"Puisque nous sommes nés, il va bien falloir faire avec." Samuel Beckett

vendredi 19 septembre 2008

L'idée de l'autre.

Est-ce ce que l’on appelle en penser ? Y penser ? Puisque nous ne serions jamais vraiment là. Puisque nous n’existerions pour personnes. Que l’autre, ce ne serait jamais qu’une idée qu’on s’en fait.
Oui, on doit avoir pour cela dépassé le strict et confortable cadre du règlement de soi par cet autre, ces autres. Et peut-être plus que détaché, avoir été inattaché. Ce dont on ne peut s’apercevoir tout de suite. Sauf à disposer d’une capacité à être fou, sans être en dehors de tout. Rarissime. On a pu passer des années si nombreuses à construire un équivalent à tout ce que l’on a rencontré, pour pouvoir ne pas esquiver toute communication, plus vaine que l’air qu’on respire, et semble-t-il plus indispensable. On a pu faire comme si de rien ne fut. Comme si de rien ne devait être.
C’est graduellement que cela s’est fait : que l’autre a cessé d’être un enjeu. Je veux dire cessé d’être un règlement de compte.
Pour devenir, justement, autre. Toujours soi, bien sur. En instance. En possibilité. Miroir dématérialisé. Plus besoin que ce soit le miroir du reflet, non, plus besoin qu’on s’y reconnaisse comme on serait reconnu dans la rue. Ce n’est enfin plus soi qu’on veut voir. Et pas forcément cet autre non plus.
L’idée de soi dans l’autre.
L’idée de l’autre en soi.
Cela pourrait suffire.
Cela n’a pas vocation à faire l’économie d’aucune contingence. Ni l’impasse sur aucune des gammes sur lesquelles s’arpègent les liaisons. Mais tout ce qui, par des voies si multiples, par des moyens si divers, peut trouver sa satisfaction en dehors de toute implication supplémentaire, n’a rien qui doive s’imposer pour altérer cette sensibilité que l’on se découvre. En quoi on se découvre. Plus encore lorsqu’on en a assez eu de ces renvois d’images aux néants si variés, aux esquisses si passagères, que l’on ne sait plus que trop cette facilité établie, et en définitive, si commune, de pouvoir comme tremper la surface de son visage dans une surface d’eau, et que rien n’en demeure sur aucune des deux.
Je sais que c’est néanmoins à ce stade que demeurent, très chèrement, les ingrédients les plus prisés. Que ce soit aussi de cette façon que s’organisent les impuissances trompées par les recours à ces mêmes néants que j’évoquais, ne change rien. Pour le moment.
On s’apercevra, c’est un mouvement inéluctable, lent et cependant chargé de fatalité, qu’il faudra trop coudre et recoudre, et qu’on ne peut se retrouver à l’état d’imbroglio de coutures qui n’ont plus rien à tenir.
Ce n’est pas ainsi que j’ai défait ces rideaux. Pas uniquement.
Mais j’ai vu cela.
Et ce sont en outre des traces ineffaçables. Inutile d’en savoir plus. Je veux dire que je peux en faire le détail, oui. Mais justement, ce n’est pas de ce détail-là qu’il devrait être question. Un kaléidoscope de tâches sombres avec à chaque fois, au milieu, un filament dont on peut s’illusionner qu’il continue à luire dans notre cosmos, sans qu’il soit important que cela soit sur, et dont on peut imaginer également que sa lueur a pu s’éteindre. C’est pratiquement dans les deux cas aussi indifférent.
C’est cela qui mord. Cette indifférence. Ce peu d’autre. Ce peu de soi.
Et que peut alors l’idée de l’autre.
A vrai dire je n’en sais pas grand-chose.
Sans doute faut-il d’abord voir de plus près de quoi tout cela se constitue. Je parle de charpente. De terrain. De fertilité. D’arbre.
Il y a beaucoup, une infinité peut-être, de môles auxquels on sent s’attacher, sensiblement, dans le tâtonnement de nos mains, de nos regards, nos hypothèses sentimentales. On cherche la lumière avant de la regretter. Et en la regrettant, on continue à l’espérer sans relâche.
Et ainsi, voyant plus près, comprendre que l’état solitaire n’est que de ce qu’il a une idée de l’autre. Une idée immanente. Non qu’on la refuse. Au contraire. Et si chère qu’elle nous soit, elle peut n’avoir ni corps, ni voix, et ressortir d’une incontestable réalité, et habiter cette solitude plus chaudement, plus richement, plus humainement, que certains corps présents dont on doit se charger de masquer l’importunité.
C’est cela en fin de compte qu’on devrait faire : commencer par l’idée de l’autre.
Un espace qui soit assez vaste, précautionneusement délimité, avec ses odeurs, ses éclairages, ses zones d’ombre, ses sons, un univers étranger à soi, se perdre en quelque façon, n’être en situation de s’y reconnaître que parce que de l’autre y est, va y venir, y sera.
Qu’il y aura de l’autre.
L’autre de soi.
Personne. Mais l’autre de soi. Quelquefois volé à un passager de hasard. Pris à la gorge d’un innocent. Enfilé comme une bobine d’un fil tiré dont on a formé sa pelote avant de repartir avec son petit butin.
Mœurs de dépeceurs dans des jardins d’absences.
Même présent avec un visage, une chair, et même une beauté, rien. Vol d’un bien qui était sans conscience d’appartenance. Tant nous traverse sans même nous effleurer. Et c’est compter sans cette invention que l’on fait de cet autre, à son insu. Et que cela ne se saura sans doute jamais, pour certains, qu’ils furent un jour, une saison, mille fois plus que tout ce que leur temps les fera.
Belle façon de savoir ne pas s’appartenir.
Belle, et tellement ignorée …

4 commentaires:

Fishturn a dit…

"Je" ne m'appartient pas.

Thy Wanek a dit…

Et "tu" non plus.

anonyme a. a dit…

Une fois de plus, je suis ému aux larmes en vous lisant.
T.

Thy Wanek a dit…

Echange de bijoux. ;-)