejet. L’indifférence est précaire. Il l’a menacé en criant. Il imagine lui faire des funérailles pour s’en débarrasser. Ca n’exprime plus rien, cependant il ne peut décemment se défaire de ce que cela a brièvement porté pour lui avant de se transformer en une sorte de poison par accoutumance. Des funérailles, sans savoir comment s’y prendre. Comment fait-on cela : les funérailles d’un fantôme.

Et puis il y a cette silhouette qui apparaît par intermittence au dessus de la proue. Dans un grand vêtement sombre. Qui découpe un profil fin, aristocratique, dans la pâleur grisâtre que la luminosité, montée du dessous, fait régner sur tout le site. Ce n’est pas tout à fait une créature. Cela a l’allure d’un être étranger à ce qui hante cet endroit. Il est trop loin pour qu’il lui soit possible d’en détailler les traits et de le reconnaître. D’ailleurs est-il connu. L’a t-il été.
Au gré de ses séjours ici, lorsqu’il est installé à sa place favorite, il le voit. Passer lentement. Il sent dans ce visage un regard soutenu dans sa direction. A force de le fixer, chaque fois qu’il le peut, il en est venu à soupçonner un éclat au niveau de la bouche, un éclat assez blanc pour ressembler à un sourire.
Peu à peu ce sourire s’est imposé à lui comme une certitude. Lorsque cette silhouette demeure un assez long instant tournée vers lui, il se concentre de toute sa force afin d’en percevoir davantage. Il y a pour lui, jusque là, un mélange d’intention amicale et funeste, dans ce supposé sourire.

3 commentaires:

Wolferatu a dit…

Terrible. Ca il va faloir une suite. Que sont et que deviennent ces créatures. Je suis fasciné.

Rom a dit…

Suffit de lâcher ton blog une ou deux semaines et on a à lire pour la journée. Très belle cette musique. Je connaissais pas. Et ça va plut^to bien avec ce texte.

Thy Wanek a dit…

Ne sommes-nous pas déjà dans une suite ?

Merci Romain !! ;-)