"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 30 novembre 2008

Dublin-Belfast-Glasgow-Edimbourg-Glasgow-Belfast-Dublin 2

Donc, la suite.
Il y avait événement dés le départ : en effet depuis dix ans bientôt qu’on se connaît Greg et moi, c’était la première fois que nous partions en voyage ensemble. C’était émouvant. A cette occasion nous en avons profité pour ne pas ouvrir de bouteille de champagne, nous nous sommes abstenu de danser un tango en salle d’embarquement et nous n’avons même pas échangé nos sous-vêtements. Tant de sobriété, hein !!
A cette occasion aussi, mais était-ce bien pour cette seule raison, Greg avait auparavant fait l’emplette judicieuse d’un nouvel appareil photo, du style qui ressemble à un vrai et pas à une sorte de boite à images qui tiendrait dans un téléphone mobile. Non, là c’était du sérieux, vous avez déjà pu vous en apercevoir dans l’épisode précédent.
Tout à la multi-trituration des 1258 dispositifs de commandes de son nouveau joujou, je ne suis pas sur que Greg se soit rendu compte à un moment donné qu’on décollait, ni qu’un peu plus tard on atterrissait. En revanche on garde une trace de son périple électronique grâce aux résultats surprenants de certaines manœuvres plus ou moins volontaires qui lui firent prendre toute une série de photos bleues sans qu’il puisse trouver le moyen de rétablir une réalité chromatique un peu plus en accord avec la réalité.
Ca donnait ça :


Je l’ai rassuré artistiquement en lui rappelant que Picasso aussi avait eu une période bleue, qui lui avait rapporté pas mal de thunes d’ailleurs, ou que peut-être c’était à cause du ciel dont nous nous étions rapprochés que les photos sortaient bleues : je crains pourtant de l’avoir un peu agacé.

Arrivé à Dublin, nous constatons d’un part qu’il pleut, qu’il ne fait pas si froid que ça mais quand même, et que tout le monde roule à gauche sauf ceux qui viennent en sens inverse et qui roulent à gauche aussi mais de l’autre côté. Ca promet, nous avons réservé une voiture avec le volant dans le vide-poche pour la suite de nos aventures …

Mélanie, Sonja et Antonin sont venus nous chercher. C’est très gentil, et à peine étonnant car il faut tout de suite confirmer que nous allons passer de longs moments entre gens parfaitement adorables.



Après une rapide station chez Mélanie où nous rejoignent son copain, Bernarht, et un autre ami, Ali, station qui sera propice à commencer à s’arsouiller à la bière et/ou au vin, nous décidons d’aller en ville pour nous trouver un de ces fameux pub où on peut manger, c’est possible, tout en continuant de boire. Trop tard … Tout les pubs sont pleins à craquer et c’est dans charmant établissement de restauration italienne que nous nous retrouvons à dîner.


Enfin nourris, et substantiellement imbibés, et par une de ces grâces qui fait que souvent y’en a toujours un ou une dans le groupe qui sait où il faut aller après, nous nous retrouvons dans un immense bar, avec plein de bars à l’intérieur, un immense toit en verrière, des immenses lustres rouges, une déco moitié rococo, moitié rock ok, et un danse floor où allons pouvoir délirer, en continuant à boire, pendant plusieurs heures. Soirée mémorable. (De lapin bien sur …) J’en présente ici l’iconographie la plus décente …







C’est le lendemain, ayant épuisé un repos bien mérité que nous avons entrepris de découvrir plus en détail la ville. Très belle, à vrai dire. Agréable. Avec même une escale culturelle au Trinity Collège où il y a une très belle bibliothèque qui possède notamment le Kells Book, un très très ancien bouquin, chef d’œuvre du christianisme Irlandais, et c’est vrai que depuis, quant on voit les productions de Presse Pocket, on se dit que l’art de l’édition a beaucoup perdu en raffinement. Pas de photo de cette visite, c’était interdit. Na !


Bon pour tout dire il y a eu également une escale forcée au Starbuck local pour cause de crise d’hystéro-hypoglicémie de l’auteur de cet article. Escale où je me suis encore une fois rendu compte à quel point les autochtones faisaient peu d’efforts pour accéder à ma pratique de la langue de Shakespeare. Demander un café relève de l’interrogatoire et choisir un cheesecake du questionnement métaphysique. Le tout pendant que je palissais sur place au bord de la pamoison. Certes l’autochtone en question ne l’était sans doute pas depuis de très nombreuses générations, mais tout de même … Greg en rit encore !...

Au sortir du Trinity Collège il tombe des seaux d’eau. Ca tombe d’autant bien que Greg se rend compte alors qu’il a vraiment bien fait de mettre ses jolies basket blanches… Pas de photo non plus, on a eu pitié …
Du coup on a pas eu le choix. Il a fallu aller dans un pub pour boire des bières. Eh oui, quelquefois la fatalité nous poursuit …



En fait c’était juste le temps d’attendre l’heure d’aller dîner dans un autre pub où cette fois nous avions réservé. Enfin… Mélanie avait réservé …
Il n’y avait plus qu’à se finir à l’irish coffee dans une dernier estaminet local à grand renfort de conversation de haute volée, sauf pour certains qui auraient eu du mal suivre, hi ! hi ! hi !


