"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

lundi 3 novembre 2008

Pensées sauvages

Il y a des jours et des lunes. Et des intermédiaires frileux, vaporeux, qui passent sous le manteau des messages immobiles écrits hors des pendules.

Une silhouette assise au bord, l’échine ployée, le cou penché, et le visage, ombre délicate, au dessus d’un passage. Une longue tige de clématite tâtonne dans le vent gris pâle et frôle, calme inquiétude, la nuque découverte. Un lundi peut venir. Un mardi. Les autres à la suite et tout recommencer. Et le passage toujours demeurer intact. Clos ouvert entre deux lèvres dorées. Traits noirs sur un agenda. Maillon d’un rituel à un autre au travers duquel le paysage s’arrête. L’oiseau qui le traverse n’est en fait porté que par la rotation du globe. Irréversible tendance imprimée à de la poussière, générant le conflit où l’être se tient.
Son regard est dans l’eau. Il est assis en tailleur sous un dôme limpide. Où pas un son ne sourd. Où pas une vie ne remplacerait la sienne. Ni ne l’aurait précédé. Ne lui succédera.
Il y a dans plein d’endroits, ainsi, en haut des tours, au seuil des eaux, dans des coins de pierres ou à une fenêtre, des princes en ombre qui guettent les missives. Ils peignent sans pinceaux, composent sans guitare, et n’ont d’autres issues que les échanges muets avec ce qui est mort, ce qui n’est pas né, ce qui pleut, ce qui passe, ce qui en dit autant qu’ils en diraient s’ils savaient quitter le toit fantasmatique de leurs geôlières couronnes.
Par les tubes stériles de ces dialogues atones, volute mollement l’équivalent d’un sable inoffensif. Quand les altérations naturelles, qu’entraîne imparablement l’écoulement de leurs minutes de quartz, s’avèrent lentement visibles sur leurs visages, le trait est sans épreuve, l’outrage est sans valeur, et ce qui souffre n’est qu’une chair qui décline sans une égratignure.
Les plus téméraires défient le vent et les vitesses. Ils brouillent d’ivresse et de légèreté les courants fusant autour d’eux et entre leurs jambes, leurs oreilles, sous leurs pensées, leurs rêves ; les désirs demeurant de petits coffrets précieux et vides.
Ils chargent parfois des caravanes entières, traversent des mondes comme des cimetières, des agoras comme des déserts, sans s’apercevoir qu’on les voit, qu’on les regarde, qu’on les suit, attentif, intrigué, mais sans bouger, et qu’on les laisse s’éloigner, sans les arrêter, sans un appel, sans tenter un geste, qu’on les laisse s’éloigner vers le couloir où tout va se rétrécir. Et la couronne se fondre en un étau.
Le seul qui se lève, il est vrai, pour prendre possession de son royaume des autres, de la terre de ses pas, où l’avenir prend trace, pour prendre possession des actes, pour pousser sa voix ou oser écrire, a déjà tant de mort en lui qu’il lui faut savoir vainement imaginer à quel point son insu en dedans occupe sa chair, et ce que c’est que cet envahissement.
L’age de cela alors demeure l’age de cette nuque et de cette liane fleurie qui tâtonne derrière lui à la recherche du contact. L’age de cela demeure cette ombre dessinée à toute heure de l’unique vision qui s’offre à l’extérieur. Voir autre chose ce n’est que voir la matière utilisée pour installer parmi les siens l’ordinaire et la banalité dont le châssis portera l’ouvrage.
Tendre l’oreille à tout ce qui se tait.
Le foisonnement des communications qui encombre avec une espèce de science rentable les purs besoins de lancer dans assez de vacuité une toute petite enjambée de mots pour interroger ou pour répondre. Les lignes virtuelles saturées de lait primal dont l’opacité empêche d’être en manque d’une bribe qui pourrait voleter un moment dans les airs du semis d’éclat d’un bijou en formation.

Pendant cela, pendant que ces étants hésitent, les gueules d’enfer battent le bitume, laissent pencher les villes au fond de leur gosiers, les sons de cravache planqués sous des tempi, et l’haleine fossile des gorges déployées diluant leurs immondices dans les vapeurs d’hydrocarbure.
On se sait empoisonné. C’était prévisible. Mais un prêtre grotesque imbibé de dévotions cyniques s’est vu renouvelé le mandat de son sacerdoce capital. Majordome fanatique prêchant sous les fumées qui étouffent les rues jusqu’au plaines et aux forêts, il prêche, idolâtrie contre idolâtrie, pour ravager, brandissant un droit obscène, le lieu choisi où garantir les avoirs de ses maîtres.
La raison du plus fort sera toujours la pire.
Elle fabrique ses croyants. Elle façonne son culte. Saint Pierre de Rome et une maison blanche. Delphes est dans les téléviseurs. Le denier de la foi est coté sur tous les marchés. La menace plie le menton sous le cou. Les courbes dorsales servent de tremplin à l’élan financier dont la meule aqueuse crachotte assez d’écumes pour éblouir des yeux hagards et contenter des âmes monnayables. Des angoisses marchandables.
Pendant ce temps on tremble de nouveau sous le talon zélés de fossoyeurs élus grouillots de milliardaires.
Pendant ce temps on enterrait, on ne sait plus quand, on ensablait, un résistant roublard, près de Jérusalem.

