"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

dimanche 28 septembre 2008

Noctance


C’est ainsi qu’il l’aimait. Funambule sur la crête des rochers mordants comme l’amour défiguré où se noyaient les corps superflus. Et sans vraiment de visage. Pas seulement à cause de son chapeau à large bord. Non plus à cause des jeux d’éclats que des peaux d’encre et des méplats de métal dansaient sans cesse autour de lui. Et sans vraiment de voix. Pas uniquement à cause du constant fracas des éléments. Les froissements furieux, les faufilements de feulements, et la gorge d’où grondait gravement un chant dont s’évaporaient des parfums troubles et une mélancolie de stylet.
Il y avait les cendres du boîtier qui voletaient, paillettes d’épiderme, reste des mues successives, fard de paupières, progrès de la métamorphose, sombre cocaïne d’un nourrissement de soi à la source d’un feu que l’appel d’un fragment d’éternité aspirait vers le lointain, avec une atroce délicatesse.
C’est ainsi qu’il s’essayait à l’entrevoir. Manteau d’un monde retourné montrant sa doublure chaude suintant de nacres et de coraux. Bubon cardiaque aux tempi électrisés sur des rebords de sentiment livrés en pâture au milieu des landes tour à tour figées dans l’angoisse de l’ultime ouragan, ou agitées sous les sarabandes de souffles écartelés.
Tout cela tenait pourtant dans la paume d’une main. Il n’y avait pas plus de sorcellerie dans tout ça que de diamant dans une larme. Un rêve, oui peut-être. Si on admet que l’inatteignable vivant soit de l’autre côté du sommeil. Et que nous avons pour seul travail, hors les contingences, pauvres innocences mécaniques, le noble devoir de prolonger notre incompréhension sur tout le réel qui nous accompagne pour le couvrir d’une fabrique de beauté qui ne soit pas uniquement une entreprise de décoration. Pour que le mur devant lequel passer ne soit plus uniquement ce mur. Pour que l’eau salie garde son miracle et qu’il ne s’abandonne jamais de devoir le lui rendre. Il n’y a pas d’autres explications, à part celles qu’on connaît déjà, déjà trop, à l’acte de danser, de chanter, d’écrire, de peindre, puis de manger l’œuvre et de perdre encore, et encore, le fruit renouvelé des brûlures adorées.
Et nous voilà possiblement en guenille au bout d’un jour épanoui, lors qu’une guerre se termine et qu’il n’y a plus qu’à aller boire au puits. Puisqu’on en est sorti survivant. Il reste une odeur de poudre. On entend des gémissements ponctués par des chants d’oiseaux. On sait qu’on a de nouveau dû laisser un morceau de soi dans la prairie calcinée. On se serre contre soi d’un tendre épuisement. On continue de mourir. On se risque un moment à n’avoir plus peur. On s’étend, désaltéré, et on s’endort. Jusqu’au rire frais et malicieux qui retentit là-bas, là-bas, tout là-bas. On retrouve sans la voir cette forme d’elfe aux manies de sphinx qui nous tend ses films baroques. Il faut se chercher dans un gant où il y a une bague dans laquelle s’est enfilé un long col noir au bout duquel murmure une dernière fois une pince d’ambre. Puis arrive un lent mouvement de silhouette qui fait une révérence, ramasse le gant, ouvre sa cage, et le range près de son cœur. Pendant ce temps de sublimes animaux, aux longs yeux d’onyx et aux cornes longues et fines, se reposent dans un marais aux encens capiteux. Puis la table se renverse et tout s’en va glisser dans le fond de la scène.
Il l’aimait également assis, presque allongé sur le large bord de sa fenêtre ouverte, alors que tout le monde dormait dans l’appartement et dans la cité rangée en blocs sous la surveillance morne des lampadaires de l’éclairage public. Ce n’était qu’une absence. Il n’était pas réellement entrain d’attendre quoique ce soit. Il s’entraînait au mieux à cet exercice de la solitude, pleine et tranquille, si totale qu’il pouvait y disparaître, sans aspérités, s’y fondre, sans douleur, inverser sa matière. N’être plus qu’un regard sans intention. Un songe arborescent sans racines. Une douceur du plus petit, du plus insignifiant possible. Un courant d’air. Portant en son fluide un peu de poussière, une infinitésimale usure, quelquefois un timide hoquet de surprise. Et l’hypothèse qu’il vienne un jour, un soir, à n’importe quelle heure, s’immiscer dans le muscle de son vol. Comme il lui plait tant de le faire. Lorsqu’une égratignure se présente. Une paupière mal close. Une maigre brisure dans les reins. Un frisson sur le flanc. Des lèvres entrouvertes. Un esquif qui tire sur ses amarres au bord d’un quai hélas rassurant.
Sait-il qu’il incendiait les maisons qu’il fabriquait avec une terrible patience. Qu’il confectionnait avec des soins méticuleux des coffrets, de matériaux divers, et que lorsqu’il finissait par décidément ne rien y avoir dedans il les écrasait sous son talon. Qu’il tissait pendant des semaines des haubans de fortune pour des épaves de vaisseaux sous-marins. Qu’il fut faiseur de princes et vainqueur de rois. Comment ne plus être issu de ces terreurs magiques où des flots invisibles attaquaient les murs de l’immeuble jusqu’à son quatrième étage. Ce n’est pas parce que l’étroite réalité imposait sa trique, ordonnée et obligatoire, qu’elle aurait pu empêcher cela. Tout prisonnier cherche à s’échapper. Ou alors il est parvenu à croire qu’il n’était pas prisonnier. Tant pis pour lui. Il suffira dans ce cas de le faire croire.
Lui, il voit toujours passer, devant ses yeux, à n’importe quel moment, énigmatique objet flottant dans l’air, satellite déguisé avec des composants de vitraux abstraits, rempli d’un règne jamais abdiqué, un mirage. Et ce mirage l’accompagne depuis que la laideur lui inspire sa rage, sa colère, sa douceur, et le secret d’un cri minuscule, dans la nuit, encore maintenant.

2 commentaires:

Nelson a dit…

C'est juste un commentaire pour ne rien dire. Souvent j'ai envie d'en faire sur plein de textes que tu écris mais j'ai l'impression que ça ne servirait pas à grand chose. J'attends toujours la suite maintenant.
Grosse bise.
Nelson

Thy Wanek a dit…

Nelson,

Comme on dit parfois c'est pas parce qu'on a, (qu'on aurait), rien à dire qu'il ne faut pas le faire savoir surtout si on peut expliquer pourquoi, ... ou le laisser entendre...
Ca fait quand même plaisir !

Merci à toi.
Muito obrigado,

Bizoux,

Thy