Dernière pose dans la capitale de l’Irlande du Sud, avant d’aller à l’aéroport chercher la voiture et de rejoindre la capitale de l’Irlande du Nord où nous attend le bateau qui va nous emmener en Ecosse.

samedi 29 novembre 2008

Sur des ruines

Les rideaux opaques d’épingles fines et fluorescentes dégoulinaient du ciel sans interruption. Ils enceignaient d’un cirque sonore, d’un écran grésillant, la coque enfoncée jusqu’à mi hauteur dans un sol invisible sous une couche de vapeur stagnante chargée d’une lumière irradiante. Des moignons d’armature dressaient leurs extrémités déchiquetées et tremblantes. Des tôles arrachées pendaient des torsades de câbles au bout desquels se balançaient ici un quelconque boîtier déglingué, là un dispositif de commande aux voyants brisés.
Dire où cela se situait dans un calendrier n’était ni envisageable ni utile. Un point géographique n’aurait pas été repérable.
Des ruines anonymes. A peu près anonymes. Des ruines échouées là, d’une conscience éloignée et néanmoins inéluctable. D’une conscience sienne. D’antipodes familiers, entraperçus. Puis découverts.
Des ruines primitives. Une navigation en évidence figée qui n’avait cessé de le suivre depuis avant sa venue initiale.
Il avait par l’effet immanent d’un retour régulier su rejoindre un quai au bord d’un séisme sidéré où elles gisent, avec les voix qui s’y font entendre, plus ou moins fortes, plus ou moins agonisantes, les livres mal clos sur leurs paquets de pages froissées. Et quelques silhouettes coincées dans des travées, contre la parois, sur le sol, dans des recoins.
Il s’asseyait habituellement à la poupe où un morceaux de pont assez important qui n’avait pas été emporté servait d’abris à ses méditations.

Il s’y sent, non de mieux en mieux, mais de plus en plus proche de lui-même. De ses sources troubles et sinueuses, de ses fils tissés, les tous premiers, de ses origines les plus limpides, de ses fondations les plus vraies, les plus invraisemblables, les plus solides, et les plus regrettables. Il compte, comme un fou ferait des grains de riz d’une légende, tout ce qu’il a fallut qu’il tienne pour que l’épave soit encore quelques chose à lui, et que les créatures qui l’y encombraient n’y soient plus que ce qu’il a si durement réussi à en faire : des sacs d’os sous des chairs desséchées.
Il y vit, de plus en plus aisément, de cette matière curieusement chiffrée qui se précipite d’en haut et a fini par décalquer, par la persistance d’un miroitement magnétique, sur son corps presque nu une seconde peau permanente au grain mouvant selon certaines intensité, certains reflets. Etats d’excitation, de désarroi, de songe, de ressentiment, de colère. Sa peau transformée en matrice d’un langage qui s’insinue en lui pour dialoguer avec sa pensée aride aux cheminements laborieux.
Une faune d’insectes et de petits rongeurs anime discrètement le bâtiment exilé en deçà des lignes de flottaison. Sous tout ce qui se vit, se ressent, peut se savoir, et quelquefois s’apprendre. Ici tout à été avalé, digéré, infus, distillé, vomis, exsudé, pleuré. Les matières sont mortes. Ou finissent de mourir. Il s’en assure continuellement.
Sous le déluge qui protège son isolement, il ne capte pas le furetage de leur petites pattes. Le crissement de leur allées et venues continuelles, affairées qu’ils sont à des occupations pressantes, importantes, illisibles, vaines et probablement vitales.