Pensées sauvages. Avoir faim. Se sentir foudroyé. Ecrire sur écran. Le son des touches du clavier. Les barres d’outils. Sans la petite pointe encrée, nerveuse comme une aiguille d’électroencéphalogramme. Ou lente dans un élan. Là un curseur noir vertical que repousse mécaniquement l’alignement parfait des lettres avec la police plus ou moins par défaut dans laquelle s’avance le texte. Loin devant les tours de La Défense bouquet de processeurs lumineux fichés sur une carte mère. Sans la feuille qui prend corps de se couvrir du corps d’une écriture. Là la feuille insaisissable est une formation de pixel allumés ou éteints. Ca sera dans un boîtier bientôt gros comme un téléphone mobile qui émettra des faisceaux matérialisant une fenêtre avec une page et des lettres en rangs flottant devant soi qu’il suffira d’effleurer.
Ce n’est sans doute pas ça qui influera sur ce qu’il y a à dire.
De cette modernité douteuse qui porte ses exploits comme des preuves de droit.
De ces bassins de flux où circulent en bancs de petits poissons brillants des idées, des banalités, des rêves, des préoccupations, des contingences, des satisfactions, des émois.
De tout le lisse fuyant dont s’habillent les formes et les sonorités.
Et dire qu’il suffit de si peu cependant pour qu’un ongle poussé en lame ne fende la gangue fine de cette peau parfaite et fasse encore saigner le cœur qui se cache.
Seul excitant : des envies de cruauté.

Avoir faim. Au milieu des galeries. Des miroirs envahis d’écailles bariolées. Parmi les marchands de bien, impuissants escamoteurs de l’inassouvissable. Ne plus rien avaler. Sauf une eau sans saveur pour le mouvement des reins prolongé dans les jambes. Ne plus s’encombrer de rien qui enfle la panse, masque la misère, scintille au poignet, obstrue le calme, fait arme contre tout autre. S’arrange de ne survivre qu’à des compétitions. Ne plus avoir en propre que des traces fringantes elles-même devenues trop larges. Cirer les vitrines d’un paletot crasseux comme un gosse odieux crachant et vomissant sur de la pacotille.

J’ai coupé la radio. Après la rediffusion d’une émission enregistrée en 1966 : la lecture par Marguerite Duras et Emmanuelle Riva d’ « Hiroshima mon amour ». Marguerite Duras lit les indications du synopsis et Emmanuelle Riva lit les dialogues entre la femme et le japonais. La voix de Duras est assez jeune, claire. La voix d’Emmanuelle Riva fait parler la femme et l’homme, également. « Tu n’as rien vu » et « J’ai tout vu » se confondent dans cette même voix. C’est un même personnage qui parle. Un même et unique personnage qui a tout vu et qui n’a rien vu. Ensuite la femme reprend sa part et l’homme la sienne, ils se séparent dirait-on, et on entend mieux la distinction. Cependant la confusion peut être entretenue. J’écoute et comme toujours cela soulève mon corps de l’intérieur. Comme toujours cette écriture. La voix d’Emmanuelle Riva, et bien sur celle de Duras. Et comme toujours ces histoires. Hiroshima. La ruine squelettique du Palais de l’Industrie, seule édifice maintenu en partie debout après l’explosion. Je pense à d’autres lieux comme Auschwitz, à ces temples inversés prouvant encore la vanité de l’existence ou non de dieux ici ou là, pour les uns ou pour les autres. Qu’on ne créerait que ce en quoi l’on croit. Il en résulte une réalité dont l’usage dépend des raisons que l’on a eu de croire. Il reste pour le moment, aujourd’hui, ces temples de déni qui témoignent et où l’on se rend, plus que dans tout autre lieu sacré où l’on se rend, en quête d’une compréhension. Parfois aussi, seulement, c’est vrai, d’une conjuration. Pour entretenir des mémoires dont on a déjà appris qu’elles n’éviteraient pas que cela recommence, et cela a recommencé, et cela recommence. Et sans doute cela ne va pas cesser de recommencer encore.

Mes fenêtres sont en hauteur. Je vois d’un coté le bassin de la Villette. Devant moi s’ordonnent des piles d’habitats et au delà, le matin je vois quel ciel gris, rose, ou orange, glisse par les interstices des volets ou les plis des rideaux, les prémices du jour pour réveiller les occupants. Certains soirs je descends lire un peu au bord du canal ou dans un café, le Rozier : le bord du canal c’est comme une grande terrasse où l’été ça pique-nique, ça boit, ça fume, ça cause, ça joue. D’autres soirs je prends mes rollers et je file soit vers le centre, soit sur Vincennes : dans ce second cas j’emprunte les boulevards qui mènent vers Nation : un peu avant Belleville je croise la rue Civiale.

Les rues sont discrètes sur leurs habitants. Pas possible de savoir qui y habite, qui y habitait, qui y habite encore.

Et puis nous sommes de tant de lieux. De tant d’heures. Et les illusions de hasards trahis, après qu’ils aient si bien tissé, ont sans doute d’autres exigences.

Je me laisse de mieux en mieux piégé par les nuits. Parvenu à mi-chemin je cesse de guetter l’heure ou la rame du sommeil repasse pour embarquer les retardataires. C’est lorsque l’autre rive apparaît, là-bas, que je me rends compte que je nage, tout seul, à la rencontre.
Ce sont des jours et des lunes. Et des intermédiaires frileux, vaporeux, qui passent sous le manteau des messages immobiles écrits hors des pendules.

4 commentaires:

anonyme a. a dit…

Merci pour ce texte magnifique. Votre sensibilité fait encore une fois écho à la mienne.
T.

Thy Wanek a dit…

Créer de l'écho, de cet écho-là, voilà bien une vraie satisfaction !

Bruno a dit…

Ca a déjà été dit, mais vraiment on attend un livre à partir d'un texte comme celui-là.
Merci.

Thy Wanek a dit…

Hou la la !! La pression !! ;-)
C'est flatteur mais le temps est long, dans tous les sens du terme...