"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

jeudi 30 octobre 2008

Sans cible

Marcher. En équilibre régulier sur le métronome à deux balanciers. Des arpents de macadam, de pierre, de pavés, d’allées, de contre-allées. Dans un dédale inventé de l’intérieur. Sans panneau indicateur. Sans boussole. Sans électronique. Sans mesure puisqu’elle est toute éparpillée dans un halo feutré. A la recherche de se perdre. Jusqu’à l’évanouissement de la fatigue. Toute clarté comme son contraire, ou les entre deux, sont sans importance.
Marcher sans but. Sans rien qui attende. Rien qui demande. Rien qui ait voulu. Rien qui ait su. Presque rien. Avoir juste appris à se tenir debout. En provenance de nulle part. Laissant le froid s’insinuer et remplacer la chaleur naturelle entre les vêtements et la peau. Transpirer de sa simple silhouette une brume fine. Ainsi que semblent la transpirer aussi les passagers de ce même navire qui avance immobile, droit, vaste et tranquille sur une eau insulaire.
Economie du mouvement. Dans les reins. Les hanches. Impact étouffé de chaque pas. Dilution du dos sous le vague tangage des épaules. Tête légèrement inclinée et penchant un peu vers l’avant dans de rare moment d’hypnose. Bras le long du corps. Mains dans les poches. Anodin. Le moins existant. Le moins présent. Le moins passant. Le moins allant.
Seulement au plus étroit, au plus profond, le petit moteur de l’âme que le cœur alimente de son carburant biologique. Petit moteur presque sans bruit. Timide sensation de son dans le thorax. Frêle circulation de l’air, seul commerce obligé avec l’extérieur. Petite industrie permanente que marcher fait se taire. Alors cela se tait tout en continuant de tourner. De tourner assez loin de portée, qu’on ne puisse tirer un fil, débrancher un contact, coincer une pointe dans un rouage. Mais cela se tait parce qu’on ne l’entend plus. Cela ronronne si sourdement, pure mécanique pleine d’incandescences, d’humeurs, de fluides troubles, de paillettes insaisissables, de désirs intraitables, de cadrans voilés, de gestations, de conduits de givre noir. Maigre machine posée, le temps de faire un tour, un grand tour, un tour sans fin, dans un trou de glace, sous un couvercle capitonné.
Marcher. En équilibre au large de la plaie du monde pour ne plus y grouiller avec notre peuple aux bras ballants. Déserter le chahut des chœurs inaudibles qui remplissent les peurs avec des accusations et les explications avec des rasades de contrition et des émulsions de bonne conscience. S’échapper vainement de sa propre vanité, pour une, plus insignifiante, plus simple, plus lâche aussi, et peut-être aussi plus dérisoire. S’éloigner du courant que gonfle le tumulte des morceaux de temple qui s’y précipitent, les noyades de croyances qui se débattent, les monceaux d’avenir qui s’y font rattraper. Fuir les brasiers anesthésiés par les torrents de cendres. Fuir le ballet des éclats qui luisent et se multiplient sous les arcades basses. Fuir le roulement lourd aux grondements sporadiques, dont la menace rampe et dont le vacarme s’élève de place en place, insidieusement couvert par la foire aux questions, et qu’on voudrait croire trop pesant, et de sources trop disparates, pour que plusieurs foyers s’unissent jamais en un volcan.
Marcher. Croiser le long d’un quai les immense sarcophages qui charrient solennellement leur cargaisons invisibles. Croiser sous des rangées d’arbres des êtres sans visages. Se diluer dans cet indistinction. Mur, arbre, passant. Devenir brume évadée d’un soupirail. Devenir pendule automatique. Devenir non devenant. Un trait noir et flou comme un curseur égaré.
Marcher. Dernière présence. Dernière manifestation d’être. Réduit à l’ultime sensation de sa main disparue. De son regard transformé puis oublié. De son hypothèse au bout de laquelle croire, comme au bout d’un voyage, découvrir un pays où n’être pas allé auparavant. De son éventualité de recueil aux atomes évaporés retombés en pluie de fourmis inertes dans un fouillis alphabétique. Passer la digue de l’épuisement et, d’un flot seulement trop penché, déborder vers l’inconnu d’en emplir l’insatiable besoin d’imaginer ce qui devrait être pour tromper l’immobilité au goutte à goutte paralysant. Fabriquer du dedans par escale pour qu’apparaissent des destinations. Aiguiller pas à pas avec le fil d’une ariane cécité le cheminement hypocritement hasardeux d’une interminable couture.
Marcher. Jusqu’à cette mort de tout soi descendue de la nuque, du sommet du crâne, des épaules, remontée du bas des jambes, des cuisses, venue des extrémités des pieds, des doigts, du sexe, refluée du ventre et des reins, jusqu’à cette mort enfin regroupée autour de la petite machine obstinée qui ne s’arrête pas, et qui dans son exil reposée prend le relais et murmure à nouveau, et tend une lettre commencée, un brouillon, une poignée de bribes, quelques notes d’un air esquissé, et profite de la vacuité de l’enveloppe éteinte qui continue sa promenade, pour retendre paisiblement l’espace de son vivant au rythme désincarné des pas.
C’est sans retour. Rentrer n’est pas revenir. C’est arriver.
Ce sera encore avoir marcher pour rejoindre un itinéraire. Et arriver au lieu indifférent où s’étendre, cadavre en rémission.
Ce ne sera pas dormir. Ce sera patienter que cette mort s’épuise à son tour. Que cette mort finisse par mourir.
Et marcher, jusqu’au bout d’un sommeil sans fin pour l’emmener au bord du précipice,et la pousser dans le vide.

N.b. Prévoir du temps pour le réveil.

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