Cela ne prend pas tant de place qu’il y paraît. Un petit cosmos obsédant dans un coffret de terre grossière, logé dans une niche profonde, creusée dans un mur de caverne, au bout d’un souterrain tortueux dont l’entrée perce la pente d’une colline brûlée, sur une lande déserte qui dérive sans marée, sans océan.
Il sait simplement que c’est là. Sinistre cimetière théâtral des morts qu’il faut surveiller au cas où l’une d’entre elle viendrait à remuer dans sa chrysalide de pourriture, à geindre de nouveau sous sa croûte poreuse. Il s’est levé tant de fois durant ses longs séjours ici, pour aller donner du pied, et parfois du poing dans la forme avachie d’une de ces créatures.
Dans la plus grosse surtout. Celle qui gît à l’autre bout, vers la pointe, masse affalée sur le flanc et qu’il peut encore reconnaître à sa panse à peine dégonflée, au masque arrogant de la trogne qu’il y distingue malgré les orbites creux, les bajoues plissées abandonnées par la chair, dessous, presque entièrement liquéfiée. Un dernier vêtement, devenu linceul noirâtre, couvre ce corps jusqu’à s’être transformé en une peau momifiante, poisseuse et pétrifiée. Il y a une centaine de lunes qu’il a vraiment commencé à la frapper. Au début la grasse toupie esquivait les coups en dandinant sa croupe informe et en feulant comme une gargouille mêmement effrayée et persifleuse. Pourtant un jour, un coup de pied plus rapide, direct et puissant, en plein dans son estomac proéminent et flageolant, lui fit perdre l’équilibre. C’en fut fini. Cela ne se releva plus. Il se pencha pour lui flanquer son poing en travers de sa sale face grimaçante. Et cela tomba à moitié évanoui, enfin, pour la première fois. Cela se traîna jusqu’à un bord pour s’y adosser et cela se mit à grincer pauvrement d’une sorte de pleurs rouillés et sournois. Il fut si content de ne pas s’y laisser prendre. Il attendit un peu, puis s’en alla. Lorsqu’il revint, un peu plus tard, c’était immobile. Dés que cela senti qu’il était de nouveau présent, les grincements reprirent. Il s’assit là où il avait l’habitude de le faire. Il écouta quelques instants la sinistre sirène de cette faible plainte. Il s’en délecta. Il voyait un fin et délicat sillon creuser d’un minuscule crochet une interminable et douloureuse plaie à l’intérieur de la chair de la créature. Et il imaginait ce sillon, long filament argenté, qui dansait devant lui, gracieux, ondoyant, dessinant de sereines arabesques. Le mirage dura jusqu’à ce qu’un grognement interrompe le son continu de petit violon distordu. Il quitta son siège, s’approcha de la créature qui s’était recroquevillée en chien de fusil, offrant son large dos dans lequel il donna un terrible coup de talon. La trogne surgit de l’amas, se retourna brusquement vers lui en hurlant, il donna un second coup, et la tas s’affaissa de nouveau, peut-être évanoui pour de bon cette fois. Plusieurs fois, cela parvint, les lunes suivantes à se remettre à bouger. Roulant sur le ventre. S’étalant sur le dos. Se remettant sur le côté. Plusieurs fois cela avait de nouveau grogner, geint, couiner. Il avait dû à chaque fois se lever, plus ou moins prestement pour aller y donner des coups. Parfois il était agacé car dérangé dans le cour d’une pensée rassurante ou pris dans une rêverie compliqué dont il s’obstinait à décortiquer le rébus. Il était alors d’une ahurissante brutalité. D’autre fois il pouvait attendre et goûter le plaisir d’entendre ces bruits, ces gargouillis, ces gémissements, en suivant les yeux clos le chemin que devait faire la souffrance dans les méandres de la carcasse d’où ils sortaient, longs et chétifs, bruyants et brefs. Il se redressait dans ces cas-là plus calmement, avançait vers ce gros corps qui devait pressentir qu’il arrivait sur lui, qui esquissait alors un dérisoire mouvement pour se protéger, et il pouvait se faire dans ces circonstances que les coup fussent moins cruels.
C’est là-dessus qu’il s’est le plus acharné. C’est ce qui a été le plus long, et peut-être le plus pénible, à faire taire. A vider de toute sa nuisance. A contraindre à renoncer à lui faire du mal. En spéculant sur un aveu. Sur une révélation. Autant préoccupé d’y croire que d’appréhender le désastre que ces paroles produiraient. Paroles qui ne sont pas venues. L’outre ne se perça jamais d’aucun mots. L’énergie qu’elle contenait s’épuisa. Un combustible qui se tarit. Il y eut une dernière fois où il lui assena une volée de coup de pied dans le dos. Depuis plus rien. C’était resté sur le flanc, ainsi que cela reposait à présent. Inerte. Des symptômes du durcissement puis du pourrissement lui apprirent que cela devait être mort. Mais bien qu’il en fut à peu près convaincu, il persistait dans une méfiance dont il savait qu’elle même ne s’éteindrait pas tout de suite.

Il s’interroge encore : fallait-il que cela meure. Il s’interroge moins. Parfois pourtant il soupçonne un doute dissimulé au milieu des rats et des cafards. Il admet, depuis qu’il connaît cet endroit, qu’il soit condamné à une vigilance éternelle.
Il y a d’autres créatures à surveiller. Moins anciennes. Moins coriaces, sûrement. Plus compliquées à réduire. Qui parlent, elles. Qu’il entend. Auxquelles il ne répond pas. Ca n’est d’ailleurs que son mutisme qui les fait s’arrêter de parler, se dit-il. Il y en a aussi d’autres qui remontent aux premières époques. De très primaires qui lui rappellent la plus grosse. Celles-là sont déjà ratatinées sous ses accès de fureur. Des accès au cours desquels il est allé jusqu’à employer de lourds objets pour les assommer. Des pièces de métal pour entrer dans leurs chairs et en écorcher froidement les poches infectes.

Il y en a une plus particulière. Petite. Avec des nuances dorées. Qui repose et dont il émane une douceur déplacée dans ce trou sinistre. Il ne s’y est pas attaqué. C’est une forme fluette, close, dont nul son ne s’échappe. Il ne s’en méfie pas autant que de toutes celles qu’il rudoie, ou qu’il torture. Cela s’est couché sur le fond, près de là où il s’assoie. Il en sent la présence suspecte bien que pour le moment intouchable. C’est tellement tranquille qu’il pense que c’est mort de soi-même, sans qu’il ait eu à intervenir. Une inquiétude latente lui fait aussi penser que cela meurt simplement, sans un bruit, sans un mouvement, de ce qu’il fait mourir tout autour.

Il y a celle qui, morte, mince et longue, étendue dans un coin plus noir, refuse de dépérir. L’enveloppe est intacte. Comme si ce qu’elle contient restait prêt à se réveiller. Il sait qu’il est injuste envers elle. Il cherche à s’y prendre autrement que par la violence, le rejet. L’indifférence est précaire. Il l’a menacé en criant. Il imagine lui faire des funérailles pour s’en débarrasser. Ca n’exprime plus rien, cependant il ne peut décemment se défaire de ce que cela a brièvement porté pour lui avant de se transformer en une sorte de poison par accoutumance. Des funérailles, sans savoir comment s’y prendre. Comment fait-on cela : les funérailles d’un fantôme.

Et puis il y a cette silhouette qui apparaît par intermittence au dessus de la proue. Dans un grand vêtement sombre. Qui découpe un profil fin, aristocratique, dans la pâleur grisâtre que la luminosité, montée du dessous, fait régner sur tout le site. Ce n’est pas tout à fait une créature. Cela a l’allure d’un être étranger à ce qui hante cet endroit. Il est trop loin pour qu’il lui soit possible d’en détailler les traits et de le reconnaître. D’ailleurs est-il connu. L’a t-il été.
Au gré de ses séjours ici, lorsqu’il est installé à sa place favorite, il le voit. Passer lentement. Il sent dans ce visage un regard soutenu dans sa direction. A force de le fixer, chaque fois qu’il le peut, il en est venu à soupçonner un éclat au niveau de la bouche, un éclat assez blanc pour ressembler à un sourire.
Peu à peu ce sourire s’est imposé à lui comme une certitude. Lorsque cette silhouette demeure un assez long instant tournée vers lui, il se concentre de toute sa force afin d’en percevoir davantage. Il y a pour lui, jusque là, un mélange d’intention amicale et funeste, dans ce supposé sourire.

dimanche 23 novembre 2008

Tristan und Isolde

Voilà, c’est exactement ça lorsque ça a fonctionné. Que la magie a opéré. On rentre à la maison, on retourne chez soi. Et les voix continuent de chanter. La musique vous accompagne. Presque intacte. Les accords. Les accords sublimes, si particuliers, si reconnaissables, ceux du préludes, le dernier chant, le début si plein de noble et intense gravité du troisième acte. On s’enfonce dans la nuit avec toute cette grandeur. Tout ce son riche, puissant, tenu, déployé, violent, tendre, aérien, tellurique.
La place de la Bastille où s’est mis à souffler un vent froid devient le dernier cercle au travers duquel le cirque Wagnérien continue à se propager après les ultimes marées d’applaudissements, les ultimes salves de bravos. On est rempli de beauté. On en déborde. On en tremble encore. On est tellement content d’y avoir été. Il y a même cette petite satisfaction jalouse dont on jouit lorsqu’on a le sentiment d’avoir vécu un long moment privilégié.
C’était Tristan et Isolde, vendredi soir à l’opéra. La mise en scène de Peter Sellars. Les vidéos de Bill Viola. Et une distribution impeccable. Clifton Forbis dans le rôle de Tristan. Waltraud Meier dans celui d’Isolde. Ekaterina Gubanova dans celui de Brangäne. Alexander Marco-Buhrmester dans celui de Kurwenal. Ralf Lukas dans celui de Melot. Et Matti Salminen dans celui du Roi Marke, remplaçant le titulaire du rôle, souffrant. Titulaire sûrement très bien, mais Monsieur Salminen à sa place, franchement ç’avait un petit côté cadeau. Orchestre de l’Opéra de Paris avec Semyon Bychkov à sa direction.
Sobre cette mise en scène. Très sobre. Epurée dans le meilleur sens du terme. Les purs personnages du drame métaphysique de l’amour. Les pures voix dans leurs passions avec leurs effondrements, leurs plaies, leurs envolées, leurs douleurs. Quelques éléments musicaux installés dans la salle. La musique restituée par un chef d’orchestre inspiré. Et les images vidéo sur un grand écran en fond de scène.
Je ne vous rappelle pas le détail de l’histoire. Vous la connaissez. C’est l’histoire éternelle. L’amour, la mort, l’émerveillement, le désir, l’inaccessible, la destruction, la transfiguration. Et je ne vais pas non plus me lancer dans une analyse du projet de Monsieur Wagner. Ca a été fait, refait, débattu, contesté, réhabilité. Et puis chacune, chacun y trouvera son soi, au travers des grandes trajectoires que dessine cette idylle romanesque issue des plus anciennes légendes, des contes les plus obscurs et les plus lumineux que nos conscience si éloignées n’ont pourtant jamais pu tout à fait oubliés.
Pour moi c’est un vieux souvenir. J’en avais déjà un peu causé ici. C’est quelque part en 1975, une diffusion de cet opéra sur France Musique, que j’avais écouté comme un dingue d’un bout à l’autre, dans ma petite piaule d’ado, l’oreille scotché à mon transistor orange, tellement absorbé qu’au moment d’aller dîner j’avais envoyé boulé tout le monde, ce qui avait étonné un peu, et même assez impressionné de tel sorte que pour une fois on m’avait laissé tranquille.
Inoubliable évasion dans un univers que je découvrais et qui ensuite ne m’a plus quitté. Charme envoûtant d’une musique mystérieuse, si sophistiquée et cependant si prenante qu’on a envie de comprendre. Et qu’on en finit plus alors de l’explorer, d’y chercher un secret qui se trouve au delà des notes, des chants, dans une dimension où nous ne nous appartenons enfin plus, matière limitée, esprit contraint, cœur empêché.

Quelques mots sur les vidéos de Bill Viola. C’était un des aspects de cette mise en scène dont j’étais le plus curieux. J’avais vu il y a quelques années au musée Guggenheim de New York une exposition de ses œuvres, et j’avais beaucoup aimé.
Là, sur cet grande scène de l’Opéra Bastille, cet écran d’environ quatre mètres sur trois, et son contenu ne m’ont pas tout de suite convaincu. Cela a évolué tout au long du spectacle et finalement cela m’a conquis. Dernière scène, la mort d’Isolde, absolument fascinant.
En fait au début les images présentent des corps, qui se déshabillent et qu’on lave, corps d’un Tristan et d’une Isolde terrestres, sans qu’on puisse alors les rapprocher de ce qui se déroule sur la scène. Ce qui pose un peu problème car ce qu’on est venu voir et entendre se trouve un peu parasité par quelque chose dont on ne saisit pas tout de suite le rôle, ni la nécessité. Mais comme c’est réalisé avec une certaine intelligence, on reste sur une étrange faim après le premier acte, et on en est que mieux rassasié et comblé au deuxième, et plus encore au troisième. Jeu des scènes, des symboles, des éléments, l’air, la terre, le feu, la réapparition de l’eau, déjà présente, avec les corps célestes des deux héros à la fin du premier acte. Je regrette néanmoins qu’à des instants où cela s’y serait si bien prêté, l’écran dont le cadre varie deux ou trois fois, ne s’élargisse pas jusqu’à toute la scène pour absorber aussi ce qui s’y joue. Comme pour aboutir à une osmose attendue et peut-être pas entièrement atteinte.

Mais comme dit en commençant, nous en sommes sortis, avec Greg, bouleversé, touché. Il me dit à un moment : « C’est un peu dur de se retrouver là tout à coup. », alors que nous franchissions les portes de l’Opéra pour sortir, place de la Bastille, dans le froid soudain installé en l’espace de quelques heures, à grand coup de vent d’automne. Oui, c’es vrai. Ce fut un peu brutal. Faudrait peut-être instaurer un système de sas de décompression pour les personnes sensibles. Afin de redescendre par pallier vers la réalité, comme lorsque qu’on remonte d’une longue plongée.

Heureusement on peut s’en reprendre une coupe à la maison en se repassant les cd. Et puis on en a des petits bout qui traînent sur le web. Je vous en mets un pour ne pas finir cet article d’une manière trop aride. Ce n’est pas la mise en scène que nous avons vu. Mais c’est quand même Waltraud Meier. Et c’est Wagner. Et c’est, oui, la mort d’Isolde.

lundi 17 novembre 2008

Dublin-Belfast-Glasgow-Edimbourg-Glasgow-Belfast-Dublin-1

D’aucunes, d’aucuns, trouveront que c’est un peu de la paresse. D’autres penseront que c’est pas plus mal et que ça repose. Bref cet article va être principalement composé de photos. Certes.
Ne me remerciez pas !...
D’autant que ces photos ne sont pas de moi. Elle sont de Greg. Ce sont les photos, une partie des 756852 photos, qu’il a prises avec son appareil tout neuf et hyperbolique spécialement acquis pour l’occasion de notre petite escapade commune à Dublin, à Glasgow via Belfast, à Edimbourg, retour par Glasgow et Belfast, puis vol Dublin Paris.
Enfin, quand je dis que ces photos ne sont pas moi, ce n’est pas tout à fait exact. En fait Greg m’a prêté son appareil, ainsi qu’un peu à tout le monde, particulièrement à Dublin où nous retrouvions dans un premier temps un groupe d’amis qu’il a connus et fréquentés à Munich. (Voir épisode précédents).
Donc en fait ce qu’on peut dire c’est que ce sont des photos de l’appareil photo de Greg : ceci dit vous reconnaîtrez celles qu’il a prises : premièrement parce qu’il n’est pas dessus, secondement parce que ce sont les plus belles.
Et afin de taire les supputations oiseuses, je ne dis pas ça pour le flatter, mais pour bien marquer que Greg n’est pas un petit ami : c’est un grand ami. Ok !?!
Une dernière chose : je ne mets pas de légendes sous ces photos pourtant promises à un destin légendaire. D’une part c’est mon séduisant côté paradoxal, d’autre part ce n’est qu’un premier article sur ce sujet. Y’aura des explications à venir …

Et bien sur ce premier choix est absolument arbitraire …





























































lundi 3 novembre 2008

Pensées sauvages

Il y a des jours et des lunes. Et des intermédiaires frileux, vaporeux, qui passent sous le manteau des messages immobiles écrits hors des pendules.

Une silhouette assise au bord, l’échine ployée, le cou penché, et le visage, ombre délicate, au dessus d’un passage. Une longue tige de clématite tâtonne dans le vent gris pâle et frôle, calme inquiétude, la nuque découverte. Un lundi peut venir. Un mardi. Les autres à la suite et tout recommencer. Et le passage toujours demeurer intact. Clos ouvert entre deux lèvres dorées. Traits noirs sur un agenda. Maillon d’un rituel à un autre au travers duquel le paysage s’arrête. L’oiseau qui le traverse n’est en fait porté que par la rotation du globe. Irréversible tendance imprimée à de la poussière, générant le conflit où l’être se tient.
Son regard est dans l’eau. Il est assis en tailleur sous un dôme limpide. Où pas un son ne sourd. Où pas une vie ne remplacerait la sienne. Ni ne l’aurait précédé. Ne lui succédera.
Il y a dans plein d’endroits, ainsi, en haut des tours, au seuil des eaux, dans des coins de pierres ou à une fenêtre, des princes en ombre qui guettent les missives. Ils peignent sans pinceaux, composent sans guitare, et n’ont d’autres issues que les échanges muets avec ce qui est mort, ce qui n’est pas né, ce qui pleut, ce qui passe, ce qui en dit autant qu’ils en diraient s’ils savaient quitter le toit fantasmatique de leurs geôlières couronnes.
Par les tubes stériles de ces dialogues atones, volute mollement l’équivalent d’un sable inoffensif. Quand les altérations naturelles, qu’entraîne imparablement l’écoulement de leurs minutes de quartz, s’avèrent lentement visibles sur leurs visages, le trait est sans épreuve, l’outrage est sans valeur, et ce qui souffre n’est qu’une chair qui décline sans une égratignure.
Les plus téméraires défient le vent et les vitesses. Ils brouillent d’ivresse et de légèreté les courants fusant autour d’eux et entre leurs jambes, leurs oreilles, sous leurs pensées, leurs rêves ; les désirs demeurant de petits coffrets précieux et vides.
Ils chargent parfois des caravanes entières, traversent des mondes comme des cimetières, des agoras comme des déserts, sans s’apercevoir qu’on les voit, qu’on les regarde, qu’on les suit, attentif, intrigué, mais sans bouger, et qu’on les laisse s’éloigner, sans les arrêter, sans un appel, sans tenter un geste, qu’on les laisse s’éloigner vers le couloir où tout va se rétrécir. Et la couronne se fondre en un étau.
Le seul qui se lève, il est vrai, pour prendre possession de son royaume des autres, de la terre de ses pas, où l’avenir prend trace, pour prendre possession des actes, pour pousser sa voix ou oser écrire, a déjà tant de mort en lui qu’il lui faut savoir vainement imaginer à quel point son insu en dedans occupe sa chair, et ce que c’est que cet envahissement.
L’age de cela alors demeure l’age de cette nuque et de cette liane fleurie qui tâtonne derrière lui à la recherche du contact. L’age de cela demeure cette ombre dessinée à toute heure de l’unique vision qui s’offre à l’extérieur. Voir autre chose ce n’est que voir la matière utilisée pour installer parmi les siens l’ordinaire et la banalité dont le châssis portera l’ouvrage.
Tendre l’oreille à tout ce qui se tait.
Le foisonnement des communications qui encombre avec une espèce de science rentable les purs besoins de lancer dans assez de vacuité une toute petite enjambée de mots pour interroger ou pour répondre. Les lignes virtuelles saturées de lait primal dont l’opacité empêche d’être en manque d’une bribe qui pourrait voleter un moment dans les airs du semis d’éclat d’un bijou en formation.

Pendant cela, pendant que ces étants hésitent, les gueules d’enfer battent le bitume, laissent pencher les villes au fond de leur gosiers, les sons de cravache planqués sous des tempi, et l’haleine fossile des gorges déployées diluant leurs immondices dans les vapeurs d’hydrocarbure.
On se sait empoisonné. C’était prévisible. Mais un prêtre grotesque imbibé de dévotions cyniques s’est vu renouvelé le mandat de son sacerdoce capital. Majordome fanatique prêchant sous les fumées qui étouffent les rues jusqu’au plaines et aux forêts, il prêche, idolâtrie contre idolâtrie, pour ravager, brandissant un droit obscène, le lieu choisi où garantir les avoirs de ses maîtres.
La raison du plus fort sera toujours la pire.
Elle fabrique ses croyants. Elle façonne son culte. Saint Pierre de Rome et une maison blanche. Delphes est dans les téléviseurs. Le denier de la foi est coté sur tous les marchés. La menace plie le menton sous le cou. Les courbes dorsales servent de tremplin à l’élan financier dont la meule aqueuse crachotte assez d’écumes pour éblouir des yeux hagards et contenter des âmes monnayables. Des angoisses marchandables.
Pendant ce temps on tremble de nouveau sous le talon zélés de fossoyeurs élus grouillots de milliardaires.
Pendant ce temps on enterrait, on ne sait plus quand, on ensablait, un résistant roublard, près de Jérusalem.

Pensées sauvages. Avoir faim. Se sentir foudroyé. Ecrire sur écran. Le son des touches du clavier. Les barres d’outils. Sans la petite pointe encrée, nerveuse comme une aiguille d’électroencéphalogramme. Ou lente dans un élan. Là un curseur noir vertical que repousse mécaniquement l’alignement parfait des lettres avec la police plus ou moins par défaut dans laquelle s’avance le texte. Loin devant les tours de La Défense bouquet de processeurs lumineux fichés sur une carte mère. Sans la feuille qui prend corps de se couvrir du corps d’une écriture. Là la feuille insaisissable est une formation de pixel allumés ou éteints. Ca sera dans un boîtier bientôt gros comme un téléphone mobile qui émettra des faisceaux matérialisant une fenêtre avec une page et des lettres en rangs flottant devant soi qu’il suffira d’effleurer.
Ce n’est sans doute pas ça qui influera sur ce qu’il y a à dire.
De cette modernité douteuse qui porte ses exploits comme des preuves de droit.
De ces bassins de flux où circulent en bancs de petits poissons brillants des idées, des banalités, des rêves, des préoccupations, des contingences, des satisfactions, des émois.
De tout le lisse fuyant dont s’habillent les formes et les sonorités.
Et dire qu’il suffit de si peu cependant pour qu’un ongle poussé en lame ne fende la gangue fine de cette peau parfaite et fasse encore saigner le cœur qui se cache.
Seul excitant : des envies de cruauté.

Avoir faim. Au milieu des galeries. Des miroirs envahis d’écailles bariolées. Parmi les marchands de bien, impuissants escamoteurs de l’inassouvissable. Ne plus rien avaler. Sauf une eau sans saveur pour le mouvement des reins prolongé dans les jambes. Ne plus s’encombrer de rien qui enfle la panse, masque la misère, scintille au poignet, obstrue le calme, fait arme contre tout autre. S’arrange de ne survivre qu’à des compétitions. Ne plus avoir en propre que des traces fringantes elles-même devenues trop larges. Cirer les vitrines d’un paletot crasseux comme un gosse odieux crachant et vomissant sur de la pacotille.

J’ai coupé la radio. Après la rediffusion d’une émission enregistrée en 1966 : la lecture par Marguerite Duras et Emmanuelle Riva d’ « Hiroshima mon amour ». Marguerite Duras lit les indications du synopsis et Emmanuelle Riva lit les dialogues entre la femme et le japonais. La voix de Duras est assez jeune, claire. La voix d’Emmanuelle Riva fait parler la femme et l’homme, également. « Tu n’as rien vu » et « J’ai tout vu » se confondent dans cette même voix. C’est un même personnage qui parle. Un même et unique personnage qui a tout vu et qui n’a rien vu. Ensuite la femme reprend sa part et l’homme la sienne, ils se séparent dirait-on, et on entend mieux la distinction. Cependant la confusion peut être entretenue. J’écoute et comme toujours cela soulève mon corps de l’intérieur. Comme toujours cette écriture. La voix d’Emmanuelle Riva, et bien sur celle de Duras. Et comme toujours ces histoires. Hiroshima. La ruine squelettique du Palais de l’Industrie, seule édifice maintenu en partie debout après l’explosion. Je pense à d’autres lieux comme Auschwitz, à ces temples inversés prouvant encore la vanité de l’existence ou non de dieux ici ou là, pour les uns ou pour les autres. Qu’on ne créerait que ce en quoi l’on croit. Il en résulte une réalité dont l’usage dépend des raisons que l’on a eu de croire. Il reste pour le moment, aujourd’hui, ces temples de déni qui témoignent et où l’on se rend, plus que dans tout autre lieu sacré où l’on se rend, en quête d’une compréhension. Parfois aussi, seulement, c’est vrai, d’une conjuration. Pour entretenir des mémoires dont on a déjà appris qu’elles n’éviteraient pas que cela recommence, et cela a recommencé, et cela recommence. Et sans doute cela ne va pas cesser de recommencer encore.

Mes fenêtres sont en hauteur. Je vois d’un coté le bassin de la Villette. Devant moi s’ordonnent des piles d’habitats et au delà, le matin je vois quel ciel gris, rose, ou orange, glisse par les interstices des volets ou les plis des rideaux, les prémices du jour pour réveiller les occupants. Certains soirs je descends lire un peu au bord du canal ou dans un café, le Rozier : le bord du canal c’est comme une grande terrasse où l’été ça pique-nique, ça boit, ça fume, ça cause, ça joue. D’autres soirs je prends mes rollers et je file soit vers le centre, soit sur Vincennes : dans ce second cas j’emprunte les boulevards qui mènent vers Nation : un peu avant Belleville je croise la rue Civiale.

Les rues sont discrètes sur leurs habitants. Pas possible de savoir qui y habite, qui y habitait, qui y habite encore.

Et puis nous sommes de tant de lieux. De tant d’heures. Et les illusions de hasards trahis, après qu’ils aient si bien tissé, ont sans doute d’autres exigences.

Je me laisse de mieux en mieux piégé par les nuits. Parvenu à mi-chemin je cesse de guetter l’heure ou la rame du sommeil repasse pour embarquer les retardataires. C’est lorsque l’autre rive apparaît, là-bas, que je me rends compte que je nage, tout seul, à la rencontre.
Ce sont des jours et des lunes. Et des intermédiaires frileux, vaporeux, qui passent sous le manteau des messages immobiles écrits hors des pendules.

Marie-Claude Vaillant-Couturier

Vous trouverez la vidéo sur dailymotion. Je ne l’ai pas mise dans cet article. Trop d’illustration nuit à son utilité. De plus c’est une vidéo qui ne montre pas le point sensible que je veux évoquer ici, cette particularité qui y est évoquée sans qu’on en voit le déroulement et que j’ignorais. Et que j’imagine.

La scène se passe à Nuremberg. En 1946. Le «plus grand procès de l’histoire ». Le procès du nazisme. Le procès de l’Holocauste. Même si vous avez réussi à ne voir ni le document filmé de Henri de Turenne, (Le Procès de Nuremberg) ni l’excellent film de Frédéric Rossif et Philippe Meyer, (de Nuremberg à Nuremberg), vous avez certainement aperçu de ci de là, au gré d’une actualité qui y aurait fait référence, des images de ce procès. La grande salle juste réaménagée pour l’événement. La petit foule des avocats. Les greffiers. Les piles de dossiers. Les juges. L’américain, le russe, l’anglais, le français. Et puis la vingtaine d’accusés. Ceux qu’on a si rapidement appelé des monstres. Alors que malheureusement, oui, terriblement malheureusement, ce n’en était pas. C’était des êtres humains. Qualifiables de la pire façon. Oui. Mais des êtres humains. Pas des êtres à part. Pas de vagues entités détachées de l’humanité. Venues d’un autre monde. D’une autre planète. Non. Des hommes, parmi les hommes. Sur la terre des hommes. Vous avez forcément, même furtif, le souvenir d’avoir vu ces hommes, alignés sur leur banc, paraissant tantôt attentifs, tantôt absents, tantôt distraits.

Marie-Claude Vaillant Couturier, communiste, résistante, déportée en janvier 1943, a fait partie des témoins. Elle est arrivée au camp d’Auschwitz-Birkenau dans un convoi comprenant 230 femmes, résistantes, communistes, gaullistes, épouses de résistants. Au moment de franchir les portes du camps ces femmes ont chanté la Marseillaise. En août 1944 Marie-Claude Vaillant Couturier est transférée au camps de Ravensbrück. Ce camps fut libéré en avril 1945. Elle sera restée plus de deux ans dans l’incommensurable enfer des camps nazis. Elle ne revient en France qu’en juin 1945. Durant les semaine qui vont de sa propre libération à son retour en France elle s’est consacrée aux malades rescapés qui étaient en attente de rapatriement.

Lors du procès de Nuremberg elle témoigne.
Dans la salle du procès la barre des témoins, en fait un grand pupitre équipé d’un micro, se situe de l’autre côté du box des accusés. Chaque témoin arrive par une petite porte, à l’arrière de l’endroit d’où elle ou il va avoir à déposer. Il y a quelques mètres à couvrir avant d’aller s’asseoir pour répondre aux questions des diverses parties en présence. A la fin de sa déposition chaque témoin repart par la même petite porte de derrière.
Il ne sert à rien de commenter ces témoignages, en général ; pas plus celui de Marie-Claude Vaillant Couturier qu’aucun autre. Il suffit de lire.
http://www.anti-rev.org/temoignages/VaillantCouturier96a/
C’est de ce qui fit Marie-Claude Vaillant Couturier à la fin de son témoignage que je veux parler ici. En effet, après en avoir terminé, au lieu de se retirer comme tous les autre témoins, elle est passée devant le pupitre et d’un pas ferme a traversé la salle d’audience, puis s’est campée devant les accusés et lentement les a regardés, un par un, dans les yeux.
Alors j’imagine cette scène. Cette jeune femme de trente quatre ans, au visage empreint d’un calme déterminé, avec, du fond de ses yeux, une expression de ce qu’on peut deviner être l’inoubliable souvenir du long couloir d’atrocités dont elle est une des survivantes. J’imagine son regard, droit, dans les yeux d’un Goering, d’un Von Papen, d’un Hess, d’un Von Schirach, d’un Jodl, d’un Kaltenbrunner. Tous ont inventé qu’ils ignoraient. Qu’ils ne savaient pas. Et il y a cette jeune femme qui les regarde, droit dans les yeux, un par un. Longuement. Elle dit plus tard : « Je voulais simplement les regarder, voir de près comment pouvait être les hommes capables de tels crimes. Et je voulais en même temps qu’il me voient, que eux me voient, qu’ils sachent que par mes yeux c’était les millions de victimes qu’ils avaient exterminées, des hommes, des femmes et des enfants, qui les regardaient et qui les jugeaient. C’est ça que je voulais. »

Ont-ils vu ? Probablement pas. En étant dérisoirement optimiste on peut penser que la conscience de ce qu’ils ont fait leur est inaccessible parce qu’ils en connaissent paradoxalement la nature épouvantable. Sinon peut-être espèrent-ils encore qu’on les distingue assez des criminels qui peuvent contempler leurs victimes avec froideur pour qu’on les croient étranger au sort barbare qu’ils avaient fait s’abattre sur le monde et dans les camps d’extermination.
Et elle, Marie-Claude Vaillant Couturier, qu’a-t-elle vu ? Des visages. Des faces humaines. Arrogantes. Imperméables. Impassibles. Des regards indéchiffrables.
Elle est allée devant eux. Lentement. Elle les a regardé un à un.
Et je me dis que nul n’a rien vu.
Ni eux. Ni elle.
Eux tous savaient. Ils savaient tout de l’entreprise dont ils étaient les décideurs au plus haut niveau.
Elle, a su. Elle a vécu cet indicible. Cet indicible constitué pour le souvenir par tant de pages écrites, de mémoriaux, de commémorations. Cet indicible formé de tant de paroles enregistrées, filmées, de tant d’images si effrayantes, des récits des rescapés, récits si souvent insoutenables.
Mais je pense qu’ils n’ont rien vu.
Et qu’elle n’a rien pu voir non plus.

En 1951, dans un procès relatif à une controverse comparant les camps nazis au camps soviétiques, les goulags, Marie-Claude Vaillant-Couturier aurait déclaré « Je considère le système pénitentiaire soviétique comme indiscutablement le plus souhaitable dans le monde entier. » …[ ]

Ayant appris, depuis assez longtemps, de quoi était fait l’univers concentrationnaire soviétique, le mot souhaitable prend son sens le plus contestable.

Nous n’avons rien vu.

La suite, encore, le montre.

Qu’est-ce donc qui devrait se faire jour en chacun de nous pour être sur de voir ?

Maire-Claude Vaillant Couturier a vécu dans la foi communiste. Elle a défendue ses idées. Son idéal sûrement avec l’objectif, l’ambition, que l’humanité s’améliore et progresse.
Lorsque j’ai voulu faire un article à son sujet, je voulais que ce soit un article purement élogieux.Mais je ne peux pas faire un article purement élogieux sur une personne qui aurait pensé que le crime du goulag fut souhaitable dans le monde entier. Une personne qui aurait dû déduire de sa tragique expérience que tout camp où l’on enferme qui que ce soit pour sa race, sa croyance ou ses idées est un crime. Et que ce mot n’a comme d’autres, bien spécifique en la matière, qu’une seule orthographe.